Le rapport Beylat Tambourin et les écosystèmes.

Un élément majeur du rapport Beylat-Tambourin sur lequel j’ai déjà publié deux articles concerne les écosystèmes innovants. Avant d’en mentionner quelques passages, voici deux références intéressantes sur ce concept:

– Josh Lerner dans son livre Boulevard of Broken Dreams montre comment les entrepreneurs et les investisseurs ont bénéficié les uns des autres dans des situations de collaborations et de tension dans les années 60-70. Il montre également l’importance de l’appui public au moins dans les premières années (lié au financement de la guerre froide et au soutien au capital-risque – SBIR, Actes Erisa) de sorte qu’il peut affirmer que «le secteur public a joué un rôle clé dans l’évolution de la Silicon Valley. Il essaye de montrer ensuite quelques-unes des erreurs: incompétence dans l’allocation des ressources publiques, utilisation des subventions de manière inefficace, par «les organisations qui ont pour mandat d’aider les entrepreneurs», (« Sept des incubateurs fournissait moins de 50% des fonds aux entreprises » – un exemple en Australie) et le programme SBIR qui a atteint ses limites. Aussi, ses recommandations sont:
– Renforcer la culture entrepreneuriale [par les lois, l’accès aux technologies, les incitations fiscales et la formation],
– Accroître l’attractivité du monde des start-up (humain et financier) [grâce à des partenariats; en créant des marchés locaux; en permettant l’accès au capital humain à l’étranger],
– Éviter les erreurs courantes sur le calendrier [soyez patient], la taille [ni trop petit, ni trop grand], la flexibilité [apprendre par la pratique], les incitations appropriées [et ici il s’agit d’une situation si complexe que les effets pervers de bonnes idées ont souvent lieu] et l’évaluation [ce qui n’arrive pas assez souvent]. Dès son introduction il écrit qu’il faut des règles, de l’expérience, du temps, des incitations et de l’évaluation. Mais avec toute son expérience et sa connaissance de l’entrepreneuriat high-tech, Lerner reste très humble: le sujet est très complexe, tous ces conseils doivent être mis en œuvre et il est vraiment attentif à ce que leurs interconnexions fera un écosystème vivant ou non. Il y faut évidemment beaucoup de talent.

Brad Feld en donne les ingrédients entrepreneuriaux .

startupcommunities 1. Un bassin d’entrepreneurs high-tech
2. Du capital de proxmitié
3. Des événements dynamiques
4. L’accès à des universités de haut niveau
5. Des « Champions » motivés
6. Des média actifs: presse / sites web / outils d’organisation
7. Une communauté d’anciens étudiants
8. Des succès
9. Un capital qui se réinvestit
10. Des entrepreneurs qui se relancent
11. Une capacité à attirer une masse critique d’ingénieurs
12. Une capacité d’accueil d’entreprises technologiques locales

Retour au rapport beylat Tambourin: « Partout dans le monde, l’innovation est stimulée au sein de réseaux d’acteurs fédérant la formation, la recherche, de jeunes entreprises à croissance rapide (start-up), des entreprises de services, des grands groupes engagés dans une politique d’« innovation ouverte », les professionnels de l’accompagnement et du financement de l’innovation, et parfois l’hôpital. »

Les exemples les plus emblématiques sont bien sûr la Silicon Valley, la région de Boston ou encore Israël. […] En Europe, les États ont commencé depuis une dizaine d’années à mettre en place une politique de clusters : pôles de compétitivité en France (en complément de clusters déjà existants de manière variable selon les régions), avec un focus sur la dimension de la R&D collaborative, plus récemment mise en avant d’un nombre restreint de Spitzencluster de niveau mondial en Allemagne, etc. L’efficacité de ces réseaux repose sur la fluidité et la rapidité de la circulation des « actifs » de l’innovation : compétences (personnes), technologies, infrastructures, services, financement. L’innovation est avant tout affaire de stimulation et de confrontation à des points de vue différents. Le rôle des clusters et des écosystèmes innovants, comme par exemple les pôles de compétitivité (dans cette dimension de leur activité et non en tant qu’usines à projets de R&D), est donc clé.

