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Stanford et les Startups

Stanford fait partie des deux meilleures universités avec le MIT pour la création de startups high-tech. Il n’y a aucun doute à pareille affirmation. Au cours des dix dernières années, j’ai étudié l’impact de cette université qui s’est développée au milieu de Silicon Valley. Après un livre et quelques articles de recherche, voici une sorte de travail de conclusion.

Il y a un peu moins de 10 ans, j’ai découvert Wellspring of Innovation, un site Web de l’Université de Stanford qui liste environ 6000 entreprises et fondateurs. J’ai utilisé cette liste en plus de données que j’avais obtenues de l’OTL, le bureau de transfert de technologie de Stanford ainsi que de certaines données personnelles que j’avais compilées au cours des années. Le rapport Startups and Stanford University, sous-titré « une analyse de l’activité entrepreneuriale de la communauté de Stanford sur 50 ans » est le résultat d’une recherche d’environ 10 ans. Bien sûr, je n’ai pas travaillé tous les jours sur le sujet, mais ce fut un travail patient qui m’a aidé à analyser plus de 5000 startups et entrepreneurs. Il n’y a presqu’aucune anecdote, mais beaucoup de tableaux et de figures. J’ai délibérément décidé de ne pas tirer beaucoup de conclusions car chaque lecteur préférera sans doute une partie à une autre. Les quelques personnes que j’ai contactées avant de le publier ici ont twitté avec des réactions différentes. Par exemple:

Katharine Ku, directrice de l’OTL a mentionné un autre rapport lorsque je lui ai mentionné le mien: Stanford’s Univenture Secret Sauce – Embracing Risk, Ambiguity and CollaborationLa recette secrète d’Univenture de Stanford: embrasser le risque, l’ambiguïté et la collaboration. Une autre illustration de la culture entrepreneuriale de cet endroit unique! Je dois remercier Madame Ku ici encore pour les données auxquelles j’ai pu accéder grâce à elle!

Ce document n’est pas vraiment une conclusion. Il reste encore beaucoup à étudier sur les startups high-tech autour de Stanford. Rien qu’avec ces données. Et plus encore avec des données récentes sans doute. Et je conclurai ici avec la dernière phrase du rapport: « Comment tout cela se développera-t-il à l’avenir est évidemment impossible à prédire. Par conséquent, une analyse revisitée de la situation dans une décennie devrait être très intéressante ».

Une analyse des spin-offs de l’EPFL et de son écosystème entrepreneurial

J’essaie en général de ne pas mélanger mes activités à l’EPFL et celles relatives à mon blog. Voici une des rares exceptions. À l’EPFL, nous venons de publier un bref rapport décrivant les start-up de l’EPFL. Voici le lien. Vous pouvez également visiter les pages sur le soutien de l’entrepreneuriat à l’EPFL.

Le rapport fournit des données sur la création de valeur liée à la collecte de fonds et à la création d’emplois, ainsi que sur un phénomène connu, l’importance des migrants dans la création d’entreprise. Je suis conscient que la création de valeur est un sujet sensible, d’autant plus qu’en Europe, le capital-risque n’a pas démontré une corrélation réelle avec la valeur. Il peut même avoir détruit plus de valeur qu’il n’en a créé…

« Comment j’ai survécu à la coolitude des startups » par Mathilde Ramadier

Les start-up sont tellement à la mode qu’il fallait bien que quelques nuages s’amoncellent. La chose n’est pas nouvelle. Dans le passé, j’ai mentionné Silicon Valley Fever. Il y a aussi eu le récent Disrupted – My Misadventure in the Start-Up Bubble de Dan Lyons Mais, chose inquiétante, les critiques se font plus nombreuses et plus graves. Ainsi par exemple l’article The evidence is piling up — Silicon Valley is being destroyed sur les scandales Juicero et Theranos. Sans oublier, plus fondamentalement la fièvre transhumaniste / apolitique

Voici un nouveau livre amusant et grave… Bienvenue dans le nouveau monde Comment j’ai survécu à la coolitude des startups de Mathilde Ramadier. La moquerie use du langage. La novlangue, la coolitude. Mais cela cache des comportements plus inacceptables. Salaires au rabais, conditions de travail ridicules. Tout cela sur le ton de l’humour, du moins de l’ironie glaçante. Excessif ? Un peu sans doute dans le sens où toutes les start-up n’agissent pas comme le décrit l’auteur, mais révélateur d’une réalité qu’il ne faudrait pas sous-estimer… Voici quelques exemples:

