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Stanford et les Startups

Stanford fait partie des deux meilleures universités avec le MIT pour la création de startups high-tech. Il n’y a aucun doute à pareille affirmation. Au cours des dix dernières années, j’ai étudié l’impact de cette université qui s’est développée au milieu de Silicon Valley. Après un livre et quelques articles de recherche, voici une sorte de travail de conclusion.

Il y a un peu moins de 10 ans, j’ai découvert Wellspring of Innovation, un site Web de l’Université de Stanford qui liste environ 6000 entreprises et fondateurs. J’ai utilisé cette liste en plus de données que j’avais obtenues de l’OTL, le bureau de transfert de technologie de Stanford ainsi que de certaines données personnelles que j’avais compilées au cours des années. Le rapport Startups and Stanford University, sous-titré « une analyse de l’activité entrepreneuriale de la communauté de Stanford sur 50 ans » est le résultat d’une recherche d’environ 10 ans. Bien sûr, je n’ai pas travaillé tous les jours sur le sujet, mais ce fut un travail patient qui m’a aidé à analyser plus de 5000 startups et entrepreneurs. Il n’y a presqu’aucune anecdote, mais beaucoup de tableaux et de figures. J’ai délibérément décidé de ne pas tirer beaucoup de conclusions car chaque lecteur préférera sans doute une partie à une autre. Les quelques personnes que j’ai contactées avant de le publier ici ont twitté avec des réactions différentes. Par exemple:

Katharine Ku, directrice de l’OTL a mentionné un autre rapport lorsque je lui ai mentionné le mien: Stanford’s Univenture Secret Sauce – Embracing Risk, Ambiguity and CollaborationLa recette secrète d’Univenture de Stanford: embrasser le risque, l’ambiguïté et la collaboration. Une autre illustration de la culture entrepreneuriale de cet endroit unique! Je dois remercier Madame Ku ici encore pour les données auxquelles j’ai pu accéder grâce à elle!

Ce document n’est pas vraiment une conclusion. Il reste encore beaucoup à étudier sur les startups high-tech autour de Stanford. Rien qu’avec ces données. Et plus encore avec des données récentes sans doute. Et je conclurai ici avec la dernière phrase du rapport: « Comment tout cela se développera-t-il à l’avenir est évidemment impossible à prédire. Par conséquent, une analyse revisitée de la situation dans une décennie devrait être très intéressante ».

Mythes et réalités des entrepreneurs en série

Voici une nouvelle contribution à Entreprise Romande. C’est un sujet que j’ai déjà abordé ici et j’ai pensé qu’il serait utile de le partager avec une plus large audience grâce à publication de la FER.

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Je me suis toujours méfié du concept de serial entrepreneur ce créateur qui, selon Wikipedia, « produit continument de nouvelles idées et commence de nouvelles entreprises, par opposition à l’entrepreneur typique, qui vient plutôt avec une idée, démarre son entreprise, puis continue à jouer un rôle important dans le fonctionnement au jour le jour de sa société. » Pourquoi un tel biais si l’on considère les parcours exceptionnels de serial entrepreneur comme Steve Jobs (Apple, Next, Pixar), Elon Musk (PayPal, Tesla, SpaceX) ou la quasi- « rock-star » anglaise Richard Branson qui a décliné le mot Virgin dans la musique, la grande distribution, le transport aérien et les communications mobiles ? Parce que par expérience, l’idée de butiner d’une idée à une autre me semble insuffisante si l’on ne consacre pas durablement une énorme énergie à sa commercialisation ? Pas vraiment, puisque les trois exemples cités montrent qu’il peut s’agir, non d’hyper-activité superficielle, mais de succès de produits ou de services consécutifs à un engagement total de leurs créateurs.

