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Gandhi et la technologie, selon Bertrand Jarrige

Deuxième article sur l’excellent Technocritiques – Du refus des machines à la contestation des technosciences après celui-ci : Technocritiques par François Jarrige. Jarrige m’a surpris en donnant le point de vue de Gandhi sur la technologie. Passionnant. J’en cite intégralement plus bas les pages 192-195.

Personne n’illustre mieux l’ambivalence du rapport à la technique dans le monde colonial que Gandhi. Si en effet il utilise un simple fuseau traditionnel pour tisser ses vêtements, il voyage en train et utilise une montre. La figure de Gandhi mérite qu’on s’y arrête car la critique de la machine occupe une place centrale dans son discours et son action. Or, si ses successeurs et disciples l’ont vénéré pour sa contribution à l’indépendance politique de l’Inde, ils ont rarement pris au sérieux sa critique du déferlement technique et sa proposition de restaurer l’économie locale indigène. Pour Gandhi (1869-1958), la « civilisation de la machine » et la grande industrie ont créé un esclavage quotidien et invisible qui a appauvri des franges entières de la population en dépit du mythe de l’abondance globale. Alors que certains réduisent la pensée gandhienne à un ensemble de principes frustres et simplistes, d’autres y voient au contraire une riche « économie morale », distincte aussi bien de la tradition libérale que du marxisme [1].

Né en 1869 dans l’État du Gujarat, alors que la domination britannique sur l’Inde s’accentue et que le réseau ferroviaire s’étend, Gandhi part étudier le droit en Angleterre en 1888, comme des centaines de jeunes Indiens des castes supérieures. Après 1893, il se rend en Afrique du Sud, où il prospère comme avocat et s’éveille à la politique au contact des discriminations raciales. IL y élabore peu à peu une méthode de désobéissance civile non violente qui fera sa célébrité et organise la lutte de la communauté indienne. A son retour en Inde, après 1915, il organise la protestation contre les taxes jugées trop élevées, et plus généralement contre les discriminations et les lois coloniales. Durant l’entre-deux-guerres, comme dirigeant du Congrès national indien, Gandhi mène une campagne pour l’aide aux pauvres, pour la libération des femmes indiennes, pour la fraternité entre les communautés de différentes religions ou ethnies, pour une fin de l’intouchabilité et de la discrimination des castes, et pour l’autosuffisance économique de la nation, mais surtout pour le Swaraj – l’indépendance de l’Inde à l’égard de toute domination étrangère.

En 1909, Gandhi rédige l’un de ses rares textes théoriques sous la forme d’un dialogue socratique avec un jeune révolutionnaire indien. Ce texte, Hind Swaraj, écrit en gujarati avant d’être traduit en anglais, vise d’abord à détacher la jeunesse indienne des franges les plus violentes du mouvement nationaliste [2]. L’ouvrage est pourtant interdit jusqu’en 1919. Pour Gandhi, ces jeunes révolutionnaires sont en effet les victimes d’une vénération aveugle du progrès technique et de la force brutale importés d’Occident. Il élargit donc progressivement sa critique politique à la civilisation industrielle et technicienne elle-même. La pensée gandhienne repose sur une vive critique de la modernité occidentale sous toutes ses formes. Sur le plan politique, il critique l’Etat et défend l’idéal d’une société démocratique non violente, formée de villages fédérés et fondée sur l’appel à la simplicité volontaire. Il dénonce les notions de développement et de civilisation, et le déferlement technique qui les fonde, comme des source d’inégalité et de multiples effets pervers. Pour Gandhi, « la machine permet à une petite minorité de vivre de l’exploitation des masses […] or la force qui meut cette minorité n’est pas l’humanité ni l’amour du semblable, mais la convoitise et l’avarice ». L’autonomie politique est donc vaine si elle ne s’accompagne pas d’une remise en cause profonde de la civilisation industrielle moderne. « Il serait insensé, estime Gandhi, d’affirmer qu’un Rockefeller indien serait meilleur qu’un Rockefeller américain », et « nous n’avons pas à nous réjouir de la perspective de l’accroissement de l’industrie manufacturière ». Gandhi défend le développement de l’artisanat local autosuffisant dans le cadre de l’autonomie des villages et d’une limitation des besoins.

