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Palo Alto: une histoire de la Californie, du Capitalisme, et du Monde.

Palo Alto: a History of California, Capitalism, and The World de Malcolm Harris est une œuvre remarquable. Point !

Oui le livre a suscité des débats, comme vous pouvez l’entendre sur NPR. Il s’agit d’une analyse marxiste. Mais on ne peut contester l’affirmation du Washington Post en couverture : « La conviction et la recherche imprègnent ces pages et confèrent cohérence et urgence à un sujet complexe. »

D’habitude, je découpe mes articles en plusieurs morceaux lorsqu’ils sont très longs, mais je fais une grosse exception, probablement parce que je ne pouvais pas m’arrêter de lire le livre et que je ne pouvais pas m’empêcher d’ajouter des éléments ici de manière linéaire.

Les débuts – le XIXe siècle

Harris commence par le commencement. Les premiers colons, la ruée vers l’or, mais aussi l’agriculture et l’arrivée des premiers Chinois. Il nous présente des personnages célèbres et moins célèbres, comme John Sutter, Amadeo Giannini ou Leland Stanford. Son récit est à la fois fluide et érudit. Mais là n’est pas l’essentiel. Permettez-moi de le citer.

« L’enjeu de cette histoire n’est pas de dire que […] était un homme mauvais parce qu’il a profité du vol… L’enjeu est que la série de fléaux qui ont frappé la Californie dans la seconde moitié du XIXe siècle a pris la forme d’hommes, et que l’on peut voir le caractère des tendances qui ont façonné cet État (et par extension, le monde) se refléter dans les hommes qu’il a conquis. […] L’État […] réclamait de la discipline, un ambitieux outsider, indépendant de l’élite financière, capable de ramener chacun à la raison. »

« La force impersonnelle qui anime cet État, ce pays, c’est le capitalisme. C’est le nom que nous avons donné à ce système particulier de domination et de production où les propriétaires fonciers, pour leur propre compte, prolétarisent la classe ouvrière. C’est un système prévisible, aux tendances quasi-légales et constantes. Comme Karl Marx le pressentait déjà, la Californie occupe une place privilégiée dans cette histoire. »

« Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas tant les qualités personnelles des hommes et des femmes dans cette histoire, mais la façon dont le capitalisme les a instrumentalisés. Penser ainsi, ce n’est pas se soumettre au destin ; ce n’est qu’en comprenant comment nous avons été exploités que nous pouvons commencer à nous distinguer de notre situation. Comment savoir ce que l’on veut, ce que l’on ressent, ce que l’on pense – qui l’on est – si l’on ignore dans quel sens tirent les ficelles de l’histoire ? […] Peut-être sommes-nous plutôt comme des papillons, épinglés vivants et se tortillant sur le collage de l’histoire. […] J’ai commencé ce projet en partant du constat que le chemin de fer qui a amené la masse des colons blancs capitalistes en Californie est le même que celui emprunté par mes camarades de classe pour se suicider. L’homme qui a construit ce chemin de fer s’appelait Leland Stanford. » [Pages 36-37]

Cela me rappelle à la foi Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn et There will be blood de Paul Thomas Anderson.

Je connaissais un peu Leland Stanford, qui avait fait fortune grâce au chemin de fer.


« The Driving of the Last Spike » peint par Thomas Hill – Le tableau représente la cérémonie de la pose du « Dernier Clou » à Promontory Summit, dans l’Utah, le 10 mai 1869, reliant ainsi les voies ferrées du Central Pacific et de l’Union Pacific. Il est à noter que certaines des personnes représentées sur le tableau n’étaient pas présentes lors de cette cérémonie (par exemple, Collis P. Huntington, Charles Crocker, Edwin B. Crocker, Theodore Judah et Mark Hopkins). Seuls deux membres du conseil d’administration du Central Pacific étaient présents : Leland Stanford et Charles Marsh (qui figurent sur le tableau).

J’ignorais qu’il avait fui San Francisco pour acheter une ferme où il élevait des chevaux de course.


Palo Alto Spring de Thomas Hill La famille Stanford, leurs proches et leurs amis se réunirent sur les pelouses de leur ferme de Palo Alto, devenue par la suite le campus de l’université de Stanford. Jane Stanford, vêtue de blanc, est visible à l’extrême gauche. Leland Stanford tient un tableau sur ses genoux et pose sa main sur la chaise de son fils, Leland Stanford Jr. L’artiste, Thomas E. Hill, s’est représenté lui-même, regardant par-dessus l’épaule de son mécène. Le tableau ornait à l’origine la salle de bal de la demeure familiale des Stanford à San Francisco, détruite lors du tremblement de terre de 1906.

J’ignorais que Leland Stanford était à l’origine des premières images animées de Eadweard Muybridge

J’ignorais que cet endroit était devenu à la fois l’université de Stanford et Palo Alto, et que l’arbre qui a donné son nom à la ville existe ou existait encore récemment.

Le XXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale

Il y avait des choses que je savais et d’autres que j’ignorais.

J’ignorais que Jane Stanford avait probablement été empoisonnée, et que le responsable était vraisemblablement David Starr Jordan, président de l’université de Stanford. Une fois Jordan aux commandes, Stanford se concentra sur la bionomie, avec des personnalités comme Lewis Terman. Le test de QI Stanford-Binet fut mis au point pour sélectionner les futurs génies comme futurs étudiants. Pourtant, William Shockley ne fut pas sélectionné, même s’il reçut le prix Nobel pour l’invention du transistor en 1947. [À noter également que Shockley fut un pionnier de la recherche opérationnelle et peut-être le créateur du concept d’homme-mois. Un calcul étrange et quelque peu cynique du retour sur investissement, concernant l’impact des bombes à travers un ratio de victimes dans les deux camps…]

La Silicon Valley n’existait pas encore, mais les premières entreprises technologiques ont été fondées durant cette période, parfois avec d’anciens élèves de Stanford :
– La Federal Telegraph Company (FTC), fondée en 1909 par Cyril Elwell (promotion 1907).
– Russell et Sigurd Varian ont inventé le klystron en 1937 et fondé Varian Associates en 1948. Russell était de la promotion 1927, mais n’a pas été admis en doctorat.
– Charles Litton (promotion 1924) a travaillé à FTC sur le tube à vide. Il a fondé Litton Engineering Laboratories en 1931.
– Bill Hewlett et David Packard (tous deux de la promotion 1934) ont fondé Hewlett-Packard en 1939.

Bien moins connus sont des activistes politiques :
– Kōtoku Shūsui, fondateur du Parti social-révolutionnaire parmi les immigrants nippo-américains, lié aux Industrial Workers of the World (IWW), dont les membres étaient surnommés les « Wobblies ».
– Lala Har Dayal rencontra Jordan en 1911, mais quitta Stanford et créa le Club anarchiste radical-communiste international en « mêlant athéisme, bouddhisme et marxisme », ainsi que l’Institut Bakounine de Californie.


De gauche à droite
Haut : Jane Stanford, David Starr Jordan, Lewis Terman, Cyril Elwell, Russell and Sigurd Varian, .
Bas: Charles Litton, Bill Hewlett, David Packard, Kōtoku Shūsui, Lala Har Dayal.

Le Chef

Herbert Hoover, dit « Le Chef », est une autre figure importante de cette histoire. Je me souviens de la tour Hoover sur le campus de Stanford ; je n’avais pas toujours fait le lien avec le barrage Hoover, mais certainement avec l’Institut Hoover, que j’associe à la période républicaine Reagan/Bush.

J’ignorais tout de ses liens avec les secteurs minier, agricole et aéronautique. C’est aussi la crise de 1929, suivie du New Deal de Roosevelt. Le capitalisme contre le Communisme. L’agriculture impliquait la modernisation, l’ingénierie avec le barrage Hoover et des entreprises comme Bechtel ou Kaiser. Parallèlement, on assiste au développement de l’aéronautique avec de nouveaux programmes au MIT, à Stanford et à Caltech. Hoover a aidé quelques amis grâce à l’Air Commerce Act : « Le gouvernement a facilité la tâche à des hommes influents, qui à leur tour ont facilité la facilitation par le gouvernement. Ce n’est pas la corruption qui a permis à Herbert Hoover d’agir, mais la coordination, à l’image des mariages arrangés par les familles royales. »


De gauche à droite
Haut : Herbert Hoover, Henry Kaiser, Warren Bechtel, Henry Robinson, Harry Chandler, Daniel Guggenheim
Bas: Hoover Institution & Tower, Hooverville, Hoover Dam

Les Japonais californiens

J’ignorais cette étrange perception des questions de race et de genre en Californie : aristocratique, raciste, mais d’une manière singulière. Le Japon était considéré comme supérieur, celui des « Blancs d’Asie ». Stanford comptait des femmes diplômées, des Indiens, des Japonais…
– Yamato Ishihashi, après un doctorat à Harvard, obtint la première chaire dotée par des entreprises japonaises à Stanford en 1922.
– Noboru Shirai, l’un des 22 étudiants japonais de Stanford et l’un des quatre seuls immigrants de première génération, s’opposait fermement aux agissements impérialistes et criminels de son pays d’origine.
Tous deux furent internés dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale…
– Shuji Matsui, progressiste de gauche, subit les violences au camp de Tulelake.
– Karl Yoneda soutint des grèves et fut vu sous des banderoles « Halte à l’agression japonaise ».

« Pendant que David Starr Jordan serrait la main de l’empereur et classait des poissons, la police américaine raflait des militants de gauche japonais et les renvoyait par bateau comme étrangers indésirables pour qu’ils soient jugés par la justice impériale. » [Page 205]


De gauche à droite :
Haut : Yamato Ishihashi, Akiko and Noboru Shirai, Karl Yoneda.
Bas : Ernesto Galarza, Art Fong, Paul Baran.

Un front intérieur

Comme mentionné précédemment, les immigrants n’étaient pas la seule source de luttes politiques, mais ils constituaient un élément important :
– Enersto Galarza (promotion de 1929) aurait pu devenir universitaire et a choisi de consacrer sa vie à l’amélioration des conditions de vie des Latinos issus de la classe ouvrière.
– Art Fong, malgré son recrutement par Bill Hewlett en 1946, ne put se loger dans la partie réservée aux Blancs de Palo Alto. « Durant ma longue carrière dans la Silicon Valley, j’avais toujours espéré que ce seraient mes compétences en sciences et en informatique qui attireraient l’attention, et non mon origine ethnique. Pourtant, on me rappelait souvent mes origines asiatiques. C’est très étrange, car à cette époque, les Asiatiques semblaient rencontrer des difficultés partout. D’autres minorités, comme les Juifs, les Afro-Américains et les Hispaniques, connaissaient des problèmes similaires. Lorsque nous sommes arrivés à Palo Alto en 1946, nous n’avons trouvé aucun logement, car tous les titres de propriété de Palo Alto comportaient des clauses restrictives, réservées aux Blancs. Il était illégal pour moi, un Américain d’origine chinoise, d’acheter ou de louer une maison dans les quartiers prisés de Palo Alto. Mais j’étais déterminé à ne pas me laisser décourager. À cette époque, dans le contexte politique de l’après-guerre, des mouvements antidiscriminatoires locaux et nationaux se développaient. Une loi américaine fut bientôt adoptée pour abolir ces clauses restrictives des titres de propriété, toutes en même temps.» (citation tirée de ce site)
– Paul Baran, né en Russie et professeur à Stanford à partir de 1949, allait devenir le seul marxiste enseignant l’économie aux États-Unis.

Après la seconde guerre mondiale

Durant le boom d’après-guerre, Palo Alto s’est développé grâce aux contrats militaires. Les immeubles de grande hauteur étaient interdits, le zonage était rigoureusement contrôlé et la superficie des vergers de Santa Clara a chuté de 101 666 acres en 1940 à 25 511 acres en 1973. Grâce à l’ancienne pratique de partenariat public-privé instaurée au XIXe siècle, « East Palo Alto est passée d’une population blanche à noire à 82% en six ans. Lorsque les progressistes ont proposé une division nord-sud pour créer des écoles intégrées, les réactionnaires ont construit un lycée en plein cœur d’East Palo Alto en 1958, ségréguant ainsi les adolescents pour la première fois, une pratique qui perdure encore aujourd’hui, à quelques exceptions près. » [Pages 231-232]

Je m’aventure cette fois en terrain connu. Malcolm Harris cite Rebecca Lowen et Christophe Lecuyer pour décrire l’impact du transistor dans la région. Fairchild, Intel, Arthur Rock.

Malcolm Harris n’oublie pas de préciser que l’industrie avait besoin d’une main-d’œuvre abondante et bon marché. Un projet de machine à 1 million de dollars fut abandonné lorsque les ouvriers purent effectuer le travail trois fois plus vite. Fairchild fut la première entreprise à délocaliser sa production à Hong Kong au début des années 1960 (le coût du travail d’assemblage y était de 10 cents contre 2,5 dollars de l’heure dans la région de la baie de San Francisco, et le coût d’un transistor s’élevait à 3 cents pour les matériaux et 10 cents pour la main-d’œuvre).

Le Beat

Entourés de tant d’injustices historiques et de défaites honorables, comment les Blancs aisés des banlieues de Palo Alto ont-ils pu se convaincre eux-mêmes, et convaincre une partie surprenante du monde, qu’ils étaient les véritables rebelles perdants ? [Page 294] C’est sans doute le chapitre le plus poignant du livre. Là encore, j’ignorais tout de cet aspect. Des artistes dont la carrière n’a jamais décollé. Que seraient devenus les États-Unis avec un destin différent ? Cela me rappelle le concept des Lost Einstein(s).


De gauche à droite: Bob Kaufman, Joe Overstreet, Toy and Wing, Ruth_Asawa.

