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Homme augmenté, humanité diminuée – D’Alzheimer au transhumanisme, la science au service d’une idéologie hégémonique et mercantile

Comme suite à un article récent sur les critiques des technosciences et à un article beaucoup plus ancien sur les promesses manquées de la science, voici un très court article sur un excellent livre intitulé Homme augmenté, humanité diminuée – D’Alzheimer au transhumanisme, la science au service d’une idéologie hégémonique et mercantile

L’auteur commence par son histoire personnelle et raconte comment sa mère a souffert et est morte de cette terrible maladie d’Alzheimer. Puis il a commencé à enquêter et des doutes ont émergé. Nous ne devons pas nécessairement être d’accord avec tout ce que dit l’auteur Philippe Baqué, mais nous ne pouvons pas éviter d’avoir les mêmes doutes sur où et comment la science et l’innovation nous guident tous. J’espère que ces trois courts extraits vont créer la même réaction que celle que j’ai ressentie:

[Page 71] Jean Maisondieu, psychiatre et auteur de Crépuscule de la Raison, la maladie d’Alzheimer en question, a l’habitude de dire que la maladie d’Alzheimer n’existe pas, mais que les malades d’Alzheimer, eux, existent bien.

[Page 74] Je suis arrivé à cette conclusion que [les patients] se démentifiaient surtout parce qu’ils mouraient de peur à l’idée de mourir. Le cerveau des patients alzheimériens est peut-être altéré, mais ces malades sont surtout malades de peur.

[Page 260] J’éprouve le besoin de reposer la question: le transhumanisme, c’est quoi? Un lobby économique et politique? Une technoreligion? Une nouvelle idéologie eugéniste? Ou la plus grande escroquerie de la science du XXIe siècle?

Cela vaut sans doute la peine d’y réfléchir… Le vieillesse est-elle une maladie? La mort est-elle une maladie?

Gandhi et la technologie, selon Bertrand Jarrige

Deuxième article sur l’excellent Technocritiques – Du refus des machines à la contestation des technosciences après celui-ci : Technocritiques par François Jarrige. Jarrige m’a surpris en donnant le point de vue de Gandhi sur la technologie. Passionnant. J’en cite intégralement plus bas les pages 192-195.

Personne n’illustre mieux l’ambivalence du rapport à la technique dans le monde colonial que Gandhi. Si en effet il utilise un simple fuseau traditionnel pour tisser ses vêtements, il voyage en train et utilise une montre. La figure de Gandhi mérite qu’on s’y arrête car la critique de la machine occupe une place centrale dans son discours et son action. Or, si ses successeurs et disciples l’ont vénéré pour sa contribution à l’indépendance politique de l’Inde, ils ont rarement pris au sérieux sa critique du déferlement technique et sa proposition de restaurer l’économie locale indigène. Pour Gandhi (1869-1958), la « civilisation de la machine » et la grande industrie ont créé un esclavage quotidien et invisible qui a appauvri des franges entières de la population en dépit du mythe de l’abondance globale. Alors que certains réduisent la pensée gandhienne à un ensemble de principes frustres et simplistes, d’autres y voient au contraire une riche « économie morale », distincte aussi bien de la tradition libérale que du marxisme [1].

Né en 1869 dans l’État du Gujarat, alors que la domination britannique sur l’Inde s’accentue et que le réseau ferroviaire s’étend, Gandhi part étudier le droit en Angleterre en 1888, comme des centaines de jeunes Indiens des castes supérieures. Après 1893, il se rend en Afrique du Sud, où il prospère comme avocat et s’éveille à la politique au contact des discriminations raciales. IL y élabore peu à peu une méthode de désobéissance civile non violente qui fera sa célébrité et organise la lutte de la communauté indienne. A son retour en Inde, après 1915, il organise la protestation contre les taxes jugées trop élevées, et plus généralement contre les discriminations et les lois coloniales. Durant l’entre-deux-guerres, comme dirigeant du Congrès national indien, Gandhi mène une campagne pour l’aide aux pauvres, pour la libération des femmes indiennes, pour la fraternité entre les communautés de différentes religions ou ethnies, pour une fin de l’intouchabilité et de la discrimination des castes, et pour l’autosuffisance économique de la nation, mais surtout pour le Swaraj – l’indépendance de l’Inde à l’égard de toute domination étrangère.

En 1909, Gandhi rédige l’un de ses rares textes théoriques sous la forme d’un dialogue socratique avec un jeune révolutionnaire indien. Ce texte, Hind Swaraj, écrit en gujarati avant d’être traduit en anglais, vise d’abord à détacher la jeunesse indienne des franges les plus violentes du mouvement nationaliste [2]. L’ouvrage est pourtant interdit jusqu’en 1919. Pour Gandhi, ces jeunes révolutionnaires sont en effet les victimes d’une vénération aveugle du progrès technique et de la force brutale importés d’Occident. Il élargit donc progressivement sa critique politique à la civilisation industrielle et technicienne elle-même. La pensée gandhienne repose sur une vive critique de la modernité occidentale sous toutes ses formes. Sur le plan politique, il critique l’Etat et défend l’idéal d’une société démocratique non violente, formée de villages fédérés et fondée sur l’appel à la simplicité volontaire. Il dénonce les notions de développement et de civilisation, et le déferlement technique qui les fonde, comme des source d’inégalité et de multiples effets pervers. Pour Gandhi, « la machine permet à une petite minorité de vivre de l’exploitation des masses […] or la force qui meut cette minorité n’est pas l’humanité ni l’amour du semblable, mais la convoitise et l’avarice ». L’autonomie politique est donc vaine si elle ne s’accompagne pas d’une remise en cause profonde de la civilisation industrielle moderne. « Il serait insensé, estime Gandhi, d’affirmer qu’un Rockefeller indien serait meilleur qu’un Rockefeller américain », et « nous n’avons pas à nous réjouir de la perspective de l’accroissement de l’industrie manufacturière ». Gandhi défend le développement de l’artisanat local autosuffisant dans le cadre de l’autonomie des villages et d’une limitation des besoins.