Ma méfiance s’est construite avec le temps, car à l’exception de quelques personnages mythiques toujours cités en exemples pour de bonnes raisons, j’ai eu la conviction de « patterns » récurrents que l’exemple de Steve jobs illustre assez bien : il n’aura jamais fait aussi bien qu’avec Apple, sa première création. Il y a quelques années, je me suis attelé à une étude statistique des « performances » de ces serial entrepreneurs en les comparant à leurs plus classiques homologues [1]. L’étude de quelques 450 entrepreneurs en série au sein d’un groupe de plus de 2 700 fondateurs m’avait donné des résultats intéressants : si en moyenne, les entrepreneurs en série font mieux que les autres lors de leur première entreprise (la valeur créée est supérieure avec des investissements moindres), la tendance s’inverse avec les suivantes, et dès la troisième, ils font moins bien en levant plus d’argent auprès de leurs investisseurs. CQFD ! Cette étude était peut-être le résultat d’une situation particulière à la Silicon Valley et Stanford ? Une étude de 2011 sur quelques 600 entrepreneurs britanniques [2] montre que 60% des fondateurs ayant connu l’échec étaient des entrepreneurs en série alors qu’ils représentaient la moitié de l’échantillon. Les auteurs sont connus comme des experts du sujet et leurs nombreuses études ne montrent en tout cas pas que l’expérience représente un véritable avantage.

Si les faits semblent quelque peu saborder le mythe, il est aussi intéressant de poursuivre l’analyse. Un entrepreneur en série, et plus encore s’il a un parcours à succès, aura une énorme confiance en lui et sans doute un pouvoir de séduction conséquent pour attirer investisseurs et talents pour ses futurs projets. Il sera prêt à prendre des risques d’autant plus grands que, comme il a déjà réussi, l’échec aurait, pour lui, un moindre impact financier. Les auteurs de l’étude britannique ajoute que ceux qui ont échoué ont vécu un tel trauma qu’ils refouleront cet échec au point de ne pas apprendre quoi que ce soit de l’expérience…

Quelles leçons en tirer pour ceux – investisseurs ou employés – qui seraient prêts à suivre aveuglément un tel héros ? Sans doute qu’il faut faire preuve d’un peu de prudence et analyser avec un peu de rationalité si le projet a du sens et si son créateur semble un minimum rationnel dans sa vision du développement de ce nouveau projet. En réalité, le succès restera toujours du domaine de l’exception, un alignement improbable des planètes. Un entrepreneur se doit d’être toujours optimiste, mais s’il perd trop de vue ces réalités, son aveuglement pourra lui être fatal. Et je me permets d’ajouter un message pour l’entrepreneur sans expérience : à trop écouter les conseils de ceux qui « sauraient », l’entrepreneur risque d’oublier sa petite voix intérieure, cette intuition si fondamentale à tout créateur. Ce mythe du serial entrepreneur montre peut-être que le talent a plus d’importance que l’expérience…

[1] Serial Entrepreneurs: Are They Better? – A View from Stanford University Alumni – Babson Conference “Frontiers of Entrepreneurship Research” 2012. http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2133127
[2] Why Serial Entrepreneurs Don’t Learn from Failure. Par Deniz Ucbasaran, Paul Westhead et Mike Wright . https://hbr.org/2011/04/why-serial-entrepreneurs-dont-learn-from-failure

Le succès inhabituel et extraordinaire de deux entrepreneurs en série: Andy Bechtolsheim et David Cheriton

Serial entrepreneur est un terme à la mode. Je n’ai jamais été convaincu par le lien entre l’entrepreneur en série et le succès. J’ai même fait une analyse pour ceux liés à l’Université de Stanford (consultez entrepreneurs série: sont-ils meilleurs?). Mais de temps en temps, vous voyez ces étonnantes et rares réussites.

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Andy Bechtolsheim (à gauche) et David Cheriton (à droite) [avec leco-fondateur de Arista, Ken Duda).