Le livre mérite d’être lu pour ce seul chapitre. Voici un poème de Bob Kaufman:

Aliens winds sweeping the highway
fling the dust of medicine men,
long dead,
in the california afternoon

Into the floating eyes
of spitting gadget salesmen,
eating murdered hot dogs,
in the california afternoon

[Des vents extraterrestres balayent l’autoroute
projettent la poussière des guérisseurs,
morts depuis longtemps,
dans l’après-midi californien

Dans les yeux flottants
des vendeurs de gadgets cracheurs,
mangeant des chiens-chauds assassinés,
dans l’après-midi californien]

Et voici un extrait d’Alan Ginsberg [pas simple pour moi et un peu hors contexte mais que je souhaite garder pour ma propre archive] : Emerging up from 3rd class to First on great oceanliner – up the staircase to the deck – First thing I meet, huge faded negro Paul Robeson – in officer’s uniform – I salute him introducing myself which doesn’t mean much to him – he bows – I begin scheming immediately – Being a big officer Communist negro all these years perhaps he could get me a book in the NMU so I can ship out? I see he’s working on an open deck hole with a lift truck & wire lift placing 2nd hand turkish rugs in the hold – Old communist, I notice I am amazed at his calm – he is folding the dead in to carry that way – (Won’t they not smell up the exported carpets?) – I see one corpse in the hold lying face up on rug, he’s getting a layer of carpet to cover that. The corpse is a middle-aged man dead-faced & slightly rotten lying on a rug drest in a blue business suit. I wonder if I have the guts to face corpses like that negro communist. (Journals : Early Fifties, Early Sixties (Grove/Atlantic 2007) p177-78) [Émergeant de la troisième classe à la première sur ce grand paquebot – je monte l’escalier jusqu’au pont – La première chose que je vois, c’est Paul Robeson, un Noir imposant et défraîchi – en uniforme d’officier – Je le salue et me présente, ce qui ne lui fait ni chaud ni froid – Il s’incline – Je commence aussitôt à élaborer un plan – étant donné qu’il a été un grand officier communiste noir pendant toutes ces années, peut-être pourrait-il me procurer une réservation à la NMU (National Maritime Union) pour que je puisse embarquer ? Je le vois travailler sur une trappe du pont, à l’aide d’un chariot élévateur et d’un système de levage à câbles, en train de déposer des tapis turcs d’occasion dans la cale – Un vieux communiste, je remarque que son calme m’étonne – Il plie le mort pour le transporter ainsi. (Est-ce que ça ne va pas imprégner les tapis exportés d’une odeur désagréable ?) – Je vois un cadavre dans la trappe, allongé sur le dos sur un tapis. Il est en train de le recouvrir d’une autre couche de tapis. Le cadavre est celui d’un homme d’âge mûr, le visage sans vie et légèrement décomposé, allongé sur un tapis, vêtu d’un costume bleu. Je me demande si j’aurais le courage d’affronter des cadavres comme ce communiste noir.]

Je n’avais jamais imaginé que la ségrégation soit aussi forte en Californie que dans le Sud. Et pourtant, elle l’était. Malcolm Harris l’illustre par de nombreux exemples, et il est injuste de ne pas l’aborder plus en détail ici. Il évoque également un fait parallèle concernant l’éducation que j’ai trouvé intéressant : « Jusqu’à présent, je me suis concentré sur les institutions d’enseignement supérieur d’élite de l’État [Stanford et UC Berkeley], mais plusieurs historiens reconnaissent au moins autant le rôle du système des community colleges californiens dans le succès exceptionnel de la région et le développement de ses diverses industries technologiques. […] À la fin des années 1920, l’État comptait 15 000 étudiants répartis dans 34 community colleges, soit plus d’un tiers des étudiants de ce type aux États-Unis, alors que la population californienne représentait moins de 5 % de la population totale. » Et cette situation a perduré pendant des décennies. « Les écoles de deux ans ont réorienté leur programme vers la préparation professionnelle, ce qui, selon les critiques, visait à éloigner les jeunes issus de la classe ouvrière des carrières professionnelles, tandis que les défenseurs affirmaient que cela perpétuait la tradition étatique du technicien en ascension sociale. » [Pages 324-5]

Tirez (sur les ordinateurs)

L’histoire des États-Unis, et de la Californie en particulier, est marquée par une violence omniprésente. Plus de détails prochainement. Harris, une fois de plus, nous convainc par la précision et la richesse des faits qu’il partage. C’est une histoire terrible. Pire encore : « on est tenté de cloisonner, par exemple, les banlieues construites autour des bases de missiles, l’invention du microprocesseur, l’ordinateur personnel et les années 60 politisées. Mais ces développements n’étaient pas seulement liés, ils étaient indissociables.» [Page 334]

Si les années 60 furent marquées par une violence politique intense – les Kennedy, Martin Luther King, Malcolm X et son discours « Le vote contre les balles » (Ballot vs. Bullet)–, cette violence ne s’arrêta pas là et se poursuivit au moins jusqu’au milieu des années 70. Si, soudain, cela me rappelle « Pastorale américaine » de Philip Roth ou, plus récemment, « Une bataille après l’autre », lui-même lié à « Vineland » de Thomas Pynchon, que dire du chapitre 3.4, « Comment détruire un empire » ? Sans doute ignorais-je beaucoup de choses sur les mouvements révolutionnaires américains qui ont souvent eu recours à la violence physique. Pour protester contre la guerre du Vietnam, la maison de Bill Hewlett fut incendiée. En décembre 1971, des militants bombardèrent le Centre de l’accélérateur linéaire de Stanford (SLAC).

Il y a à nouveau des figures inconnues pour moi. Le professeur H. Bruce Franklin à Stanford, qui, après avoir étudié Hawthorne et Melville (« sa thèse était basée sur une lecture attentive de Moby Dick et de l’utilisation polyphonique de la mythologie par Melville » [Page 336]), se tourna vers Marx et Melville. Il ne resta pas longtemps professeur et [Lyman, alors président de Stanford] « suspendit Franklin, obtint une injonction judiciaire lui interdisant l’accès au campus et lança une procédure de renvoi définitif ». On trouve de nombreux autres témoignages, notamment sur le site web du Mouvement du 3 avril, concernant Franklin ou Aaron Manganiello, fondateur de Vencemeros. Que dire de ce document sur SRI, Smash War Research (pdf) ou encore des menaces proférées contre David Packard (également en pdf) (qui devint secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis sous Nixon, même si ce ne fut que pour une courte durée) ? En 1969, Angela Davis fut licenciée de l’UCLA.

« La fin dramatique du conflit armé dans la région de la baie de San Francisco fut la fusillade de mai 1974 à Los Angeles. Ce n’était pas le monde que les équations de Shockley promettaient. Écrasé d’abord au Vietnam par le peuple vietnamien, puis sur le sol américain par le mouvement de solidarité avec le tiers-monde, le leadership américain dut se confronter à l’impensable : la défaite. […] La défaite partielle de la première moitié de la Guerre froide catalysa un regain de conservatisme, la classe dirigeante américaine prenant conscience des enjeux. Elle abandonna l’État-providence et sa mission d’égalisation pour se concentrer sur les droits individuels. […] Les frais de scolarité à l’Université de Californie doublèrent dans les années 80, puis triplèrent dans les années 90. » [Page 357]

Un autre exemple est celui de Cedric Robinson qui, « critiquant le concept de leadership propre à sa discipline et proposant des contre-exemples de « sociétés sans État » ou de « tribus sans dirigeants » africaines – notamment les Tonga anarchistes –, a vu le département de science politique perdre son courage intégrationniste. Les professeurs ont refusé de siéger à son comité, condamnant ainsi Robinson, de manière passive-agressive, au purgatoire académique. » [Page 358]

En 1975, après une série de licenciements chez Fairchild, menés en partie par Roxanne Dunbar, une ancienne ouvrière de la chaîne de montage, des militants arrivèrent et « trouvèrent des tireurs d’élite de la police postés sur le toit de l’usine et des escadrons tactiques en tenue antiémeute qui encerclaient les lieux ». [Page 359]

Allard Lowenstein, proche conseiller de Bobby Kennedy, consacra sa vie à apaiser les radicaux et à les rallier à l’aile gauche du libéralisme. Dennis Sweeney, un étudiant sympathique de Stanford, issu d’un milieu familial difficile (et qui, selon certains, semblait être le premier rescapé de Dachau), se rendit au bureau de Lowenstein à Manhattan au printemps 1980 et l’abattit (car, souffrant de troubles mentaux, il était persuadé que Lowenstein complotait contre lui). Même si ce fut un gâchis tragique, il y eut un éditorial anonyme « Pas de larmes pour Allard Lowenstein ».


De gauche à droite : H Bruce Franklin, Venceremos, with Aaron Manganiello pictured on the right, Cedric Robinson, Roxanne Dunbar, Allard K. Lowenstein.

« Face à l’agitation croissante dans le pays, à la sophistication grandissante des saboteurs et au potentiel de dommages facilement infligés et coûteux que représentent les ordinateurs, des précautions importantes sont nécessaires pour que les responsables du traitement des données protègent pleinement leurs ordinateurs. » [Page 358]

« Si les années 60 et le début des années 70 avaient été celles du pouvoir au peuple, elles ont été suivies par « le retour en force des propriétaires par rapport aux travailleurs après les soulèvements nationaux et internationaux, via le chômage et la désindustrialisation, l’immigration, la délocalisation et toutes sortes de changements technologiques et organisationnels. » [Page 364]

Conservatisme individualiste

Malcolm Harris aborde un nouveau sujet avec cette nouvelle période : le conservatisme individualiste. « Immigration et délocalisation étaient les deux faces d’une même pièce. » Il évoque à nouveau le coût de la fabrication locale et de l’assemblage délocalisé. Pire encore, Shockley allait devenir le héros de la pseudoscience des différences raciales. La guerre du Vietnam allait avoir des conséquences imprévisibles : « En 1984, Hewlett-Packard employait 4 000 travailleurs immigrés vietnamiens à des postes subalternes. Ces travailleurs étaient généralement qualifiés, politiquement conservateurs et en situation de précarité. Ce n’est pas un hasard si la région de la Baie de San Francisco abrite encore aujourd’hui la plus forte concentration d’immigrants vietnamiens du pays. Les entreprises de la Silicon Valley étaient prêtes à absorber des milliers de travailleurs réfugiés, pour la même raison qui les avait poussés à l’exil. » [Page 365] « Il semble paradoxal de rémunérer certains travailleurs pour ne pas en rémunérer d’autres, mais en utilisant des options d’achat d’actions et des attributions d’actions pour aligner les intérêts des employés qualifiés sur ceux des actionnaires, les entreprises pouvaient créer un environnement paternaliste pour les ingénieurs hautement qualifiés tout en maintenant la masse salariale globale suffisamment basse pour générer des profits à deux chiffres, même alors que les prix baissaient. La banlieue hostile aux travailleurs a maintenu ses salaires de production à un bas niveau en excluant les syndicats de ses usines. » [Page 366]

En 1994, AnnaLee Saxenian décrivait ainsi les résultats des deux décennies précédentes : « On compte environ 200 000 membres de syndicats dans la région de la baie de San Francisco (qui s’étend sur quatre comtés), mais pratiquement aucun ne travaille dans les industries de haute technologie. Aucune entreprise de haute technologie n’a été syndiquée dans la Silicon Valley au cours des vingt dernières années, et on a recensé moins d’une douzaine de tentatives sérieuses.» Ce fut une période brutale pour les travailleurs et, par conséquent, une période faste pour leurs employeurs. [Page 368]

Les propriétaires blancs issus de la classe ouvrière ont commencé à s’identifier davantage comme Blancs et propriétaires que comme membres de la classe ouvrière, et ce non sans raison. Si leur capital humain se dépréciait rapidement, la valeur de leurs maisons augmentait considérablement. […] L’accès à la propriété leur garantissait également une place dans le système scolaire public californien, où étaient formés les futurs professionnels. […] Le rêve californien a toujours reposé sur la spéculation foncière fondée sur l’exclusion et la domination raciales. [Pages 378-9] L’éducation s’est améliorée pour les riches et s’est détériorée pour les pauvres. [Pages 382]

Les allégements fiscaux eurent le même impact… Reagan allait bientôt arriver à la présidence et derrière lui la Hoover institution. Individualisme, vie privée, propriété, concurrence grâce à la déréglementation, la privatisation et les réductions d’impôts qui se renforçaient mutuellement. Les travailleurs bénéficièrent de fonds de pension, mais les syndicats ne géraient généralement pas leurs droits de vote… [Pages 406-407]

La réduction massive de l’impôt sur les plus-values ​​(plus de 50 %) et la déréglementation des investissements personnels ont transformé le capital-risque, autrefois réservé à un petit groupe d’amis influents à Cambridge, en un secteur en pleine expansion. Les capitaux investis dans ces fonds ont quadruplé au début des années 1980, passant de 1 milliard de dollars à la fin des années 1970 à 4 milliards de dollars en 1983. [Page 408]

Malcolm Harris m’a encore surpris, alors que je pensais être en terrain connu. À partir de la page 408, il aborde la tragédie des biens communs pour expliquer la privatisation des biens publics. « Cela a représenté un changement d’idéologie : on est passé de la reconnaissance de la nécessité de constituer un patrimoine commun de propriété intellectuelle pour les nouvelles industries à la création du meilleur climat d’investissement possible en limitant la diffusion des nouvelles technologies. Tandis qu’une application rigoureuse du droit de la concurrence a assuré la prolifération des premières licences de transistors, cette nouvelle religion d’État a encouragé le technomonopole aux frais du contribuable. » L’histoire de Genentech est bien connue, et pourtant, cet argument me surprend quelque peu. J’avais l’impression que le brevet sur l’ADN n’était pas exclusif, de manière similaire à celui sur les transistors. Je me trompe peut-être, mais il semble que ce point soit évoqué ici. J’ignorais également que Donald Kennedy, président de Stanford, avait dû démissionner en 1991 suite aux allégations d’abus d’usage de fonds fédéraux pour la recherche par l’université.

