Archives mensuelles : mai 2018

Les utopies du XXIe siècle selon Libero Zuppiroli

Dans son dernier ouvrage en date, Les utopies du XXIe siècle, Libero Zuppiroli fait une présentation originale de ce que j’appelle les excès des promesses de l’innovation. J’en ai fait la brève chronique récemment dans Entreprise Romande et Bernard Stiegler en fait une analyse beaucoup plus pessimiste dans Dans la disruption – Comment ne pas devenir fou ? Une troisième référence très intéressante est l’ouvrage collectif Sciences et technologies émergentes, pourquoi tant de promesses?

Libero Zuppiroli aborde la problématique sous l’angle des utopies et des dystopies en faisant appel au début de son livre à d’anciens auteurs des XVIIIe et XIXe siècle, montrant ainsi que l’optimisme excessif a toujours existé et que son pendant réaliste voire pessimiste l’a aussi toujours accompagné. Flora Tristan en 1840 répond à Sadi Carnot sur les bénéfices de la machine en 1824, Marat en 1774 vient en contrepoint au libéralisme économique de Adam Smith en 1776, et Francis Bacon, dès 1627, rêve de progrès scientifiques et technologiques sans fin. Les promesses utopiques ne sont pas nouvelles!

C’est un livre qu’il faut lire et je vous laisserai découvrir son analyse des promesses dans les domaines des technologies de l’information, de la robotique, de la défense, des imprimantes 3D et des nanotechnologies, de la ville, de l’énergie, de la santé et du big data. Une simple illustration: aux alentours de 2005, les nanotechnologies étaient considérées comme un marché extrêmement prometteur, qui atteindrait 3 000 milliards de dollars en 10 ans. Plus de 10 ans plus tard, le marché se situe autour de 100 millions de dollars… (Pages 125-6)

Je crains pourtant que Libero Zuppiroli ne se fasse pas beaucoup d’illusions sur l’impact de ses analyses. Dans une note sur les auteurs critiques (note 119, page 293), il écrit « il fait partie de ces célèbres intellectuels critiques que la société américaine ne se contente pas seulement de tolérer, mais dont on favorise l’éclosion. Pourtant leurs critiques vis-à-vis du système américain sont acerbes et fondées sur des analyses remarquables. Mais ceux qui possèdent le pouvoir savent bien que, malgré leur réputation internationale, l’audience de ces intellectuels se limite à une faible fraction de personnes convaincues d’avance. Quel que soit leur talent, leur influence sur les masses d’électeurs et d’électrices sera toujours très inférieure à celle des télé-évangélistes. »

Mais je savais Libero Zuppiroli malicieux et sa conclusion me le confirme: cet empire s’effondrera comme ce sont effondrés les empires romain, napoléonien et soviétique. Quand? Nul ne le sait… mais il s’effondrera victime de son Hubris

PS (29 octobre 2018): le lecteur pourrait être aussi intéressé par trois autres critiques du livre:

“Les utopies du XXIe siècle”, un livre qui dénonce le mythe de l’inéluctabilité d’un certain progrès. Philippe Junod, La Méduse.
Les utopies du XXIè siècle de Frédéric Pitaval, Directeur chez IC Eau SA
Les utopies du XXIe siècle, Libero Zuppiroli de Antoine St. Epondyle

Il était une fois le gène de Siddhartha Mukherjee – une symphonie de chercheurs

Les progrès de la science dépendent de nouvelles techniques, de nouvelles découvertes et de nouvelles idées, probablement dans cet ordre – Sydney Brenner
Toute science est soit de la physique soit de la collection de timbres – Ernest Rutherford

Je ne savais pas grand-chose de la génétique, à l’exception de mes données ici et là sur les startups en biotechnologie. Mais grâce à son livre Il était une fois le gène, Siddhartha Mukherjee me fait croire que j’en sais beaucoup plus. Sa brillante histoire est comme une symphonie, décrivant les premiers jours de la génétique, avec Darwin et Mendel et les derniers développements de cette science fascinante. Il y a des citations brillantes comme les deux ci-dessus, respectivement page 202 et 221 (de la version anglaise). Et il y a des portraits merveilleux.

Je ne donnerai ici que quelques-uns d’entre eux, au sens propre, comme quiz…

Mais avant de découvrir la réponse, voici un extrait (en anglais) du livre. Il s’agit d’une célèbre anecdote à l’origine de la création de Genentech.

Et voici aussi une analyse très intéressante de ce que sont la science, la technologie et la biologie:
« Ne vous laissez pas bercer par cette description. Ne soyez pas, gentil lecteur, tenté de penser – « Mon Dieu, quelle recette compliquée! » – pour ensuite être assuré que quelqu’un n’apprendra pas à comprendre ou à manipuler cette recette de manière délibérée.