« Nous sommes une start-up, alors s’il te plait, apporte ton propre laptop. » [Page 24]

« Lors de l’entretien de fin de période d’essai, mon CEO m’apprend qu’au lieu des 1500 euros nets convenus au départ, je vais finalement être embauchée avec une paie trois fois inférieure. […Il] sait très bien ce qu’il fait et me débite un discours parfaitement rodé pour balayer ma déception. [… ] J’ai donc refusé une emploi payé 500 euros parce que je manquais de motivation, de conviction et d’ambition. Je ne méritais pas de participer à l’aventure. » [Page 26-7] Car le CEO a précédemment ajouté « que si je veux faire carrière, il va falloir que j’accepte de courber l’échine et de ‘tout donner’. Comme à la StarAc’. »

« Mais la disruption ne désigne-t-elle pas aussi une accélération imposée trop soudainement à la société ? […] L’économie collaborative permet la mise en relation d’un client qui a un besoin et un prestataire de services (disons plutôt une petite main qui a besoin d’argent. » [Page 28] Et de citer Bernard Stiegler. Qu’elle a raison !

« Mais cette tendance, poussée à l’extrême, est devenue le mot d’ordre d’un régime despotique qui n’admet pas « les plus faibles », c‘est à dire les réfractaires, et qui les relègue en bas de la pyramide sociale. Car si tout le monde peut, en théorie, devenir une superstar, on parle peu de ceux pour qui la « siliconisation » n’incarne ni un rêve… ni une sinécure. » [Page 36]

« Comme nous l’a appris Orwell, la manipulation du langage est le point de départ de tout discours totalitaire. […] La disparition de la capacité à penser par soi-même peut même être le cœur de compétence d’une entreprise. » [Pages 41-2]

« Il s’agit en vérité bien souvent de bullshit jobs, ces nouveaux ’jobs à la con’ du secteur des services qui se targuent de contribuer à l’organisation rationnelle de l’entreprise, mais qui ne peuvent se décrire facilement, tout simplement parce que même les premiers concernés ne parviennent pas à expliquer clairement ce qu’ils ni à y trouver une vraie utilité. […] Les salaires s’affranchissaient évidemment de toutes considérations égalitaires et restaient confidentiels. » [Pages 44-5]

« J’ai vu des gens dire ‘plus jamais ça’ et devoir recommencer. Se promettre qu’ils ne remettraient plus les pieds derrière le comptoir d’un bar après leurs premiers stages et y retourner, faute d’avoir trouvé un emploi dans leur branche. J’ai vu des jeunes femmes et des jeunes hommes devenir complétement dépendants financièrement de leur partenaire, sous-louer leur voiture ou leur chambre pour vivre dans leur salon (puisque tous les aspects de la vue sont désormais marchandables), ou retourner frapper à la porte de leurs parents à trente ans. Des femmes enceintes mettre de l’argent de côté parce que leur congé maternité ne leur permettait pas de vivre décemment. Ce sont ces gens que j’ai vus accepter un contrat précaire avec une paie ridicule dans une startup parce qu’on leur faisait des promesses, qu’on leur offrait des ‘perspectives d’évolution’ s’ils acceptaient de ‘tout donner’. [Page 70]

L’auteur fournir aussi quelques définitions intéressantes: « L’une des définitions de la startup pourrait être la suivante : il s’agit d’une jeune entreprise dotée d’un fort potentiel, mais qui nexerce pas encore d’activité rentable. L’objectif, dès le début, est donc la croissance rapide. » [page 94] Notez que Mathilde Ramadier a même son propre glossaire [pages 151-5] , souvent amusant… Ainsi :
Disruption : innovation super-puissante qui brise les codes de tout un marché. Véritable tremblement de terre, la disruption remet tout à plat et ne se soucie généralement guère des conséquences du chaos qu’elle induit.
Entrepreneur : personne courageuse au talent rare, qui a une idée de génie avant tout le monde, met tout en œuvre pour la réaliser et y parvient – ou pas.
Innovation : introduction sur le marché d’un produit ou d’un procédé nouveau. Une startup est forcément innovante (pour ceux qui la lancent en tout cas).