Nouvel Ordre Mondial

« L’ère Reagan – qui comprend la présidence de Carter ainsi que celles de George Bush père et, sans doute, de Clinton, George Bush fils, Obama, Trump et Biden, au moment où j’écris ces lignes – a remis l’Amérique sur la bonne voie. Le pays n’avait pas dit son dernier mot. […] L’innovation était le nouveau mot d’ordre, la haute technologie la nouvelle marque américaine. Mais qu’est-ce qui a rendu cette stratégie plus efficace durant cette période que les années précédentes ? L’informatisation n’a pas suffisamment amélioré l’efficacité des processus de fabrication du pays pour le rendre compétitif. […] L’ascension fulgurante de l’Union soviétique dans les domaines scientifiques et technologiques a prouvé que la voie du développement capitaliste n’avait rien d’exceptionnel ni d’intrinsèquement plus rapide. […] La stratégie keynésienne militaire a réussi à maintenir une frontière avec les communistes : le Japon, Taïwan, la Corée du Sud et l’Allemagne de l’Ouest sont restés un rempart solide contre l’effet domino. [Et alors ? … mais] À mesure que le capital se concentrait entre quelques mains, il devenait plus facile de rallier tout le monde à une même vision, celle du Consensus de Washington. » [Pages 407-8] Harris ajoute quelques autres points, comme l’immigration… Outre ces pays tampons, Harris mentionne également que « à la fin des années 1970, 99,7 % des plus d’un million de personnes admises sous parole provenaient de pays communistes ». Il évoque aussi des régimes corrompus comme l’Iran ou les Philippines, qui ont engendré d’importants flux financiers, notamment ceux qui ont financé des contre-révolutions à travers le monde, mais aussi la technologie de la SIlicon Valley, comme HP en particulier. La section consacrée à la Stanford Technology Corporation (pages 428-438) est particulièrement instructive.

La partie anecdotique concernant Steve Jobs et Trey (Bill) Gates est bien connue, mais l’analyse de Harris est à nouveau assez originale. « Le véritable chemin de l’invention est rarement simple ou direct, mais lorsque la reconnaissance scientifique ne correspond pas à la fortune, cette dernière l’emporte sur la première dans la mémoire collective. Après tout, il est notoire que reconnaître le mérite des inventeurs est complexe ; chaque innovation en engendre une autre, et chaque inventeur est inextricablement lié à un réseau de communautés. Il arrive souvent que deux ou trois personnes aient la même idée simultanément. L’argent offre une sorte de point de repère, un équivalent permettant de comparer ce qui, autrement, serait incomparable. » Harris nous rappelle que « ce sont les connecteurs qui sont plus responsables que les inventeurs, voire que les visionnaires isolés dans leurs domaines respectifs. […] Plus sophistiquée que la vision du Grand Homme, cette analyse écosystémique tient encore son objet pour acquis. Les histoires des Grandes Régions, comme *Regional Advantage* d’AnnaLee Saxenian et *What the Dormouse Said* de John Markoff, perçoivent la Silicon Valley comme un lieu de création plutôt que de transformation. En replaçant ces récits dans le contexte des changements à l’échelle de l’État, du pays et du monde, nous pouvons mieux comprendre l’industrie de la micro-informatique. Steve Jobs et Bill Gates sont des figures importantes de cette histoire, mais ils sont surtout significatifs en tant que personnifications de forces sociales universelles. Si Jobs et Gates n’avaient pas été eux-mêmes, d’autres l’auraient été. » [Pages 453-454]

« Il existait une différence importante entre Gates et la communauté des geeks : Trey Gates n’avait pas appris à programmer sur un système public, du moins pas en grande partie. Il avait suivi sa formation informatique dans une école privée huppée, sous contrat avec une entreprise privée financée par des capitaux privés. Trey Gates incarnait la bifurcation de la société suburbaine. […] Les géants de la Silicon Valley d’avant l’ère du silicium étaient généralement beaux, sportifs et sympathiques. […] Bill Gates et Steve Jobs, en revanche, négligeaient leur hygiène personnelle, ne pratiquaient aucun sport et étaient tous deux réputés pour leur comportement odieux. Aucun des deux n’a fait son service militaire et tous deux ont rapidement abandonné leurs études supérieures. Ils ont finalement adopté deux stratégies d’entreprise différentes et sont parfois devenus des concurrents, mais ils incarnaient les mêmes forces historiques. […] On a décrit cela comme la transition d’une masculinité « bureaucratique » à une masculinité « geek ». […] Les employés qu’une entreprise ne pouvait pas facilement remplacer étaient liés à la direction par le biais d’options d’achat d’actions. » [Pages 455-59]

Ensuite, il a fallu connecter les ordinateurs. C’est l’histoire connue de Bob Metcalfe et de 3Com, d’Arpanet et du réseau sans fil ALOHAnet, d’Ethernet et de TCP/IP, du routeur avec William Yeager, Andy Bechtolsheim, Leonard Bosack et Sandy Lerner, les deux derniers étant les fondateurs de cisco Systems (dont l’histoire des débuts mériterait aussi un rappel – voir pages 463-4 ou ici sur www.tcracs.org/tcrwp/1origin-of-cisco).

Internet ne tardera pas à suivre et, même si l’histoire est bien documentée, Harris apporte un point de vue intéressant. L’Amérique était favorable aux entreprises et, même si certains présidents étaient démocrates, l’institution Hoover a diffusé son idéologie bien au-delà des présidences Reagan et Bush. J’ignore ce que Harris pense de son influence sur Trump. Il propose des analyses intéressantes (marxistes) de la géopolitique et de l’économie : « Plus de la moitié – jusqu’à 80% – de la croissance de l’emploi aux États-Unis entre 1984 et 1997 provenait de travailleurs externes sous contrat. Et il s’agissait là des emplois maintenus sur le territoire national ; à l’échelle de l’État, l’emploi dans le secteur de la fabrication de matériel électrique et électronique a chuté de 38,7% entre 1980 et 1995. […] Les capitalistes gagnaient parce que leurs travailleurs perdaient, une réalité bien masquée par l’engouement suscité par la Silicon Valley. » [Page 474]. « L’Amérique a importé une cohorte duale d’immigrants pour correspondre à un modèle dual d’emplois, et pour chaque investisseur, membre du conseil d’administration ou fondateur de la Silicon Valley originaire du tiers monde, il y avait une famille de réfugiés dans un sous-sol local effectuant le travail manufacturier à bas salaire qui animait les chiffres de l’industrie informatique. Le néocolonialisme a fourni plus qu’un marché pour l’électronique de défense de la Silicon Valley : il a également fourni une main-d’œuvre » [Page 475].

Le XXIe siècle

Son analyse de l’évolution parallèle des marchés du café et de la cocaïne est tout aussi frappante [Pages 479-484]. L’Internet a bouleversé bien d’autres marchés. Il suffit de noter les histoires de Netscape et du procès anti-trust contre Microsoft [Pages 485-90], de rappeler la fameuse exhubérance irrationnelle d’Alan Greenspan [page 488], des concurrences fratricides entre Healtheon et WebMD, entre Pets.com et Petopia, entre WebVan et Homegrocer, entre Ticketmaster et tickets.com, entre Rio, Napster, Winamp et Realplayer. Les républicains ne supportaient pas Clinton, mais leurs politiques n’étaient pas si différentes.

Et encore une fois, « Google pouvait se permettre d’embaucher des travailleurs à bas salaire pour conduire des caméras et tourner les pages. […] Dans la grande tradition de ségrégation du marché du travail en Californie du Nord, ces travailleurs portaient des badges jaunes distinctifs, bien que cela fût à peine nécessaire pour les identifier : « c’était toujours le même groupe de travailleurs, majoritairement noirs et hispaniques, sur un campus où travaillaient principalement des employés blancs et asiatiques, sortant comme si la cloche d’une usine venait de sonner ». Ils entraient et sortaient à des heures fixes – 4h et 14h15 – afin d’épargner aux Googlers, reconnaissables à leurs badges blancs (employés), verts (stagiaires) et rouges (sous-traitants), une confrontation embarrassante avec cette hiérarchie interne particulière » [Page 515 et vous trouverez également une description plus détaillée de Google, d’où est tiré cet extrait, dans l’article « The Artist Leaving the Googleplex » d’Andrew Norman Wilson]. Malcolm Harris insiste sur des conditions de travail dures, pour ne pas dire parfois inhumaines (comme cela est semble être le cas dans les entrepôts d’Amazon). Le fait que ce fut aussi le cas pour Apple ou soit le cas pour Google sur le sol américain a de quoi surprendre un peu, tant avait été mis en avant une gestion originale et attirante des conditions de travail des ingénieurs. Un grand écart certain.

Bien sûr, cette mondialisation a décentré le monde vers l’Asie, et la Chine en particulier. Foxconn en serait l’illustration la plus flagrante, et pas vraiment pour le meilleur. Des suicides s’y produisaient, et Harris cite un poète chinois et employé de Foxconn, Xu Lizhi, qui se suicidera plus tard [Page 540]. Je le cite donc également :


Xu Lizhi, Chinese poet (1990-2014)

« Je m’endors tout simplement debout » from libcom.com

拒绝旷工,拒绝病假,拒绝事假
Pas d’absentéisme, pas de congé maladie, pas de congé personnel.
拒绝迟到,拒绝早退
Pas de retard, pas de départ anticipé
流水线旁我站立如铁,双手如飞
Au pied de la chaîne de montage, je me tenais immobile comme un roc, les mains à la vitesse de l’éclair,
多少白天,多少黑夜
Tant de jours, tant de nuits
我就那样,站着入睡
Je m’endors tout simplement debout.

« Une vis est tombée sur le sol » again from libcom.com

一颗螺丝掉在地上
Une vis est tombée sur le sol
在这个加班的夜晚
En cette nuit de travail supplémentaire
垂直降落,轻轻一响
Une chute verticale, accompagnée d’un bruit sourd.
不会引起任何人的注意
Cela n’attirera l’attention de personne.
就像在此之前
Comme la dernière fois
某个相同的夜晚
Une certaine nuit
有个人掉在地上
Une personne est tombée au sol

Bifurcations

Fracture continentale, fracture numérique, fracture éducative. On peut ne pas partager la vision du monde de Malcolm Harris. La politique semble se rapprocher de plus en plus de la foi religieuse. On ne cherche plus la vérité à partir des faits. Quel monde étrange ! Mais Palo Alto mérite d’être lu jusqu’au bout. Le lycée d’East Palo Alto a finalement fermé ses portes et a été remplacé par un centre commercial employant du personnel sous-payé. La plaque commémorative du centre commercial rend hommage à Bank of America et à la Fondation David et Lucile Packard. Tout en bas : EMPLACEMENT ORIGINAL DU LYCÉE RAVENSWOOD. [Page 551]

Si la Chine a principalement investi localement, la Russie connaît un sort différent, ses oligarques investissant à l’étranger. Mais Harris affirme une fois de plus qu’il s’agit des deux faces d’une même pièce. Yuri Milner et Alisher Usmanov ont investi massivement dans la Silicon Valley via Digital Sky Technologies (DST) : 200 millions de dollars pour 2% de Facebook, puis davantage par la suite pour atteindre 8 à 10% de la start-up, 380 millions de dollars dans Twitter, des participations dans Groupon, Zynga et Spotify, et, fait que je l’ignorais, ils ont été des investisseurs majeurs dans Y Combinator, l’accélérateur de Paul Graham. Si les entreprises technologiques – au même titre que l’art onéreux et les logements de luxe – misaient sur une polarisation et une inégalité accrues, alors elles ont offert à l’oligarchie russe mondialisée l’occasion de consolider sa propre prospérité. Et cela fonctionne – pour les milliardaires russes, les milliardaires américains, les milliardaires taïwanais, et même pour la plupart des milliardaires chinois. La chaîne de valeur relie d’anciens extracteurs soviétiques comme Usmanov – condamné et emprisonné pour « vol de biens socialistes » dans les années 80 – aux cités ouvrières de Foxconn, avec leurs heures supplémentaires obligatoires, leurs dortoirs d’entreprise et leurs patrouilles de sécurité odieuses. [Page 548]

En 2009, 42 personnes ont été arrêtées à East Palo Alto (EPA), démantelant le réseau de trafiquants de drogue Taliban sur Sacramento Street, « une impasse près d’University Avenue ». La lutte pour le contrôle du trafic de drogue a alimenté la violence à EPA, lui valant le taux d’homicides par habitant le plus élevé du pays en 1992. (Ce n’est pas nouveau ; le lecteur intéressé peut visionner le documentaire français « The Last Town » sur Arte ou lire ici « Les péchés capitaux de la Silicon Valley »). Dans une autre bifurcation bien décrite par Harris, qui mentionne « My Posse Don’t Do Homework » de LouAnne Johnson ainsi que « Unforgetting : A Memoir of Family, Migration, Gangs, and Revolution in the Americas » de Roberto Lovato, l’auteur qualifie la loi « No Child Left Behind » de « biais insidieux fondé sur de faibles attentes », une critique subtile et brillamment formulée de la discrimination positive. La question de savoir si ces enfants seraient dans de meilleures classes et de meilleures écoles est une autre affaire. […] Les capitalistes avaient besoin d’employés à bas salaires car c’est là que résidait la croissance. Si tous les enfants d’East Palo Alto devenaient ingénieurs, médecins et avocats, qui occuperait les centaines d’emplois du nouveau magasin IKEA près de l’autoroute ? [Pages 557-558]

À l’autre bout du spectre, quelques entrepreneurs créeraient de nouveaux outils pédagogiques comme SCORE! et le Programme éducatif pour les jeunes surdoués (une école en ligne dont les frais de scolarité s’élèvent à 28 610 $). « Les écoles sont excellentes parce que les maisons sont chères, ce qui rend les maisons encore plus chères et les écoles meilleures, ce qui rend les maisons encore plus chères et les écoles meilleures, ce qui rend les maisons encore plus chères et les écoles meilleures. » [Page 562] Lorsque la start-up étudiante de Stanford, Instagram, a été vendue à Facebook pour 1 milliard de dollars, elle ne comptait que 13 employés. Derrière la flambée des valorisations se cache un nombre relativement restreint d’employés hyper-compétitifs. Les super-codeurs sont les plus célèbres, ayant cultivé une certaine mystique professionnelle, et les managers non techniques sont tout aussi importants pour une croissance rapide. Les codeurs ne travailleraient certainement pas aussi vite sans eux. Soutenus par des armées de contractuels invisibles, les travailleurs à haut QI de la Silicon Valley, les vétérans de SCORE! ont réalisé les rêves les plus fous de Lewis Terman. […] Ce n’est pas du behaviorisme, c’est du néobehaviorisme. Pour accroître la productivité, le paradigme de la discipline est remplacé par celui de la performance. Les chevaux de Stanford étaient les premiers sujets d’étude de la performance et ils étaient eux aussi sujets à l’épuisement professionnel. La société produit des « dépressifs et des ratés » comme autant de déchets humains. Même les tueurs sont des nerds [Pages 562-565]. Palo Alto devient le lieu qui produit des Bébés Einstein mais l’une de ces étudiantes dira : « Nous sommes des corps sans vie dans un système qui engendre la compétition, la haine et décourage le travail d’équipe et l’apprentissage authentique. Nous manquons de vraie passion. Nous sommes malades… Il est temps de réaliser que nous emmenons nos élèves à la mort. » (Voir plus bas l’article de Carolyn Walworth). Suite aux nombreux suicides survenus dans les lycées de Palo Alto, en l’absence de preuves irréfutables dans le rapport, les responsables locaux pouvaient reprendre le discours tenu par Steve Jobs au sujet des suicides chez Foxconn : « c’est triste, mais parfois les gens se suicident. » Pourtant, dans les deux cas, il était difficile de rejeter la faute sur autrui. En janvier 2010, un employé de Foxconn s’est suicidé en sautant d’un immeuble, le lendemain du décès d’un adolescent sur les voies ferrées à Palo Alto. En janvier 2011, le même drame s’est reproduit. La seconde fois, les deux victimes avaient dix-neuf ans. [Page 567] « La beauté de ce système réside dans le fait que les récompenses attirent les gagnants, mais les gagnants engendrent les perdants. C’est impersonnel : ce sont les forces qui agissent, pas les hommes. » [Page 568]

