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Homo Deus : une brève histoire du futur – Yuval Noah Harari (2ème partie : l’avenir)

Je me rappelle avoir hésité à acheter Homo Deus. Je n’ai jamais vraiment apprécié les gens essayant d’analyser ce que l’avenir pourrait être. J’ai eu des préoccupations similaires avec le ivre de Harari. Je ne suis pas le seul puisque le New Yorker n’est pas non plus vraiment positif: « alors il annonce sa thèse : «une fois que la technologie nous permettra de réorganiser les esprits humains, l’Homo sapiens disparaîtra, l’histoire humaine prendra fin et un processus complètement nouveau commencera, ce que les gens comme vous et moi ne peuvent pas comprendre. » Maintenant, n’importe quel grand livre sur de grandes idées se révélera inévitablement avoir beaucoup de petits défauts dans l’argumentation et les détails en cours de route. Personne ne peut maîtriser toutes les notes compliquées de bas de page. En tant que lecteurs, nous survolons les détails de sujets pour lesquels nous sommes « inexperts », et nous ne soucions pas si les hominins se confondent avec les hominidés ou le Jurassique avec le Mésozoïque. Pourtant, quand Harari passe de l’histoire culturelle préhistorique à l’histoire culturelle moderne, même le lecteur le plus complaisant devient mal à l’aise face à des revendications historiques et empiriques si grossières, bizarres ou tendancieuses. […] L’arguemnt de Harari le plus discutable est que notre croyance homocentrique, consacrée à la liberté humaine et au bonheur, sera détruite par l’horizon post-humaniste qui approche. Le libre arbitre et l’individualisme sont, dit-il, des illusions. Nous devons nous reconcevoir comme de simples machines à viande qui exécutent des algorithmes, bientôt dépassées par des machines métalliques qui fonctionnent mieux. »

Si je ressens aussi cette gêne, je crois pourtant que Harari pose des questions importantes et qu’il se pourrait même avoir été mal compris dans ses réelles motivations… Je relie cette lecture à mes magnifiques lectures récentes de Piketty, Fleury et Stiegler.

Quelques extraits supplémentaires:

« Parce que la science ne traite pas des questions de valeur, elle ne peut déterminer si les libéraux ont raison en valorisant la liberté plus que l’égalité ou en valorisant l’individu plus que le collectif. » [Page 281]

Un passage assez étrange: L’expérience a changé la vie de Sally. Dans les jours qui suivirent, elle se rendit compte qu’elle avait vécu une expérience « presque spirituelle … ce qui définissait l’expérience n’était pas de se sentir plus intelligente ou d’apprendre plus vite: la chose qui faisait disparaître la terre sous mes pieds était que pour la première fois dans ma vie, tout dans ma tête s’était finalement fermé … Mon cerveau devenait une révélation, sans le moindre doute. Il y avait soudainement ce silence incroyable dans ma tête … J’espère que vous pouvez sympathiser avec moi quand je vous dis que la chose que je voulais le plus vivement pour les semaines qui ont suivi mon expérience était d’y retourner et de mettre ces électrodes sur la tête. J’ai aussi commencé à me poser beaucoup de questions. Qui était ce « Je », à part des gnomes amers en colère qui peuplent mon esprit et me conduisent à l’échec parce que j’ai trop peur d’essayer? Et d’où venaient les voix? » Certaines de ces voix réitèrent les préjugés de la société, certaines font écho à notre histoire personnelle et certaiens articulent notre héritage génétique. [Page 289] Encore une fois individu, société et évolution …

Nous voyons donc que le moi aussi est une histoire imaginaire, tout comme les nations, les dieux et l’argent. Chacun de nous a un système sophistiqué qui rejette la plupart de nos expériences, ne conserve que quelques échantillons choisis, les mélange avec des morceaux de films que nous avons vus, des romans que nous lisons, des discours que nous avons entendus, et certains de nos rêves, puis brouille tout cela en une histoire apparemment cohérente sur qui je suis, d’où je viens et où je vais. Cette histoire me dit ce qu’il faut aimer, qui haïr et quoi faire de moi-même. Cette histoire peut même causer le sacrifice de ma vie, si c’est ce que l’intrigue exige. Nous avons tous donné notre genre. Certaines personnes vivent une tragédie, d’autres habitent un drame religieux sans fin, certains abordent la vie comme si c’était un film d’action, et nombreux sont ceux qui agissent comme dans une comédie. Mais à la fin, ce ne sont que des histoires.
Quel est donc le sens de la vie? Le libéralisme soutient que nous ne devrions pas nous attendre à ce qu’une entité externe nous fournisse une signification prête. Au contraire, chaque électeur, client et spectateur doit utiliser son libre arbitre pour créer un sens non seulement pour sa vie, mais pour l’univers tout entier.
Les sciences de la vie affaiblissent le libéralisme, arguant que l’individu libre n’est qu’une histoire fictive concoctée par un assemblage d’algorithmes biochimiques. A chaque instant, les mécanismes biochimiques du cerveau créent un flash d’expérience qui disparaît immédiatement. Les flashes plus apparaissent et se fanent, en succession rapide. Ces expériences momentanées n’ajoutent aucune essence durable. Le moi narratif tente d’imposer l’ordre sur ce chaos en tournant une histoire sans fin, où chaque expérience a sa place, et par conséquent chaque expérience a un sens durable. Mais, aussi convaincante et tentante qu’elle soit, cette histoire est une fiction.
[Pages 304-5]

Au début du troisième millénaire, le libéralisme n’est pas menacé par l’idée philosophique selon laquelle «il n’y a pas d’individus libres» mais plutôt par des technologies concrètes. Nous sommes sur le point de faire face à une inondation de dispositifs extrêmement utiles, des outils et des structures qui ne tiennent pas compte de la libre volonté des humains individuels. La démocratie, le libre marché et les droits humains peuvent-ils survivre à cette inondation? [Page 306]

Le grand découplage

Les développements pratiques pourraient rendre cette croyance [le libéralisme] obsolète:
1. Les humains perdront leur utilité économique et militaire, en conséquence le système économique et politique cessera de leur attacher beaucoup de valeur.
2. Le système trouvera toujours de la valeur chez les humains collectivement, mais pas chez des individus uniques.
3. Le système trouvera toujours de la valeur dans certains individus uniques, mais ce sera une nouvelle élite de superhumains améliorés plutôt que la masse de la population.
[Page 307]

Les humains risquent de perdre leur valeur, parce que l’intelligence se découple de la conscience. [Page 311]

L’intelligence est obligatoire, mais la conscience est facultative. [Page 312]

La réponse scientifique actuelle à ce rêve peut être résumée en trois principes simples:
1. Les organismes sont des algorithmes. Chaque animal – y compris Homo Sapiens – est un assemblage d’algorithmes organiques façonnés par la sélection naturelle sur des millions d’années d’évolution.
2. Les calculs algorithmiques ne sont pas affectés par les matériaux à partir desquels vous construisez le calculateur. Que vous construisiez un abaque à partir de bois, de fer ou de plastique, deux billes plus deux billes font quatre billes.
3. Il n’y a donc pas de raison de penser que les algorithmes organiques peuvent faire des choses que les algorithmes non-organiques ne pourront jamais reproduire ou surpasser.
[Page 319]

Comme les algorithmes poussent les humains hors du marché du travail, la richesse pourrait se concentrer dans les mains de la petite élite qui possède les algorithmes tout-puissants créant une inégalité sociale sans précédent. [Page 323]

Y a t-il trop de récits dans le nouveau livre de Harari. Le caissier est-il remplacé par un robot ou par le client? Qu’en est-il de l’outil sur la grippe de Google, qui est mentionné page 335. A-t-il si bien fonctionné?