Gandhi m’appartient ni aux courants néotraditionalistes indiens qui considèrent l’ancienne civilisation hindoue comme intrinsèquement supérieure, ni au camp des nationalistes modernisateurs cherchant à copier l’Occident pour retourner ses armes contre l’ordre colonial. Il entend définir une troisième voie originale. La pensée gandhienne se nourrit de sources multiples. D’une certaine manière, il appartient au courant antimoderniste qui se développe en Europe à la fin du XIXe siècle. Il a lu William Morris et John Ruskin, et a été marqué par le christianisme anarchisant de Tolstoï [3]. Sa vision du monde se nourrit de l’ambiance intellectuelle de la fin de l’ère victorienne et de la critique éthique et esthétique du déferlement technique et industriel qui se développe alors. Gandhi n’est ni hostile à la science ni antirationaliste, comme on l’écrit parfois. Il critique d’abord la façon dont les découvertes scientifiques et l’usage de la raison sont appliqués et mis au service des puissants et de l’exploitation. Il critique la foi aveugle de l’Occident dans le progrès matériel et son désir de puissance qui s’incarne dans le déferlement technique. Il veut également sauver l’Angleterre de ses propres démons. Pour lui, « la mécanisation a appauvri l’Inde » ; elle transforme les travailleurs des usines en « esclaves ». Ce n’est pas en « reproduisant Manchester en Inde » que les Indiens s’émanciperont de la domination britannique. L’une des bases techniques particulièrement puissantes de la domination britannique est précisément le développement du chemin de fer : « Sans les chemins de fer, les britanniques ne pourraient avoir une telle mainmise sur l’Inde. » Censé libérer le peuple indien, le rail est en réalité utilisé avant tout par le pouvoir comme un outil efficace de maillage et de domination. « Les chemins de fer ont également accru la fréquence des famines car, étant donné la facilité des moyens de locomotion, les gens vendent leur grain et il est envoyé au marché le plus cher » au lieu d’être autocomsommé ou vendu sur le marché le plus proche. Gandhi tente ainsi de lier sa critique de la grande industrie et des technologies européennes à son projet d’émancipation politique. Il montre que le progrès entraine une aggravation des conditions de vie, que la « civilisation » crée en permanence de nouveaux besoins impossibles à satisfaire, qu’elle creuse les inégalités et plonge dans l’esclavage une partie de l’humanité. Pour lui, ce type de civilisation est sans issue. La mécanisation et la mondialisation des échanges sont un désastre pour l’Inde, les filatures de Manchester ayant détruit l’artisanat et l’univers des tisserands indiens : « La civilisation machiniste ne cessera de faire des victimes. Ses effets sont mortels : les gens se laissent attirer par elle et s’y brûlent, comme les papillons à la flamme d’une bougie. Elle rompt tout lien avec la religion pour ne retirer en fait que d’infimes bénéfices du monde. La civilisation [machiniste] nous flatte afin de mieux boire notre sang. Quand les effets de cette civilisation seront parfaitement connus, nous nous rendrons compte que la superstition religieuse (traditionnelle) est bien inoffensive en comparaison de celle qui nimbe la civilisation moderne ».
La critique gandhienne du machinisme intrigue beaucoup dans l’entre-deux-guerres. Elle se retrouve dans son programme économique fondé sur la défense des industries villageoises comme dans son projet de « démécaniser l’industrie textile », qui apparaît d’emblée utopique et irréalisable. Par ailleurs, les positions de Gandhi sont passées d’une opposition totale aux machines européennes à une critique plus nuancée : en octobre 1924, à la question d’un journaliste, « Êtes-vous contre toutes les machines ? », il répond : « Comment pourrais-je l’être… [je suis] contre l’engouement sans discernement pour les machines, et non contre les machines en tant que telles. » Il s’élève d’ailleurs contre ceux qui l’accusent de vouloir « détruire toutes les machines » : « Mon objectif n’est pas de détruire la machine mais de lui imposer des limites », c’est-à-dire d’en contrôler les usages pour qu’elle n’affecte ni les environnements naturels, ni la situation des plus pauvres. Il élabore en définitive une philosophie des limites et du contrôle du gigantisme technologique.

Mais ce discours suscite beaucoup d’incompréhension et est progressivement gommé comme un reliquat de tradition obscurantiste. Les socialistes et avec eux Nehru lui-même dans son autobiographie publiée en 1936, déplorent que Gandhi « ait béni les reliques du vieil ordre ». Son analyse de la technologie industrielle est d’ailleurs rapidement marginalisée à l’indépendance du pays par le projet de modernisation à marche forcée. Mais la figure de Gandhi exerce aussi une fascination considérable bien au-delà de la paysannerie indienne. Dans l’entre-deux-guerres, sa critique devient une source d’inspiration pour les mouvements sociaux et des penseurs d’horizons très divers, alors même que la critique de la « civilisation des machines » s’accentue en Europe.

[1] Kazuya Ishi, The socio-economic thoughts of Mahatma Gandhi as an origin of alternative development, Review of Social Economy, vol. LIX, 2001, p. 198 ; Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, Actes Sud, Arles, 2008.
[2] Hind Swaraj, traduit en anglais sous le tire Indian Home Rule, et plus tard en français sous le titre Leur Civilisation et notre délivrance, Denoël, Paris, 1957.
[3] Ramin Jahanbegloo, Gandhi. Aux sources de la non-violence, Thoreau, Ruskin, Tolstoï, Editions du Felin, Paris, 1998.

Technocritiques par François Jarrige

J’écris de temps en temps et peut-être même de plus en plus souvent sur cette autre facette de l’innovation et de l’entrepreneuriat (qui reste ma passion, positivement) une facette qui est plus sombre, plus négative, une vision plus critique de l’impact de l’innovation sur la société. Je lis en ce moment Technocritiques – Du refus des machines à la contestation des technosciences de François Jarrige. C’est un livre riche, âpre, exigeant, mais exceptionnel pour tous ceux que le sujet intéresse.