Harris a publié son livre en 2022 ; ChatGPT n’existait pas encore, ni Trump II, mais il évoque la « mafia PayPal », notamment Musk et Thiel, qui employait J.D. Vance et finançait Curtis Jarvin. Il mentionne également Theranos, Snowden, les bus de Google, Uber et Palantir. « Comparés aux précédentes générations de fondateurs de start-ups à succès de la Silicon Valley, les dirigeants de ces plateformes à la dérive font passer Steve Jobs pour un enfant de chœur à la Wozniak » [page 580]. « Le besoin insatiable du capital en débouchés lucratifs est incompatible avec le contrôle démocratique des technologies modernes prôné par le Black Panther Party. […] On peut comprendre la Silicon Valley comme une expression particulière de cette dynamique impersonnelle : géographique, historique et imaginaire. Elle représente la ruée vers l’or, puis la suivante, et encore celle d’après, des produits agricoles à l’immobilier, des radios aux transistors, des microprocesseurs aux missiles, des PC aux routeurs, des navigateurs aux portails web, des iPods aux plateformes gig puis… Si la Californie est l’Amérique de l’Amérique, alors Palo Alto est l’Amérique de l’Amérique de l’Amérique » [Page 616].

Je ne sais pas si le lecteur partagera la conclusion de Harris, qui me rappelle la fin de Fahrenheit 451. Permettez-moi d’ajouter un dernier extrait : « Si les capitalistes intergalactiques l’emportent, s’ils épuisent la Terre et l’Humanité, alors, pour préserver ma réputation historique et celle de tous ceux que j’ai aimés, j’espère que les posthumains jugeront que nous sommes déjà arrivés trop tard, que nous n’avons jamais eu la moindre chance. C’est peut-être le cas – comme je l’ai soutenu, la situation générale est de plus en plus désespérée pour beaucoup – mais je n’y crois pas. Même si l’on pouvait me le faire croire, je refuserais. Je suis attaché à cette planète, ce qui signifie que je dois m’accrocher à l’espoir d’une alternative à l’épuisement capitaliste » [Page 619]. Ces mots, ses mots sont aussi les miens.

Post Scriptum 1 : je note ici un extrait d’une critique de livre par l’excellent Olivier Alexandre, sa conclusion « optimiste » de la crise en cours : « Dans un univers hautement concurrentiel, où jamais rien ne dure, à commencer par les entreprises technologiques (le destin funeste de Kodak, Nokia, BlackBerry ou Yahoo le rappellent), cette notion véhicule l’idée qu’une catégorie d’acteurs homogènes ferait main basse, depuis longtemps et pour longtemps, sur l’histoire. C’est oublier, comme nous le rappelle pourtant le livre, que cette domination est tout entière conditionnée par des jeux d’acteurs et un cadre institutionnel en constante évolution. L’histoire narrée ne cesse d’ailleurs d’être traversée, interrompue, tirée dans un sens puis dans l’autre, par des individus et des collectifs, des entreprises, mais aussi des administrations, des hackers, des lanceurs d’alerte, des universitaires et des militants associatifs. En voilà peut-être assez pour laisser une lueur d’espoir à toutes celles et tous ceux qui se sentent pris dans la toile.

Post Scriptum 2 : J’ai mentionné au début un article de NPR sur le livre. J’ai trouvé d’autres critiques intéressantestoutes en anglais (et je traduis les titres) :

Les enfants de Californie seront nos enfants : à propos du « Palo Alto » de Malcolm Harris par Ben Beitler, 14 février 2023 https://lareviewofbooks.org/article/the-children-of-california-shall-be-our-children-on-malcolm-harriss-palo-alto/

Avidité, eugénisme et paris risqués : l’auteur Malcolm Harris analyse le bilan mortel du capitalisme de la Silicon Valley par Lois Beckett, The Guardian, 11 mai 2023
https://www.theguardian.com/books/2023/may/10/palo-alto-book-malcom-harris-interview

Les merveilleux garçons de Palo Alto : de la Silicon Valley Bank à Sam Bankman-Fried, les récents scandales qui bouleversent l’industrie technologique s’inscrivent dans une longue tradition d’innovation et d’impunité. by David Leavitt, The New Yorker, 20 mars 2023
https://www.newyorker.com/books/under-review/the-marvellous-boys-of-palo-alto#rid=81d5998c-34ba-4795-aa4e-066f456d96ed&q=malcolm+harris

A propos des suicides de la Silicon Valley

Dans les écoles à forte pression de Palo Alto, les suicides mènent à une introspection. par Arun Rath, NPR, 11 mai 2015
https://www.kqed.org/news/10521875/in-palo-altos-high-pressure-schools-suicides-lead-to-soul-searching

Pourquoi tant de jeunes prometteurs se suicident-ils à Palo Alto ? par Hanna Rosin, The Atlantic, décembre 2015
https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2015/12/the-silicon-valley-suicides/413140/

Un représentant du conseil scolaire de Paly : « Les souffrances des jeunes de Palo Alto » par Carolyn Walworth, 25 mars 2015
https://www.paloaltoonline.com/news/2015/03/25/guest-opinion-the-sorrows-of-young-palo-altans/

et un texte court : Le prix de la perfection : les suicides dans la Silicon Valley, 16 décembre 2015
https://thekimfoundation.org/the-price-of-perfection-the-silicon-valley-suicides/

Le magazine The Atlantic a publié un article d’Hanna Rosin intitulé « Les suicides dans la Silicon Valley : pourquoi tant de jeunes à l’avenir prometteur se suicident-ils à Palo Alto ? ». Rosin y décrit une ville prospère, où règnent la réussite et les grandes ambitions. Pourtant, au lycée Gunn de Palo Alto, en Californie, le taux de suicide sur dix ans est quatre à cinq fois supérieur à la moyenne nationale. En mars 2014, depuis la rentrée scolaire, 42 élèves de Gunn avaient déjà été hospitalisés ou traités pour « idées suicidaires importantes ». Selon un sondage réalisé la même année, 12% des lycéens de Palo Alto ont déclaré avoir sérieusement envisagé le suicide au cours des douze derniers mois.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes à bout ? Bien qu’il soit impossible de déterminer la raison exacte du suicide, compte tenu de sa complexité, certaines théories évoquent le climat académique stressant qui règne à Palo Alto.

Carolyn Walworth, élève de première au lycée de Palo Alto et membre du conseil scolaire des élèves, a écrit un article sur son expérience d’élève. Elle explique que dès l’école primaire, les enfants sont classés comme lecteurs « précoces » ou « tardifs ». Si les lecteurs « précoces » sont considérés comme brillants, les lecteurs « tardifs » se sentent incompétents, et cette catégorisation constante les poursuit jusqu’au lycée.

« J’aime à penser que c’est la raison pour laquelle j’ai perdu si tôt mon enthousiasme et ma confiance en maths », confie Walworth. « Comment aurais-je pu me sentir intelligente alors que ma classe était considérée comme nulle ? » Elle décrit la pression constante d’être dans les classes avancées, de faire du sport, de participer aux clubs scolaires, de suivre des cours préparatoires au SAT le week-end, de trouver des stages et de faire une quantité excessive de devoirs, tout en subissant les pressions typiques de l’adolescence. C’est en effet épuisant et stressant. Walworth explique qu’il ne s’agit pas d’un manque de ressources, mais simplement d’une surcharge de travail.

À la fin des années 1990, Suniya Luthar était professeure adjointe au département de psychiatrie de Yale. Elle menait des recherches dans un établissement scolaire défavorisé d’un centre-ville du Connecticut. Son objectif était de déterminer si les problèmes de comportement étaient davantage liés à la pauvreté ou à une phase particulière de l’adolescence. Luthar avait besoin d’un second établissement pour servir de point de comparaison et fut mise en relation avec un lycée huppé de banlieue. Ses découvertes furent alarmantes : la proportion d’élèves qui fumaient, buvaient ou consommaient des drogues dures était nettement plus élevée dans ce dernier établissement, de même que le taux d’anxiété et de dépression sévères. Cette anomalie a orienté Luthar vers une carrière consacrée à l’étude des vulnérabilités des élèves au sein de ce qu’elle appelle « une culture de l’abondance ».

« On part du principe que, parce que ces enfants ont de l’argent et une bonne éducation, tout va bien », explique Luthar. « Et à long terme, l’argent et l’éducation les protégeront, mais à l’adolescence, les dangers liés à la culture de l’abondance peuvent être très importants. » Cependant, cela ne signifie pas que les enfants issus de milieux aisés sont plus susceptibles de se suicider. Les études sur le suicide chez les jeunes ont généralement révélé peu de différences entre les classes sociales et économiques. Ce constat signifie simplement que de nombreux jeunes de tous horizons souffrent.

Aux États-Unis, on recense environ cinq vagues de suicides de jeunes par an, et Palo Alto en est déjà à sa deuxième. Quelles qu’en soient les raisons, il est impératif d’agir pour changer la culture de la perfection qui règne dans cette communauté. Demander de l’aide doit être perçu comme une force, et non comme une faiblesse.

Pourquoi on n’a pas encore créé un Google ?

Un débat révélateur sur « Pourquoi on n’a pas encore créé un Google ? » [en France]. C’est passionnant, irritant quand on n’est pas d’accord, enthousiasmant quand on se reconnait. Inutile de dire où je me situe… mais je devrais ajouter que ma lecture du livre Palo Alto dont je vais parler ici bientôt oblige à mettre beaucoup de nuances dans la relation amour-haine qui existe entre les deux continents.

Le Monde des Startup par Marion Flécher (suite)

Dans mon post du 8 novembre, j’avais promis de « lire avec curiosité l’ouvrage de Marion Flécher et d’écrire un post pour y dire en particulier si j’ai trouvé matière à résignation ou à optimisme vis à vis du Monde des startup. » Je vais dire les deux ! L’ouvrage est en effet excellent et décrit à merveille les différences entre la France (qui a essayé de se revendiquer Startup Nation) et la Silicon Valley (qui n’a jamais ressenti le besoin d’une telle affirmation).

La difficulté de définir le mot « startup »

Le cœur du livre n’est pas la comparaison entre les deux régions, mais plutôt ce qu’est le monde français des startup, je vais y revenir. Dans son introduction, elle explique la difficulté à définir le mot au point d’écrire : « Faire des start-up mon sujet d’étude n’allait pas de soi. […] On m’invitait à utiliser des termes alternatifs comme ceux d’entreprises innovantes, d’entreprises technologiques ou d’entreprises à forte croissance » [page 16]. Par une analogie lumineuse, elle ajoute « comme pour le monde de l’art dans lequel les acteurs passent leur temps à essayer de déterminer ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas, c’est en observant la façon dont un monde opère ces distinctions et non en essayant de les opérer nous mêmes que nous commençons à comprendre ce qui se passe dans ce monde-là » [page 20]. Sans citer nommément Steve Blank, à travers un sondage effectué auprès d’entrepreneurs qui lui donneront une multitude de définitions, elle mentionne presque ma définition préférée : « une organisation temporaire à la recherche d’un modèle économique répétable et scalable ».

La Silicon Valley, cœur des startup

En décrivant dans son premier chapitre la Silicon Valley, région qui a vu émerger le semi-conducteur, le micro-processeur, le micro-ordinateur, le logiciel, l’internet, les réseaux sociaux, (et finalement l’intelligence artificielle qui n’a pas encore émergé quand elle fait son travail de recherche), Marion Flécher montre que la région a été le cœur d’une révolution qui va plus loin que l’innovation technologique. Celle-ci est « accompagnée d’innovations d’ordre organisationnel et managérial qui ont entrainé une profonde redéfinition idéologique de l’entreprise » [page 52].

Pourtant, elle montre qu’il est tout aussi difficile de donner le moment de leur apparition qu’une définition des startup. « Pour beaucoup d’historien·es et d’ethnologues spécialistes de la Silicon Valley, c’est l’invention du microprocesseur par Intel qui constitue le véritable point de départ de l’essor technologique de la région et de sa montée en puissance » [page 39]. Elle n’oublie pas pour autant de noter l’importance de Hewlett-Packard (fondée en 1939) ou de Fairchild (fondée en 1957) dans cette double révolution, y compris le développement du travail par projet, en petites équipes, le bouleversement des codes vestimentaires et la mise en place de nouvelles structures incitatives [pages 52-53]. La complexité des origines de la région vient aussi de l’existence d’autres influences non négligeables comme le logiciel libre et la culture du « Do It Yourself » [pages 55-56] et d’une diversité d’acteurs majeurs que sont les fonds de capital-risque, l’Etat fédéral et les entreprises elles-même. Un monde comme l’auteur le décrit, un écosystème.

Autre difficulté abordée par Marion Flécher, du moins pour le passionné de la Silicon Valley que je suis : quand le mot startup est-il apparu ? « Le terme start-up semble avoir été employé pour la première fois en 1976, dans un article du magazine Forbes, pour désigner les jeunes entreprises technologique de la Silicon Valley » [Note de l’auteur : The Unfashionable Business of Investing in Startups in the Electronic Data Processing Field]. « Le terme start-up company qui associe la start-up à un type d’entreprise singulier apparaît un an plus tard dans un article intitulé « An Incubator for Startup Companies, Especially in the Fast-growth, High Technology Fields » publié dans Business Week en 1977. » Et l’auteur d’ajouter que le terme prendra sa signification actuelle et se diffusera dans le monde entier lors des années 90, même si ce modèle d’entreprises peut remonter aux années 1940. NB : je confirme à travers un article blog Quand le mot « start-up » a-t-il été utilisé pour la première fois ?