L’Océan de la Conscience

Il est peu probable que les nouvelles religions sortent des cavernes d’Afghanistan ou des madrasas du Moyen-Orient. Elles sortiront plutôt des laboratoires de recherche. Tout comme le socialisme a conquis le monde en promettant le salut par la vapeur et l’électricité, dans les prochaines décennies, les nouvelles techno-religions peuvent conquérir le monde en promettant le salut à travers des algorithmes et des gènes. En dépit de tous les discours sur l’islam radical et le fondamentalisme chrétien, l’endroit le plus intéressant dans le monde du point de vue religieux n’est pas l’État islamique ou la Bible Belt, mais la Silicon Valley. [Page 351]

La révolution humaniste a conduit la culture occidentale moderne à perdre la foi et l’intérêt pour les états mentaux supérieurs, et à sanctifier les expériences banales du Joe moyen. La culture occidentale moderne est donc unique en manquant une classe spéciale de personnes qui cherchent à éprouver des états mentaux extraordinaires. Elle croit que quiconque essaie de le faire est un toxicomane, un patient mental ou un charlatan. Par conséquent, bien que nous ayons une carte détaillée du paysage mental des étudiants en psychologie de Harvard, nous en savons beaucoup moins sur le paysage mental des chamans amérindiens, des moines bouddhistes ou des mystiques soufis. Et ce n’est que l’esprit des Sapiens. Il y a cinquante mille ans, nous avons partagé cette planète avec nos cousins ​​néandertaliens. Ils n’ont pas lancé de vaisseaux spatiaux, construit de pyramides ou établi d’empires. Ils avaient évidemment des aptitudes mentales très différentes et n’avaient pas certains de nos talents. Néanmoins, ils avaient des cerveaux plus grands que nous, Sapiens. Que faisaient-ils exactement avec tous ces neurones? Nous n’en avons absolument aucune idée. Mais il se pourrait bien qu’ils aient eu beaucoup d’états mentaux qu’aucun Sapiens n’avait connu. [Page 356]

Le techno-humanisme fait face à un dilemme impossible ici. Il considère la volonté humaine comme la chose la plus importante dans l’univers, c’est pourquoi elle pousse l’humanité à développer des technologies capables de contrôler et de refaire sa volonté. Après tout, il est tentant de prendre le contrôle de la chose la plus importante au monde. Pourtant, une fois que nous aurons un tel contrôle, le techno-humanisme ne saurait qu’en faire, parce que la volonté humaine sacrée deviendrait juste un autre produit de son concepteur. Nous ne pourrons jamais gérer ces technologies tant que nous croyons que la volonté humaine et l’expérience humaine sont la source suprême d’autorité et de sens. [Page 366]

La religion des données

[le « Dataisme »] est très attrayant. Il donne à tous les scientifiques un langage commun, construit des ponts au dessus des grouffres académiques et exporte facilement des idées à travers les frontières disciplinaires. Les musicologues, politologues et biologistes cellulaires peuvent enfin se comprendre. […] Les dataistes sont sceptiques quant à la connaissance et la sagesse humaines et préfèrent se fier aux Big Data et aux algorithmes informatiques. [Page 368]

Le capitalisme a gagné la guerre froide car le traitement de données distribué fonctionne mieux que le traitement centralisé des données, du moins en période d’accélération des changements technologiques. [Page 372] La révolution industrielle s’est déroulée assez lentement pour que les politiciens et les électeurs restent en avance. […] Les révolutions technologiques dépassent maintenant les processus politiques, provoquant ainsi la perte de contrôle des députés et des électeurs. [Voir Stiegler à nouveau] […] Internet est une zone libre et illégale qui érode la souveraineté de l’État, ignore les frontières, abolit la vie privée et pose peut-être le plus redoutable des risques pour la sécurité mondiale. [Voir Beaude] […] La NSA peut espionner chaque mot, mais à en juger par les échecs répétés de la politique étrangère américaine, personne à Washington ne sait quoi faire avec toutes les données. [Page 374]

Le Dataisme est aussi missionnaire. Son deuxième commandement est de relier tout au système, y compris les hérétiques qui ne veulent pas être connectés. Et «tout» signifie plus que les humains. Cela signifie tout. Mon corps, bien sûr, mais aussi les voitures dans la rue, les réfrigérateurs dans la cuisine, les poulets dans leur cage et les arbres dans la jungle – tous devraient être connectés à l’Internet-de-Toutes-Les choses. […] Inversement, le plus grand péché est de bloquer le flux de données. Qu’est-ce que la mort, sinon une situation où l’information ne s’écoule plus? […] Le Dataisme est le premier mouvement depuis 1789 qui a créé une valeur vraiment nouvelle: la liberté d’information [Page 382] que Harari décrit correctement comme différente de la liberté et de la liberté d’expression.

L’humanisme a pensé que les expériences se produisent en nous. Les Dataistes croient que les expériences sont sans valeur si elles ne sont pas partagées. Il y a 20 ans, les touristes japonais étaient une source de moquerie universelle car ils portaient toujours des caméras et prenaient des photos de tout ce qui se présentait à eux. Maintenant tout le monde le fait. […] Écrire un journal intime semble complétement inutile. Le nouveau mot d’ordre dit: ‘Si vous éprouvez quelque chose – enregistrez-le. Si vous enregistrez quelque chose – téléchargez-le. Si vous téléchargez quelque chose – partagez-le.‘ [Page 386] Devrais-je avoir ce blog?

Le Dataisme n’est ni libéral ni humaniste. Il n’est pas non plus anti-humaniste. [Page 387] En assimilant l’expérience humaine aux données, le Dataisme mine notre principale source d’autorité et de signification et annonce une révolution religieuse extraordinaire. […] «Oui, Dieu est un produit de l’imagination humaine, mais l’imagination humaine à son tour est le produit d’algorithmes biochimiques.» Au dix-huitième siècle, l’humanisme a marginalisé Dieu en passant d’une vision du monde déo-centrique à une vision du monde homo-centrique. Au XXIe siècle, le Dataisme peut marginaliser les humains en passant d’une perspective homocentrique à une perspective centrée sur les données. La révolution informatique prendra probablement quelques décennies, sinon un siècle ou deux. Mais la révolution humaniste non plus ne s’est pas produite du jour au lendemain. [Page 389]

Un examen critique du dogme dataiste est sans doute non seulement le plus grand défi scientifique du XXIe siècle, mais aussi le projet politique et économique le plus urgent. Les chercheurs en sciences de la vie et en sciences sociales devraient se demander si nous manquons quelque chose quand nous comprenons la vie comme traitement des données et prise de décision. Y a t-il peut-être quelque chose dans l’univers qui ne peut pas être réduit à des données? Supposons que les algorithmes non conscients pourraient éventuellement surpasser l’intelligence consciente dans toutes les tâches de traitement de données connues – qu’est ce qui serait perdu en remplaçant l’intelligence consciente par des algorithmes non conscients supérieurs? Bien sûr, même si le Dataisme est faux et que les organismes ne sont pas seulement des algorithmes, cela n’empêchera pas nécessairement le Dataisme de prendre le contrôle du monde. Beaucoup de religions antérieures ont gagné une énorme popularité et le pouvoir malgré leurs erreurs factuelles. Si le christianisme et le communisme ont pu le faire, pourquoi pas le Dataisme? [Page 394]

Les humains abandonnent l’autorité au marché libre, à la sagesse de la foule et aux algorithmes externes en partie parce qu’ils ne peuvent pas faire face au déluge de données. [Page 396]

En conclusion, Harari termine son livre avec les 3 questions suivantes:
1. Les organismes sont-ils vraiment des algorithmes, et la vie est-elle simplement un traitement de données?
2. Qu’est-ce qui est plus précieux – l’intelligence ou la conscience?
3. Que va-t-il arriver à la société, à la politique et à la vie quotidienne lorsque des algorithmes non conscients mais hautement intelligents nous connaitrontt mieux que nous-mêmes?