Gandhi m’appartient ni aux courants néotraditionalistes indiens qui considèrent l’ancienne civilisation hindoue comme intrinsèquement supérieure, ni au camp des nationalistes modernisateurs cherchant à copier l’Occident pour retourner ses armes contre l’ordre colonial. Il entend définir une troisième voie originale. La pensée gandhienne se nourrit de sources multiples. D’une certaine manière, il appartient au courant antimoderniste qui se développe en Europe à la fin du XIXe siècle. Il a lu William Morris et John Ruskin, et a été marqué par le christianisme anarchisant de Tolstoï [3]. Sa vision du monde se nourrit de l’ambiance intellectuelle de la fin de l’ère victorienne et de la critique éthique et esthétique du déferlement technique et industriel qui se développe alors. Gandhi n’est ni hostile à la science ni antirationaliste, comme on l’écrit parfois. Il critique d’abord la façon dont les découvertes scientifiques et l’usage de la raison sont appliqués et mis au service des puissants et de l’exploitation. Il critique la foi aveugle de l’Occident dans le progrès matériel et son désir de puissance qui s’incarne dans le déferlement technique. Il veut également sauver l’Angleterre de ses propres démons. Pour lui, « la mécanisation a appauvri l’Inde » ; elle transforme les travailleurs des usines en « esclaves ». Ce n’est pas en « reproduisant Manchester en Inde » que les Indiens s’émanciperont de la domination britannique. L’une des bases techniques particulièrement puissantes de la domination britannique est précisément le développement du chemin de fer : « Sans les chemins de fer, les britanniques ne pourraient avoir une telle mainmise sur l’Inde. » Censé libérer le peuple indien, le rail est en réalité utilisé avant tout par le pouvoir comme un outil efficace de maillage et de domination. « Les chemins de fer ont également accru la fréquence des famines car, étant donné la facilité des moyens de locomotion, les gens vendent leur grain et il est envoyé au marché le plus cher » au lieu d’être autocomsommé ou vendu sur le marché le plus proche. Gandhi tente ainsi de lier sa critique de la grande industrie et des technologies européennes à son projet d’émancipation politique. Il montre que le progrès entraine une aggravation des conditions de vie, que la « civilisation » crée en permanence de nouveaux besoins impossibles à satisfaire, qu’elle creuse les inégalités et plonge dans l’esclavage une partie de l’humanité. Pour lui, ce type de civilisation est sans issue. La mécanisation et la mondialisation des échanges sont un désastre pour l’Inde, les filatures de Manchester ayant détruit l’artisanat et l’univers des tisserands indiens : « La civilisation machiniste ne cessera de faire des victimes. Ses effets sont mortels : les gens se laissent attirer par elle et s’y brûlent, comme les papillons à la flamme d’une bougie. Elle rompt tout lien avec la religion pour ne retirer en fait que d’infimes bénéfices du monde. La civilisation [machiniste] nous flatte afin de mieux boire notre sang. Quand les effets de cette civilisation seront parfaitement connus, nous nous rendrons compte que la superstition religieuse (traditionnelle) est bien inoffensive en comparaison de celle qui nimbe la civilisation moderne ».
La critique gandhienne du machinisme intrigue beaucoup dans l’entre-deux-guerres. Elle se retrouve dans son programme économique fondé sur la défense des industries villageoises comme dans son projet de « démécaniser l’industrie textile », qui apparaît d’emblée utopique et irréalisable. Par ailleurs, les positions de Gandhi sont passées d’une opposition totale aux machines européennes à une critique plus nuancée : en octobre 1924, à la question d’un journaliste, « Êtes-vous contre toutes les machines ? », il répond : « Comment pourrais-je l’être… [je suis] contre l’engouement sans discernement pour les machines, et non contre les machines en tant que telles. » Il s’élève d’ailleurs contre ceux qui l’accusent de vouloir « détruire toutes les machines » : « Mon objectif n’est pas de détruire la machine mais de lui imposer des limites », c’est-à-dire d’en contrôler les usages pour qu’elle n’affecte ni les environnements naturels, ni la situation des plus pauvres. Il élabore en définitive une philosophie des limites et du contrôle du gigantisme technologique.

Mais ce discours suscite beaucoup d’incompréhension et est progressivement gommé comme un reliquat de tradition obscurantiste. Les socialistes et avec eux Nehru lui-même dans son autobiographie publiée en 1936, déplorent que Gandhi « ait béni les reliques du vieil ordre ». Son analyse de la technologie industrielle est d’ailleurs rapidement marginalisée à l’indépendance du pays par le projet de modernisation à marche forcée. Mais la figure de Gandhi exerce aussi une fascination considérable bien au-delà de la paysannerie indienne. Dans l’entre-deux-guerres, sa critique devient une source d’inspiration pour les mouvements sociaux et des penseurs d’horizons très divers, alors même que la critique de la « civilisation des machines » s’accentue en Europe.

[1] Kazuya Ishi, The socio-economic thoughts of Mahatma Gandhi as an origin of alternative development, Review of Social Economy, vol. LIX, 2001, p. 198 ; Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, Actes Sud, Arles, 2008.
[2] Hind Swaraj, traduit en anglais sous le tire Indian Home Rule, et plus tard en français sous le titre Leur Civilisation et notre délivrance, Denoël, Paris, 1957.
[3] Ramin Jahanbegloo, Gandhi. Aux sources de la non-violence, Thoreau, Ruskin, Tolstoï, Editions du Felin, Paris, 1998.

Technocritiques par François Jarrige

J’écris de temps en temps et peut-être même de plus en plus souvent sur cette autre facette de l’innovation et de l’entrepreneuriat (qui reste ma passion, positivement) une facette qui est plus sombre, plus négative, une vision plus critique de l’impact de l’innovation sur la société. Je lis en ce moment Technocritiques – Du refus des machines à la contestation des technosciences de François Jarrige. C’est un livre riche, âpre, exigeant, mais exceptionnel pour tous ceux que le sujet intéresse.

Sous des apparences extrêmement critiques, le livre montre que les aspects positifs et négatifs du progrès se sont toujours développés en parallèle. Ma lecture la plus proche de ce travail fut sans doute celle de Bernard Stiegler, Dans la disruption – Comment ne pas devenir fou ? sans oublier les travaux de Libero Zuppiroli, telles que Les utopies du XXIe siècle. Merci à lui pour m’avoir mentionner ce livre remarquable.

Voici une copie intégrale d’un long passage passionnant aux pages 87-88. Il pourrait décrire notre monde, il en décrit un plus ancien.