« Durant ces quatre années passées dans les startups, j’ai été prisonnière d’une boucle infernale, ballotée d’une absurdité à une autre, retrouvant ici et là le même folklore. (…) Paradoxalement, on pousse le rationnel jusqu’à l’irrationnel, l’originalité jusqu’au conformisme, la soif de nouveau jusqu’à la régression. (…) Les solutions que la startupsphère nous promet – à la crise, au chomage, à l’ennui, à la répétition du même et à la désuétude, à la vieillesse et à la laideur, etc. – se vasent elles aussi sur un leurre : on ne peut prétendre déjà vivre dans le nouveau monde avant de l’avoir véritablement bâti. » [Page 143]

Les start-up selon la Paris Innovation Review

Encore une fois, la Paris Innovation Review (anciennement ParisTech Review) publie une série d’excellents articles, cette fois dédiés aux start-up. Ceux-ci sont:
– Des entreprises comme les autres? Une enquête sociologique sur des startups françaises. http://parisinnovationreview.com/2017/03/21/enquete-sociologique-startups-francaises/
– Rémunération & incitations des salariés de startup – 1 – Les salaires. http://parisinnovationreview.com/2017/03/23/remuneration-incitations-startup-salaires/
– Rémunération & incitations des salariés de startup – 2 – Actions et stock options http://parisinnovationreview.com/2017/03/23/remuneration-incitations-salaries-startup-actions/

L’article sur la sociologie des start-up montre (en fait confirme) des choses intéressantes. Je vais vous laisser le lire et sauter directement à leurs conclusion: « Quelques-uns de ces résultats peuvent donner matière à réflexion pour des politiques publiques qui viseraient à favoriser les créations d’entreprises. La survie de ces sociétés semble relativement peu prévisible, aussi bien pour les personnes impliquées (les entrepreneurs, les salariés, les services d’aide à la création) que pour les analystes qui les observent de l’extérieur. Nous avons interprété cette imprévisibilité comme le résultat de deux causes. La première est la sélection opérée par les services d’accompagnement, sélection qui a largement guidé la nôtre dans la mesure où la revendication d’innovations techniques, qui était notre principal critère d’inclusion dans notre enquête, est en général associée à des suivis et des aides par ces services. On peut penser qu’un certain nombre de projets jugés très irréalistes ont pu être exclus par ces services, ce qui limite de fait la variété des entreprises que nous avons étudiées. La seconde cause, plus fondamentale, est la variété des éléments qui font le succès ou l’échec des entreprises : débouchés qui apparaissent et disparaissent au gré de changements économiques mondiaux, des stratégies des grands groupes industriels et des initiatives des concurrents, conflits internes, ressources qui deviennent abondantes ou peu accessibles en fonction des évolutions du contexte, problèmes de financement difficiles à anticiper, etc. Cela pourrait inciter les pouvoirs publics à encourager de très nombreux projets et à ne pas se contenter de ceux qu’ils considèrent comme les plus prometteurs. Arroser un champ entier est souvent plus efficace que déverser toute l’eau disponible sur quelques mètres carrés… Très soutenues par les pouvoirs publics, les entreprises réputées innovantes s’en sortent mieux que les autres si l’on considère leur taux de survie. Peut-être ne serait-il pas absurde de faire bénéficier d’un soutien équivalent des entreprises situées dans d’autres mondes économiques. »

Le thème de l’incitation fait partie de mes sujets de prédilection comme vous pouvez le voir avec le lien Slideshare ci-dessous. En ce qui concerne les salaires, je suis entièrement d’accord avec leur conseil: être aussi objective que possible : cela garantit l’équité et reconnaît une vérité fondamentale: les gens parlent. Du point de vue des stock options, connaître les règles de vesting (durée d’acquisition) et de cliff (durée minimale) et créer un mécanisme de’obtention basé sur l’expérience des employés et mais aussi sur les couches des employées des plus anciens aux plus récents, c’est-à-dire que le même nombre d’options pourrait être accordé chaque année (et en conséquence plus d’actions pour les employés les plus anciens, car il y devrait y avoir plus d’employés par an lorsque la société grandit. Si cela n’est pas le cas, les stock-options sont probablement sans grande valeur…)

Vers une nouvelle culture de la valorisation selon Jacques Lewiner

L’excellente Paris Innovation Review (anciennement connue sous le nom de ParisTech Review) vient de publier une interview de Jacques Lewiner (pour ceux qui ne le connaissent pas, vous pouvez jeter un coup d’œil à Jacques Lewiner et l’innovation. Ce nouvel article est intitulé Recherche : vers une nouvelle culture de la valorisation