Si la lecture n’est pas pour vous, vous pouvez toujours écouter Harari dans un entretien récent Ted: Le nationalisme contre la mondialisation: la nouvelle division politique.

Homo Deus : une brève histoire du futur – Yuval Noah Harari (1ère partie : le passé)

J’ai écrit ici combien j’ai aimé lire Sapiens. Le nouveau livre de Yuval Noah Harari, Homo Deus: A Brief History of Tomorrow, est, lui aussi, un excellent livre.

Dans Death Is Optional, l’échange entre Daniel Kahneman et l’auteur, qui résume bon nombre des idées originales de Harari, voici l’une des plus intéressantes – en relation avec les start-up : « D’un point de vue historique, les événements au Moyen-Orient, d’ISIS et tout cela, ne seront qu’une petite bosse sur l’autoroute de l’histoire. Le Moyen-Orient n’est pas très important. La Silicon Valley est beaucoup plus importante. C’est le monde du 21e siècle … Je ne parle pas seulement de la technologie. » On peut ne pas aimer, mais c’est intéressant…

Comme d’habitude, quelques extraits:
« La plupart des études mentionnent la production d’outils et l’intelligence comme particulièrement importantes pour l’ascension de l’humanité. […] Les humains dominent aujourd’hui complètement la planète non pas parce que l’humain individuel est beaucoup plus intelligent et plus agile que le chimpanzé ou le loup, mais parce que Homo Sapiens est la seule espèce sur terre capable de coopérer de manière flexible et en grand nombre. » [Pages 130-1]

« Les animaux tels que les loups et les chimpanzés vivent dans une double réalité. D’une part, ils connaissent des entités objectives en dehors d’eux, comme les arbres, les rochers et les rivières. D’autre part, ils sont conscients des expériences subjectives, comme la peur, la joie et le désir. Les sapiens, par contre, vivent dans une réalité à triple niveau. En plus des arbres, des rivières, des peurs et des désirs, le monde de Sapiens contient aussi des histoires sur l’argent, les dieux, les nations et les entreprises. Au fur et à mesure que l’histoire se déroulait, l’impact des dieux, des nations et des entreprises augmentait au détriment des fleuves, des peurs et des désirs. Il y a encore beaucoup de fleuves dans le monde, et les gens sont toujours motivés par leurs craintes et leurs souhaits, mais Jésus-Christ, la République française et Apple Inc. ont barricadé et exploité les rivières et ont appris à façonner nos angoisses et nos aspirations les plus profondes. » [Page 156]

Si nous investissons de l’argent dans la recherche, les percées scientifiques accéléreront le progrès technologique. Les nouvelles technologies stimuleront la croissance économique et une économie en croissance pourrait consacrer encore plus d’argent à la recherche. Avec chaque décennie qui passe, nous allons profiter de plus de nourriture, de véhicules plus rapides et de meilleurs médicaments. Un jour, nos connaissances seront si vastes et notre technologie si avancée que nous pourrons distiller l’élixir de la jeunesse éternelle, l’élixir du vrai bonheur, et toute autre médicament que nous pourrions désirer – et aucun dieu ne nous arrêtera. […] La vie moderne consiste en une quête constante de pouvoir dans un univers dépourvu de sens. [Page 201]

Comparaison intéressante entre la révolution scientifique, où Connaissance = Données Empiriques X Mathématiques et la révolution humaniste dirigée par Connaissance = Experiences X Sensibilité. Dans l’Europe médiévale, Connaissance = Écritures X Logique. [Pages 235-7]


La révolution humaniste selon Harari [Pages 232-3]

Harari est parfois trop long dans le développement de ses idées, mais cela vaut la peine de le suivre. Aux pages 247-76, il explique comment l’humanisme n’est pas une vision cohérente du monde. Trois schismes se sont produits: le libéralisme (où la liberté est la valeur la plus importante), le socialisme (où l’égalité prime) et l’humanisme évolutionniste (où le conflit est la matière première qui pousse l’évolution vers l’avant).

« En 1970, le monde comptait 130 pays indépendants, mais seulement trente d’entre eux étaient libéraux. […] Et puis tout a changé. Le supermarché s’est avéré être beaucoup plus fort que le goulag. […] A partir de 2016, il n’y a pas d’alternative sérieuse au paquet libéral.[…] La Chine est le terrain le plus prometteur pour les nouvelles techno-religions qui émergent de la Silicon Valley. […] Dieu est mort. […] Les religions qui perdent le contact avec les réalités technologiques de la journée perdent leur capacité même à comprendre les questions posées. »[Pages 264-8]

« Les nombres seuls ne comptent pas beaucoup dans l’histoire. L’histoire est souvent façonnée par de petits groupes d’innovateurs tournés vers l’avenir. […] En 1881, Muhammad Ahmad bin Abdallah, […] en 1875, Dayananda Saraswati en Inde, […] Pie IX en Europe […] ou trente ans auparavant, Hong Xiuquan […] Leurs dogmes religieux furent suivis par des centaines de millions de personnes. . […] Hong a mené la guerre la plus mortelle du dix-neuvième siècle, la Rébellion Taiping. De 1850 à 1864, au moins 20 millions de personnes ont perdu la vie. » [Pages 270-1]

« La plupart des sociétés n’ont pas compris ce qui se passait et elles ont donc raté le train du progrès ». [Page 273] « Demandez-vous quelle découverte, invention ou création fut la plus influente du XXe siècle? C’est une question difficile […] antibiotiques, […] ordinateurs, […] féminisme. […] Qu’est-ce que les religions ont apporté au XXe siècle? C’est une question difficile aussi parce qu’il y a si peu de choix. [Page 275]

Et comme conclusion du chapitre 7: «Puisque l’humanisme a longtemps sanctifié la vie, les émotions et les désirs des êtres humains, il n’est guère surprenant qu’une civilisation humaniste veuille maximiser la durée de vie humaine, le bonheur humain et le pouvoir humain».
[Page 277]

Sapiens : Une brève histoire de l’humanité par Yuval Noah Harari

Sapiens : Une brève histoire de l’humanité est un livre assez extraordinaire. Dans la lignée de l’excellent De l’inégalité parmi les sociétés de Jared Diamond. Il n’est peut-être pas directement lié à l’innovation et aux start-up, mais voici plus bas quelques extraits que j’ai trouvé frappants. (Notez qu’il s’agit de mes traductions de la version anglais avec comme références les pages de cette version.) C’est en tout cas un livre à lire absolument …

« Considérez le problème suivant: deux biologistes du même département, possédant les mêmes compétences professionnelles, ont tous deux demandé une subvention de un million de dollars pour financer leurs projets de recherche actuels. Le professeur Slughorn veut étudier une maladie qui infecte les pis des vaches, provoquant une diminution de 10 pour cent de leur production laitière. Le professeur Sprout veut étudier si les vaches souffrent mentalement quand elles sont séparées de leurs veaux. En supposant que le montant d’argent est limité et qu’il est impossible de financer les deux projets, qui devrait être financé?