« Si nous devions caractériser notre temps par une seule épithète, nous ne le nommerions pas âge héroïque, religieux, philosophique ou moral ; mais l’âge mécanique, car c’est là ce qui le distingue entre tous les autres. » [1] Carlyle incarne la dénonciation romantique du « mammonisme » (c’est-à-dire le culte religieux du dieu Argent), dont le déferlement mécanique de son temps est l’une des manifestations. Pourquoi toujours s’efforcer, grâce aux mécaniques, de vendre « à plus bas prix que toutes les autres nations et cela jusqu’à la fin du monde », pourquoi ne pas « vendre à prix égal », demande-t-il ? [2] Il invite les « hommes ingénieux » à trouver le moyen de distribuer plus équitablement les produits plutôt qu’à chercher toujours les moyens de les réaliser au plus bas coût : « un monde composé de simples machines à digérer brevetées n’aura bientôt rien à manger : un tel monde s’éteindra et de par la loi de la nature il faut qu’il s’éteigne. »

A la même époque, Michelet, le grand historien romantique français, découvre le gigantisme du machinisme lors d’un voyage en Angleterre en 1834. Il met également en scène l’ambivalence des effets des machines. Impressionné par les « êtres d’acier » qui asservissent « l’être de sang et de chair », il est persuadé néanmoins que l’on continuera de préférer aux « fabrications uniformes des machines les produits variés qui portent l’empreinte de la personnalité humaine ». Si la machine est indéniablement un « puissant agent du progrès démocratique » en « mettant à la portée des plus pauvres une foule d’objets d’utilité », elle a aussi son revers terrible : elle crée un « misérable petit peuple d’hommes-machines qui vivent à moitié [et] qui n’engendrent que pour la mort ». [3]

L’inquiétude à l’égard des machines s’atténue à l’époque victorienne, avec l’expansion de la prospérité de la période impériale, le déclin des violences ouvrières, la montée en puissance de l’économie politique. Elle continue toutefois de susciter les craintes de certains moralistes, comme John Stuart Mill, penseur radical complexe, libéral fasciné par la socialisme et féministe justifiant l’impérialisme. Dans ses Principles of Political Economy (1848), Mill propose un état des lieux de l’économie politique de son temps. Il prend ses distances à l’égard des économistes qui donnent une image trop optimiste du changement technique, il exprime des réticences à l’égard des effets bénéfiques de la division du travail et considère que l’État doit compenser les effets néfastes du machinisme. Mais sa critique dépasse ces questions classiques car John Stuart Mill propose une théorie de « l’état stationnaire » qui rompt avec l’économie classique. Il décrit cet « état stationnaire des capitaux et de la richesse » comme « préférable à notre situation actuelle », marquée par la lutte de tous contre tous. Il l’envisage comme un monde façonné par la « prudence » et la « frugalité », où la société serait composée « d’un corps nombreux et bien payé de travailleurs » et de « peu de fortunes énormes » ; ce monde « stationnaire », où chacun aurait suffisamment pour vivre, laisserait une place à la solitude et à la contemplation « des beautés et de la grandeur de la nature ». Dans ce monde, les « arts industriels » ne s’arrêteraient évidemment pas, mais « au lieu de n’avoir d’autre but que l’acquisition de la richesse, les perfectionnements atteindraient leur but, qui est la diminution du travail. » [4]

A suivre, peut-être….

Sources:

[1] Thomas Carlyle, “Signs of the Times”, Edinburgh Review vol. 49, 1829, p. 439-459
Were we required to characterise this age of ours by any single epithet, we should be tempted to call it, not an Heroical, Devotional, Philosophical, or Moral Age, but, above all others, the Mechanical Age. It is the Age of Machinery, in every outward and inward sense of that word; the age which, with its whole undivided might, forwards, teaches and practises the great art of adapting means to ends.
http://www.victorianweb.org/authors/carlyle/signs1.html

[2] Thomas Carlyle, “Past and Present” (1843), trad fr Cathédrales d’autrefois et usines d’aujourd’hui. Passé et présent, trad. fr. de Camille Bos, Editions de la Revue Blanche, Paris, 1920, p.289
I admire a Nation which fancies it will die if it do not undersell all other Nations, to the end of the world. Brothers, we will cease to undersell them; we will be content to equal-sell them; to be happy selling equally with them! I do not see the use of underselling them.
A world of mere Patent-Digesters will soon have nothing to digest: such world ends, and by Law of Nature must end, in ‘over-population;’

P. 229-31, http://www.gutenberg.org/files/26159/26159-h/26159-h.htm

[3] Jules Michelet, « Le peuple ». Flammarion. Paris, 1974 [1846]

[4] John Stuart Mill, « Principes d’économie politique », trad. fr. de Léon Roquet, Paris 1894 [1848] Pages 138-142.

Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations

Mon ancien collègue Boris m’a conseillé de lire le livre Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations de Pablo Jensen et je dois le remercier de ce conseil 🙂

L’auteur Pablo Jensen – sa page personnelle et celle de wikipedia vous en diront plus sur lui – est un physicien et son livre tente d’expliquer pourquoi les équations en sciences sociales (et même en physique d’ailleurs) peuvent être délicates. La vérité est un sujet compliqué. Mais alors qu’il existe une certaine vérité dans les sciences de la nature, qui peut toujours être réexaminée, le concept de vérité dans les sciences sociales est encore plus difficile, simplement parce que le comportement humain est rempli de boucles de rétroaction de sorte que ce qui est vrai aujourd’hui, pour ne pas dire hier pourra être pris en compte par l’homme pour modifier l’avenir…

Jensen mentionne comment Galilée s’est débattu avec les mécanismes de la chute des corps [pages 42-5].


Source: Galileo’s notes on motion, Folio 116, Biblioteca Nazionale Centrale, Florence; Istituto e Museo di Storia della Scienza, Florence; Max Planck Institute for the History of Science, Berlin

Galileo n’a jamais publié ses données car il ne comprenait pas pourquoi elles paraissaient fausses. La réponse est qu’une balle qui glisse n’a pas la même vitesse que celle qui roule. La rotation absorbe une fraction de l’énergie (apparemment √ (5/7) ou 0,84) qui était proche de l’erreur apparente de Galilée.