Sous des apparences extrêmement critiques, le livre montre que les aspects positifs et négatifs du progrès se sont toujours développés en parallèle. Ma lecture la plus proche de ce travail fut sans doute celle de Bernard Stiegler, Dans la disruption – Comment ne pas devenir fou ? sans oublier les travaux de Libero Zuppiroli, telles que Les utopies du XXIe siècle. Merci à lui pour m’avoir mentionner ce livre remarquable.

Voici une copie intégrale d’un long passage passionnant aux pages 87-88. Il pourrait décrire notre monde, il en décrit un plus ancien.

« Si nous devions caractériser notre temps par une seule épithète, nous ne le nommerions pas âge héroïque, religieux, philosophique ou moral ; mais l’âge mécanique, car c’est là ce qui le distingue entre tous les autres. » [1] Carlyle incarne la dénonciation romantique du « mammonisme » (c’est-à-dire le culte religieux du dieu Argent), dont le déferlement mécanique de son temps est l’une des manifestations. Pourquoi toujours s’efforcer, grâce aux mécaniques, de vendre « à plus bas prix que toutes les autres nations et cela jusqu’à la fin du monde », pourquoi ne pas « vendre à prix égal », demande-t-il ? [2] Il invite les « hommes ingénieux » à trouver le moyen de distribuer plus équitablement les produits plutôt qu’à chercher toujours les moyens de les réaliser au plus bas coût : « un monde composé de simples machines à digérer brevetées n’aura bientôt rien à manger : un tel monde s’éteindra et de par la loi de la nature il faut qu’il s’éteigne. »

A la même époque, Michelet, le grand historien romantique français, découvre le gigantisme du machinisme lors d’un voyage en Angleterre en 1834. Il met également en scène l’ambivalence des effets des machines. Impressionné par les « êtres d’acier » qui asservissent « l’être de sang et de chair », il est persuadé néanmoins que l’on continuera de préférer aux « fabrications uniformes des machines les produits variés qui portent l’empreinte de la personnalité humaine ». Si la machine est indéniablement un « puissant agent du progrès démocratique » en « mettant à la portée des plus pauvres une foule d’objets d’utilité », elle a aussi son revers terrible : elle crée un « misérable petit peuple d’hommes-machines qui vivent à moitié [et] qui n’engendrent que pour la mort ». [3]

L’inquiétude à l’égard des machines s’atténue à l’époque victorienne, avec l’expansion de la prospérité de la période impériale, le déclin des violences ouvrières, la montée en puissance de l’économie politique. Elle continue toutefois de susciter les craintes de certains moralistes, comme John Stuart Mill, penseur radical complexe, libéral fasciné par la socialisme et féministe justifiant l’impérialisme. Dans ses Principles of Political Economy (1848), Mill propose un état des lieux de l’économie politique de son temps. Il prend ses distances à l’égard des économistes qui donnent une image trop optimiste du changement technique, il exprime des réticences à l’égard des effets bénéfiques de la division du travail et considère que l’État doit compenser les effets néfastes du machinisme. Mais sa critique dépasse ces questions classiques car John Stuart Mill propose une théorie de « l’état stationnaire » qui rompt avec l’économie classique. Il décrit cet « état stationnaire des capitaux et de la richesse » comme « préférable à notre situation actuelle », marquée par la lutte de tous contre tous. Il l’envisage comme un monde façonné par la « prudence » et la « frugalité », où la société serait composée « d’un corps nombreux et bien payé de travailleurs » et de « peu de fortunes énormes » ; ce monde « stationnaire », où chacun aurait suffisamment pour vivre, laisserait une place à la solitude et à la contemplation « des beautés et de la grandeur de la nature ». Dans ce monde, les « arts industriels » ne s’arrêteraient évidemment pas, mais « au lieu de n’avoir d’autre but que l’acquisition de la richesse, les perfectionnements atteindraient leur but, qui est la diminution du travail. » [4]

A suivre, peut-être….

Sources:

[1] Thomas Carlyle, “Signs of the Times”, Edinburgh Review vol. 49, 1829, p. 439-459
Were we required to characterise this age of ours by any single epithet, we should be tempted to call it, not an Heroical, Devotional, Philosophical, or Moral Age, but, above all others, the Mechanical Age. It is the Age of Machinery, in every outward and inward sense of that word; the age which, with its whole undivided might, forwards, teaches and practises the great art of adapting means to ends.
http://www.victorianweb.org/authors/carlyle/signs1.html

[2] Thomas Carlyle, “Past and Present” (1843), trad fr Cathédrales d’autrefois et usines d’aujourd’hui. Passé et présent, trad. fr. de Camille Bos, Editions de la Revue Blanche, Paris, 1920, p.289
I admire a Nation which fancies it will die if it do not undersell all other Nations, to the end of the world. Brothers, we will cease to undersell them; we will be content to equal-sell them; to be happy selling equally with them! I do not see the use of underselling them.
A world of mere Patent-Digesters will soon have nothing to digest: such world ends, and by Law of Nature must end, in ‘over-population;’

P. 229-31, http://www.gutenberg.org/files/26159/26159-h/26159-h.htm

[3] Jules Michelet, « Le peuple ». Flammarion. Paris, 1974 [1846]

[4] John Stuart Mill, « Principes d’économie politique », trad. fr. de Léon Roquet, Paris 1894 [1848] Pages 138-142.

La créativité selon Isaac Asimov

Lors de mon voyage aux États-Unis en janvier, il m’a été mentionné un essai écrit par Isaac Asimov en 1959, « Comment les gens ont-ils de nouvelles idées ? » – J’en ai lu la version publiée en anglais par le MIT Technology Review).