Il n’y a pas de réponse scientifique à cette question. Il n’y a que des réponses politiques, économiques et religieuses. Dans le monde d’aujourd’hui, il est évident que Slughorn a une meilleure chance d’obtenir l’argent. Non pas parce que les maladies du pis sont scientifiquement plus intéressantes que la mentalité bovine, mais parce que l’industrie laitière qui bénéficie de la recherche, a plus de poids politique et économique que le lobby des droits des animaux.

Peut-être que dans une société hindoue stricte, où les vaches sont sacrées, ou dans une société sensible aux droits des animaux, le professeur Sprout aurait un meilleure chance. Mais tant qu’elle vivra dans une société qui valorise le potentiel commercial du lait et la santé de ses citoyens humains par rapport aux sentiments des vaches, elle devrait rédiger sa proposition de recherche pour satisfaire ces hypothèses. Par exemple, elle pourrait écrire que «la dépression entraîne une diminution de la production laitière. Si nous comprenons le monde mental des vaches laitières, nous pourrions développer des médicaments psychiques qui amélioreront leur humeur, augmentant ainsi la production de lait jusqu’à 10 pour cent. J’estime qu’il existe un marché mondial de 250 millions de dollars pour les médicaments psychiques bovins. […] Bref, la recherche scientifique ne peut s’épanouir qu’en alliance avec une religion ou une idéologie. » [Pages 304-305]

Comment la science s’est-elle développée dans des champs apparemment inutiles?

« Le facteur clé était que le botaniste qui cherchait des plantes et l’officier de marine cherchant des colonies partagent une mentalité similaire. Tous les deux, le scientifique et le conquérant, ont commencé par admettre leur ignorance – ils ont tous deux dit: «Je ne sais pas ce qui est là-bas.» Les deux se sont sentis obligés de sortir et de faire de nouvelles découvertes. Et tous deux espéraient que les nouvelles connaissances ainsi acquises leur permettraient de maîtriser le monde.

L’impérialisme européen était tout à fait différent de tous les autres projets impériaux de l’histoire. Les chercheurs antérieurs de l’empire ont tendance à supposer qu’ils ont déjà compris le monde. La conquête a simplement utilisé et diffusé leurs vues du monde. […] Les impérialistes européens ont établi des rivages lointains dans l’espoir d’obtenir de nouvelles connaissances le long de nouveaux territoires. » [Page 317]

Ignoramus

[Page 279] « La science moderne diffère (mentionnez ici Steve Weinberg) de toutes les traditions antérieures de la connaissance de trois façons critiques:
a. La volonté d’admettre l’ignorance. La science moderne est basée sur l’injonction latine Ignoramus – «nous ne savons pas». Elle admet que nous ne savons pas tout. Encore plus important, elle suppose que les choses que nous pensons que nous savons pourraient être prouvées erronées, alors que nous acquérons plus de connaissances. Aucun concept, idée ou théorie n’est sacré et sans discussion possible.
b. La centralité de l’observation et des mathématiques. Ayant admis l’ignorance, la science moderne vise à obtenir de nouvelles connaissances. Elle le fait en recueillant des observations et en utilisant ensuite des outils mathématiques pour relier ces observations en théories globales.
c. L’acquisition de nouveaux pouvoirs. La science moderne ne se contente pas de créer des théories. Elle utilise ces théories pour acquérir de nouvelles compétences et notamment pour développer de nouvelles technologies. »

[Pages 320-2] « Le premier homme moderne fut Amerigo Vespucci. » [Et non pas Colomb qui, contrairement à ce marin italien moins connu, était toujours convaincu qu’il était arrivé en Inde et non pas sur un nouveau continent.] […] Colomb a résisté à cette erreur pour le reste de sa vie. […] « Il y a une justice poétique dans le fait qu’un quart du monde, et deux de ses sept continents, sont nommés d’après un Italien peu connu dont la seule revendication est qu’il a eu le courage de dire, ‘Nous ne savons pas ‘. La découverte de l’Amérique fut l’événement fondamental de la révolution scientifique. »

[Cela me rappelle le jour de mon exposé oral de doctorat. Un de mes collègues a été surpris que j’aie répondu «je ne sais pas» à la question d’un membre du jury. Mon collègue avait aussi raté le point, je pense …]

Les chapitres 14-16 décrivent comment la science, la politique et l’économie sont interconnectées. Ils peuvent être moins surprenants mais sont tout aussi convaincants. Voici un extrait inquiétant: « Inversement, l’histoire du capitalisme est inintelligible sans tenir compte de la science. […] Au cours des dernières années, les banques et les gouvernements ont frénétiquement imprimé de l’argent. Tout le monde est terrifié que la crise économique actuelle peut arrêter la croissance de l’économie. Ainsi, ils créent des milliards de dollars, d’euros et de yen à partir de rien, injectant du crédit bon marché dans le système et espérant que les scientifiques, les techniciens et les ingénieurs parviendront à trouver quelque chose de vraiment énorme avant que la bulle éclate. Tout dépend des gens dans les laboratoires. De nouvelles découvertes dans des domaines tels que la biotechnologie et la nanotechnologie pourraient créer de nouvelles industries, dont les bénéfices pourraient soutenir les milliards d’argent que les banques et les gouvernements ont créés depuis 2008. Si les laboratoires ne répondent pas à ces attentes avant que la bulle éclate, nous nous dirigeons vers des temps très difficiles. » [Page 352]

Alexandre Grothendieck, 1928 – 2014

Quels liens y a-t-il entre Andrew Grove (l’article précédent) et Alexandre Grothendieck? Au delà d’initiales communes, d’une jeunesse similaire (naissance dans l’Europe de l’Est communiste qu’ils ont quittée pour faire carrière à l’Ouest) et d’être devenus des icônes de leur monde, il y a simplement qu’ils représentent mes deux passions professionnelles: les start-up et la mathématique. La comparaison s’arrête là, sans doute, mais j’y reviendrai plus bas.

Deux livres ont été publié en janvier 2016 sur la vie de ce génie: Alexandre Grothendieck – sur les traces du dernier génie des mathématiques par Philippe Douroux et Algèbre – éléments de la vie d’Alexandre Grothendieck de Yan Pradeau. Si vous aimez les mathématiques (je devrais dire la mathématique) ou même si vous ne l’aimez pas, lisez ces biographies.

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Je connaissais comme beaucoup l’itinéraire atypique de cet apatride, devenu grande figure de la mathématique dont il obtint la médaille Fields en 1966 et qui décida de vivre en reclus du monde pendant plus de 25 ans dans un petit village proche des Pyrénées jusqu’à son décés en 2014. Je dois aussi avouer que j’ignorais tout de son travail. La lecture de ces deux très jolis livers me montre que je n’étais pas le seul, tant Grothendieck avait exploré des contrées que peu de mathématiciens ont pu suivre. J’ai aussi découvert les anecdotes suivantes:
– à 11 ans, il calcule la circonférence du cercle et en déduit que π vaut 3,
– plus tard, il reconstruit la théorie de la mesure de Lebesgue. Il n’a pas 20 ans,
– un nombre premier est à son nom, 57, qui vaut pourtant 3 x 19.
Oui, cela vaut la peine de découvrir la vie de cet illustre mathématicien.