Il commence ainsi: « La recherche académique n’a pas seulement vocation à faire progresser la science, mais aussi à changer le monde. Nombre de découvertes, y compris dans des domaines touchant à la recherche fondamentale, peuvent ouvrir sur de nouveaux procédés, de nouveaux produits, de nouveaux services. »

Lewiner explique alors la complexité d’une exploitation réussie et les biais qui lui sont liés. « Le premier [biais] est que quand on pense valorisation, on s’en tient aux brevets. […] Mais s’en tenir aux brevets, c’est faire l’impasse sur l’essentiel, qui est le volant entrepreneurial de la valorisation. […] D’où l’importance de jouer la carte entrepreneuriale, en encourageant les chercheurs à fonder des startups pour développer eux-mêmes le potentiel économique de leur découverte. Mais on tombe alors sur le deuxième biais, la forte difficulté à admettre qu’un chercheur puisse gagner de l’argent, voire faire fortune. […] le cerveau des chercheurs appartient à l’État ! »

Puis Lewiner adresse le sujet de l’octroi de licences – sur le sujet, voir Que demandent les universités aux start-up pour une licence de propriété intellectuelle? Voici donc ce qu’il dit: « Rien n’empêche l’institution de prendre des parts dans l’entreprise. 5% des parts, par exemple, est un chiffre raisonnable, proche de ce qui se pratique dans les écosystèmes les plus dynamiques. Tout comme la prétention de détenir des golden shares serait contreproductive. Bref, il y a toute une culture d’investissement à acquérir. »

Et Lewiner insiste sur l’importance d’une culture adéquate: « La vitesse est un vrai enjeu, et sur ce terrain une institution bien équipée, dotée d’une certaine expérience et de bons contacts […] peut avoir une vraie valeur ajoutée. Un autre élément très incitatif pour les chercheurs sont les modèles, qui jouent un rôle pour les désinhiber et les inciter à se lancer. […] Tous ces éléments de la « culture startup » demandent une transmission. »

En définitive, je ne suis qu’en léger désaccord avec son commentaire final: « Je rêve du jour où les doctorants français me diront, comme je l’entend fréquemment à Stanford ou à Harvard, lorsque je leur demande ce qu’ils comptent faire après leur thèse : « J’hésite à rentrer dans telle ou telle startup de mon patron de thèse ». » Je crois que Lewiner se trompe. Idéalement, ils devraient faire leurs propres start-ups, tout comme ils le font à Stanford

PS: Merci beaucoup à la collègue qui m’a mentionné cette excellente interview 🙂

Quand le mot « start-up » a-t-il été utilisé pour la première fois ?

C’est une question qui m’a été posée hier (le 21 mai) et j’ai alors pensé qu’il avait lancé entre les années 60 et 80, mais je n’en avais honnêtement aucune idée. J’ai donc fait une petite recherche, d’abord à travers de vieux livres que j’avais lu et trouvé ceci sur Google books:

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Silicon Valley Fever: Growth of High-Technology Culture, by Everett M. Rogers, Judith K. Larsen Basic Books, 1984.

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mais apparemment j’étais assez loin du compte. Il semble que cela se soit passé en 1976 car j’ai trouvé une réponse à la question sur Quora: Quelle est l’origine du terme «start-up», et quand ce mot a-t-il commencé à apparaître?

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Comme cité dans le OED (1989 edn) start-up, au sens des affaires, est d’abord enregistrée en 1976:
1976 Forbes 15 août – 6/2: Le business démodé? d’investir dans des start-up dans le domaine du traitement électronique des données.
L’entreprise start-up est arrivé un an plus tard:
1977 Business Week (Industr edn.) 5 septembre. Un incubateur pour les entreprises start-up, en particulier dans les domaines de croissance rapide et de haute technologie. […]
Le terme «start-up» qui signifie se lancer date de 1550. Maintenant, au sens de la « jeune pousse », il a été utilisé la première fois par le magazine Forbes en 1976: « L’OED retrace les origines du terme, utilisé dans son sens moderne, dans un article de Forbes en 1976, qui utilise le mot comme suit: « le business démodé d’investir dans des start-up dans le domaine du traitement électronique des données. » Un article de business Week de 1977 inclut la pharse, « un incubateur pour les entreprises start-up, en particulier dans les domaines de croissance rapide et de haute technologie ».