Isaac Asimov par Andy Friedman (Source: MIT Technology Review)

J’ai toujours été sceptique sur la façon d’enseigner la créativité ou même de l’encourager. Je me sens du coup beaucoup plus en accord avec ce qu’avait écrit Asimov il y a 60 ans. Laissez-moi en donner quelques extraits:

– la méthode de génération [d’idées] n’est jamais claire même pour les « générateurs » eux-mêmes,

– il faut non seulement des personnes ayant une bonne expérience dans un domaine particulier, mais également des personnes capables de faire une connexion entre un point 1 et un point 2, points qui pourraient ne pas sembler normalement liés,

– une fois la connexion croisée établie, cela devient évident,

– la connexion croisée nécessite une certaine audace,

– une personne disposée à se lancer contre la raison, l’autorité et le bon sens doit être une personne dotée d’une grande assurance; puisque cela ne survient que rarement, il/elle doit sembler excentrique (du moins à cet égard) au reste de nous autres,

– mon sentiment est que pour ce qui est de la créativité, l’isolement est nécessaire; la personne créatrice, en tout cas, travaille continuellement; son esprit est en train de mélanger des informations à tout moment, même s’il/elle n’en a pas conscience,

– la présence des autres ne peut qu’empêcher ce processus, car la création est embarrassante; néanmoins, une réunion de telles personnes peut être souhaitable pour des raisons autres que l’acte de création lui-même,

– le nombre optimal de personnes du groupe [i.e. de telles personnes juste au-dessus] ne doit probablement pas très élevé. J’imagine que moins de cinq est souhaitable.

C’est assez fascinant: pour Asimov, la créativité est un acte isolé; rendre les connexions possibles peut-être aidé par de petits groupes, mais même de cela, Asimov n’est pas totalement convaincu… J’ai souvent lu des articles intéressants sur la créativité dans l’art, la science, la technologie et l’idée que la liberté de penser combinée à une obsession de résoudre ou de faire quelque chose pourrait être beaucoup plus critique que les interactions sociales.

Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations

Mon ancien collègue Boris m’a conseillé de lire le livre Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations de Pablo Jensen et je dois le remercier de ce conseil 🙂

L’auteur Pablo Jensen – sa page personnelle et celle de wikipedia vous en diront plus sur lui – est un physicien et son livre tente d’expliquer pourquoi les équations en sciences sociales (et même en physique d’ailleurs) peuvent être délicates. La vérité est un sujet compliqué. Mais alors qu’il existe une certaine vérité dans les sciences de la nature, qui peut toujours être réexaminée, le concept de vérité dans les sciences sociales est encore plus difficile, simplement parce que le comportement humain est rempli de boucles de rétroaction de sorte que ce qui est vrai aujourd’hui, pour ne pas dire hier pourra être pris en compte par l’homme pour modifier l’avenir…

Jensen mentionne comment Galilée s’est débattu avec les mécanismes de la chute des corps [pages 42-5].


Source: Galileo’s notes on motion, Folio 116, Biblioteca Nazionale Centrale, Florence; Istituto e Museo di Storia della Scienza, Florence; Max Planck Institute for the History of Science, Berlin

Galileo n’a jamais publié ses données car il ne comprenait pas pourquoi elles paraissaient fausses. La réponse est qu’une balle qui glisse n’a pas la même vitesse que celle qui roule. La rotation absorbe une fraction de l’énergie (apparemment √ (5/7) ou 0,84) qui était proche de l’erreur apparente de Galilée.

Ensuite, Jensen nous rappelle combien il est difficile de prévoir les conditions météorologiques et les changements climatiques (chapitre 4). Alors, lorsqu’il se lance dans l’analyse des sciences sociales, il est assez convaincant sur les raisons pour lesquelles la modélisation mathématique peut être une tâche très difficile. Sur une analyse de tweets pour prédire le succès, il écrit ce qui suit : Le résultat de leur étude est clair: même si l’on connaît toutes les caractéristiques des messages et des utilisateurs, le succès reste largement imprévisible. Techniquement, seule 20% de la variabilité du succès des différents messages est expliquée par ce modèle, portant très complexe, et d’ailleurs incompréhensible, comme cela arrive souvent pour les méthodes utilisant l’apprentissage automatique. Il est intéressant de noter qu’on peut doubler le niveau de prédiction en ajoutant une seule variable supplémentaire. Il s’agit du succès passé de l’utilisateur. de son nombre moyen de retweets jusque-là. […] La vie sociale est intrinsèquement imprédictible, de par les fortes interactions entre les personnes. […] La masse des données permet d’opérationnaliser des vieux dictions comme « qui se ressemble s’assemble », « dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es » et surtout « je suis qui je suis ». [Chapitre 12, Prédire grâce au big data? – Pages 150-3].

Un exemple encore plus frappant de la nature incompréhensible du machine learning concerne la reconnaissance d’images : le meilleur moyen de prédire la présence de rideaux dans une pièce est d’y trouver un pied de lit. Tout simplement parce que la plupart des chambres ont les deux [Pages 154-5]. Jensen critique également le classement des universités et des chercheurs (pages 246 à 253), un sujet que j’avais déjà abordé dans La crise et le modèle américain. Au chapitre 20 – Sommes-nous des atomes sociaux? – il ajoute à propos des être humains [Page 263] : pour le moment, on ne connaît pas de caractéristiques internes à la fois pertinentes et stables », sans lesquelles l’analyse des êtres humains en tant que groupe devient problématique.