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La raison du lien que je fait entre Grove et Grothendieck est en fait assez ténue. Elle vient de cette citation: « il y a seulement deux véritables visionnaires dans l’histoire de la Silicon Valley. Jobs et Noyce. Leur vision était de construire de grandes entreprises … Steve avait vingt ans, aucun diplôme, certaines personnes disaient qu’il ne se lavait pas, et il ressemblait à Hô Chi Minh. Mais c’était une personnalité brillante, et c’est un homme brillant maintenant … Succès phénoménal de la jeunesse … Bob était une de ces personnes qui pouvait prendre du recul parce qu’il était excessivement rationnel. Steve ne le pouvait pas. Il était très, très passionné, très compétitif. » Grove était proche de Noyce à plus d’un titre, et extrémement rationnel et trouvait même Noyce trop peu rigoureux. Grothendieck pourrait être rapproché de Jobs. Hippie, passionné et aussi d’une certaine manière autodidacte. La réussite peut venir de personnalités si diverses.

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Dernier point commun ou peut-être une différence. La migration. Grove est devenu un pur américain. Grothendieck fut un éternel apatride, malgré son passeport français. Mais tous les deux montrent son importance. La Silicon Valley regorge de migrants. J’en parle souvent ici. On sait moins que ce que l’on appelle « l’école française des mathématiques » a aussi ses migrants. Si vous allez sur la page wikipedia de la Médaille Fields, vous pourrez lire:

Dix « médaillés Fields » sont d’anciens élèves de l’École normale supérieure : Laurent Schwartz (1950), Jean-Pierre Serre (1954), René Thom (1958), Alain Connes (1982), Pierre-Louis Lions (1994), Jean-Christophe Yoccoz (1994), Laurent Lafforgue (2002), Wendelin Werner (2006), Cédric Villani (2010) et Ngô Bảo Châu (2010). Ceci ferait de « Ulm » la deuxième institution au palmarès après « Princeton », si le classement portait sur l’établissement d’origine des médaillés et non le lieu d’obtention. Concernant le pays d’origine, on aboutit à un total de quinze médaillés Fields issus de laboratoires français, ce qui pourrait placer la France en tête des nations formatrices de ces éminents mathématiciens.

Mais outre Grothendieck, l’apatride, Pierre Deligne, le belge, fit sa thèse avec lui, Wendelin Werner fut naturalisé à l’âge de 9 ans, Ngô Bảo Châu l’année ou il reçut la Médaille Fields, après avoir fait toutes ses études supérieures en France, et Artur Ávila est brésilien et français… On pourrait parler de l’Internationale de la Mathématique, ce qui n’aurait peut-être pas déplu à Alexandre Grothendieck.

Les machines vont-elles nous remplacer ?

C’est le titre traduit d’un excellent article de la MIT Technology Review que l’on trouve en ligne: Will Machines Eliminate Us? J’en fournis ici une traduction tant je trouve qu’il vient contrebalancer l’avalanche de promesses et d’exubérance médiatiques et scientifiques…

Les gens qui craignent que nous soyons sur la point d’inventer des machines dangereusement intelligentes comprennent mal l’état de l’informatique.

par Will Knight – le 29 janvier 2016

yoshua.bengio_machinesYoshua Bengio dirige l’un des groupes de recherche les plus avancés dans un domaine de l’intelligence artificielle (AI) en fort développement et connu sous le nom d’apprentissage profond ou « deep learning » (voir fr.wikipedia.org/wiki/Deep_learning). Les capacités surprenantes que le deep learning a données aux ordinateurs au cours des dernières années, de la reconnaissance vocale de qualité humaine à la classification des images jusque des compétences de conversation de base, ont généré des avertissements menaçants quant au progrès que l’AI fait vers l’intelligence humaine, au risque peut-être de même de la dépasser. Des personnalités comme Stephen Hawking et Elon Musk ont même averti que l’intelligence artificielle pourrait constituer une menace existentielle pour l’humanité. Musk et d’autres investissent des millions de dollars dans la recherche sur les dangers potentiels de l’AI, ainsi que sur les solutions possibles. Mais les déclarations les plus sinistres semblent exagérées pour nombre de gens qui sont en fait directement impliquées dans le développement de la technologie. Bengio, professeur de sciences informatiques à l’Université de Montréal, met les choses en perspective dans un entretien avec le rédacteur en chef de la MIT Technology Review pour l’AI et la robotique, Will Knight.

Faut-il se soucier de la rapidité des progrès de l’intelligence artificielle ?
Il y a des gens qui surestiment grossièrement les progrès qui ont été accomplis. Il y a eu beaucoup, beaucoup d’années de petits progrès derrière un grand nombre de ces choses, y compris des choses banales comme plus de données et plus de puissance de l’ordinateur. Le battage médiatique n’est pas de savoir si les choses que nous faisons sont utiles ou pas – elles le sont. Mais les gens sous-estiment combien la science doit encore faire de progrès. Et il est difficile de séparer le battage médiatique de la réalité parce que nous voyons toutes ces choses épatantes qui, à première vue, ont l’air magiques.

Y a t-il un risque que les chercheurs en AI « libérent le démon» accidentellement, comme Musk le dit ?
Ce n’est pas comme si quelqu’un avait tout à coup trouvé une recette magique. Les choses sont beaucoup plus compliquées que l’histoire simple que certaines personnes aimeraient raconter. Les journalistes aimeraient parfois raconter que quelqu’un dans son garage a eu cette idée remarquable, et puis qu’une percée a eu lieu, et tout à coup nous aurions l’intelligence artificielle. De même, les entreprises veulent nous faire croire à une jolie histoire : « Oh, nous avons cette technologie révolutionnaire qui va changer le monde – l’AI est presque là, et nous sommes l’entreprise qui va la fournir. » Ce n’est pas du tout commet cela que les choses fonctionnent.

Qu’en est-il de l’idée, au centre de ces préoccupations, que l’AI pourrait en quelque sorte commencer à s’améliorer d’elle-même et alors devenir difficile à contrôler?
Ce n’est pas comme cela que l’AI est conçue aujourd’hui. L’apprentissage automatique ou « machine learning » (voir fr.wikipedia.org/wiki/Apprentissage_automatique) est un processus lent et laborieux d’acquisition d’information à travers des millions d’exemples. Une machine s’améliore, oui, mais très, très lentement, et de manière très spécialisée. Et les algorithmes que nous utilisons ne ressemblent en rien à des virus qui s’auto-reproduiraient. Ce n’est pas ce que nous faisons.

« Il nous manque quelque chose de fondamental. Nous avons fait des progrès assez rapides, mais ils ne sont toujours pas au niveau où nous pourrions dire que la machine comprend. Nous sommes encore loin de cela. »

Quels sont quelques-uns les grands problèmes non résolus de l’AI?
L’apprentissage non supervisé est vraiment, vraiment important. En ce moment, la façon dont nous enseignons aux machines à être intelligentes est que nous devons dire à l’ordinateur ce qu’est une image, même au niveau du pixel. Pour la conduite autonome, l’homme étiquette des quantités gigantesques d’images de voitures pour montrer quelles parties sont des piétons ou des routes. Ce n’est pas du tout comme cela que les humains apprennent, et ce n’est pas comme cela que les animaux apprennent. Il nous manque quelque chose de fondamental. C’est l’une des choses les plus importantes que nous faisons dans mon laboratoire, mais il n’y a pas d’application à court terme – cela ne va probablement pas être utile pour construire un produit demain. Un autre grand défi est la compréhension du langage naturel. Nous avons fait des progrès assez rapides au cours des dernières années, c’est donc très encourageant. Mais ce n’est toujours pas au niveau où nous pourrions dire que la machine comprend. Ce serait vrai si nous pouvions faire lire un paragraphe à la machine, puis lui poser une question à ce sujet, et la machine répondrait d’une manière raisonnable, comme le ferait un humain. Nous sommes encore loin de cela.