Le succès des clusters au niveau international est à présent relativement bien analysé et repose essentiellement sur quelques facteurs:
– des universités haut de gamme,
– une industrie du capital risque agrégeant financeurs institutionnels et investisseurs privés,
– une offre de services sophistiqués (RH, juristes, marketing) pour accompagner la croissance des jeunes entreprises innovantes,
– des professionnels du transfert de technologie, et,
– ingrédient incontournable, la culture entrepreneuriale.

Les processus de transfert et d’innovation sont « naturellement » complexes pour plusieurs raisons :
–– le transfert a lieu à l’interface de deux mondes aux logiques différentes, ce qui exige d’atteindre et de maintenir un niveau significatif d’échanges, de confiance, de compréhension des enjeux et des objectifs des uns et des autres…
–– l’innovation ne peut pas se déployer à l’intérieur d’une entité « constituée » : ce constat est largement à la base du concept d’innovation ouverte (open innovation).
–– la complexité du processus de transfert et d’innovation augmente aussi avec la profondeur de la recherche et le caractère disruptif de l’innovation.
–– les processus en jeu ne sont pas « déterministes » : se fixer des objectifs et définir des jalons intermédiaires est bien entendu nécessaire pour construire une trajectoire « nominale », mais il faut accepter que la trajectoire « réelle » sera différente, et il est plus efficace de savoir s’adapter que de tenter de prédire l’avenir.

–> Les politiques publiques doivent comprendre finement le fonctionnement des écosystèmes : les approches administrées ne sont pas efficaces, il faut laisser faire le darwinisme et évaluer en permanence.

Les défis des écosystèmes

–– l’impossibilité d’identifier le « plan de construction » d’un écosystème ex nihilo ou à partir de quelques éléments déjà présents : un écosystème se construit dans la durée et « se constate ». La durée nécessaire à sa construction (souvent quelques dizaines d’années !) suffit a démontrer que toute recherche de la « cause première » à l’origine de l’écosystème est vaine. C’est un point dur pour les pouvoirs publics qui aimeraient pouvoir créer un écosystème d’innovation pour telle ou telle « filière » sur tel ou tel « territoire ». Les pouvoirs publics locaux, nationaux, européens sont généralement les financeurs mais ils doivent avoir la patience de l’investisseur.

–– la complexité de la mesure de l’efficacité d’un écosystème : l’évaluation est centrale, mais difficile à mettre en œuvre. L’évaluation de chacun des acteurs de l’écosystème est bien sûr possible, si tant est qu’ils aient des missions clairement définies et les moyens pour les remplir. Cependant, l’ensemble de ces évaluations individuelles ne constitue pas une évaluation de l’écosystème, selon le principe pascalien qu’il est « impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ».

–– un écosystème efficace repose sur l’acception de leur rôle par chacun des acteurs : tous sont nécessaires au bon fonctionnement, mais aucun ne peut se prévaloir d’être l’unique cause du succès. Or, la tentation pour chacun de se déclarer indispensable est d’autant plus forte que la plupart des acteurs dépendent de subventions publiques et peuvent se considérer en compétition pour accéder à ces ressources. Chaque acteur doit éviter d’être à la fois « suffisant et insuffisant » et se rappeler que sa propre efficacité dépend en grande partie de celle de l’écosystème (ou des écosystèmes) auquel(s) il appartient.

–– « simplifier » ou « optimiser » un écosystème, a fortiori un ensemble d’écosystèmes, n’est pas pertinent : il faut accepter le « darwinisme », penser les articulations, et évaluer en permanence pour maintenir les dynamiques et améliorer l’efficacité des investissements publics. Les propositions de simplification et d’optimisation émanant de certains acteurs et/ ou des pouvoirs publics (locaux, nationaux, européens) consistent en réalité à créer un nouvel « objet », censé répondre à une déficience constatée : c’est l’illusion de la « mesure exceptionnelle » qui va changer la donne de l’innovation, par la création d’un dispositif ou d’une structure, qui explique pour une large part l’accumulation de dispositifs et de structures en France. Tout l’enjeu est en revanche de définir le positionnement de tout nouvel « objet » au sein de l’existant (car un écosystème se construit dans la durée) et d’expliciter en quoi il va améliorer l’efficacité du système global.

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