Dix pistes pour innover dans des temps incertains

Suite à mon post d’hier intitulé Invention, entrepreneuriat et innovation voici une courte présentation que j’ai faite hier sur la culture de l’innovation. Je l’avais déjà mentionnée dans un post précédent (sans les diapositives): Le prochain Google sera-t-il européen (ou suisse) ? La réponse de Fathi Derder. Derder, un homme politique suisse, a écrit un livre – Le prochain Google sera suisse (à 10 conditions) – expliquant ce que la Suisse a besoin de changer dans ses conditions-cadres générales. C’est un livre important. Quand je parle aux étudiants et jeunes entrepreneurs, je me concentre plus sur l’importance de la culture de l’innovation. Ce que vous pouvez découvrir plus bas. En espérant que vous apprécierez!

Les universités doivent-elles s’enrichir avec leurs spin-offs?

La question est l’objet d’un débat dans le numéro de juin 2015 de la revue Horizons du Fonds National Suisse pour la Recherche Scinetifique auquel il m’a été demandé de participer.

Des dizaines de start-up sont lancées chaque année en Suisse pour valoriser des recherches scientifiques financées en très grande partie par l’Etat. Les universités qui les ont soutenues devraient-elles s’enrichir en cas de succès commercial?

Oui, affirme le politicien Jean-François Steiert

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Au cours des vingt dernières années, environ un millier d’entreprises, le plus souvent de petite taille, a contribué au succès de la Suisse. La majorité d’entre elles sont prospères, même si les investisseurs enclins à prendre des risques sont plus rares en Suisse que par exemple aux Etats-Unis. La plupart du temps, les spin-offs sont soutenues par l’argent du contribuable, au niveau des infrastructures, des réseaux sociaux, des bourses ou des services de coaching des hautes écoles. L’objectif de ce genre d’investissements publics est avant tout d’encourager l’emploi et la recherche.

Grâce au soutien de fonds publics, ces innovations génèrent par le biais de ventes ou de brevets des bénéfices importants de l’ordre de dizaines ou de centaines de millions de francs. L’investisseur public doit pouvoir exiger une partie de ces bénéfices. Non pas pour permettre à l’Etat ou aux hautes écoles de s’enrichir, mais pour réinvestir ces fonds dans l’encouragement de la prochaine génération de chercheurs.

A l’heure où la Confédération et les cantons mettent en place des programmes d’économies en raison de baisses d’impôts exagérées, des fonds supplémentaires doivent pouvoir être générés de cette manière et soutenir les jeunes chercheurs dans la valorisation économique de leurs innovations.

«L’investisseur public doit pouvoir exiger une partie du bénéfice.» Jean-François Steiert

Lors de la vente des brevets, il ne s’agit ni de viser le rendement maximal, ni de prélever des bénéfices selon une clé unique. Les hautes écoles ont besoin d’une marge de manœuvre pour optimiser le prélèvement. D’un côté, il faut que la création et la direction de start-ups restent attrayantes. De l’autre, il convient de réinvestir de manière adéquate dans la prochaine génération de chercheurs.

Ce qui fait défaut, aujourd’hui, est la transparence. Si les hautes écoles veulent garder la confiance du contribuable, elles doivent déclarer combien d’argent est généré par leurs start-up prospères. Cette information, elles la doivent au contribuable qui, à raison, veut savoir si ses deniers sont bien investis dans la recherche, un domaine capital pour la Suisse.

Jean-François Steiert (PS) est conseiller national depuis 2007 et membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture.

Non répond Hervé Lebret, gérant d’un fonds de placement de l’EPFL.

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Lorsque Marc Andreessen lança Netscape en 1993, l’un des premiers browsers du Web, l’Américain de 22 ans préféra repartir de zéro plutôt que de signer une licence avec l’Université de l’Illinois, dont il jugeait les conditions abusives. Au contraire, l’Université de Stanford entretint des relations moins tendues avec les fondateurs de Google, en prenant une participation modeste de 2% (qui lui rapporta 336 millions de dollars six ans plus tard lors de l’entrée en bourse de la société). La même université ne demanda rien à Yahoo!, jugeant que les fondateurs avait développé le site sur leur temps libre. Quelques années plus tard, l’un des fondateurs de Yahoo! fit un don de 70 millions de dollars à Stanford – alors qu’Andreessen, lui, ne veut plus entendre parler de son alma mater.