Déjà au chapitre 13, Jensen explique qu’il existe quatre facteurs essentiels qui rendent les simulations de la société qualitativement plus difficiles que celles de la matière: l’hétérogénéité des humains; le manque de stabilité de quoi que ce soit; les nombreuses relations à prendre en compte, aussi bien au niveau temporel que spatial; la réflexivité des humains, qui réagissent aux modèles qu’on fait de leur activité. […] Aucun facteur isolé ne produit quoi que ce soit tout seul […] En sciences sociales, il faut un réseau dense de conditions causales pour produire un résultat. […] Rien ne garantit que la conséquence [d’un facteur] sera la même dans d’autres situations qunad on le combinera à d’autres facteurs causaux. La seule réponse possible est « ça dépend ». [Pages 162-4]

Pour discuter de la plus ou moins grande stabilité qu’on peut attendre de ces caractéristiques internes, il faut remonter à leur origine. Pour les physiciens, la réponse est claire : l’origine des forces entre atomes est à chercher dans les interactions entre ces particules vraiment stables que sont les noyaux et les électrons. […] L’origine des actions humaines est au cœur de la sociologie. Son intuition première a été de chercher les déterminants des pratiques non dans le for intérieur des personnes étudié par la psychologie, ni dans une nature humaine universelle, ais dans les influences sociales. [Page 264] Le social ressemble plus à un fluide tourbillonnant qu’à de nettes combinaisons de briques. […] Bien sûr cette image est trop simple, car elle néglige la mémoire, la viscosité forte du social. Mais elle montre les limites de la vision statique de l’économie ou de la physique sociale, qui partent d’individus déjà faits, prêts à fonctionner, à générer de la vie sociale par association, sous l’impulsion de leurs natures indépendantes. [Page 270] La vie sociale ne consiste pas donc en une suite d’interactions ponctuelles comme le supposent la formule ou les simulations. Il faut plutôt la concevoir comme résultant du déploiement de relations. La distinction entre interaction et relation est cruciale, car cette dernière implique une série d’interactions suivies, entre des personnes qui se connaissent et gardent la mémoire des échanges passés. Dans une relation, chaque interaction repose sur les interactions passées et influencera à son tour celles qui viendront. Une relation n’est donc pas une simple suite d’interactions ponctuelles, mais un processus en création continue, de la relation et par conséquent des personnes impliquées. [Page 271]

Jensen ne dit pas que la société ne peut être analysée qualitativement ou quantitativement. Il propose une analyse subtile de la complexité de la société et des comportements sociaux qu’il convient de toujours garder à l’esprit avant de considérer comme des faits des analyses souvent trop simplistes issues du big data …

Grigori Perelman selon Masha Gessen

J’avais brièvement mentionné Grigori Perelman dans un post assez ancien: 7 x 7 = (7-1) x (7+1) + 1. J’ai récemment découvert un nouveau livre sur ce mathématicien exceptionnel, non pas tant sur ses réalisations, mais davantage sur sa personnalité.

A propos du syndrome d’Asperger

Je ne vais pas raconter ici ce que Masha Gessen fait avec talent, mais tout de même citer un passage sur les Asperger: « Il me semble que nombre de lanceurs d’alertes, écrivit Atwwod, sont atteints du syndrome d’Asperger. J’en ai rencontré plusieurs qui appliquaient à leur travail le code de déontologie de leur entreprise ou du gouvernement et avaient dénoncé des entorses au règlement et de la corruption. Tous se sont étonnés ensuite de voir que leur direction et leurs collègues ne comprenaient guère leur attitude. »
Ce n’est donc peut-être pas un hasard si les fondateurs des mouvements dissidents en Union soviétique se trouvaient parmi les mathématiciens et les physiciens. L’Union soviétique n’était pas l’endroit idéal pour les gens qui prenaient les choses au sens littéral et s’attendaient à ce que le monde fonctionne de façon prévisible, logique et juste.
[Pages 215-6]
[…]
On peut également interpréter ainsi les difficultés qu’il éprouvait lorsqu’il présentait ses solutions. Si Perelman souffrait du syndrome d’Asperger, cette incapacité à voir « la grande image » en est peut-être un des traits les plus surprenants. Les psychologues britanniques Uta Frith et Francesca Happe ont parlé de ce qu’elles appellent la « faible cohérence centrale », caractéristique des troubles du spectre autistique. les autistes se concentrent sur les détails, au détriment de l’image globale. Lorsqu’ils parviennent à la reconstituer, c’est parce qu’ils en ont arrangé les divers éléments, un peu comme les éléments de la table périodique, dans un schéma systémique qui les satisfait à l’extrême. « … les faits les plus intéressants, écrivit Poincaré, l’un des plus grands esprits systémisants de tous les temps, il y a plus d’un siècle, sont ceux qui peuvent servir plusieurs fois, ce sont ceux qui ont une chance de se renouveler. Nous avons eu le bonheur de naitre dans un monde où il y en a. Supposons qu’au lieu de soixante éléments chimiques nous en ayons soixante milliards, qu’ils ne soient pas les uns communs et les autres rares, mais qu’ils soient répartis uniformément. Alors toutes les fois que nous ramasserions un nouveau caillou, il y aurait une grande probabilité pour qu’il soit formé de quelques substances inconnue. […] Dans un pareil monde, il n’y aurait pas de science; peut-être la pensée et même la vie y seraient-elles impossibles puisque l’évolution n’aurait pas pu y développer les instincts conservateurs. Grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi. »
Les personnes atteinte du syndrome d’Asperger appréhendent le monde petit caillou par petit caillou. En parlant de l’existence de ce syndrome dans la société, Attwood recourait à la métaphore d’un puzzle de cinq mille pièces, « où les gens normaux disposeraient de l’image complète sur le couvercle » ce qui leur permmettrait d’avoir des intuitions globales. Les Asperger, eux, ne verraient pas cette grande image et devraient essayer d’imbriquer les morceaux un par un. Ainsi, peut-être que les règles telles que « n’ôte jamais ta chapka » et 2lis tous les livres qui sont inscrits sur la liste » formaient pour Gricha Perelman un moyen de voir l’image manquante sur le couvercle, d’englober tous les éléments de la table périodique du monde. C’était seulement en s’accrochant à ces règles qu’il pouvait vivre sa vie.
[Pages 217-8]