Scan de la figure 2 [page 43] : Chronologie des principales entreprises technologiques de la Silicon Valley. J’ai encerclé à la main deux éléments lors de ma lecture. Ma surprise de ne voir qu’un fondateur pour eBay, je pensais que Jeff Skoll était un cofondateur, mais apparemment il fut peut-être seulement le premier employé. Et mon autre surprise de voir trois cofondateurs pour Apple ce qui est rarement mentionné. Ronald Wayne est souvent oublié. Et puis une note sans grand intérêt pour Marion Flécher : Wo[lk]zniak est mal orthographié à la page 41 !

Risque et incertitude

Dans une brève et tout aussi excellente section sur le capital-risque, Marion Flécher explique « qu’à la différence du risque qui renvoie à une situation probabilisable dans laquelle les acteurs peuvent raisonner de manière rationnelle […] , l’incertitude renvoie à une situation dans laquelle le degré de singularité est tel qu’elle ne peut-être comparée à aucune autre. En portant des innovations de rupture, les entrepreneurs de la Silicon Valley créent des situations d’incertitude radicale dans lesquels les acteurs ne peuvent émettre que des jugements spéculatifs » [page 46]. On comprend pourquoi le terme [ad]venture capital et très différent du terme capital-risque en France (ce qui est dans doute révélateur de mondes dissemblables). « Néanmoins ces acteurs disposent de ressources qui leur permettent de transformer l’incertitude d’une situation en un risque probabilisable. Leur activité requiert tout d’abord une bonne connaissance du milieu technique qui leur permet d’évaluer les perspectives de croissance des projets. La plupart des investisseurs […] sont ainsi bien souvent d’anciens ingénieurs ou entrepreneurs » [page 47]. C’est sans aucun doute une autre différence majeure entre la Silicon Valley et la France.

Puisque je parle de surprises personnelles dans le commentaire de la figure ci-dessus, j’en profite pour quelques commentaires personnels de plus (autant pour moi que pour l’auteur ou le possible lecteur !)
– aucun doute le monde des startup est une nouvelle illustration du capitalisme et cela a sans doute été mal compris. Les startup n’ont jamais été des entreprises libérées, le syndicalisme y est très rare pour ne pas dire mal accueilli. J’avais déjà mentionné ce point dans mon premier post.
– Marion Flécher donne de l’importance à la propriété intellectuelle (logiciels propriétaires de Microsoft, brevet d’Intel sur le microprocesseur) donnant des quasi-monopoles favorisés par un état qui « semble avoir implicitement soutenu la concentration du marché » [page 49]. Pourtant c’est bien l’État qui avait obligé Bell Labs à accorder des licences sur le transistor dont la société détenait le brevet. Intel a certes eu le quasi-monopole du micro-processeur même si IBM et AMD furent de vrais concurrents. Mais la compétition dans de nouveaux secteurs a fait d’Intel un acteur déclinant ces dernières années (télécommunications, intelligence artificielle). Je dirais plutôt que l’État américain se protège de manière macro-économique en défendant son avance technologique plus qu’il ne protège telle ou telle entreprise individuellement. OpenAi pourrait remplacer Google qui aurait pu remplacer Microsoft comme nVidia ou même AMD pourraient remplacer Intel. Idem pour les téléphones portables. Les USA restent le leader.
– Un autre petit doute : « Entre 1998 et 1999, le venture capital a quasiment doublé en passant de 3,2 milliards à 6,1 milliards de dollars » [page 48]. J’ai l’impression et je peux me tromper que les montants étaient plus important d’un facteur 10 environ et que ces montants correspondent plutôt aux années 80.
– Enfin je vois confirmée une impression personnelle sur la diminution du nombre d’entrées en bourse : la Silicon Valley comptabilisait 417 Ipo en 2000 contre seulement 14 en 2021 [Page 51]. En effet depuis des années je compile des tables de capitalisation et je rêvais d’arriver au nombre de 1000 rapidement mais l’asséchement des IPOs ralentit mon ambition… Par contre les acquisitions M&As semblent toujours aussi prospères puisque Marion Flécher mentionne plus de 90 acquisitions par Facebook depuis sa création (voir mes posts sur Cisco, Google. Une startup n’a peut-être vocation à devenir une entreprise pérenne mais il est possible aussi que la concentration monopolistique mentionnée plus haut soit à un sommet…

La France, une nation de start-up ?

C’est le titre du chapitre 2. Et la deuxième page de ce chapitre inclut la figure qui suit. On voit aisément que la presse française a commencé à s’intéresser au sujet lors de la bulle internet puis à nouveau depuis 2012. Manon Flécher nous explique que cette seconde période n’est pas anodine, date de l’arrivée de Uber et de Airbnb en France mais aussi de la création de BPIFrance et de la French Tech. De manière tout aussi intéressante, l’auteur rappelle que le Général de Gaulle s’était rendu à San Francisco en 1960, Georges Pompidou 10 ans plus tard, François Mitterrand en 1984. L’auteur ne mentionne pas la création de Sophia Antipolis en 1969 dont Paul Graham se moque plus ou moins gentiment (voir mon post en date de 2011). Les présidents Hollande puis Macron sont apparemment des présidents autrement plus impliqués par le sujet.

La France est-elle une startup nation ? La réponse est claire si vous avez lu ce qui précède. Mais le débat est plus profond comme je l’avais indiqué dans Politics vs. Economics: A country is not a Start-up en reprenant Non, la France ne doit pas devenir une start-up. Je ne savais pas ou j’avais oublié qu’Emmanuel Macron avait alors employé le terme d’hyper-innovation. Mais les Cassandre sont inaudibles et l’hyper-communication l’emporte trop souvent sur la réalité et les faits.

Marion Flécher y répond aussi en indiquant que « malgré cet essor, c’est l’État, qui en France reste le principal financeur des start-up » [page 71]. Sa note au bas de la page 69 est révélatrice. « En 2015, les business angels auraient investi un total de 41 millions d’Euros et cela resterait deux fois moins important qu’au Royaume Uni et 2,5 fois moins qu’en Allemagne. […] En 2023, le Royaume Unis continue de devancer les autres pays européens avec 307,4 millions d’Euros investis par les business angels contre 198,5 millions pour l’Allemagne et 142,5 millions pour la France. » BPIFRance c’est deux milliards d’investissements directs au capital des entreprises [page 72].

Mon post est déjà trop long et cela tombe bien j’en suis là de ma lecture du Monde des startup. Pourtant je n’ai pas commencé le sujet de fond qu’est la sociologie des startupeur·euses. Une suite bientôt !

Post-scriptum : sur un autre sujet connexe, je viens d’acheter Palo Alto: A History of California, Capitalism, and the World dont une des critiques dit « L’histoire la plus complète – et la plus incendiaire – de ce lieu qu’il nous sera sans doute jamais donné de connaître. Une critique acerbe et sans concession, aussi bien écrite que surprenante et, parce que l’histoire a tendance à se répéter, de plus en plus urgente. Vous ne regarderez plus jamais Stanford, les entreprises technologiques emblématiques comme Hewlett Packard, ni même la Silicon Valley de la même façon. Moi non plus. » (“The most comprehensive — and incendiary — history of the place that we’re ever likely to get. A sweeping and unsparing critique, it’s also well written, frequently surprising and, because history tends to rhyme, increasingly urgent. You may never think about Stanford, iconic tech companies like Hewlett Packard or, indeed, the Valley itself the same way again. I won’t.” LOS ANGELES TIMES)

L’introduction me hante déjà : l’auteur y promet d’expliquer que les habitants de Californie, de la Silicon Valley et de Palo Alto n’ont pas tous oublié les fantômes qui les entourent et sans lesquels la région n’aurait pas pu être ce qu’elle est devenue… A suivre aussi !

Le Monde des Startup par Marion Flécher

Le monde des startup représente l’essentiel de ma vie professionnelle depuis bientôt 30 ans. Je le connais sans doute trop bien et en plus je lis presque tout ce qui me passe sous la main. Alors je me dois de découvrir un ouvrage qui a pris pour titre ce sujet. Marion Flécher est Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Paris Nanterre et son ouvrage, Le monde des startup, semble être le produit de sa thèse de doctorat, intitulée Le monde des start-up, le nouveau visage du capitalisme ? Enquête sur les modes de création et d’organisation des start-up en France et aux Etats-Unis.


Marion Flécher vient de publier un post sur LinkedIn pour la sortie de son ouvrage. Elle était aussi l’invitée de Guillaume Erner hier matin sur France Culture.

Vous l’avez peut-être compris, je n’ai pas encore lu l’ouvrage mais je vais le faire dès que je l’aurai reçu. Je suis toujours un peu partagé quand je lis des analyses critiques de ce monde et de la Silicon Valley en particulier. Voici ce que la maison d’édition publie sur la page du livre : L’ouvrage confronte les promesses portées par la start-up (success story, méritocratie, flexibilité) à la réalité du terrain (taux d’échec, licenciements massifs, pression à la performance, burn-out). Depuis une quinzaine d’années, les jeunes entreprises innovantes regroupées sous le terme de « start-up » occupent une place croissante sur la scène médiatique et politique. Symboles de modernité et du capitalisme 2.0, elles sont érigées comme un véritable modèle économique et organisationnel. Comment comprendre cet engouement ? (…) Écartant la figure mythique du self-made man, elle met en lumière la réalité de ce monde social et cerne le profil de ceux, et plus rarement de celles, qui se lancent dans la création de start-up et se revendiquent de cette étiquette. Alors qu’elles prétendent rompre avec la rigidité hiérarchique des firmes classiques, les start-up proposent un nouveau visage du capitalisme dont les airs plus doux et plus colorés lui ont permis de se relever de ses critiques. À l’ère du numérique et des nouvelles technologies, que viennent-elles présager de l’avenir du travail ?

Je suis partagé pour deux raisons :

la première raison est qu’il me semble que la France est passée d’une méconnaissance abyssale de ce monde à une critique sans doute juste mais sévère de ses excès.

Il y a une dizaine d’années déjà, le professeur Libero Zuppiroli critiquait avec brio les promesses non tenues de l’innovation dans Les utopies du XXIe siècle. Quelques années auparavant, il m’avait titillé sur le fait que les startup ne représentaient pas grand chose. Ce fut l’occasion d’un autre post.

Il avait raison, pour l’Europe du moins, au point que ni la France ni l’Europe n’ont généré de véritable success story. Mon précédent post célèbrait la semaine dernière un succés de l’EPFL à 3 milliards de dollars et les Criteo, Mistral et autres sont tous de taille modeste par rapport aux monstres que sont devenus les GAFAMs. SAP, Spotify, ARM et quelques autres seulement en Europe peuvent être comparés aux succès américains. Je suis donc parfois tiraillé dans la comparaison et la critique de deux continents qui ont peu à voir. La France est passée très pour ne pas dire trop rapidement d’une méconnaissance à une critique de ce monde sans en comprendre les raisons de l’attrait et du succès.

la seconde raison est que cette critique existe depuis longtemps et que je m’attriste que la communication l’emporte sur l’information. Les startup n’ont jamais été un paradis, ce sont rarement des entreprises libérées si bien que le story telling a transformé quelques exceptions en modèle universel.

Ainsi en 1986 dans Startup fever, on pouvait lire “The Silicon Valley has been called “one of the last great bastions of male dominance” by the local Peninsula Times Tribune. […] They are under-represented in management and administration. Few women have technical or engineering backgrounds. […] Why there are few women in positioning of responsability in Silicon Valley is complex and puzzling. Until recently, the overwhelming majority of engineering graduates were men. […] Scientific and engineering professionals in the finance community and in start-ups are likely to be men: these power-brokers rely exclusively on their personal networks. […] Twenty of the largest publicly held Silicon Valley firms listed a total of 209 persons as corporate officers in 1980; only 4 were women. The board of directors of these 20 firms include 150 directors. Only one was a woman: Shirley Hufstedler, serving on the board of Hewlett-Packard.” But the authors are optimistic: they explain that any woman with a technical background or an interest in high-tech has opportunities: “A Martian with three heads could find a job in Silicon Valley. So for women with a technical background, it’s terrific. […] An exception to masculine dominance is Sandy Kurtzig. “I wanted to start in a garage like HP, but I didn’t have one. So I started in a second bedroom of my apartment.” At first, Kurtzig did sales, bookkeeping and management of her start-up. As long as she had only five or six employees, they worked out of her apartment. It went into rapid growth and had annual sales in 1982.”

Et que dire de l’analyse de Anna-Lee Saxenian en 1999 : « In 1979, I was a graduate student at Berkeley and I was one of the first scholars to study Silicon Valley. I culminated my master’s program by writing a thesis in which I confidently predicted that Silicon Valley would stop growing. I argued that housing and labor were too expensive and the roads were too congested, and while corporate headquarters and research might remain, I was convinced that the region had reached its physical limits and that innovation and job growth would occur elsewhere during the 1980s. As it turns out I was wrong.” En revenant sur la phrase écrite plus haut (La France est passée très pour ne pas dire trop rapidement d’une méconnaissance à une critique de ce monde sans en comprendre les raisons de l’attrait et du succès), je crois qu’il faut lire et relire les remarquables ouvrages de la professeure Saxenian (Regional Advantage, The New Argonauts). Elle a su expliquer les raisons de ces attraits et succès qui se perpétuent aujourd’hui malgré les excès.

J’en suis arrivé à ces compromis que le grand Bernard Stiegler m’avait aidé à développer :
– dans un post de 2016, Le monde est-il devenu fou? Peut-être bien…, j’écrivais que la thèse principale de Stiegler est que le capitalisme est devenu fou et que l’absence de régulation, de freins peut vous conduire vers la folie. La « disruption » peut avoir du bon quand elle est suivie d’une phase de stabilisation.
– la même année dans Disruption et folie selon Bernard Stiegler, je notais que En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison, et le bouc-émissaire. Le médicament devient nocif si consommé en excès…

Je vais donc lire avec curiosité l’ouvrage de Marion Flécher et vous écrirai dans un post prochain si j’ai trouvé matière à résignation ou à optimisme vis à vis du Monde des startup.