Andy Bechtolsheim est une icône de la Silicon Valley. En 1982, il a co-fondé Sun Microsystems. Né en Allemagne en 1995, il a déménagé aux États-Unis à 20 ans pour son master à CMU. Il s’installa dans la Silicon Vallley afin de travailler chez Intel, mais a ensuite atterri à Stanford pour son doctorat. Sun est venu par la suite. Il y est resté jusqu’en 1995…

David Cheriton est un professeur de Stanford. Né en 1951 au Canada, il a obtenu son BS à l’UBC et son doctorat à l’Université de Waterloo. Il arrive à Stanford en 1981. Je ne sais pas comment ils se sont rencontrés, mais ils ont co-fondé Granite Systems en 1995. Un an plus tard, la start-up est achetée par Cisco pour 220 millions de dollars. Bechtolsheim est resté chez Cisco jusqu’en 2003. Cheriton est toujours professeur à Stanford. Deux ans plus tard, ils rencontrent deux étudiants inconnus de Stanford, Larry Page et Sergei Brin. Chacun investit 100’000 dollars dans leur start-up, mais c’est une autre histoire …

En Février 2001, ils fondent ensemble une autre start-up, Kealia. En Avril 2004, « Sun a émis un total d’environ 20’000’000 d’actions ordinaires (y compris les options) en échange de toutes les actions en circulation et les options de Kealia » (source: Newswire). A cette époque, l’action Sun valait environ 4$, ce qui donne une valeur d’acquisition d’environ de 80 millions de dollars. Cette même année, Google est entrée en bourse (le 19 Août) à 85$ par action. Ils avaient reçu 1’600’000 actions pour leur investissement de 100’000$ (soit 0,0625$ par action, un multiple de 1’360 et avec un six mois de lock-up, la valeur de l’action a plus que doublé). Le succès de Kealia est tout relatif…

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Granite a pu avoir un logo, mais je ne l’ai pas le trouvé sur le web. Kealia était apparemment toujours en mode furtif. Pas de logo disponible non plus…

Mais il ne se sont pas arrêtés là. En Octobre 2004, ils co-fondé Arista Networks. Le nom était à l’époque Arastra. La société vient de faire son entrée en bourse, ce qui est la motivation de cet article. Et vous trouverez mon tableau de capitalisation habituel ci-après. Et parce qu’ils avaient ainsi fait beaucoup d’argent, les deux entrepreneurs en série ont financé presque entièrement la start-up eux-mêmes… Pas le moindre succès de tous!

Arista
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PS: Cheriton et Bechtolsheim sont-ils bons amis? Je n’en ai pas la moindre idée, mais le document d’iIPO d’Arista mentionne un litige, je vous laisse aller lire l’article en anglais en cliquant ici.

Les serial entrepreneurs sont-ils meilleurs?

Les serial entrepreneurs sont-ils meilleurs? C’est un sujet classique de l’entrepreneuriat et il me semble que la légende urbaine dirait plutôt que oui. Il y a des travaux académiques qui vont dans ce sens, avec l’idée que l’expérience compte. Pourtant, je viens de terminer un travail de recherche que j’ai présenté à la conférence BCERC à Fort Worth (Texas). Il est  basé sur mon travail passé sur les start-up liées à Stanford: Stanford University and High-Tech Entrepreneurship: An Empirical Study (vous pouvez voir ici la présentation et l’article). L’article sur les serial est disponible sur le SSRN network et vous pouvez aussi cliquer sur l’image pour voir la présentation (en pdf) que j’ai faite.


cliquer sur l’image pour voir la présentation pdf

Et la conclusion? Je ne trouve pas de preuve que les novices seraient moins bons. Il s’agit d’un « work in progress » mais parcourez les slides et vous le verrez en particulier sur les slides 7, 9 et même 20. La slide 7 donne des valeurs moyennes selon l’expérience. La slide 9 (graphiques q-q) monre autre chose: les serial font plutôt pire avec le temps. Enfin la slide 20 montre que le taux de succès des serial ayant réussi est de 28-29 % ce qui est similaire aux novices (le chiffre n’est pas sur la slide). Par contre les serial ayant échoué ont un taux de succès moindre. Comme si le talent comptait plus que l’expérience…