« Quand les scientifiques sous-estiment la complexité, ils sont la proie des périls de conséquences imprévues. Les paraboles d’une telle portée scientifique sont bien connues: les animaux étrangers, introduits pour lutter contre les parasites, deviennent des espèces nuisibles à part entière; l’élévation des cheminées, destinée à alléger la pollution urbaine, libère des effluents particulaires plus élevés dans l’air et exacerbe la pollution; stimuler la formation de sang, destiné à prévenir les crises cardiaques, épaissit le sang et entraîne un risque accru de caillots sanguins dans le cœur.

« Mais quand les non-scientifiques surestiment la complexité – «Personne ne pourra craquer ce code» – ils tombent dans le piège des conséquences non-anticipées. Au début des années 1950, un certain nombre de biologistes considéraient que le code génétique dépendrait tellement du contexte – si déterminé par une cellule particulière d’un organisme particulier et si horriblement alambiqué – que le déchiffrer serait impossible. La vérité s’est révélée être tout le contraire: une seule molécule porte le code, et un seul code décrit le monde biologique. Si nous connaissons le code, nous pouvons intentionnellement le modifier dans les organismes, et finalement chez les humains. De même, dans les années 1960, beaucoup doutaient que les technologies de clonage de gènes puissent si facilement transférer des gènes entre espèces. En 1980, fabriquer une protéine de mammifère dans une cellule bactérienne ou une protéine bactérienne dans une cellule de mammifère n’était pas seulement faisable; c’était, selon les mots de berg, plutôt «ridiculement simple». Les espèces étaient spécieuses. « Etre naturel » était « souvent juste une pose ». [Page 408] […]

« La technologie, ai-je déjà dit, est la plus puissante lorsqu’elle permet les transitions – entre mouvement linéaire et circulaire (la roue), ou entre le monde réel et le monde virtuel (l’Internet). La science, en revanche, est la plus puissante quand elle élucide les règles d’organisation – les lois – qui agissent comme des lentilles à travers lesquelles on peut voir et organiser le monde. Les technologies cherchent à nous libérer des contraintes de nos réalités actuelles à travers ces transitions. La science définit ces contraintes, en dessinant les frontières extérieures des limites de ce qui est possible. Nos plus grandes innovations technologiques portent ainsi des noms qui revendiquent nos prouesses sur le monde: le moteur – engine – (de ingenium, ou «ingéniosité») ou l’ordinateur – computer – (de computare, ou «compter ensemble»). En revanche, nos lois scientifiques les plus profondes sont souvent nommées d’après les limites de la connaissance humaine: l’incertitude, la relativité, l’incomplétude, l’impossibilité.

« De toutes les sciences, la biologie est la plus anarchique; il y a peu de règles au départ, et encore moins de règles universelles. Les êtres vivants doivent, bien sûr, obéir aux règles fondamentales de la physique et de la chimie, mais la vie existe souvent sur les marges et les interstices de ces lois, les pliant vers des limites presque brisées. L’univers cherche des équilibres; il préfère disperser l’énergie, perturber l’organisation et maximiser le chaos. La vie est conçue pour combattre ces forces. Nous ralentissons les réactions, concentrons la matière et organisons les produits chimiques en compartiments. «Il semble parfois que freiner l’entropie est notre but chimérique dans l’univers», écrit James Gleick. » [Page 409]

Et la réponse au quiz visuel

Charles Darwin Gregor Mendel William Bateson Thomas Morgan Alfred Sturtevant
Calvin Bridges Hermann Muller Hugo de Vries Ronald Fisher Theodosius Dobjansky
Frederick Griffith Oswald Avery Max Perutz George Beadle Edward Tatum
Linus Pauling James Watson Francis Crick Rosalind Franklin Maurice Wilkins
Arthur Pardee François Jacob Jacques Monod Edward Lewis Christiane Nüsslein-Volhard
Eric Wieschaus Sydney Brenner Robert Horvitz John Sulston Paul Berg
Arthur Kornberg Janet Merz Herbert Boyer Stanley Cohen Frederick Sanger
Walter Gilbert Craig Venter Allan Wilson Luigi Luca Cavalli-Sforza Shinya Yamanaka
Jennifer Doudna Emmanuelle Charpentier

Innovations virtuelles ?