Post-scriptum: je me demande régulièrement la nature du rapport en France de la société avec les sciences et la technologie. Toutes les déviances de la technologie sont claires et je les mentionne régulièrement ici, je pense par exemple à Technocritiques par François Jarrige. Je ne suis pas sûr que la critique soit aussi sévère pour les sciences ou les mathématiques comme si elles étaient plus neutres. On entend moins souvent qu’il y a eu très peu de femmes Médailles fields : 2 lauréates en 2014 et 2022 pour 80 lauréats depuis 1936.

Les sciences dans les média sont un parent pauvre, les journalistes généralistes voire les intellectuels français ont une culture scientifique assez déplorable. Les sciences attirent peu les filles ou du moins en sont-elles dissuadées pour des raisons complexes. Ce n’était pas le cas dans les ex-pays de l’Est (qu’elles qu’en soient les raisons). Le rapport à la technologie et donc à l’innovation et aux startup en est peut-être une conséquence, ou une simple corrélation. Cela peut expliquer une part de ma tristesse ou de ma frustration, même si je ne perds pas mon enthousiasme. Et dans ces moments-là me revient la citation de Churchill, le succès c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme.

Deux références.

– Mathématiques : deux femmes récompensées depuis 1936 : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/03/20/mathematiques-deux-femmes-recompensees-depuis-1936_5438858_4355770.html

– Maryna Viazovska, deuxième femme lauréate après Maryam Mirzakhani : https://information.tv5monde.com/terriennes/medaille-fields-maryna-viazovska-deuxieme-femme-laureate-apres-maryam-mirzakhani-2933

Nexthink, une startup lausannoise rachetée trois milliards de dollars

Cela n’arrive pas si souvent dans une vie [1] alors cela mérite une pause : Nexthink, spin-off de l’EPFL, vient d’être rachetée pour 3 milliards de dollars [2], vous avez bien lu, 3 billions dollars !! Certes Nexthink n’est plus toute jeune , elle a été fondée en septembre 2004 entre autres par Pedro Bados venu (faire, je crois, un stage de master dans le cadre du programme Erasmus) dans le laboratoire d’intelligence artificielle. L’IA n’était pas à l’époque ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Il était question de méthodes bayésiennes… la chance, le hasard ont fait que j’ai alors rencontré Pedro pour analyser la propriété intellectuelle qu’il avait générée et ce qui pourrait en être fait. Pedro souhaitait vendre le brevet que l’EPFL avait déposé et lorsqu’il a découvert qu’il n’intéressait pas autant qu’il l’aurait imaginé, je lui ai dit pourquoi pas une startup ? Ce fut mon rôle principal. Je l’ai aussi aidé aussi à structurer le deal initial, je veux dire avec qui il travaillerait, au sein de l’EPFL et à l’extérieur et à quelques mises en relation à l’époque. Comme le disent les anglo-saxons, The rest is history !

Pedro est devenu une figure discrète mais incontournable de l’écosystème suisse [3]. Il fut notre invité dès 2006 pour les ventureideas avec Jordi Montserrat.

Voici des notes prises à l’époque sur sa présentation (pdf).

NEXThink notes

Il a aussi donné une belle interview il y a 10 ans au journal Le Temps: Personne n’est prêt à devenir entrepreneur

J’ai vécu de très belles choses dans la recherche entre Paris et Stanford, dans le capital-risque avec Index Ventures puis à l’EPFL pendant 15 ans et depuis 6 ans à Inria. Nexthink restera une de mes plus belles histoires professionnelles et j’espère en vivre quelques autres. Comme je l’avais dit il y a 15 ans, ma passion professionnelle est d’encourager ces aventures (voir l’entretien de Stanford [4]) : « A love of entrepreneurship, a passion that I took back home to Europe after studying here [at Stanford University]. I want to see a more entrepreneurial culture there and I am working in more than one way to effect that change. » (L’amour de l’entrepreneuriat, une passion que j’ai ramenée en Europe après mes études. Je souhaite y voir se développer une culture entrepreneuriale plus affirmée et je m’y emploie de différentes manières.)

Quelques notes :

[1] J’ai été frappé il y a quelque temps par ce post sur Index Ventures et ses performances stratosphériques :

8 startup qui dépassent les $10B en sortie : Figma – $59BN, Revolut – $75BN, Adyen – $44BN, Robinhood – $82BN, Scale – $14.9BN, Wiz – $32BN, Datadog – $46BN, Roblox – $86BN. Alors pour Index que représente $3B? Et je n’ai pas la liste de leurs exits au dessus du milliard. J’ai le souvenir de Virata, Numerical technologies, The Fantastic Corporation et Skype avant 2005. Je vais peut-être leur demander !

[2] Autres actualités et archives : ce que j’ai trouvé en ligne concernant l’acquisition de Nexthink : principalement des publications LinkedIn de ses fondateurs et investisseurs, ainsi que des articles de presse.

Nexthink News autour acquisition


Neil Rimer (Index Ventures) et Pedro Bados, je ne sais pas exactement où ni quand.

[3] Une présentation à l’EPFL avant 2010 mentionnant Nexthink.

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[4] Grâce à mon moteur de recherche préféré, voici un échange sur ce que je pensais des startups et de la Silicon Valley en 2008, lors d’un entretien pour la faculté d’ingénierie de Stanford où je mentionnais également Nexthink. Je ne suis pas sûr que les choses aient beaucoup changé…

Stanford HL

Pourquoi la Silicon Valley est-elle la Silicon Valley ? Un débat initié par AnnaLee Saxenian

Je devrais retourner dans la Silicon Valley pour demander à AnnaLee Saxenian ce qu’elle pense de la Silicon Valley aujourd’hui et, surtout, si elle pense que son analyse est toujours valable (ce qui est mon avis !).

Je viens de tomber par hasard sur un court article de six pages qu’elle a écrit en 1999 et intituléComment on Kenney and von Burg,‘Technology, Entrepreneurship and Path Dependence: Industrial Clustering in Silicon Valley and Route 128’ que vous pouvez facilement trouver sur le net, par exemple sur Researchgate.

Pourquoi m’intéresser à un article vieux de 25 ans sur l’innovation ? Parce que j’ai souvent le sentiment que l’Europe, et la France en particulier, passent à côté de l’essentiel. L’argument de Saxenian peut être résumé par un extrait de cet article : C’est précisément l’ouverture, la multiplicité et la diversité des interconnexions dans la Silicon Valley qui permettent aux acteurs économiques d’analyser en permanence l’environnement à la recherche de nouvelles opportunités et d’investir dans des technologies, des marchés et des applications novateurs à une vitesse sans précédent. La structure autarcique des entreprises et des institutions de la Route 128, en revanche, a historiquement découragé précisément les flux décentralisés d’informations, de compétences et de capitaux qui encouragent cette expérimentation technologique. [Page 5]

L’analyse est subtile car on pourrait avoir l’impression que l’Europe a compris le rôle de la collaboration, mais je crains qu’elle soit resté institutionnelle et pas informelle. Y a t il jamais eu un Wagon Wheel Bar en Europe ?

Je le répète, l’article est concis et mérite d’être lu. Le débat porte également sur le rôle des grandes entreprises dans les pôles technologiques. La figure suivante en est une parfaite illustration :

Source: J. Zhang (2003) a compilé des données de VentureOne basées sur des spin-offs financées par des VC de 1992 à 2001

Zhang avait travaillé avec Saxenian et le tableau montre que, d’un point de vue académique, l’entrepreneuriat était aussi fort à MIT/Harvard qu’à Stanford/Berkeley. Mais si l’on compare IBM Ouest et IBM Est, la différence est frappante. « Les résidents de la Silicon Valley quittent régulièrement leurs emplois dans des entreprises établies pour rejoindre des start-up, et inversement, tout en entretenant des réseaux de relations personnelles et professionnelles transversales. Il n’est pas rare non plus que des ingénieurs travaillant dans de grandes entreprises réalisent des investissements personnels dans des start-up prometteuses, ou que des entreprises établies organisent des divisions de capital-risque pour soutenir de nouvelles entreprises dans des secteurs connexes. » [Page 4]

J’ai utilisé ce tableau depuis que je l’ai découvert il y a bien des années, notamment lorsque je donnais des cours sur les startups et la Silicon Valley. Avec un brin de nostalgie, je vous propose ci-dessous mon pdf d’introduction, où j’insiste sur le rôle de la culture dans l’entrepreneuriat.

eLab01 - SiliconValley

La Deeptech et ses défis en France (la suite)

Comme indiqué dans mon précédent article, j’ai préféré découper ma synthèse de l’atelier sur le sujet “Deeptech : are we ready to scale?” organisé par Inria lors du salon Vivatech

Si la première table ronde parlait de bipèdes, il était question dans la seconde d’écosysèmes, de « forêt vierges » plus que de « jardins à la française » !

Antonin Bergeaud, je vous ai écouté lorsque vous avez reçu sur le prix du meilleur jeune économiste de France, en particulier sur l’innovation technologique, sur France Inter et sur France Culture et vous avez dit à un moment que vous faisiez le parallèle entre votre rêve d’enfant d’être astronome et votre situation d’économiste en disant que vous vous vouliez comprendre la complexité du monde mais que dans l’économie, il y a le facteur humain ce qu’il n’y a pas avec les étoiles. Est-ce qu’il est là notre défi ou est-ce que ce sont d’autres éléments qui vous intéressent pour qu’on ait demain des Gafam Européens ?

« on a l’impression que le niveau de complexité est vraiment dans la science dures mais dans les sciences humaines il y a beaucoup d’interactions qui rendent les choses très compliquées et notamment parce qu’on a assez peu de régularité donc on doit composer avec le fait que il y a des biais. Comme ce qui a été évoqué que en Europe on est moins enthousiaste que les Américains, mais on ne sait pas très bien le mesurer. Il y a beaucoup d’éléments qu’on doit prendre en compte et comme l’enjeu c’est d’essayer d’informer et d’éclairer sur pourquoi on a telle difficulté, par exemple avoir un secteur Tech qui soit de la même ampleur que celui qu’on a aux États-Unis ou pourquoi les entreprises ont du mal à se financer en Europe, on est obligé de prendre en compte un peu toutes ces dimensions et c’est vrai que c’est assez compliqué, donc c’est un peu là où le parallèle s’arrête, c’est que c’est compliqué. Je pense que maintenant il y a une espèce de consensus qui commence sur les difficultés structurelles qu’on a en France et en Europe, ce qui veut pas dire qu’on va les corriger mais au moins on commence à un peu mieux comprendre ce qui se passe. » […]
– on n’a pas assez d’entrepreneurs et on n’a pas assez de d’ingénieurs qui sont formés en France et en Europe […] il y a un vrai sujet de formation qu’il faut corriger en grande partie parce que vous avez beaucoup de pertes, beaucoup de d’entrepreneurs et d’ingénieurs qui partent outre-Atlantique
– la deuxième difficulté en Europe, car tous les problèmes français sont assez vrais partout en Europe, est de faire échanger les universités avec les entreprises. Par exemple, tous les brevets qui sont déposés par toutes les entreprises du monde doivent donner les références académiques qu’elles utilisent dans la description du brevet et ce qu’on voit c’est que sur certaines technologies où l’Europe est pratiquement inexistante en termes de production de technologies et de commercialisation en fait on est relativement dominant ou est au même niveau que les États-Unis dans la production d’idées sauf que ces idées ne sont pas citées par des brevets français ou européens, elles sont citées par des brevets chinois ou américains donc en gros on a des scientifiques et des chercheurs qui produisent des idées très pertinentes y compris sur des technologies très très récentes et les idées sont censées circuler librement, elles circulent librement mais elles circulent beaucoup du côté Europe vers les autres pays est un peu moins dans l’autre sens.
– le troisième problème c’est effectivement le financement qui a été beaucoup évoqué tout à l’heure je pense qu’on a en Europe un rapport au risque qui est vraiment spécifique à notre continent peut-être qu’il est pas forcément négatif et puis je pense pas qu’il faille forcément y renoncer mais il faut avoir conscience que ça pose un certain nombre de difficultés pour faire croître rapidement des entreprises notamment dans les technologies de rupture parce qu’on va aller plus vers du financement bancaire, parce que on a moins de fond en capital risque, parce qu’on a marché qui est très fractionné notamment sur le financement de l’innovation et parce qu’on a des institutions et des régulations qui sont largement plus contraignantes en tout cas du point de vue de la croissance que ce qui se fait aux États-Unis.

Paul Midy, je pourrais vous appeler monsieur start-up à l’Assemblée nationale, que souhaitez-bous ajouter ?

« Je mettrai le sujet du financement en numéro 1 de très loin. Les levées de fonds en Europe semblent être trois fois inférieures aux levées de fonds aux États-Unis alors qu’on est globalement à peu près de loin la même taille, on génère à peu près le même PIB. Quand vous collez votre argent dans une entreprise comme Mistral, une entreprise de deeptech, vous le retrouvez pas l’année d’après c’est au moins 20 ans après que vous le retrouvez, c’est du capital long terme. Et ce capital de long terme il existe essentiellement dans du capital retraite et donc je dirais que le facteur numéro 1 c’est le fait qu’on a un système de retraite en France et beaucoup en Europe aussi qui est un système par répartition qui n’est pas un système par capitalisation. On n’a pas de fonds de pension ou on en a très peu. Il faut se rendre compte des écarts énormes que ça génère en France. L’épargne de long terme et ce qui peut ressembler un peu à de la capitalisation c’est 200-300 milliards d’euros si je prends tout l’Union européenne c’est 6000 milliards et essentiellement c’est les démocraties du nord de l’Europe à 70 % si je prends les États-Unis c’est 42000 milliards.On peut alimenter une bourse de New York à 25000 milliards et alimenter un Nasdaq à 25000 milliards et de l’autre côté en France vous avez Paris la Bourse de Paris 3000 milliards Francfort 3000 milliards Londres 3000 milliards donc on a un stock de capital qui est beaucoup moins important et donc pour les levées de fonds le résultat de tout ça c’est que nos start-ups l’année dernière ont levé 50 milliards aux États-Unis c’est 150 milliards. […] Moi j’appelle à ce qu’on fasse une PIC, une politique de d’innovation commune au moins aussi ambitieuse que la PAC, la politique agricole commune. Un tiers du budget du budget de l’Europe c’est la PAC. Un autre tiers c’est les fonds de cohésion sociale. Très important. L’innovation c’est moins de 10% du budget de l’Europe. Il faut au moins que tout de suite ce soit trois fois plus. […] Je suis un homme politique donc on essaie de faire changer le système. Soit on se dit c’est une culture voilà les Européens ils sont comme ça et ils aiment moins le risque, ils sont un peu plus grincheux et tout et donc il y a rien à faire. Je ne peux pas me résoudre à ça donc j’essaie de comprendre pourquoi les Américains sont dans une autre situation, ce n’est pas génétique. Je pense qu’il faut qu’on se redonne l’objectif que l’Europe soit le continent le plus riche, le plus prospère au monde donc le plus innovant qui soit en capacité de se défendre et puis tout va en découler.