Quelles approches au-delà de l’apprentissage profond seront nécessaires pour créer une véritable intelligence de la machine ?
Les efforts traditionnels, y compris le raisonnement et la logique – nous avons besoin de marier ces choses avec l’apprentissage profond afin d’avancer vers l’AI. Je suis l’une des rares personnes qui pensent que les spécialistes de l’apprentissage automatique, et en particulier les spécialistes de l’apprentissage profond, devraient accorder plus d’attention aux neurosciences. Les cerveaux fonctionnent, et nous ne savons toujours pas pourquoi à bien des égards. L’amélioration de cette compréhension a un grand potentiel pour aider la recherche en AI. Et je pense que les gens en neurosciences gagneraient beaucoup à s’intéresser à ce que nous faisons et à essayer d’adapter ce qu’ils observent du cerveau avec les types de concepts que nous développons en apprentissage automatique.

Avez-vous jamais pensé que vous auriez à expliquer aux gens que l’AI n’est pas sur le point de conquérir le monde? Cela doit être étrange.
C’est en effet une préoccupation nouvelle. Pendant de nombreuses années, l’AI a été une déception. En tant que chercheurs, nous nous battons pour rendre la machine un peu plus intelligente, mais elles sont toujours aussi stupides. Je pensais que nous ne devrions pas appeler ce domaine celui de l’intelligence artificielle, mais celui de la stupidité artificielle. Vraiment, nos machines sont idiotes, et nous essayons juste de les rendre moins idiotes. Maintenant, à cause de ces progrès que les gens peuvent voir avec des démos, nous pouvons maintenant dire: « Oh, ça alors, elle peut effectivement dire des choses en anglais, elle peut comprendre le contenu d’une image. » Eh bien, maintenant que nous connectons ces choses avec toute la science-fiction que nous avons vue, cela devient, « Oh, j’ai peur! »

D’accord, mais c’est tout de même important de penser dès maintenant aux conséquences éventuelles de l’AI.
Absolument. Nous devons parler de ces choses. La chose qui me rend le plus inquiet, dans un avenir prévisible, ce n’est pas que des ordinateurs prennent le pouvoir dans le monde entier. Je suis plus préoccupé par une mauvaise utilisation de l’AI. Des choses comme de mauvaises utilisations militaires, la manipulation des gens par le biais de publicités vraiment intelligentes; aussi, l’impact social, comme beaucoup de gens perdant leur emploi. La société a besoin de se réunir et de trouver une réponse collective, et ne pas laisser la loi de la jungle arranger les choses.

Will Knight est le rédacteur en chef pour l’AI de la MIT Technology Review. Il couvre principalement l’intelligence des machines, les robots, et l’automatisation, mais il est intéressé par la plupart des aspects de l’informatique. Il a grandi dans le sud de Londres, et a écrit sa première ligne de code sur un puissant Sinclair ZX Spectrum. Avant de rejoindre cette publication, il travaillait comme éditeur en ligne au magazine New Scientist. Si vous souhaitez entrer en contact, envoyer un e-mail à will.knight@technologyreview.com.

Crédit – Illustration par Kristina Collantes

Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? (Partie 4)

Suite et fin de ce que j’ai retenu de Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? (pour mémoire voici les liens aux partie 1, partie 2 et partie 3).

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Les derniers chapitres de cet excellent ouvrage essaient d’explorer des pistes pour résoudre le problème de l’excès de promesses qui est devenu un système. Dans le chapitre IV.2, il est question de désorcèlement, je l’ai lu comme une analyse critique du vocabulaire employé par ceux qui promettent. Le chapitre parle assez longuement du mouvement transhumaniste, la promesse des promesses! « […] décrire comment ces acteurs produisent certes, mais surtout détournent, reconfigurent et amplifient ces mêmes promesses […] face à des consommateurs passifs et naïfs ». [Page 261] et plus loin « [mais] les transhumanistes sont d’abord des militants, la plupart du temps ni ingénieurs, ni praticiens, […] tentant des réponses à des questions pas encore posées ou mal posées, […] d’où un corpus bien caricatural, » au point de parler de « secte » en citant Jean-Pierre Dupuy, « une pensée brouillonne, souvent contestable ». [page 262]

Dans la chapitre IV.3, les auteures explorent des approches non conventionnelle, signe possible d’un désarroi pour répondre « scientifiquement » aux promesses. Ainsi celles-ci ont-elles contribué à la création d’une bande dessinée pour répondre à une autre bande dessinée qui souhaitait vulgariser et promouvoir la biologie de synthèse.

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Enfin le dernier chapitre explore des scenarii face à l’explosion des promesses, comme l’idée d’augmenter le nombre de prix Nobel. Nouvelle promesses?!! Plus concrètement, l’auteur montre bien que les promesses initiales ne sont pas suivies dans les faits: « Le phénomène d’attentisme de l’investissement, ou déficit d’innovation, est par contre moins reconnu, quoique largement répandu: l’effet des promesses générales et diffuses entretient l’intérêt des acteurs mais trop d’incertitudes les retiennent d’investir dans des cycles de promesses-exigences concrets. » [Page 297] « Un jeu est à l’œuvre qui se poursuit tant que les joueurs se conforment aux règles, […] ils sont prisonniers du jeu. […] Ils peuvent aussi en sortir, si les circonstances s’y prêtent, et alors le jeu s’effondre. » [Page 298]

En conclusion, au delà d’une description très riche de nombreux exemples de promesses scientifiques et techniques, les auteurs ont bien montré comment un régime des promesses s’est bâti à travers les interactions entre différents acteurs (les chercheurs eux-mêmes, les décideurs politiques, sociaux et économiques qui les financent, et le grand public qui espère et angoisse). Le rapport au temps, non seulement le futur, mais aussi le présent et le passé, est joliment décrit, sans oublier un certain désir d’éternité. Et enfin, on découvre surtout que les promesses ont conduit à une multitude de débats qui étaient peut-être, pour ne pas dire tout à fait, inutiles, tant l’on pourrait peut-être découvrir que les promesses ne pourront jamais être tenues, dès même l’instant où elles ont été prononcées…

Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? (Partie 3)

Voici mon troisième article relatif au livre Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? Après les considérations générales sur le système des promesses, le livre présente les contributions décrivant des domaines spécifiques:

I.3 : les nanotechnologies
II.1 : les semiconducteurs à travers la loi de Moore
II.2 : le Big Data
II.3 : les Digital Humanities
III.1 : les neurosciences et la psychiatrie
III.2 : le Human Brain Project (HBP)
III.3 : la médecine personnalisée
III.4 : la biodiversité et la nanomédecine
IV.1 : la procréation médicalement assistée
IV.2 : la médecine régénératrice