Ensuite, Jensen nous rappelle combien il est difficile de prévoir les conditions météorologiques et les changements climatiques (chapitre 4). Alors, lorsqu’il se lance dans l’analyse des sciences sociales, il est assez convaincant sur les raisons pour lesquelles la modélisation mathématique peut être une tâche très difficile. Sur une analyse de tweets pour prédire le succès, il écrit ce qui suit : Le résultat de leur étude est clair: même si l’on connaît toutes les caractéristiques des messages et des utilisateurs, le succès reste largement imprévisible. Techniquement, seule 20% de la variabilité du succès des différents messages est expliquée par ce modèle, portant très complexe, et d’ailleurs incompréhensible, comme cela arrive souvent pour les méthodes utilisant l’apprentissage automatique. Il est intéressant de noter qu’on peut doubler le niveau de prédiction en ajoutant une seule variable supplémentaire. Il s’agit du succès passé de l’utilisateur. de son nombre moyen de retweets jusque-là. […] La vie sociale est intrinsèquement imprédictible, de par les fortes interactions entre les personnes. […] La masse des données permet d’opérationnaliser des vieux dictions comme « qui se ressemble s’assemble », « dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es » et surtout « je suis qui je suis ». [Chapitre 12, Prédire grâce au big data? – Pages 150-3].

Un exemple encore plus frappant de la nature incompréhensible du machine learning concerne la reconnaissance d’images : le meilleur moyen de prédire la présence de rideaux dans une pièce est d’y trouver un pied de lit. Tout simplement parce que la plupart des chambres ont les deux [Pages 154-5]. Jensen critique également le classement des universités et des chercheurs (pages 246 à 253), un sujet que j’avais déjà abordé dans La crise et le modèle américain. Au chapitre 20 – Sommes-nous des atomes sociaux? – il ajoute à propos des être humains [Page 263] : pour le moment, on ne connaît pas de caractéristiques internes à la fois pertinentes et stables », sans lesquelles l’analyse des êtres humains en tant que groupe devient problématique.

Déjà au chapitre 13, Jensen explique qu’il existe quatre facteurs essentiels qui rendent les simulations de la société qualitativement plus difficiles que celles de la matière: l’hétérogénéité des humains; le manque de stabilité de quoi que ce soit; les nombreuses relations à prendre en compte, aussi bien au niveau temporel que spatial; la réflexivité des humains, qui réagissent aux modèles qu’on fait de leur activité. […] Aucun facteur isolé ne produit quoi que ce soit tout seul […] En sciences sociales, il faut un réseau dense de conditions causales pour produire un résultat. […] Rien ne garantit que la conséquence [d’un facteur] sera la même dans d’autres situations qunad on le combinera à d’autres facteurs causaux. La seule réponse possible est « ça dépend ». [Pages 162-4]

Pour discuter de la plus ou moins grande stabilité qu’on peut attendre de ces caractéristiques internes, il faut remonter à leur origine. Pour les physiciens, la réponse est claire : l’origine des forces entre atomes est à chercher dans les interactions entre ces particules vraiment stables que sont les noyaux et les électrons. […] L’origine des actions humaines est au cœur de la sociologie. Son intuition première a été de chercher les déterminants des pratiques non dans le for intérieur des personnes étudié par la psychologie, ni dans une nature humaine universelle, ais dans les influences sociales. [Page 264] Le social ressemble plus à un fluide tourbillonnant qu’à de nettes combinaisons de briques. […] Bien sûr cette image est trop simple, car elle néglige la mémoire, la viscosité forte du social. Mais elle montre les limites de la vision statique de l’économie ou de la physique sociale, qui partent d’individus déjà faits, prêts à fonctionner, à générer de la vie sociale par association, sous l’impulsion de leurs natures indépendantes. [Page 270] La vie sociale ne consiste pas donc en une suite d’interactions ponctuelles comme le supposent la formule ou les simulations. Il faut plutôt la concevoir comme résultant du déploiement de relations. La distinction entre interaction et relation est cruciale, car cette dernière implique une série d’interactions suivies, entre des personnes qui se connaissent et gardent la mémoire des échanges passés. Dans une relation, chaque interaction repose sur les interactions passées et influencera à son tour celles qui viendront. Une relation n’est donc pas une simple suite d’interactions ponctuelles, mais un processus en création continue, de la relation et par conséquent des personnes impliquées. [Page 271]

Jensen ne dit pas que la société ne peut être analysée qualitativement ou quantitativement. Il propose une analyse subtile de la complexité de la société et des comportements sociaux qu’il convient de toujours garder à l’esprit avant de considérer comme des faits des analyses souvent trop simplistes issues du big data …

Les start-up expliquées à ma fille par Guillene Ribière (suite et fin)

J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Les start-up expliquées à ma fille par Guillene Ribière. Voir mon post précédent ici.

Quelques notes additionnelles pour vous convaincre d’être curieux. Vous découvrirez d’être entrepreneur c’est un peu comme marier le futur vice-président de la Banque Mondiale à la fille de Bill Gates [Page 47]. Ou que pour une startup, il faut 3 types de fondateurs, un curé, un visionnaire et un voleur [Page 70].

Guillene Ribière est convaincante quand elle écrit : les meilleurs porteurs de projets étaient sans conteste les anciens militaires … entraînés à surmonter leur stress. […] Oui il y a vraiment quelque chose d’agressif mais positivement dans la démarche de créer une start-up. C’est une manière de dire : « je me moque de ce qui a déjà été fait, je me moque de ce qui existe déjà. je me moque de l’organisation du marché et de ces horaires. Je vais construire une chose différente qui  vend des choses différentes à des horaires différents »  [Page 84-85].