Ces exemples montrent bien comment les rapports entre universités et entreprises peuvent se tendre lorsqu’elles ne partagent pas la même perception de la valeur d’un transfert de connaissances. Ce dernier est souvent gratuit lorsqu’il s’agit de formation, mais lorsqu’il est question de création d’entreprises, l’écrasante majorité des gens pense qu’il ne doit pas l’être. Néanmoins, un retour indirect existe déjà: d’abord sous la forme de l’impôt et, plus important encore, à travers les centaines de milliers d’emplois créés par les start-up. Leur valeur est, au final, bien supérieure aux dizaines de millions de dollars rapportés chaque année aux meilleures universités américaines par leurs licences.

«Des conditions abusives peuvent démotiver l’entrepreneur avant même qu’il ne se lance.» Hervé Lebret

Comment alors définir la juste rétribution pour les universités? Le sujet est sensible, mais aussi mal compris, notamment à cause d’un manque de transparence des différents acteurs. En 2013, j’ai publié une analyse des termes de licences publiques d’une trentaine de start-up [1]. Elle montre que les universités prennent une participation moyenne de l’ordre de 10% à la création de la start-up, qui se dilue à 1–2% après les premiers financements.

Il est impossible de connaître à l’avance le potentiel commercial d’une technologie. Il faut avant tout faire en sorte que celui-ci ne soit pas pénalisé par des termes de licence excessifs. Des conditions abusives peuvent démotiver l’entrepreneur avant même qu’il ne se lance et décourager les investisseurs. Et ainsi tuer la poule dans l’œuf.

[1] http://bit.ly/lebrstart

Hervé Lebret est membre de la Vice-présidence pour l’innovation et la valorisation de l’EPFL et directeur d’Innogrant, un fonds d’innovation de la haute école lausannoise.

The Hard Thing About Hard Things – Ben Horowitz

A chaque fois que je lis un livre de gestion ou de conseils personnels, je me dis: « C’est très bien, mais ce n’était pas vraiment le plus difficile. » Le plus difficile n’est pas d’avoir un objectif ambitieux, audacieux. Le plus difficile est de virer les gens quand cet objectif n’a pas été atteint. Le plus difficile n’est pas de recruter des gens formidables. Le plus difficile vient quand ces personnes « formidables » s’arrogent des droit et commencent à exiger des choses déraisonnables. Le plus difficile n’est pas de mettre en place un organigramme. Le plus difficile est d’amener les gens à communiquer au sein de l’organisation que vous venez de créer. Le plus difficile n’est pas de rêver de grandes choses. Le plus difficile est de se réveiller en sueur au milieu de la nuit quand le rêve tourne au cauchemar.

Le problème avec ces livres est qu’ils tentent de fournir une recette pour des défis qui n’ont pas de recettes. Il n’y a pas de recette pour des situations dynamiques et très complexes. Il n’y a pas de recette pour la construction d’une entreprise de haute technologie; il n’y a pas de recette pour faire une série de chansons à succès; il n’y a pas de recette pour jouer quarterback dans la NFL; il n’y a pas de recette pour la course à la présidence; et il n’y a pas de recette pour motiver les équipes quand votre entreprise est au bord du gouffre. C’est la plus difficile de choses difficiles – et il n’y a pas de formule pour résoudre ces problèmess.

C’est ainsi que commence The Hard Thing About Hard Things de Ben Horowitz [voir page ix] Après un premier chapitre sur son expérience dans ses start-up (Netscape, Loudcloud), Horowitz donne des conseils aux entrepreneurs. Et ce ne sont pas des conseils donnés en école de commerce en effet.

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Marc: « Sais-tu ce qu’il y a de meilleur avec les start-up ?
Ben : « Quoi ?
Marc : « Tu ne ressens jamais que deux émotions: l’euphorie et la terreur. Et j’ai découvert que le manque de sommeil augmente les deux.

[Page 21]

Marc est Andreessen, le fondateur de Netscape, avec qui il a co-fondé la société de capital risque Andreessen Horowitz (a16z.com) en 2009.