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Chaque chapitre est intéressant pour le lecteur curieux car chacun montre les dynamiques entre promesses et attentes des acteurs (chercheurs, politiques, grand public). Le chapitre consacré au HBP est en particulier intéressant dans la description de la déconnexion entre contenu et forme. « Comment se fait- que le HBP ait « gagné la compétition » malgré le déficit d’évidences à même de fonder pragmatiquement la pertinence scientifique et la légitimité organisationnelle de ses ambitieux objectifs ? Nous développons ici l’hypothèse que ce déficit, reproché après coup, a été à la fois masqué et pallié par la production de promesses façonnées de manière à anticiper et/ou répondre de manière efficace à des enjeux politiques, économiques, sociaux et sanitaires, inscrits à l’agenda des « défis à relever ». [Page 166] La crédibilité du HBP scellée par cette décision s’est construite […] selon un processus d’adaptations et de validations réciproques dans le double registre de la politisation de la science et de la scientifisation de la politique. En d’autres termes, nous montrerons que l’une des conditions importantes de cette crédibilité a été la co-production réussie d’une congruence stratégique entre les promesses [des scientifiques] et l’agenda des enjeux politiques. [Page 171] L’assemblage entre connaissance du cerveau et forme de vie sociale s’est opéré essentiellement dans l’ordre du discours. […] Dans cette situation contrastée, l’inflation discursive autour du cerveau et des neurosciences semble bien être le corollaire d’un déficit d’évidences, comme si elle venait pallier, positivement ou négativement, les écarts entre l’actuel et le futur, l’avéré et le possible, le manque et le désir. Cette caractéristique ordinaire des projets de big science a pour conséquence l’élaboration et la mise en œuvre d’une rhétorique prophétique qui vise à anticiper la possibilité d’une avenir meilleur en empruntant aux registres de l’espoir et de la promesse. » [Page 176-77]

Je reviens à une citation du chapitre 3 qui me parait essentielle comme conclusion à ce nouveau post: Les véritables progrès des techno-sciences viendront moins de leur capacité à tenir des promesses que de leur capacité à s’en passer, à hériter de manière critique de l’époque des grandes promesses technologiques. Il ne s’agit pas de briser une idole, mais d’apprendre à en hériter. [Page 111]

Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? (Partie 2)

Voici déjà une suite à mon article d’hier qui décrivait le 1er chapitre de Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? Dans le chapitre 2 (aussi intéressant que le premier), il est question de rapport au temps, de « présentisme », « futurisme » et de sa place dans le régime des promesses. Il y a le joli passage suivant :

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Depuis La nouvelle Atlantide, les spéculations futuristes ont accompagné l’essor des sciences modernes. Et au XXe siècle, Jean Perrin a scellé une nouvelle alliance entre la science et l’espérance. Mais pour lui, c’est la science qui précédait et suscitait l’espérance alors que désormais, c’est plutôt l’espérance qui meut la recherche. Les technosciences renversent, en effet, l’ordre des questions qui enchainait la suite des trois critiques de Kant : « Que puis-je connaître ? » question traitée dans La Critique de la raison pure, puis la question « Que puis-je faire ? » traitée dans la Critique de la raison pratique, puis la question « Que puis-je espérer ? » abordée dans la Critique du jugement. Au contraire dans les politiques scientifiques actuelles, on détermine ce qu’on doit faire et ce qu’on peut éventuellement acquérir comme savoir en cernant les espoirs, les promesses. (Page 50)

Il y a pourtant un paradoxe déjà exprimé dans le premier chapitre entre un futurisme avec les termes de promesse, prospective et prophétie qui nous projettent et un présentisme particulièrement marqué par la mémoire qui fige le passé et fait du futur une menace qui n’éclaire plus ni le passé, ni le présent. Au point de parler de présentification du futur…

De plus, il est question du futur comme choc, de « crise » du temps due à l’accélération. A l’impression d’incompréhension et d’impuissance, s’ajoute l’expérience de la frustration, du stress provoqué par l’accélération du rythme de vie, la déception d’une promesse liée à la modernité, où les techniques étaient supposées nous faire gagner du temps, nous émanciper.

Autre confusion : la planification et la feuille de route caractéristiques des projets technologiques s’est glissée dans les projets de recherche où il est question de production de savoir, alors que dans une recherche, il est impossible de garantir un résultat. Mais l’auteur montre par deux exemples, que cette évolution est complexe.

Dans le cas des nanotechnologies, il y a bien eu feuille de route avec deux premières étapes relativement prévisibles de production de composants suivie d’une troisième étape plus spéculative sur des systèmes couronnée par une quatrième étape où il est question d’émergence, tout cela « au mépris de la contingence, de la sérendipité et des bifurcations possibles », non pas pour prédire, mais « linéariser la production des connaissances ». la feuille de route prévoit l’imprévisible en annonçant une émergence, en combinant un scénario rassurant de contrôle avec un scénario d’émergence, ce qui permet d’inspirer confiance et en même temps de faire rêver. (Pages 55-56)

Dans le cas de la biologie de synthèse « malgré des convergences manifestes avec les nanotechnologies », le développement rapide se fait sans feuille de route. « Une commune intention – le design du vivant – rassemble ces trajectoires de recherche. » Et il est plus question de refaire le passé (« 3.6 milliards d’années de code génétique ») que d’imaginer des futurs. Le futur devient abstrait et il est question de preuve de concept. Et d’ajouter que dans une science normale au sens de Kuhn, ces preuves de concepts seraient tombées dans l’oubli. Le paradoxe est qu’il n’est pas question de vrai ou de faux, mais de design, sans nécessaire fonctionnalité.

Dans le premier cas, « prédiction ou prospective sont convoquées comme la base indispensable pour une stratégie fondée sur des choix rationnels », « le futur est tourné vers le présent. » Dans le second cas, il est question de « tracter le présent. » et de « fuite hors du temps. » On fédère et mobilise sans objectif nécessaire. Le futur est virtuel abstrait, vidé de toute culture et humanité ; la vie de l’homme augmenté ressemble au repos éternel…

En définitive, l’économie des promesses reste rivée sur le présent, soit en faisant du futur un point de référence pour guide l’action au présent, soit en cherchant à éterniser le présent.

Les chapitres trois et quatre sont moins théoriques en décrivant d’une part de nouveaux exemples dans le domaine des nanotechnologies et d’autre part comment la Loi de Moore est devenue une loi alors qu’elle n’était qu’une vision prospective des progrès des semi-conducteurs. Peut-être bientôt une suite sur les autres chapitres…

Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? (Partie 1)

Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses? est le titre d’un ouvrage issu d’un collectif d’auteurs, sous la direction de Marc Audétat, politologue et chercheur à l’Interface Sciences-Société de l’Université de Lausanne. Ce n’est pas un livre de lecture facile, il est assez exigeant, mais il pose des question importantes.

J’ai déjà rendu compte sur ce blog de livres qui parlent d’une certaine crise de la science, par exemple dans La Crise et le Modèle Américain, à propos des livres « La science à bout de souffle » ou « La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain? » Ou encore dans Rien ne va plus, livre de Lee Smolin, sans oublier la critique plus violente des promesses de la technologie selon Peter Thiel dans La Technologie, notre salut.