Je n’avais pas contribué à Entreprise Romande depuis un moment, ce qui pourrait être la raison de ma relative fatigue face au flux continu d’innovations (virtuelles?). Voici ma dernière contribution…

Lorsque le rédacteur de votre magazine préféré m’a demandé une nouvelle chronique sur l’innovation en évoquant pêle-mêle le bitcoin, l’intelligence artificielle, la protection des données, les GAFAs et la Chine, j’ai été saisi sinon d’un léger vertige, en tout cas d’une certaine lassitude. Il a suffi que j’ajoute à cette liste Fake news, voyages sur Mars ou remplacement de l’homme par la machine pour que ma passion continue pour les startups et l’innovation technologique se transforme en léger cauchemar. Il me semble en effet que plus l’on parle d’innovation et moins on innove réellement.

Quand j’explique mon léger scepticisme à tout interlocuteur, celui-ci commence en général par mentionner le remplacement de la caissière de la Migros par une machine. Je lui rétorque qu’il me semble que c’est nous, acheteurs, qui avons remplacé la caissière. Si les média ont relayé en 2011 l’annonce de Foxconn qu’elle voulait installer un million de robots en 3 ans, menaçant à terme les 1,2 millions d’employés, une recherche en ligne indique aujourd’hui qu’elle a une capacité à installer 10000 robots par an, et toujours le même nombre d’employés.

La Silicon Valley ayant été à l’origine des innovations majeures de ces cinquante dernières années est scrutée plus attentivement. Bien sûr les GAFAs représentent une réelle menace : les deux A deviennent le supermarché du monde alors que G et F les soutiennent à force de publicités basées sur des données que nous avons bien voulu leur donner, les mettant en situation de quasi-monopole. Mais vous avez bien lu, supermarché, publicité. Et c’est ce qu’on appelle des innovations majeures ?

Et que dire du capital-risque mondialisé ? Softbank vient d’annoncer le lancement d’un fonds de 100 milliards, de loin le plus grand jamais constitué. Dans les deux derniers mois, 10 startups de l’internet (dont Dropbox et Spotify) ont annoncé leur intention d’aller en bourse. Les chiffres donnent le vertige : elles ont réalisé 10 milliards de revenus et 2 milliards de pertes au total en 2017, grâce à 4 milliards de fonds levés depuis leur création. Le capital-risque est devenu une machine infernale qui, comme la Chine et les GAFAs, semble inarrêtable. Mais le capital-risque qui finançait en 1976 Genentech et Apple avec quelques millions finance aujourd’hui massivement « l’ubérisation » du monde, nouveau supermarché global, et de moins en moins la « deeptech ». Je vois dans ces tendances une mondialisation accélérée mais peu d’innovations majeures.

Quand je pense aux innovations de demain, je pense à la fusion nucléaire qui résoudra nos problèmes énergétiques, à la recherche sur le sida ou le cancer qui nous débarrassera de ces fléaux comme nous avons pu nous débarrasser des maladies précédentes, je pense à solutions de rupture pour l’eau, l’alimentation, la mobilité. Tom Perkins, grand capital-risqueur de la Silicon Valley, pensait que les innovations de notre temps reposaient sur trois inventions majeures, la machine à vapeur, l’électricité et surtout le transistor qui a rendu possible toutes les technologies qui semblent nous menacer aujourd’hui. Mais où est la prochaine invention ? Je me reconnais dans la phrase de Peter Thiel : « nous voulions des voitures volantes ; à la place, nous avons eu 140 caractères. »

Ne vous méprenez pas, l’innovation a été exceptionnelle au XXe siècle et les développements continuent. En biotechnologie, la technologie Crispr-CAS9 [1] est aussi prometteuse que la révolution génétique des années 70. Trois startups, Crispr Therapeutics, Intellia Therapeutics et Editas Medicine sont entrées en bourse en 2016 et promettent de soigner 10000 maladies. Mais aujourd’hui ces trois sociétés représentent moins de 70 millions de dollars de revenus et plus de 200 millions de pertes en 2017. Nous n’avons pas pour autant encore de thérapie génique ni de médecine personnalisée. L’Alphago de Google a battu le meilleur joueur de go mais les méchantes langues disent que ce n’est que la plus grande puissance de calcul et le plus grand stockage de données des ordinateurs qui a permis pareille performance, mais aucune invention ni intelligence particulière. Dans un contexte plus complexe, la machine ne se mesure pas à l’humain. Et que va réellement nous apporter la multiplication du Big Data ? Mais les promesses des uns aux politiciens et des autres aux actionnaires, amplifiées par les médias, sont parfois une insulte à l’intelligence : pourquoi parasiter l’esprit humain de promesses d’innovations (virtuelles) parfois plus abracadabrantesques les unes que les autres et au final décevantes quand le monde réel est suffisamment complexe et passionnant ?

[1] https://www.investors.com/news/technology/crispr-gene-editing-biotech-companies/