« Les gens me demandent souvent comment nous avons réussi à travailler de manière efficace à travers trois sociétés majeures sur dix-huit ans. La plupart des relations d’affaires deviennent soit trop tendues pour être supportables ou pas assez tendues pour être productives après un certain temps. Soit les gens s’affrontent au point qu’ils ne s’aiment plus soit ils deviennent complaisants avec les réactions de l’autre et ne bénéficient plus de la relation. Avec Marc et moi, même après dix-huit ans, il me perturbe presque chaque jour en trouvant quelque chose à critiquer dans mon raisonnement, et je fais la même chose avec lui. Cela fonctionne ». [Page 14]

J’ai l’intention de revenir avec des commentaires sur ce livre quand je l’aurai fini, mais laissez-moi finir pour l’instant avec mes tableaux habituels sur la capitalisation des start-up, ici Netscape et Loudcloud .

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L’État entrepreneurial (partie 5) – conclusion sur un grand livre

Encore une fois, j’ai été très impressionné par l’État Entrepreneurial, mais j’ai aussi des doutes et même quelques désaccords. Peut-être que j’ai été été victime d’un lavage de cerveau pendant les 20 dernières années de ma vie, mais mon expérience dans la Silicon Valley et du capital de risque ainsi que mon expérience moins que satisfaisante dans l’innovation planifiée de l’État me convainquent que l’entrepreneuriat est essentiel et peut-être plus important que le rôle de l’État dans le cadre de l’innovation (et non pas en qui concerne la recherche ou encore la R&D).

Maintenant, je suis tout à fait d’accord que le financement initial de l’innovation par l’État par la recherche et les taxes qui doivent être payées par les entreprises sont essentiels. Je reconnais également que VC est de moins en moins dans la prise de risque et que les activités de R&D des entreprises sont juste du domaine du D alors que le R a disparu à la fois dans l’informatique et l’industrie pharmaceutique.

Mais laissez-moi finir avec mes notes sur cet excellent ouvrage. Pour rappel, la partie 1 traitait de la crise de l’innovation, la partie 2 portait sur le rôle respectif du secteur public et privé dans la R&D et l’innovation, la partie 3 de l’ iPhone d’Apple, la partie 4 de la révolution verte et les risques et récompenses.

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Chapitre 9 – La socialisation des risques et la privatisation des récompenses.

« L’innovation a tendance à permettre à ceux ayant des compétences élevées de prospérer et aux personnes peu qualifiées se laisser distancer. » [Voir aussi son commentaire sur l’économie nouvelle et ancienne dans la partie 4] « S’agit-il du même type d’acteurs économiques qui sont mesure de s’approprier les rendements du processus d’innovation si et quand ils apparaissent ? Autrement dit, qui prend les risques et qui obtient les récompenses? Nous soutenons que ce sont les caractéristiques collectives, cumulatives et incertaines du processus d’innovation qui font cette déconnexion entre les risques et les retours possibles. » […] « Quand certains acteurs sont en mesure de se positionner au point – le long de la courbe d’innovation cumulative – où l’entreprise innovante génère des rendements financiers, qui est proche du produit final ou, dans certains cas, à proximité d’un marché financier comme le marché boursier. Ces acteurs privilégiés avancent ensuite des arguments idéologiques – généralement avec des sources intellectuelles dans les propositions de l’efficacité de l’économie néoclassique (et la théorie liée à la « valeur actionnariale » ) – qui justifient les parts disproportionnées des profits résultant de l’innovation qu’ils ont pu s’approprier [Page 186] (Ce passage est un peu long, mais très vrai.)

Trouver un moyen de réaligner la prise de risque avec les retours est donc crucial, non seulement pour réduire les inégalités , mais aussi pour favoriser davantage l’innovation. [ … ] Dit de manière provocante, si l’Etat avait gagné juste un pour cent des gains réalisés dans l’Internet, il serait beaucoup plus aujourd’hui à même d’investir dans les technologies vertes. Beaucoup affirment qu’il est inapproprié de considérer des retours directs parce que l’État gagne déjà via le système fiscal. La réalité est, cependant, que le régime fiscal n’a pas été conçu pour soutenir l’innovation et l’argument ignore le fait que l’évasion et l’optimisation fiscales sont monnaie courante. [Page 187]

Mazzucato suggère 3 propositions concrètes :
– Un droit sur la propriété intellectuelle (PI) et un « fonds d’innovation » national par extraction d’une redevance Le gouvernement devrait conserver une part des brevets , en s’assurant que le propriétaire des brevets agit de manière coopérative, en octroyant des licences largement et équitablement, après une période initiale de protection.
– Des revenus sur des prêts et des capitaux propres conditionnels. « Après que Google a fait des milliards de bénéfices, ne devrait-elle pas reverser un petit pourcentage de ceux-ci à la l’agence publique qui a financé l’algorithme ?  »
– Des banques de développement. Si / quand l’institution de l’Etat est gérée par des gens qui ne croient pas seulement dans la puissance de l’État, mais ont aussi avoir une expertise pour comprendre le processus d’innovation, les résultats produisent de vrais retours.
[Eh bien n’est-ce pas au moins en partie ce que les Américains font à travers le Bayh Dole Act ?]