Alors ai-je des réserves à exprimer? Très peu. Un léger désaccord (récurrent d’ailleurs avec nombre de mes interlocuteurs) sur l’ambition, sur le fait que nous ne serions pas américains et que nous pourrions faire différemment en couplant innovation et savoir-faire entrepreneurial pour faire plus de grosses PMEs, sujet qu’elle aborde aux pages 108-9. Je crains (ou je crois) que les marchés et modèles de l’innovation high-tech ne soient les mêmes partout.

Et sa conclusion est si vraie : seuls les inconscients n’ont pas peur [Page 112].

Voici un petit livre rafraichissant, lumineux et convaincant pour ceux qui souhaitent découvrir ou revisiter le monde fascinant des start-ups.

Les start-up expliquées à ma fille par Guillene Ribière

Les start-up expliquées à ma fille par Guillene Ribière est un excellent petit ouvrage (118 pages) qui démystifie le monde des start-up tout en faisant une description précise, honnête et … amusante par les images que l’auteur utilise. Comme le titre l’indique chacun devrait l’offrir à sa fille ou à son fils d’ailleurs. Mais comme je constate régulièrement que la proportion des jeunes filles entrepreneurs est de l’ordre de 10% à 20% de cette population assez unique, l’effort doit sans doute être redoublé pour nos filles.

L’ouvrage est à la fois riche en données et en conseils. Je n’en donnerai dans ce premier post que quelques exemples. Comme la fille de l’auteur se plaint du trop grand soutien donné aux start-up, Guillene Ribière donne des chiffres: sans doute 2000 startup créées par an en France (environ 300 en Suisse pour la comparaison). Le soutien public moyen serait de 130000 euros (répartis en 50000 de financement, 48000 de soutien par pôle emploi et 30000 en accompagnement – page 8). J’ai calculé grâce à elles que les 150 meilleures startup génèrent individuellement environ 15 millions d’euros de chiffre d’affaire annuel [Page 9].

Quant aux investisseurs, ils doivent aimer le risque car selon elle, sur 10 start-up 5 meurent, 4 survivent et une réussit très bien (page 11). A titre de comparaison Josh Lerner indiquait en 2002 [1] qu’une entrée en bourse rapportait en moyenne 2.95x l’investissement initial en 4.2 années, une acquisition 1.4x la mise en 3.7 années, qu’un investissement sur 6 (16%) était une petite totale, et que 45% des investissements était une perte. Si on retire les 9% les plus performants on passe d’un gain de 19% à une perte… Cela me parait cohérent!

Les conseils de Guillene Ribière sont tout aussi éclairants:

Lélia: Qu’est-ce qui donne à penser à cette équipe qu’elle va réussir? Elle a une chance sur deux de déposer le bilan selon les statistiques.
Estelle: Parfois rien du tout! Ils y croient, c’est tout. Et c’est un des puissants facteurs de réussite. Cette envie profonde est une baguette magique pour start-up.
[Page 12] L’auteur a aussi le don pour expliquer le « marché » et le « besoin client » avec une simplicité lumineuse!

A suivre mais surtout à lire!

[1] Josh Lerner When Bureaucrats Meet Entrepreneurs: the Design of Effective ‘Public Venture Capital’ Programnes. The Economic Journal, 112 (February), F73±F84.Royal Economic Society 2002

Harari est déjà de retour! 21 leçons pour le 21ème siècle (2ème partie)

Un autre court article après mon premier article sur le nouveau livre de Harari, 21 Lessons for the 21st Century. Harari est clairement un penseur ambitieux, profond et impressionnant. Alors que ses premiers chapitres m’inquiétaient un peu, ceux du milieu sont excellents. Je vais vous donner quelques exemples ci-dessous. Mais regardons d’abord les sous-titres de toutes ces 21 leçons:

Partie I: Le défi technologique
1. DÉSILLUSION – La fin de l’histoire a été reportée
2. TRAVAIL – Quand tu seras grand, tu n’auras peut-être pas de travail
3. LIBERTE – Le Big Data vous surveille
4. ÉGALITÉ – Ceux qui possèdent les données sont propriétaires de l’avenir

Partie II: Le défi politique
5. COMMUNAUTÉ – Les humains ont un corps
6. CIVILISATION – Il n’y a qu’une seule civilisation dans le monde
7. NATIONALISME – Les problèmes mondiaux ont besoin de réponses globales
8. RELIGION – Dieu sert maintenant la nation
9. IMMIGRATION – Certaines cultures pourraient être meilleures que d’autres

Partie III: Le désespoir et l’espoir
10. TERRORISME – Ne paniquez pas
11. GUERRE – Ne jamais sous-estimer la stupidité humaine
12. HUMILITÉ – Vous n’êtes pas le centre du monde
13. DIEU – N’utilisez pas le nom de Dieu en vain
14. SÉCULARISME – Connaissez vos zones ombre

Partie IV: La vérité
15. IGNORANCE – Vous en savez moins que vous ne le pensez
16. JUSTICE – Notre sens de la justice pourrait être dépassé
17. POST-VÉRITÉ – Certaines fausses nouvelles durent à jamais
18. SCIENCE-FICTION – L’avenir n’est pas ce que vous voyez dans les films

Partie V: Résilience
19. ÉDUCATION – Le changement est la seule constante
20. SIGNIFICATION – La vie n’est pas une histoire
21. MÉDITATION – Observez simplement