A propos du pouvoir

Un autre sujet intéressant abordé par Misha Gessen se trouve page 236:
– Lorsqu’il a reçu la lettre de la commission qui l’invitait il a répondu qu’il ne parlait pas avec les comités, s’exlama gromov, et c’est exactement ce qu’il faiut faire. Ils représentent tout ce que l’on ne devrait jamais accepter. Et si cette attitude paraît extrême, ce n’est que par rapport au conformisme qui caractérise le monde des mathématiques.
– Mais pourquoi refuser de parler aux comités?
– On ne parle pas aux comités, on parle à des gens! s’écria Gromov, exaspéré. Comment peut-on parler à un comité? Qui sait qui fait partie des comités? Qui vous dit que Yasser Arafat n’en fait pas partie?
– Mais on lui a envoyé la liste des membres, et il a continué à refuser.
– De la manière dont cela avait commencé, il avait bien raison de ne pas vouloir répondre, persiste Gromov. Dès qu’une communité commence à se conduire comme une machine, il ne reste plus qu’à couper les ponts, un point c’est tout. Le plus étrange, c’est qu’il n’y ait plus de mathématicien qui en fasse autant. C’est ça qui est bizarre. La plupart des gens acceptent de traiter avec des comités. Ils acceptent d’aller à Pékin et de recevoir un prix des mains du président Mao. Ou du roi d’espagne, de toute façon, cela revient au même!
– Et pourquoi, demandai-je, le roi d’Espagne ne pourrait-il pas avoir l’honneur d’accrocher une médaille au cou de Perelman?
– Qu’est-ce que c’est un roi? demanda gromov, totalement furieux à présent. Les rois, ce sont les mêmes crétins que les communistes. Pourquoi un roi décernerait-il une médaille à un mathématicient? Qu’est-ce qui le lui permet? Il n’est rien d’un point de vue mathématique. Pareil pour le président. Mais il y en a un qui a fait main basse sur le pouvoir comme un brigand et l’autre qui l’a hérité de son père. Cela ne fait aucune différence.
Contrairement à eux, m’explique encore Gromov, Perelman avait apporté au monde une véritable contribution.

Cela me rappelle la citation d’un collègue: « on ne trouve pas beaucoup de statues pour les comités dans les parcs publics. »

Il vaut probablement la peine d’ajouter ici un article du New Yorker que Gessen mentionne également: Manifold Destiny. A legendary problem and the battle over who solved it par Sylvia Nasar et David Gruber. Sur un sujet connexe, les auteurs citent Perelman, qu’ils ont rencontré: Il a mentionné un différend qu’il avait eu des années plus tôt avec un collaborateur sur la façon de créditer l’auteur d’une preuve particulière, et s’est déclaré consterné par l’éthique laxiste de la discipline. « Ce ne sont pas les gens qui enfreignent les normes éthiques qui sont considérés comme des extraterrestres », a-t-il déclaré. « Ce sont des gens comme moi qui sont isolés. » Nous lui avons demandé s’il avait lu l’article de Cao et Zhu. « Je ne sais pas quelle nouvelle contribution ils ont apportée », a-t-il déclaré. « Apparemment, Zhu n’a pas bien compris l’argument et l’a retravaillé. » Quant à Yau, Perelman a déclaré: « Je ne peux pas dire que je suis outré. Les autres font pire. Bien sûr, il y a beaucoup de mathématiciens qui sont plus ou moins honnêtes. Mais presque tous sont conformistes. Ils sont plus ou moins honnêtes, mais ils tolèrent ceux qui ne le sont pas. »

Il était une fois le gène de Siddhartha Mukherjee – une symphonie de chercheurs

Les progrès de la science dépendent de nouvelles techniques, de nouvelles découvertes et de nouvelles idées, probablement dans cet ordre – Sydney Brenner
Toute science est soit de la physique soit de la collection de timbres – Ernest Rutherford

Je ne savais pas grand-chose de la génétique, à l’exception de mes données ici et là sur les startups en biotechnologie. Mais grâce à son livre Il était une fois le gène, Siddhartha Mukherjee me fait croire que j’en sais beaucoup plus. Sa brillante histoire est comme une symphonie, décrivant les premiers jours de la génétique, avec Darwin et Mendel et les derniers développements de cette science fascinante. Il y a des citations brillantes comme les deux ci-dessus, respectivement page 202 et 221 (de la version anglaise). Et il y a des portraits merveilleux.

Je ne donnerai ici que quelques-uns d’entre eux, au sens propre, comme quiz…

Mais avant de découvrir la réponse, voici un extrait (en anglais) du livre. Il s’agit d’une célèbre anecdote à l’origine de la création de Genentech.

Et voici aussi une analyse très intéressante de ce que sont la science, la technologie et la biologie:
« Ne vous laissez pas bercer par cette description. Ne soyez pas, gentil lecteur, tenté de penser – « Mon Dieu, quelle recette compliquée! » – pour ensuite être assuré que quelqu’un n’apprendra pas à comprendre ou à manipuler cette recette de manière délibérée.

« Quand les scientifiques sous-estiment la complexité, ils sont la proie des périls de conséquences imprévues. Les paraboles d’une telle portée scientifique sont bien connues: les animaux étrangers, introduits pour lutter contre les parasites, deviennent des espèces nuisibles à part entière; l’élévation des cheminées, destinée à alléger la pollution urbaine, libère des effluents particulaires plus élevés dans l’air et exacerbe la pollution; stimuler la formation de sang, destiné à prévenir les crises cardiaques, épaissit le sang et entraîne un risque accru de caillots sanguins dans le cœur.