Alexis Robert vous travaillez pour le fond Kima Ventures qui est le fonds de Xavier Niel dont j’ai lu le livre récent « une sacrée envie de foutre le bordel » et qui se met en parfois en porte-à-faux avec le système. Est-ce que vous aussi en travaillant pour le fond Kima Ventures vous avez une vision un peu plus atypique de ces choses ou comment vous souhaitez rebondir sur ce qu’on vient de partager ?

« En fait ce qui se passe quand on est early stage, alors que ce que vous avez évoqué est vrai en late-stage pour les financements en Série B et plus, mais en fait aujourd’hui ce que nous on voit c’est qu’en fait sur les cycles d’amorçage, preseed/seed il y a en fait un peu trop de capitaux, et en fait aujourd’hui les VCs, le problème qu’il y a et pourquoi est-ce que on a un manque, on a du mal à trouver des GAFAMs c’est si on remonte en fait l’histoire du venture capital français en fait c’est des spin-off de banques et ensuite au fur et à mesure du temps elles ont recruté en fait les fils de leur LPs [Limited Partners] ou des gens qui étaient dans leur réseau ou des gens qui pensaient comme eux qui ont en fait dans un mindset de finance. Il y a très peu de d’ingénieurs, très peu de scientifiques qui sont en fait dans ces VCs. […] Pour créer des GAFAMs, pour créer par exemple openAI, Sam Altman est issu du monde des Computer Scientists, regardez Elon Musk, il est Computer Scientist, vous regardez Mark Zuckerberg, il est Computer Scientist, et en fait pour créer les GAFAMs de demain ça va venir en fait des gens qui ont une forte culture scientifique ou alors qui ont des cultures qui sont différentes ça peut être des gens qui ne sont peut-être pas sortis d’école d’ingénieur, des gens qui sont très différents mais les VCs sont bloqués dans un mindset et les gens dans l’écosystème en général aussi. […] Par exemple Mistral à l’époque où Arthur Mensch, Guillaume Guillaume Lample et Timothée Lacroix ont fait leur première levée de fonds, uniformément tous les VCs ont tous dit ah oui c’est trop bien ce qu’ils font « ouais mais bon enfin c’est des chercheurs quoi », ils ne savent pas sortir du moule de CEO qui a fait HEC. »

Mehdi, je vais passer au « tu » parce que je ne sais pas faire « vous » quand je connais quelqu’un depuis quelques années. On t’a soutenu au start-up studio mais avant de parler d’entreprise, on y reviendra tout à l’heure, je me souviens peut-être tu n’as pas envie de trop d’en parler mais tu as écrit un magnifique essai sur ce que c’est un écosystème qui fonctionne pour l’entrepreneuriat. Je l’ai relu il y a deux jours, c’était en 2017 je pense, est-ce que 8 ans après tu as la même vision des faiblesses de l’écosystème et de ce qu’un pays doit faire pour favoriser des gens comme toi ?

« alors oui et encore plus malheureusement encore plus et je vais expliquer pourquoi. Oui l’argent est un enjeu, mais même Sam Altman aujourd’hui qui est à la tête d’OpenAI qui vient de faire, qui vient de dire qu’il fait 10 milliards de chiffre d’affaires annuels il a des problèmes de financement. Mais pour moi le problème pour moi, le gros problème de l’écosystème c’est l’ambition, c’est l’ambition des entrepreneurs européens. En Californie il vous dirait « je vais changer le monde, ils ont une ambition qui n’a pas de limite et attention c’est pas génétique, ils sont entraînés pour ça, ils ont des accélérateurs comme Ycombinator, ils ont des advisors, souvent ils sont coachés par d’autres entrepreneurs qui ont eu des exits ou qui ont fait des très grosses boîtes et ils sont dopés à l’ambition ce qui nous manque je trouve ici.[Ce qui manque aussi] c’est des investisseurs qui marchent aussi au feeling, qui marchent à l’ambition d’entrepreneur, qui vont aller se battre pour un dossier à un milliard ou cent milliards. L’argent c’est pas le problème principal pour moi parce que il y en a de l’argent enfin surtout en seed en France avec la BPI. Après c’est l’ambition qui doit matcher, et l’exécution bien sûr, l’exécution c’est pas simple, mais voilà Arthur Mensch a levé 100 millions sur des slides en 3 mois parce qu’il avait une ambition à ce moment-là. « Malheureusement en Europe on est encore dans un écosystème où on fait de la technologie avec de l’argent là où d’autres font de l’argent avec la technologie ». […] Sam Altman a coaché plus près de 1000 start-up quand il était à la tête de Ycombinator, il a vu un écosystème, il a vu des innovateurs, il s’est entraîné c’est pour ça qu’aujourd’hui il dit on fera une IA générative, une IA qui sera une société qui fait 1 milliard, une personne pourra faire un milliard de valeur grâce à une IA et un seul salarié mais parce qu’ils sont entraînés après attention ce sont ce que Alain Damasio appelle des hyperstitions [https://en.wiktionary.org/wiki/hyperstition] on est au-delà de la superstition parfois on tombe dans le mensonge on tombe dans l’idéologie donc nous en Europe on fait un peu plus attention. [Aux USA on dit] « fonce, vas-y, on te soutient, on va y aller avec toi » mais aujourd’hui je ne connais pas quelqu’un en Europe qui agirait ainsi parce qu’ils sont entraînés aux USA. C’est vraiment un INSEP des entrepreneurs qu’il nous faut. » […] Entreprendre c’est comme jouer au poker vous avez des cartes en main et puis il y a des cartes qui arrivent et au fur et à mesure que vous devez vous adapter. Il nous faut des gens qui nous dégagent, qui nous dégagent pas en tant qu’entrepreneurs !, mais qui nous dégagent de la bande passante pour être capable de comprendre ce qui est en train de se passer pour moi c’est des advisors qui ont fait la Ligue des Champions. »

Alexis Robert : « Je suis très aligné avec Mehdi […] il y a [tant de personnes qui] vous refusent parce qu’en fait vous ne parlez pas dans les langages du moule. En fait c’est ça le problème qu’il y a aujourd’hui, c’est qu’en fait l’entrepreneur se sent seul et certains types d’entrepreneurs qui ont un parcours scientifique et technique ne savent pas où se tourner et aujourd’hui ce qui se passe à San Francisco, ce qui fait que San Francisco c’est génial, c’est parce qu’en fait vous sortez de l’avion directement vous avez l’impression d’être accepté en tant que geek, vous avez l’impression d’être à votre place, vous avez des « role models » qui sont là pour vous, qui vous tirent vers le haut, vous avez l’impression que vous aussi vous pourrez pouvoir faire ça et en plus après il y a un sens de la communauté qui est extraordinaire ; vous arrivez, vous êtes dans la rue, vous parlez avec un VC, bah, il vous écoute ou pas, vous avez Sam Altman qui passe dans la rue et vous pouvez lui dire bonjour, vous vous asseyez dans un café et vous parlez, vous avez des entrepreneurs à qui parler, la parole est facile les introductions faciles et fluides, vous pouvez vous entourer de gens qui vous permettent d’apprendre et de vous améliorer parce que, comme ce qui a été dit au premier panel, si vous avez compris la relativité générale, réussir à pitcher c’est pas très compliqué, vous allez réussir à le faire et en fait voilà c’est ça que je voulais dire. »

Je m’arrête ici et les gens en on dit beaucoup plus. C’est injuste de ne pas tout partager… Mais je pense que cela donne une idée des défis et des opportunités !


La Tour Triangle en construction par Herzog et de Meuron, en sortant du Salon Vivatech, voir aussi sur Instagram

La Deeptech et ses défis en France

Inria a organisé lors du salon Vivatech un atelier sur le sujet “Deeptech : are we ready to scale?”

Les échanges ont été riches, profonds, passionnants. Je suis bien sûr biaisé puisque j’en étais un co-organisateur, mais j’ai rarement eu un tel plaisir lors de discussions sur le sujet. Alors je vais en faire une synthèse subjective en ajoutant mes propres commentaires sur différents sujets qui me sont chers. [Il seront entre crochets et en italique]

Qu’est-ce que la Deeptech ?

Ce fut le point d’entrée de Théau Peronnin, fondateur et CEO d’Alice & Bob. « C’est avant tout une technologie qui va avoir deux attributs fondamentaux : le premier c’est un ancrage très profond dans la science. Si vous pouvez comprendre cette techno directement en sortant d’école de commerce c’est peut-être que c’est pas encore tout à fait une deeptech […] Son deuxième attribut c’est celui d’avoir une capacité à créer des entreprises des acteurs ou des produits qui vont avoir une nature stratégique dans l’économie. »

[Lors d’une autre table ronde, j’avais entendu que le mot était apparu quand l’internet, le B2B/B2C et le SaaS avaient dilué la technologie dans les excès de « passemoilesel.com » mais que fondamentalement la high-tech des années 80 et la deeptech des années 2010 sont les deux faces d’une même pièce. J’ajouterais que si quelque chose est brevatable, c’est sans doute de la Deeptech.]

Théau Peronnin a ensuite donné son point de vue sur les défis de l’écosystème français. « Je peux vous le dire très simplement : en France, on est extrêmement fort sur l’opportunité initiale, on a des talents incroyables. On est quand même premier ex aequo en nombre de médailles Fields avec les Américains alors qu’on est cinq fois moins nombreux. » […] « Et puis on a un écosystème early-stage de venture capital qui a su se mettre en place ces dernières années, peut-être même un petit peu trop ; on pourrait dire enfin peut-être qu’il est légèrement saturé. » […] « Les faiblesses, elles sont vraiment sur les étapes plus aval de la vie d’une deeptech. On a un sujet qui est parfaitement connu mais qui est loin d’être craqué qui est celui du financement des étapes de croissance forte dites de growth, ce moment où des entreprises comme Alice et Bob vont chercher à mobiliser des capitaux de plusieurs dizaines de millions d’euros, de plusieurs centaines de millions d’euros pour continuer à faire cette course de R&D au niveau international ». [C’est un sujet qui va être abordé plus loin et je ne suis pas sûr que ce soit le sujet principal, mais le débat existe sans aucun doute. Voir plus bas !] « Il n’y a pas d’acteurs européens adéquats ce qui créée effet d’anticipation sur toute la chaîne de valeur et qu’il y a une certaine frilosité des fonds a vraiment déployer ces capitaux avec intensité avec audace en deeptech. » […] « la Silicon Valley tire son nom des deeptech des années 70-80, 90 dans le silicium qui ont créé des générations de fortune d’individus avec un très fort appétit pour cette deeptech et qui donc derrière ont fléché leurs capitaux vers ces fonds d’investissement qui continuent à investir dans ce domaine là.En Europe il n’y a pas ces fortunes, elles ont été faites ailleurs, elles sont dans d’autres domaines et donc on n’a pas encore ces bons produits d’où le rôle important de l’État pour amorcer la pompe. »

« Un dernier point pour introduire la table ronde sur l’humain qui est le rapport à la prise de risque. La France a une école en tout cas, un regard sur les études et le monde académique très tourné vers l’excellence qui est peut avoir comme travers, enfin tarte à la crème, de dire qu’on a une certaine peur de l’échec et ça se voit dans à mon avis dans certains dispositifs qui mériteraient d’être repensé notamment celui de la loi pacte pour le détachement à temps partiel des chercheurs et là c’est une opinion très personnelle que je souhaite partager avec vous qui est celle de dire qu’il n’y a pas d’entrepreneuriat sans prise de risque. Il faut se mouiller, il faut mettre sa carrière en jeu quelque part, il faut avoir du « skin in the game » comme disent des anglo-saxons et peut-être que dans ce dispositif là il y a donc dans ce détachement à temps partiel, un confort à se savoir encore bien protégé au sein de son organisme de recherche tout en essayant de profiter du plaisir de l’entreprenariat. A mon sens, il faut y aller à fond et ça veut dire qu’il faut être capable de pouvoir revenir après un échec d’une start-up dans le monde académique et donc peut-être que le levier pour permettre plus d’audace c’est de rendre le monde académique plus attrayant pour des profils avec des carrières hybrides passées par le monde de l’entrepreneuriat voilà pour lancer cette table ronde sur le thème de l’humain ces hommes et ces femmes qui font l’entrepreneuriat de demain. »

La Deeptech c’est avant tout des bipèdes !

Théau Peronnin est revenu sur le sujet de l’humain à travers un vrai problème : « un sujet très difficile qu’on a c’est celui de la parité, la diversité homme-femme, qui est horriblement difficile à craquer parce que nous, on arrive en toute fin de chaîne alimentaire de la formation de ces profils. Avant tout des profils techniques, pas mal d’entre-soi sur le fait de passer par les grandes écoles avec tout le biais socioculturel qu’il y a dans ces grandes écoles et quand même une diversité internationale on doit avoir entre 20 et 30 nationalités 30 % de non francophones dans l’équipe donc moi pour faire une petite démographie de chez nous.