Dans son 14ème chapitre, la laïcité, il utilise quelques mots-clés très éclairants. Si c’est déroutant pour vous, vous devrez lire son livre. La laïcité est définie par un ensemble cohérent de valeurs: vérité, compassion, égalité, liberté, courage et responsabilité [Pages 203-14]. Dans son chapitre suivant, Ignorance, il présente une analyse très intéressante du pouvoir et de la vérité: il est extrêmement difficile de découvrir la vérité lorsque vous dirigez le monde. On est trop occupé. La plupart des chefs politiques et des magnats des affaires vivent toujours dans l’urgence. Cependant, si on souhaite approfondir un sujet, on a besoin de beaucoup de temps, et en particulier du privilège de perdre du temps. On doit expérimenter des chemins improductifs, explorer des impasses, laisser la place aux doutes et à l’ennui. Si on ne peut pas se permettre de perdre du temps, on ne trouve jamais la vérité. […] On doit perdre beaucoup de temps à la périphérie: elles contiennent peut-être quelques idées révolutionnaires brillantes, mais elles sont généralement remplies de suppositions non informées, de modèles démentis, de dogmes superstitieux et de théories du complot ridicules. Les leaders sont ainsi pris au piège dans une double impasse. S’ils restent au centre du pouvoir, ils auront une vision extrêmement déformée du monde. S’ils s’aventurent à la marge, ils perdront trop de leur temps précieux. [Pages 220-2]

Grigori Perelman selon Masha Gessen

J’avais brièvement mentionné Grigori Perelman dans un post assez ancien: 7 x 7 = (7-1) x (7+1) + 1. J’ai récemment découvert un nouveau livre sur ce mathématicien exceptionnel, non pas tant sur ses réalisations, mais davantage sur sa personnalité.

A propos du syndrome d’Asperger

Je ne vais pas raconter ici ce que Masha Gessen fait avec talent, mais tout de même citer un passage sur les Asperger: « Il me semble que nombre de lanceurs d’alertes, écrivit Atwwod, sont atteints du syndrome d’Asperger. J’en ai rencontré plusieurs qui appliquaient à leur travail le code de déontologie de leur entreprise ou du gouvernement et avaient dénoncé des entorses au règlement et de la corruption. Tous se sont étonnés ensuite de voir que leur direction et leurs collègues ne comprenaient guère leur attitude. »
Ce n’est donc peut-être pas un hasard si les fondateurs des mouvements dissidents en Union soviétique se trouvaient parmi les mathématiciens et les physiciens. L’Union soviétique n’était pas l’endroit idéal pour les gens qui prenaient les choses au sens littéral et s’attendaient à ce que le monde fonctionne de façon prévisible, logique et juste.
[Pages 215-6]
[…]
On peut également interpréter ainsi les difficultés qu’il éprouvait lorsqu’il présentait ses solutions. Si Perelman souffrait du syndrome d’Asperger, cette incapacité à voir « la grande image » en est peut-être un des traits les plus surprenants. Les psychologues britanniques Uta Frith et Francesca Happe ont parlé de ce qu’elles appellent la « faible cohérence centrale », caractéristique des troubles du spectre autistique. les autistes se concentrent sur les détails, au détriment de l’image globale. Lorsqu’ils parviennent à la reconstituer, c’est parce qu’ils en ont arrangé les divers éléments, un peu comme les éléments de la table périodique, dans un schéma systémique qui les satisfait à l’extrême. « … les faits les plus intéressants, écrivit Poincaré, l’un des plus grands esprits systémisants de tous les temps, il y a plus d’un siècle, sont ceux qui peuvent servir plusieurs fois, ce sont ceux qui ont une chance de se renouveler. Nous avons eu le bonheur de naitre dans un monde où il y en a. Supposons qu’au lieu de soixante éléments chimiques nous en ayons soixante milliards, qu’ils ne soient pas les uns communs et les autres rares, mais qu’ils soient répartis uniformément. Alors toutes les fois que nous ramasserions un nouveau caillou, il y aurait une grande probabilité pour qu’il soit formé de quelques substances inconnue. […] Dans un pareil monde, il n’y aurait pas de science; peut-être la pensée et même la vie y seraient-elles impossibles puisque l’évolution n’aurait pas pu y développer les instincts conservateurs. Grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi. »
Les personnes atteinte du syndrome d’Asperger appréhendent le monde petit caillou par petit caillou. En parlant de l’existence de ce syndrome dans la société, Attwood recourait à la métaphore d’un puzzle de cinq mille pièces, « où les gens normaux disposeraient de l’image complète sur le couvercle » ce qui leur permmettrait d’avoir des intuitions globales. Les Asperger, eux, ne verraient pas cette grande image et devraient essayer d’imbriquer les morceaux un par un. Ainsi, peut-être que les règles telles que « n’ôte jamais ta chapka » et 2lis tous les livres qui sont inscrits sur la liste » formaient pour Gricha Perelman un moyen de voir l’image manquante sur le couvercle, d’englober tous les éléments de la table périodique du monde. C’était seulement en s’accrochant à ces règles qu’il pouvait vivre sa vie.
[Pages 217-8]