« Mais quand les non-scientifiques surestiment la complexité – «Personne ne pourra craquer ce code» – ils tombent dans le piège des conséquences non-anticipées. Au début des années 1950, un certain nombre de biologistes considéraient que le code génétique dépendrait tellement du contexte – si déterminé par une cellule particulière d’un organisme particulier et si horriblement alambiqué – que le déchiffrer serait impossible. La vérité s’est révélée être tout le contraire: une seule molécule porte le code, et un seul code décrit le monde biologique. Si nous connaissons le code, nous pouvons intentionnellement le modifier dans les organismes, et finalement chez les humains. De même, dans les années 1960, beaucoup doutaient que les technologies de clonage de gènes puissent si facilement transférer des gènes entre espèces. En 1980, fabriquer une protéine de mammifère dans une cellule bactérienne ou une protéine bactérienne dans une cellule de mammifère n’était pas seulement faisable; c’était, selon les mots de berg, plutôt «ridiculement simple». Les espèces étaient spécieuses. « Etre naturel » était « souvent juste une pose ». [Page 408] […]

« La technologie, ai-je déjà dit, est la plus puissante lorsqu’elle permet les transitions – entre mouvement linéaire et circulaire (la roue), ou entre le monde réel et le monde virtuel (l’Internet). La science, en revanche, est la plus puissante quand elle élucide les règles d’organisation – les lois – qui agissent comme des lentilles à travers lesquelles on peut voir et organiser le monde. Les technologies cherchent à nous libérer des contraintes de nos réalités actuelles à travers ces transitions. La science définit ces contraintes, en dessinant les frontières extérieures des limites de ce qui est possible. Nos plus grandes innovations technologiques portent ainsi des noms qui revendiquent nos prouesses sur le monde: le moteur – engine – (de ingenium, ou «ingéniosité») ou l’ordinateur – computer – (de computare, ou «compter ensemble»). En revanche, nos lois scientifiques les plus profondes sont souvent nommées d’après les limites de la connaissance humaine: l’incertitude, la relativité, l’incomplétude, l’impossibilité.

« De toutes les sciences, la biologie est la plus anarchique; il y a peu de règles au départ, et encore moins de règles universelles. Les êtres vivants doivent, bien sûr, obéir aux règles fondamentales de la physique et de la chimie, mais la vie existe souvent sur les marges et les interstices de ces lois, les pliant vers des limites presque brisées. L’univers cherche des équilibres; il préfère disperser l’énergie, perturber l’organisation et maximiser le chaos. La vie est conçue pour combattre ces forces. Nous ralentissons les réactions, concentrons la matière et organisons les produits chimiques en compartiments. «Il semble parfois que freiner l’entropie est notre but chimérique dans l’univers», écrit James Gleick. » [Page 409]

Et la réponse au quiz visuel

Charles Darwin Gregor Mendel William Bateson Thomas Morgan Alfred Sturtevant
Calvin Bridges Hermann Muller Hugo de Vries Ronald Fisher Theodosius Dobjansky
Frederick Griffith Oswald Avery Max Perutz George Beadle Edward Tatum
Linus Pauling James Watson Francis Crick Rosalind Franklin Maurice Wilkins
Arthur Pardee François Jacob Jacques Monod Edward Lewis Christiane Nüsslein-Volhard
Eric Wieschaus Sydney Brenner Robert Horvitz John Sulston Paul Berg
Arthur Kornberg Janet Merz Herbert Boyer Stanley Cohen Frederick Sanger
Walter Gilbert Craig Venter Allan Wilson Luigi Luca Cavalli-Sforza Shinya Yamanaka
Jennifer Doudna Emmanuelle Charpentier

Ce que nous ne saurons jamais

C’est le troisième livre que je lis de Marcus du Sautoy. Après la Symphonie des nombres premiers et La symétrie ou les maths au clair de lune, voici Ce que nous ne saurons jamais.

Sept frontières de la connaissance selon du Sautoy: l’aléatoire et le chaos, la physique des particules et l’infiniment petit, la physique quantique et l’espace, l’univers et l’infiniment grand, le temps et la gravité, la conscience, la/les mathématique(s).

Pour l’illustrer, voici deux courts extraits:

Du Sautoy demande ce qu’est le B. dans Benoit B. Mandelbrot et la réponse est Benoit B. Mandelbrot. Joli!

Et tout aussi joli sur la « pureté des disciplines » traduit de xkcd.com

Si vous aimez la/les science(s) ou la/les mathématique(s), un incontournable!

Claude Shannon, un mathématicien honorable?

A Mind at Play est un livre très intéressant pour plusieurs raisons. Le sous-titre « Comment Claude Shannon a inventé l’ère de l’information » en est une raison. C’est une belle biographie d’un mathématicien dont la vie et la production ne sont pas si connues. Et qu’est-ce que l’information? Je vous invite à lire ces 281 pages ou si vous êtes trop paresseux ou occupé, au moins la page sur Shannon sur Wikipedia.

Ce sur quoi je me concentre ici, c’est la tension permanente entre les mathématiques et l’ingénierie, entre (ce que les gens aiment parfois opposer) les mathématiques pures et appliquées. Les mathématiques pures seraient honorables, les mathématiques appliquées ne le seraient pas, si nous admettons qu’il existe une mathématique pure ou appliquée. Alors laissez-moi extraire quelques courts passages éclairants.

Le mathématicien typique n’est pas le genre d’homme à mener un projet industriel. Il est un rêveur, pas très intéressé par les choses ou les dollars pour lesquels elles peuvent être vendues. Il est perfectionniste, ne veut pas faire de compromis; idéalise jusqu’à l’impraticabilité; est tellement préoccupé par l’horizon lointain qu’il ne peut pas garder son œil sur la balle. [Page 69]