Xavier Duportet amplifie cet aspect humain : « nous on a des gens qui sont un peu fous parce que pour se lancer dans la deeptech [où] moins de 2% des projets arrivent jusqu’à un produit mature sur le marché […] pour se lancer il faut être un peu fou, il faut être naïf aussi, je pense, et il faut penser que ce qui est impossible peu de venir possible. Il y a plein de choses qu’on ne connaît pas et donc l’inconnu fait partie de notre travail de tous les jours. » […] « Le plus important pour nous c’est pas forcément l’expérience c’est surtout la curiosité et que les gens soient entreprenants parce que dans la deeptech on ne peut pas juste appliquer les principes, appliquer les choses qu’on a déjà apprises, il faut toujours être prêt à se confronter à la failure quasiment tous les jours et donc il faut des gens qui acceptent de se remettre en question et qui au fond d’eux sont vraiment des gens entreprenants. »

Jean-Michel Dalle : « il y a des bipèdes motivés qui viennent nous parler de microbiome ou des bipèdes motivés qui viennent nous parler d’ordinateurs quantique. Celui ou celle qui ne verrait pas les choses sous cet angle là, c’est à dire sous l’angle des bipèdes, il rate quelque chose. Bien sûr on va aller vérifier que le projet d’ordinateur quantique c’est pas n’importe quoi, qu’ils ont pas inventé ça un dimanche matin après le marché. Mais donc mais si on ne regarde pas la chose via les fondateurs et les fondatrices à mon avis il faut changer de métier. »

Théau Peronnin : « le vrai sujet c’est que la passion du chercheur, c’est de comprendre mais le problème avec ça c’est qu’on récupère tout le tout le fruit du plaisir de son travail très tôt dans la vie du produit. J’ai compris ce que je devais craquer pour apporter cette machine, mais on a fait malheureusement que 5 ou 10% du travail pour vraiment livrer le système. Derrière il faut robustifier, productifier, distribuer, repositionner. Il y a tout un enjeu : comment est-ce qu’on apprend à prendre du plaisir non pas dans le fait d’avoir compris mais dans le fait de soit de faire comprendre à l’autre mais même plus que ça de faire adopter par l’autre ce qu’on a craqué et ça c’est c’est un muscle à développer qui est assez différent. »

Xavier Duportet : « c’est pas une technologie, c’est pas une science qui va changer le monde ou sauver le monde mais c’est un produit et ça souvent c’est ce qui pêche. On voit beaucoup encore de chercheurs qui ne pensent que sciences, que technologies et qui n’arrivent pas à faire ce switch dans leur tête en disant comment est-ce qu’au final je ne vends pas ma science mais je fais rêver des gens, je fais rêver ces gens sérieux [les investisseurs] que je vais être capable d’être cette personne qui va transformer une science en un produitn qui va générer une plus-value pour la société mais avant tout aussi pour les investisseurs.

Marie Paindavoine : « j’ai eu la chance au début d’être accompagnée dans l’entrepreneuriat par des structures issues du monde académique donc d’abord par INRIA et après par l’université de Berkeley aux États-Unis qui a un programme d’accélération et c’est vrai que ça m’a permis grâce à eux d’apprendre à transformer ce discours scientifique en un discours d’entrepreneur et d’ailleurs le programme d’accélération de l’université de Berkeley pendant six mois on fait que répéter le pitch de l’entreprise et apprendre à convaincre en fait parce que finalement et il nous le disent finalement vous avez fait le plus dur, vous avez une super technologie, tu as réussi à faire une thèse en cryptographie, enfin tu as fait le plus dur, Marie, maintenant apprendre le marketing ça va te prendre deux mois mais il faut que tu t’y mettes pendant deux mois et c’est là où on a besoin de s’entourer, d’avoir cet écosystème qui permet aux personnes de se former parce que après tout si on a réussi à faire un doctorat, on est capable de continuer à se former sur le métier de l’entrepreneuriat mais il faut trouver ces gens qui arrivent à voir non pas la valeur de la technologie scientifique telle qu’on peut la présenter aujourd’hui mais une sorte de valeur projetée de cette technologie.

Xavier Duportet : « sur les gens et le réseau et l’écosystème moi j’ai aussi eu la chance de faire une thèse entre INRIA et le MIT. Au début je voulais être chercheur et quand je suis arrivé au MIT, j’ai vu tous ces gens qui entreprenaient, ces professeurs qui devenaient entrepreneurs, c’est là où j’ai compris j’étais inspiré par cette génération de chercheurs entrepreneurs en me disant mais en fait si on veut vraiment changer le monde c’est pas de la recherche c’est de l’entrepreneuriat et aujourd’hui aux US, il y a donc la Silicon Valley, elle a été créée il y a déjà 20 ans, 30 ans comme le disait Théo il y a toute cette génération maintenant, pas de papys mais de personnes un peu plus âgées qui ont réussi et donc en fait il y a un « network effect » aux US qui est super important, c’est la génération d’entrepreneurs qui ont déjà réussi qui sont là pour aider et transmettre ils l’ont fait ils ont fait des erreurs et ils servent vraiment de mentor et c’est là où on a une opportunité assez intéressante, et on ne peut pas en France vouloir mettre la charrue avant les bœufs, on a ce que ce qu’a fait, la BPI, tous les instituts de recherche, le changement qui a été amorcé depuis 10 ans, on commence à avoir ces entreprises qui deviennent sur le plan international, des leaders. »

Matthias Schmitz : « What we have started to do recently is to invest in an entrepreneurial mindset much earlier in the education of our students so we are trying to roll out programs where we bring entrepreneurship into all the faculties. For example, the university of Saarland is investing €1.5M every year with the goal that every single student that we have, whether it is a business student, whether it is a Romanistic student or an engineering student has at least one time during his studies thought whether entrepreneurship can be a career option for himself and by doing that I think we try to solve the problem a little bit earlier, bring the mindset in the heads of the people and not having to have people jump into the too cold water at the moment where they are already at the PhD level. »

Marie Paindavoine sur le fait d’être femme entrepreneur : « tu veux la version qu’on entend en France ou aux États-Unis ? les deux ! alors on n’entend pas la même chose en France et aux États-Unis. En France, on m’a tout de suite demandé si je comptais m’associer à un directeur général en insistant sur le « un », on m’a déjà demandé après ma présentation enfin bon bref je vais pas toutes les faire en fait parce que ça n’a aucun intérêt mais mais effectivement il y a un halo de suspicion on va dire ça comme ça. Aux États-Unis alors je ne dis pas qu’ils sont meilleurs qu’en France parce que je suis arrivé à l’université de Berkeley, à l’accélérateur de l’université de Berkeley, 2000 candidatures, 30 start-ups retenues, 2 femmes CEO donc il ne sont pas beaucoup meilleurs. En revanche une fois qu’on atteint ce niveau de sélection quand je dis que j’entreprends avec des enfants, on va me féliciter plutôt sur le niveau d’énergie que ça demande au lieu de me demander comment je vais faire garder mes enfants et si mon mari est d’accord pour que j’entreprenne avec mes enfants, ce qu’on m’a déjà demandé en France.

Je vais m’arrêter ici et faire un nouveau post sur la seconde table ronde !

Silicon Valley : l’effondrement ?

Excellent numéro de FUTU&R, le magazine de Usbek & Rica dont le dossier principal s’intitule Silicon Valley, chronique d’un effondrement.Il ne fait pas bon ces derniers temps d’être un fan de la région. Si vous suivez mon blog, vous avez pu voir mes difficultés à comprendre ce qui s’y passe. Le dossier y contribue et vous découvrirez des personnages douteux comme Curtis Yarvin, Balaji Srinivasan, Palmer Lucky en plus des célèbres Peter Thiel, Marc Andreessen, David Sacks et même Larrry Ellison. Le dossier est un peu à charge mais c’était la règle du jeu puisque la magazine « imagine comment l’eldorado de la tech pourrait s’effondrer ».

Le magazine a eu la bonne idée d’ajouter l’avis éclairé d’Olivier Alexandre, souvent mentionné sur ce blog, notamment comme auteur de La Tech. J’en ai scanné en basse définition les contributions et j’espère que le magazine me pardonnera cette entorse au droit d’auteur. Je vous encourage évidemment à acheter un exemplaire !

Je vais me contenter de commenter ce que dit Olivier Alexandre et je terminerai ce post en évoquant un sujet connexe à travers un article scentifique assez récent, The Role of Universities in Shaping the Evolution of Silicon Valley’s Ecosystem of Innovation (pdf)

« Est-ce qu’on assiste à l’effondrement de la Silicon Valley ? Ce qui est sûr c’est qu’elle est à la croisée des chemins. Historiquement la tech s’est pensée comme une industrie de solutions, sauf que ses solutions sont désormais nos problèmes. [..] Force est de constater qu’on n’entend plus de voix dissidentes. Il y a toujours eu des débats dans la Vallée, mais la frange suprémaciste de la tech, à laquelle appartiennent les soutiens de Trump comme Peter Thiel ou David Sacks était minoritaire, noyée dans la masse. […] On a fait de Steve Jobs et des entrepreneurs du software des stars et résumé l’histoire de la Silicon Valley au succès d’une contre-culture hippie alors que c’est avant tout une histoire de transistors, de microprocesseurs et d’ingénieurs aux vies parfaitement normées. »

En effet la région était une république d’ingénieurs avec des allers et retours entre concurrence forcenée dans un monde global et dérégulation et isolationnsime ponctuel permettant des monopoles. Dans les années 80, la menace était le Japon et l’industrie du semiconducteur avait fait appel à l’Etat pour sa survie (après avoir profité des flux d’argent public au plus haut de la guerre froide deans les années 60.) J’ai dit récemment ma difficulté à touver des voix dissidentes.

« En 2022, la conjoncture a changé et les Big tech ont commencé à licencier. Depuis ils dégraissent chaque année 5% de leur masse salariale. »

Sur ce point je suis en désaccord avec le constat. En 2009 et 2013 par exemple, Google avait réduit sa workforce de 5% aussi. J’avais entendu que Cisco se séparait chaque année de 5% de sa workforce « la moins performante ». La région était si dynamique qu’on en parlait très peu. Les conditions de travail ont toujours été « rudes et exigeantes ». Un monde d’ingénieurs sans aucun doute. Il nous a apporté les ordinateurs et les smartphones, l’internet, donc des possibilités d’agir. Il a aussi contribué à créer d’immenses biais parce que sans doute l’utilisation de la science et de la techologie ne sont jamais totalement neutres.

« La question qui est posée au monde, c’est celle du lien entre nouvelles technologies, innovation et progrès qui sont trois notions très différentes. Historiquement les innovations qui ont eu un impact durable sont peu nombreuses : les montres, les lunettes, le jean… Or, aujourd’hui, la Silicon Valley crée majoritairement des innovations très éphémères. »

Tom Kleiner allait plus loin en mentionnant l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité et enfin le transistor comme innovations changeant la civilisation. C’est sans doute proche de la réalité.

Et Olivier Alexandre ajoute une belle question : « Les produits proposés reposent essentiellement sur la promesse de nous faire gagner du temps. Mais que perdons-nous quand nous gagnons du temps ? »

Et de conclure (provisoirement) : « Dubai est un l’un des rares endroits qui a su rendre le futur sexy, unevision optimiste de l’avenir : la pluie sans nuage, des iles sans terre, la neige sans montagne. Mais surtout le progès echnoque sans démocratie. Le tout dans une zone de vulnérabilité où la question des ressources, de l’alimentation et de l’habitat s’est toujorus posée. D’uen certiane manière, l’Europe incarne l’inverse: la démocratie, au pri parfois du progrès technique. »

Ce n’est pas la première fois que l’avenir de la Silicon Valley a semblé sombre. Vous pouvez retrouver par exemple les prévisions d’AnnaLee Saxenian dans un post intitulé La Silicon est-elle (re)devenue folle ? : « En 1979, j’étais étudiante à Berkeley et j’étais l’un des premiers chercheurs à étudier la Silicon Valley. J’avais terminé mon programme de Master en écrivant une thèse dans laquelle je prédisais avec assurance que la Silicon Valley allait cesser de se développer. Je soutenais que les coûts du travail et du logement étaient excessifs et que les routes étaient trop encombrées, et tandis que le siège social et la recherche des entreprises pourraient y rester, j’étais convaincue que la région avait atteint ses limites physiques et que la croissance de l’innovation et de l’emploi se produirait ailleurs durant les années 1980. Et il se trouve que je m’étais trompée. »

Aucun doute la région est à une nouvelle croisée des chemins ! Mais je n’ai pas fini, voir plus bas.

J’ai promis plus haut de parler d’un article scientifique datant de 2020. J’en traduis une partie de la conclusion :

Silicon Valley : une métaphore en quête de structure ?

La Silicon Valley est une métaphore d’une région dépourvue de structure gouvernementale viable. Elle en est au stade de New York, avant sa consolidation en une ville unifiée en 1989. À l’exception notable de l’écologie de la Baie, un inconvénient est apparu : un déséquilibre public-privé révélant des lacunes en matière de logement et de transports. Répartie sur une multitude de comtés et de villes, la Silicon Valley ne dispose pas des capacités de gouvernance suffisantes pour faire face aux conséquences négatives de son succès fulgurant.
Un déséquilibre supplémentaire dans les capacités universitaires résulte en partie d’un plan directeur vieux de plus d’un demi-siècle, segmentant strictement la sphère universitaire publique, ce qui a limité l’avancement institutionnel individuel. Ce déficit a été en partie comblé par la création de campus annexes par des universités d’autres régions du pays, comme Carnegie Mellon et la Wharton School, qui, ironiquement, traitent la région comme une zone sous-développée, du moins en termes de capacités universitaires. De plus, le financement public des universités publiques a considérablement diminué, passant de 40 % du budget de Berkeley dans les années 1980 à 14 % aujourd’hui. Cet écart est en train d’être comblé par une campagne de financement massive qui devrait permettre de lever 6 milliards de dollars et d’augmenter le nombre de postes de titulaires dans les universités dans les années à venir.
Rééquilibrer la Triple Hélice nécessitera également une interaction accrue entre les différents secteurs, un phénomène en déclin ces dernières décennies, mettant en péril l’innovation et la capacité d’accueil à long terme de la région. Le développement économique innovant et durable de la Silicon Valley ne dépend pas seulement de la présence d’universités performantes, mais aussi de la manière dont elles interagissent et chevauchent leurs rôles avec les autres acteurs du modèle de la Triple Hélice, en recherchant des objectifs stratégiques communs et en identifiant les problématiques transversales qu’aucune d’entre elles ne peut traiter individuellement. Les interactions entre l’université, l’industrie et le gouvernement, dans un environnement hautement dynamique et volatile, représentent une opportunité unique de se remettre de la crise économique, de créer de nouveaux emplois et de promouvoir un développement prolifique, inclusif et économiquement durable des régions à long terme….