A propos du pouvoir

Un autre sujet intéressant abordé par Misha Gessen se trouve page 236:
– Lorsqu’il a reçu la lettre de la commission qui l’invitait il a répondu qu’il ne parlait pas avec les comités, s’exlama gromov, et c’est exactement ce qu’il faiut faire. Ils représentent tout ce que l’on ne devrait jamais accepter. Et si cette attitude paraît extrême, ce n’est que par rapport au conformisme qui caractérise le monde des mathématiques.
– Mais pourquoi refuser de parler aux comités?
– On ne parle pas aux comités, on parle à des gens! s’écria Gromov, exaspéré. Comment peut-on parler à un comité? Qui sait qui fait partie des comités? Qui vous dit que Yasser Arafat n’en fait pas partie?
– Mais on lui a envoyé la liste des membres, et il a continué à refuser.
– De la manière dont cela avait commencé, il avait bien raison de ne pas vouloir répondre, persiste Gromov. Dès qu’une communité commence à se conduire comme une machine, il ne reste plus qu’à couper les ponts, un point c’est tout. Le plus étrange, c’est qu’il n’y ait plus de mathématicien qui en fasse autant. C’est ça qui est bizarre. La plupart des gens acceptent de traiter avec des comités. Ils acceptent d’aller à Pékin et de recevoir un prix des mains du président Mao. Ou du roi d’espagne, de toute façon, cela revient au même!
– Et pourquoi, demandai-je, le roi d’Espagne ne pourrait-il pas avoir l’honneur d’accrocher une médaille au cou de Perelman?
– Qu’est-ce que c’est un roi? demanda gromov, totalement furieux à présent. Les rois, ce sont les mêmes crétins que les communistes. Pourquoi un roi décernerait-il une médaille à un mathématicient? Qu’est-ce qui le lui permet? Il n’est rien d’un point de vue mathématique. Pareil pour le président. Mais il y en a un qui a fait main basse sur le pouvoir comme un brigand et l’autre qui l’a hérité de son père. Cela ne fait aucune différence.
Contrairement à eux, m’explique encore Gromov, Perelman avait apporté au monde une véritable contribution.

Cela me rappelle la citation d’un collègue: « on ne trouve pas beaucoup de statues pour les comités dans les parcs publics. »

Il vaut probablement la peine d’ajouter ici un article du New Yorker que Gessen mentionne également: Manifold Destiny. A legendary problem and the battle over who solved it par Sylvia Nasar et David Gruber. Sur un sujet connexe, les auteurs citent Perelman, qu’ils ont rencontré: Il a mentionné un différend qu’il avait eu des années plus tôt avec un collaborateur sur la façon de créditer l’auteur d’une preuve particulière, et s’est déclaré consterné par l’éthique laxiste de la discipline. « Ce ne sont pas les gens qui enfreignent les normes éthiques qui sont considérés comme des extraterrestres », a-t-il déclaré. « Ce sont des gens comme moi qui sont isolés. » Nous lui avons demandé s’il avait lu l’article de Cao et Zhu. « Je ne sais pas quelle nouvelle contribution ils ont apportée », a-t-il déclaré. « Apparemment, Zhu n’a pas bien compris l’argument et l’a retravaillé. » Quant à Yau, Perelman a déclaré: « Je ne peux pas dire que je suis outré. Les autres font pire. Bien sûr, il y a beaucoup de mathématiciens qui sont plus ou moins honnêtes. Mais presque tous sont conformistes. Ils sont plus ou moins honnêtes, mais ils tolèrent ceux qui ne le sont pas. »

Harari est déjà de retour! 21 leçons pour le 21ème siècle

Quand j’ai vu le troisième livre de Harari, j’ai eu quelques inquiétudes. Pourrait-il écrire un autre très bon livre après l’extraordinaire Sapiens, mais le moins bon Homo Deus? Et pourquoi aussi vite?

Et en effet, la première partie de 21 Lessons for the 21st Century est effrayante pour ne pas dire très mauvaise. Elle est plein d’inquiétude, pour ne pas dire anxiogène, et je ne suis pas sûr qu’elle soit basée sur des faits ou même sur des vérités comme ses précédents livres… En effet, cette première partie est même trompeuse, car lorsque j’ai lu « Sapiens explorait le passé, Homo Deus explorait le futur et 21 leçons explore le présent » sur la couverture du livre, j’ai découvert que la première partie traitait d’un possible futur effrayant basé sur l’intelligence artificielle et la biotechnologie. Mais c’est le futur, pas le présent.

Heureusement, j’ai retrouvé le Harari que j’aime au début de la deuxième partie. Au chapitre 5, Communauté, il montre que nous sommes des êtres réels, physiques et non virtuels, augmentés. Au chapitre 6, Civilisation, il combat le concept de choc des civilisations. Le sous-titre est « il y a une civilisation dans le monde ». Alors permettez-moi de citer Harari ici [Pages 94-5]

Plus important encore, l’analogie entre l’histoire et la biologie qui sous-tend la thèse du «choc des civilisations» est fausse. Les groupes humains – des petites tribus aux grandes civilisations – sont fondamentalement différents des espèces animales et les conflits historiques sont très différents des processus de sélection naturelle. Les espèces animales ont des identités objectives qui perdurent pendant des milliers et des milliers de générations. Que vous soyez un chimpanzé ou un gorille dépend de vos gènes plutôt que de vos croyances, différents gènes dictent des comportements sociaux distincts. Les chimpanzés vivent dans des groupes mixtes de mâles et de femelles. Ils sont en concurrence pour le pouvoir dans des coalitions de partisans parmi les deux sexes. Parmi les gorilles, Au contraire, un seul mâle dominant établit un harem de femelles et expulse habituellement tout mâle adulte susceptible de remettre en cause sa position. Les chimpanzés ne peuvent pas adopter des arrangements sociaux semblables à ceux des gorilles; les gorilles ne peuvent pas commencer à s’organiser comme des chimpanzés; et pour autant que nous sachions, les chimpanzés et les gorilles ont été caractérisés non seulement par des systèmes sociaux pendant les dernières décennies, mais aussi pendant des centaines de milliers d’années.
Vous ne trouvez rien de tel chez les humains. Oui, les groupes humains peuvent avoir des systèmes sociaux distincts, mais ceux-ci ne sont pas déterminés génétiquement et ils durent rarement plus de quelques siècles. Pensez aux Allemands du vingtième siècle, par exemple. En moins de cent ans, les Allemands se sont organisés en six systèmes très différents: l’empire des Hohenzollern, la République de Weimar, le Troisième Reich, la République démocratique allemande (aussi appelée Allemagne de l’Est communiste), la République fédérale d’Allemagne (dite Allemagne de l’Ouest), et enfin l’Allemagne réunifiée démocratique. Bien sûr, les Allemands ont gardé leur langue et leur amour de la bière et des saucisses grillées. Mais existe-t-il une essence allemande unique qui les distingue de toutes les autres nations et qui est restée inchangée, de Wilhelm II à Angela Merkel? Et si vous venez avec quelque chose, était-ce aussi le cas il y a 1000 ans ou il y a 5000 ans?