Dans le chapitre 18, intitulé Mathematical Intentions, Honorable and Otherwise, les auteurs creusent plus encore: [Le mathématicien] professe avant tout la fidélité au monde «austère et souvent aberrant» des mathématiques pures. Si les mathématiques appliquées se préoccupent de questions concrètes, les mathématiques pures existent pour elles-mêmes. Ses questions cardinales ne sont pas: «Comment crypter une conversation téléphonique?» Mais plutôt «Y a-t-il une infinité de nombres premiers jumeaux?» Ou «Chaque affirmation mathématique vraie a t-elle une preuve?» Le divorce entre les deux écoles a des origines anciennes. L’historien Carl Boyer le fait remonter à Platon, qui considérait le calcul comme convenable pour un marchand ou un général, qui «doit apprendre l’art des nombres sinon il ne sait pas comment répartir ses troupes». Mais le philosophe doit étudier les mathématiques supérieures ». Parce qu’il doit sortir du vaste océan du changement et s’emparer de l’être véritable. « Euclide, le père de la géométrie, était encore plus snob ». Il y a une légende sur lui quand un de ses étudiants demanda quel usage avait l’étude de la géométrie, Euclide avait demandé à son esclave d’accorder trois pence à l’étudiant, «puisqu’il doit profiter de ce qu’il apprend».
Plus proche de notre époque, le mathématicien G. H. Hardy écrirait au début du vingtième siècle ce qui devint le texte fondateur des mathématiques pures. L’Apologie d’un mathématicien est un «manifeste pour les mathématiques», qui a emprunté son titre à l’argument de Socrate face aux charges liée à sa peine capitale. Pour Hardy, l’élégance mathématique était une fin en soi. « La beauté est le premier test », insistait-il. « Il n’y a pas de place permanente dans le monde pour les mathématiques laides ». Un mathématicien n’est donc pas un simple « solutionneur » de problèmes pratiques. Lui, «comme un peintre ou un poète, est un créateur de modèles. Si ses modèles sont plus permanents que les leurs, c’est parce qu’ils sont faits d’idées. » En revanche, les mathématiques appliquées ordinaires étaient «ennuyeuses», «laides», «triviales» et «élémentaires»
Et un (célèbre) lecteur de l’article de Shannon l’a rejeté avec une phrase qui irritèrent les partisans de Shannon pendant des années: «La discussion est suggestive tout au long, plutôt que mathématique, et il n’est pas toujours clair que les intentions mathématiques de l’auteur soient honorables. » [Pages 171-2]

Cela me rappelle un autre grand livre que j’ai lu l’an dernier, mathematics without apologies, avec un chapitre intitulé « Not Merely Good, True and Beautiful ». Shannon était un « tinkerer » (un bricoleur), un terme que j’ai découvert quand j’ai lu la biographie de Noyce, un autre bricoleur brillant. C’était un bricoleur brillant et c’était un mathématicien brillant. Il avait lui-même de fortes opinions sur la qualité de la recherche scientifique (pure ou appliquée – qui se soucie vraiment?): nous devons maintenir notre propre maison en première classe. Le sujet de la théorie de l’information a certainement été vendu, sinon survendu. Nous devrions maintenant nous intéresser à la recherche et au développement au plus haut niveau scientifique que nous puissions maintenir. La recherche plutôt que l’exposition est la note maîtresse, et nos seuils critiques devraient être relevés. Les auteurs ne doivent soumettre leurs meilleurs efforts qu’après des critiques précises d’eux-mêmes et de leurs collègues. Quelques articles de recherche de premier ordre sont préférables à un grand nombre d’articles mal conçus ou à moitié finis. Ces derniers ne sont pas à mettre au crédit de leurs auteurs et une perte de temps pour leur lecteur. [Page 191]

Un bricoleur de génie comme le montre la video qui suit…

et semble-t-il concepteur du (ou d’un des) premier ordinateur qui jouait aux échecs. C’était un jongleur et un monicycliste…

Dans le chapitre Constructive Dissatisfaction, le sujet est l’intelligence. Il faut du talent et de la formation, mais aussi de la curiosité et même de l’insatisfaction: pas le type d’insatisfaction dépressive (dont, sans la mentionner, il avait vécu sa juste part), mais plutôt une « insatisfaction constructive », ou « une légère irritation quand les choses ne semblent pas aller comme il faut ». C’était au moins une image rafraîchissante et non sentimentale du génie: un génie est simplement quelqu’un qui est irrité utilement. Il avait aussi proposé une description de sis stratégies pour trouver une solution aux problèmes: simplifier, encercler, reformuler, analyser, inverser et étendre. Vous aurez besoin de lire le chapitre, pages 217-20.

Il était aussi un bon investisseur. En fait, il était proche de fondateurs de startups et avait un accès privilégié à des gens comme Bill Harrison (Harrison Laboratories) et Henry Singleton (Teledyne) et bien qu’il ait utilisé ses connaissances pour analyser les marchés boursiers voici ce qu’il a à dire sur les investissements: Beaucoup de gens regardent le prix des actions, quand ils devraient regarder les fondamentaux d’une entreprise et ses revenus. il y a beaucoup de problèmes liés à la prédiction des processus stochastiques, par exemple les bénéfices des entreprises … Mon sentiment général est qu’il est plus facile de choisir des entreprises qui vont réussir que de prédire des variations à court terme, des choses qui durent seulement des semaines ou des mois, dont ils s’inquiètent au Wall Street Week. Il y a beaucoup plus de hasard là-bas et il se passe des choses que vous ne pouvez pas prédire, ce qui amène les gens à vendre ou à acheter beaucoup d’actions. Au point de répondre à la question de la meilleure théorie de l’information pour l’investissement, « l’information des initiés. » [Page 241-2]

Un génie, un homme sage, un mathématicien honorable!

8 mars – Journée internationale des femmes

Sur le point de donner mon cours d’optimisation ce matin, je viens de me rappeler qu’une seule femme a obtenu la médaille Fields. C’était en 2014. Malheureusement, elle est morte d’un cancer l’année dernière.

Maryam Mirzakhani (3 mai 1977 – 14 juillet 2017) est devenue la première iranienne et la première et seule femme à remporter la médaille Fields.

Permettez-moi d’ajouter que dans le domaine de l’optimisation, apparemment, une seule femme a reçu le prix Dantzig, Eva Tardos.

Je dois admettre que je n’ai pas pris le temps de penser à un nom similaire pour les startups et l’innovation. Commentaires bienvenus …