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Ce nouvel ouvrage explore les promesses liées à la science et la technologie au point de parler d’une économie des promesses. Il s’agit d’un ouvrage collectif ce qui n’en rend pas la lecture aisée, mais la diversité des points en est aussi sans doute une richesse. Je n’en ai pas achevé la lecture et j’y reviendrai certainement. Dans le premier chapitre, P.-B. Joly décrit le régime des promesses techno-scientifiques. Il commence par introduire les concepts d’imaginaire et de vision [Page 33], ce « couple de concepts prend en compte la façon dont les sources d’inspiration diverses interviennent dans la création technique. […] L’imaginaire donne une apparence presque tangible à des concepts et idéaux qui en sont a priori dépourvus [… et devient] un sens commun qui fonde l’action en société. […] Le concept de vision est proche de celui d’imaginaire, mais à une échelle plus réduite. Il s’apparente à celui de « mythe rationnel » utilisé pour analyser les dynamiques de l’action collective dans des contextes de changement. […] Des coalitions d’acteurs se forment autour de ces visions d’un ordre prospectif et contribuent à leur dynamique. […] Si l’on admet cette distinction conceptuelle entre imaginaires (à des échelles amples – la Nation – et s’inscrivant dans la longue durée) et visions (caractéristiques de coalitions d’acteurs et actives sur des périodes de moyenne durée), se pose la question de l’interaction entre les deux. »

« A la différence des visions et des imaginaires, pour lesquels le contenu des agencements techniques prime, ce qui est essentiel pour les promesses techno-scientifiques, c’est l’instauration d’une relation, la création d’un horizon d’attente. […] Les promesses sont essentielles dans la création technologique, car elles permettent aux acteurs de l’innovation de légitimer leurs projets, de mobiliser des ressources et de stabiliser leur environnement. […] Toute promesse techno-scientifique doit convaincre un large public qu’elle conditionne un avenir meilleur que les solutions alternatives, même si la réalisation de la promesse requiert des transformations majeures, parfois douloureuses. » (L’auteur mentionne l’histoire de l’électricité ou de la révolution verte comme solution de la faim dans le monde)

« Notre concept de promesses techno-scientifiques s’est systématisé pour devenir, depuis une quarantaine d’années, le mode de gouvernance des nouvelles techno-sciences (les biotechnologies et la génomique, les nanotechnologies, les neuroscience, la biologie synthétique, la géo-ingénierie, etc.) La construction d’une promesse techno-scientifique répond à deux contraintes contradictoires : la contrainte de nouveauté radicale et celle de crédibilité. […] (Et j’interprète que) pour que cette demande soit crédible, il faut disqualifier les solutions alternatives. [De plus] Pour qu’une théorie scientifique soit crédible, sa validité n’est ni nécessaire, ni suffisante. […] Les promesses techno-scientifiques doivent bénéficier du soutien d’un cercle de spécialistes. Sinon, elles ne peuvent pas résister aux oppositions qui se manifestent soit dans les arènes scientifiques, soit dans les arènes publiques. On observe une version extrême lorsque les spécialistes se réfèrent à des lois naturelles pour faire croire au caractère inéluctable de l’évolution technologique. (Exemples : loi de Moore et loi de Gabor.) Ainsi, en principe, les promesses génériques ne sont pas soumises à des tests de validité. »

Enfin cette intensification est renforcée par trois éléments complémentaires [page 39] :
– l’avenir constitue plus une menace qu’une source d’espoir ;
– la recherche et l’innovation sont souvent présentées comme la seule façon de résoudre les problèmes ;
– les acteurs de la recherche doivent démontrer leurs impacts sociétaux.

Ce qui conduit à des pathologies [pages 40-43] :
– le mythe d’un public en proie à des peurs irrationnelles et qu’il convient d’éduquer devient un schéma intangible;
– les promesses se transforment en bulles spéculatives ;
– la radicalité de la nouveauté et des incertitudes crée des discours contradictoires, sources de méfiances car les effets produits d’une telle radicalité ne sont pas prédictibles et en expérimentant, le technologue devient apprenti-sorcier et la société, laboratoire ;
– enfin les promesses conduisent à des discussions interminables sur des fictions, sur des questions qui n’ont parfois rien à voir avec la réalité des recherches.

En conclusion Joly pense que ce régime de promesses est l’un des ennemis du futur en raison de la séparation nette qu’il créée entre ceux qui formulent la promesse et ceux qui sont censés l’accepter. La reconnaissance de ce régime et de ces problèmes est donc un impératif préalable.

A la lecture de ce premier chapitre, j’ai retrouvé les préoccupations sociétales de Cynthia Fleury, dont j’ai déjà dit le plus grand bien dans une digression sur l’article « Le transhumanisme, c’est de la science fiction ». Nos sociétés démocratiques sont en crise, et la méfiance face aux politiques et face aux experts n’a jamais été aussi forte. La problématique de la recherche et de l’innovation sont une des composantes de cette crise. Je suis donc impatient de découvrir la suite de ce très intéressant (et important) ouvrage…

Conversation tout azimut sur la science entre Gérard Berry et Etienne Klein

Très belle conversation « tout azimut » entre Etienne Klein, le physicien et Gerard Berry, médaille d’or du CNRS pour ses travaux en informatique dans l’émission Conversation Scientifique. Il y est question de tellement de belles choses « provocatrices ». Un seul exemple: ce qui coûte le plus cher, entre quelque chose qui coûte les yeux de la tête et quelque chose qui coûte la peau des fesses. L’informaticien prône le Berry pour mesurer le froid, 5 Berry, 6 Berry.

Berry

Plus sérieusement, il parle de la difficulté à prédire et des promesses impossibles, du courage en sciences. Le physicien comprend l’énergie, l’informaticien, l’information comme une grande partie des nouvelles générations. Berry nous parle aussi de la machine et de l’humain. La machine numérique, l’ordinateur, va très vite, mais n’a pas beaucoup plus d’intelligence qu’une machine à vapeur. Par contre l’ordinateur est partout. Mais nous, humains, sommes intuitifs, il n’y a aucune intuition dans un ordinateur. Nous sommes très complémentaires. A nouveau, je ne suis pas les transhumanistes qui croient que la machine va nous dépasser – du moins à court terme. Berry est très embêté par la notion d’intelligence en informatique. La performance n’est pas de l’intelligence, mais il y a eu beaucoup de choses intéressantes comme l’apprentissage; retrouver des gens dans des bases de données de photos fascine Berry.

Sur la politique de la science, Berry exprime beaucoup de prudence et de sagesse. « Prétendre qu’un sujet de recherche va arriver tout de suite est le meilleur moyen de le tuer. » Il répondait à une question sur l’ordinateur quantique. « Ce fut le cas de l’intelligence artificielle ». Il y a des gens prêts à promettre la lune et encore plus de gens prêts à les croire. On promet des choses sensationnelles, sur des choses intéressantes; il faut chercher dans ces domaines, mais ne pas promettre. Parmi les retombées possibles, mais imprévisibles, il y aura des choses intéressantes.

Il parle aussi de neurosciences. De l’apprentissage fascinant des enfants que l’on comprend difficilement. Pourquoi le cerveau se fige-t-il au bout d’un certain temps. Berry est fasciné par le temps, « de longues minutes ». Sa fascination vient du fait que le cerveau traite l’information, mais on ne comprend pas la créativité, le cerveau est une machine immense dont on ne comprend pas le fonctionnement. Mais encore une fois, il sera difficile, sans doute très difficile de comprendre comment le cerveau fonctionne. Berry ne croit « pas plus que ça » à notre capacité à construire des neurones artificiels pour simuler les mécanismes du cerveau. On découvre aussi que le plaisir et l’ennui, la motivation sont essentiels à l’apprentissage. Enfin Berry lance une petite pique sur l’état actuel de la recherche. « Il ne faut pas faire du nouveau quand on veut avoir du succès. Ou plutôt il faut se battre » (comme dans tout art).

Je vous laisse découvrir le dernier quart d’heure où il est question du collège de Pataphysique, ou relisez mon premier paragraphe…