Humour et bureaucratie (2e partie)

Ceci est la deuxième et dernière partie d’un sujet inhabituel de ce blog, l’humour et la bureaucratie. Vous pouvez voir la partie I si vous l’avez manquée.

L’auteur a un commentaire à la fin, qui est intéressant. «Le problème avec toi, c’est que tu refuses de prendre quoi que ce soit au sérieux – pas le communisme, pas moi… pas même toi-même.» «C’est vrai, ai-je dit : ‘Mais je ne prends très au sérieux, de ne jamais rien prendre au sérieux.’ »[Page 307]

‘L’économie communiste était très mauvaise pour produire quoi que ce soit – sauf les blagues. Ils étaient très doués pour les blagues.´ [Page 222]

De nombreuses blagues communistes ont été adaptées en faisant référence aux faiblesses des économies occidentales. « Pourquoi une Austin Allegro a-t-il une fenêtre arrière chauffante? Vous pouvez ainsi garder vos mains au chaud lorsque vous la poussez ». [Page 300]

Comment un Juif russe intelligent peut-il parler à un Juif russe stupide?
Par téléphone de New York.
[Page 211]

Quelle est la définition d’un quatuor à cordes russe?
Un orchestre soviétique de retour d’une tournée américaine.
[Page 212]

Savez-vous pourquoi la Roumanie survivra à la fin du monde?
Parce que elle est cinquante ans derrière tout le monde!
[Page 263]

Ma préférée suit…

Leonid Brejnev voulait commander un portrait intitulé « Lénine en Pologne ». Les peintres russes, strictement formés à l’école réaliste, étaient incapables de peindre un événement qui ne s’était jamais produit,
´Camarade Brejnev, nous aimerions le faire, mais nous ne pouvons pas. Cela va à l’encontre de notre formation’, a répondu chacun des artistes approchés par Brejnev. Finalement, désespéré, Brejnev fut obligé de demander au vieux peintre juif Lévy.
Bien sûr, je préfère représenter des événements réels, mais je ferai le tableau pour vous, camarade. Ce serait mon grand honneur.´ Lévy commença à travailler sur la peinture.
Enfin, le jour du dévoilement est arrivé. Tout le monde a le souffle coupé lorsque le tissu est retiré pour révéler la photo d’un homme couché avec une femme qui ressemble à la femme de Lénine.
Brejnev demanda, horrifié: «Qui est cet homme?
«C’est Trotsky, dit l’artiste.
«Et qui, demanda Brejnev, est cette femme?
«C’est l’épouse de Lénine, camarade Brejnev.
«Mais où est Lénine?
«Il est en Pologne, expliqua Lévy.

[Page 207]

Maintenant, vous voudrez peut-être explorer le ivre et trouver vos préférées…

Pourquoi Aaron Swartz est-il mort?

Pour faire suite à mon article précédent Aaron Swartz – L’idéaliste, voici quelques notes supplémentaires tirées de ce livre très émouvant et intelligent.

Alors pourquoi est-il mort? Vous devez lire le livre. Mais voici une phrase se trouve vers la fin [page 268]: « Swartz a vu les choses différemment et a en effet consacré une grande partie de sa vie à l’idée que le seul moyen d’améliorer le monde était de permettre aux gens de s’ouvrir. Cette notion […] est l’héritage de Swartz. C’est aussi son défi envers le monde qu’il a laissé derrière lui. »

Les entreprises continuent de faire appliquer la loi et la rhétorique pour lutter contre l’éthique situationnelle du téléchargement non autorisé, pour faire valoir que le droit d’auteur est un jeu à somme nulle. Les conflits se reproduisent. Les acteurs peuvent changer, mais le script reste le même. [Page 271]

Un argument surprenant contre Apple et Steve Jobs: Swartz a décrit Apple comme «une organisation impitoyable et autoritaire» bafouant les normes du travail et Jobs lui-même comme un martinet qui insistait pour contrôler tous les aspects de l’expérience utilisateur. Sa mégalomanie se manifestait dans les baladeurs Apple: des rectangles blancs stériles qui ne peuvent être ni ouverts ni modifiés par l’utilisateur final. » Jobs ne pouvait pas supporter les gens qui ouvrent les choses ». [Page 267]

Citation plus forte encore et extraite du blog de Swartz: Comme il est démontré que le pouvoir sur les êtres humains leur permet de faire ce qu’ils préféreraient ne pas faire, l’homme qui est motivé par l’amour du pouvoir est plus susceptible de faire souffrir que de permettre le plaisir. Si vous demandez à votre patron de vous absenter du bureau à une occasion légitime, son amour du pouvoir tirera plus de satisfaction d’un refus que d’un consentement. Si vous avez besoin d’un permis de construire, le petit fonctionnaire concerné aura évidemment plus de plaisir à dire «Non» que de dire «Oui». C’est ce genre de chose qui fait de l’amour du pouvoir un motif aussi dangereux. – Bertrand Russell [Page 254]

Peters aimerait avoir une vision équilibrée de la situation: les détenteurs de biens ne sont qu’une partie au contrat social. Cela est censé régir notre politique, et leurs intérêts ne sont pas les seuls à compter. Il existe un compromis entre le droit d’auteur fonctionnellement éternel et l’anarcho-syndicalisme de masse. [Page 268]