Conclusion

« Plutôt que de compter sur le faux rêve que « les marchés » géreront le monde de façon optimale pour nous « si nous les laissons seuls », les décideurs doivent mieux apprendre à utiliser efficacement les outils et les moyens de façonner et de créer des marchés – faire bouger les choses qui, autrement, ne se feront pas. L’Etat peut le faire en s’appuyant sur un (considérable) réseau social national de connaissances et de sens des affaires. L’Etat devrait «rester fou », comme disait Jobs, dans sa quête de développement technologique. Il peut le faire à une échelle et avec des outils qui ne sont pas disponibles pour les entreprises. Le succès d’Apple ne dépendait pas de sa capacité à créer de nouvelles technologies, mais surtout de sa capacité d’organisation en intégrant le marketing et la vente de ces technologies qui n’attendaient que d’être utilisées.

Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est une perspective de « systèmes », mais qui soit plus réaliste quant au rôle exact – et non pas mythique – des acteurs individuels, et les liens entre ces acteurs, à l’intérieur et le long du profil des risques. Il est, par exemple, irréaliste de penser que les domaines à forte intensité capitalistique et à haut risque dans les technologies propres seront développés par le capital-risque. L’histoire des nouveaux secteurs nous apprend que les investissements privés ont tendance à attendre que les investissements à haut risque soient d’abord réalisés par l’Etat. Pourtant, les rendements de ces investissements « révolutionnaires » de l’Etat ont été presque totalement privatisés. Bien que ce soit surtout évident dans l’industrie pharmaceutique, c’est également vrai dans d’autres domaines de haute technologie, comme le montre le cas d’Apple, qui a reçu des soutiens considérables de fonds publics, à la fois directs et indirects, et en évitant de payer ses impôts.

Premièrement, il ne suffit pas de parler de l’État «entrepreneuriale», il faut le construire, avec des stratégies à long terme. Il n’y a rien dans l’ADN du secteur public qui le rend moins innovante que le secteur privé. Il s’agit d’une prophétie auto réalisatrice qu’il serait plus excitant et amusant de travailler chez Goldman Sachs ou Google, plutôt que dans une banque d’investissement de l’État ou un ministère de l’innovation. La seule façon de rééquilibrer ce problème consiste à mettre à niveau, et pas de dégrader le statut du service public. Deuxièmement, il y a nécessité d’un retour sur investissement pour couvrir les pertes, au-delà des taxes et de la possibilité de recruter des personnels qualifiés. Un retour direct. Troisièmement, cela aura le potentiel de mieux informer les politiques qui sont dirigés vers d’autres acteurs dans «l’écosystème » de l’innovation. (Sauf que le monde est global ce qui peut rendre les efforts nationaux très difficiles.)

Recommandations
– Réduire les transferts directs de l’Etat tels que l’allégement de l’impôt,
– Dépenser de l’argent sur les nouvelles technologies et se concentrer sur les entreprises qui peuvent investir dans l’innovation
– Abandon des boîtes de brevet
– Examiner les crédits d’impôt afin que les entreprises rendent des comptes sur l’innovation, et pas seulement sur la R&D
– Réduire les zones franches d’entreprises
– Retour d’investissement en partie au gouvernement
– Utilisation l’argent économisé pour des investissements massifs à la Darpa
– Adopter une approche proactive pour les technologies vertes
– (Pas sûr d’avoir compris l’argument sur la durée de l’investissement avant les exonérations fiscales )
– le court-termisme est problématique.

Alors que je terminai ces notes, je découvre l’émission de France Culture consacré à la remise du rapport d’Anne Lauvergeon sur l’innovation. dans L’ECONOMIE EN QUESTIONS par Dominique Rousset (le samedi de 11h à 12h)