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Un été avec … Marguerite Yourcenar, la connaissance et l’ignorance, la littérature, la philosophie… et les mathématiques !

« Autrefois, quand je fréquentais les mosquées,
je n’y prononçais aucune prière,
mais j’en revenais riche d’espoir.
Je vais toujours m’asseoir dans les mosquées,
où l’ombre est propice au sommeil. »

Omar Khayyam

Cer article de blog a d’abord été motivé par la lecture de Marguerite Yourcenar cet été. Mémoires d’Hadrien et L’œuvre au noir sont des romans magnifiques, à très forte dimension philosophique. La lecture de la biographie de cette femme exceptionnelle m’a appris qu’elle avait rêvé d’ajouter aux biographies d’Hadrien et de Zénon celle d’un mathématicien assez méconnu, Omar Khayyam. Je reviendrai plus bas sur les travaux de ce personnage. Cet été fut aussi l’occasion de découvrir la magnifique série de Podcasts de Radio France, Un été avec.

Tout l’été fut parcouru par les interventions de Cynthia Fleury (déjà mentionnée sur ce blog) sur Vladimir Jankélévitch. J’ai ensuite découvert les étés précédents consacrés à Montaigne et Pascal. Ce qui est assez fascinant c’est de voir s’exprimer les proximités entre tous ces philosophes, y compris Cynthia Fleury et Marguerite Yourcenar en tant que romancière, dans leur quête de la compréhension de la connaissance et de l’ignorance, et le courage (voire la souffrance) que cela implique.

J’aurais tellement aimé lire ce que Marguerite Yourcenar aurait écrit sur ce mathématicien poète. Il semble qu’elle n’osa pas se lancer dans l’aventure. Elle confessa « une autre figure historique (que celle de l’empereur Hadrien) m’a tentée avec une insistance presque égale : Omar Khayyam… Mais (sa) vie… est celle du contemplateur, et du contempteur pur » tout en ajoutant, avec une humilité qui fait défaut à beaucoup de « traducteurs », « D’ailleurs, je ne connais pas la Perse et n’en sais pas la langue ». Wikipedia dit assez peu de choses sur Khayyam mais donne l’exemple d’un problème qu’il résolut:

La référence est celle du livre : Une histoire des mathématiques : Routes et dédales, Amy Dahan-Dalmedico et Jeanne Peiffer, 1986, pp. 94-95.

Les autrices consacrent en effet les deux pages suivantes à Omar Khayyam:

On peut comprendre que Marguerite Yourcenar fut intéressée par ce personnage errant… Si vous êtes arrivé.e.s jusque-là, vous pourriez vous dire qu’il y a peu de lien avec les startup. Il n’y en a pas, mais je fais régulièrement des articles sur les mathématiques. Ah je pourrais ajouter que les entrepreneurs écrivent leurs premières idées sur un coin de table. C’est ce que j’ai fait pour (re)résoudre le problème de Khayyam.

Et parce que le livre de Dahan-Dalmedico et Peiffer est passionnant, je me permets un second exemple de démonstration faite par un mathématicien arabe.

Les mathématiques sur Radio France : Bessis, Villani, Bourguignon

Deux très belles émissions sur les mathématiques par Radio France coup sur coup:

– David Bessis fut l’invité des Matins de France Culture le jeudi 20 janvier 2022 pour y parler d’intuition et de logique dans Pour une approche sensible des mathématiques

– Jean-Pierre Bourguignon et Cédric Villani participèrent le lendemain au 7/9 de France Inter pour parler d’Alexandre Grothendieck et de la parution de son livre Récoltes et semailles. Réflexions et témoignages sur un passé de mathématicien (Gallimard).

David Bessis a parlé de manière très intéressante de l’articulation entre logique et intuition. Les mathématiques sont la recherche d’une certaine vérité par des moyens qui combinent les deux choses souvent de manière assez mystérieuse. Il donne envie de lire son livre. Je mentionne un ancien post sur le même sujet: Imagination / Intuition contre Logique / Raison.

Que dire de Grothendieck. J’en ai parfois parlé ici. Cf le tag #grothendieck. Un génie des mathématiques devenu fou. Mais qu’est-ce qu’un fou, qu’est-ce qu’un génie ? Le livre Récoles et Semailles n’est pas facile. J’en avais eu une copie au format pdf et il y a en effet des fulgurances et des passages moins nécessaires. A chacun d’en juger.

Je vais terminer ce post par un dernier livre dont je commence la lecture. L’énigme de la raison de Hugo Mercier et Dan Sperber. Les débuts sont aussi fascinants. Qu’est ce que la raison, l’intuition. Le sujet est proche. A suivre peut-être.

Idées de génies par Etienne Klein et Gautier Depambour

Je parle parfois de sciences et de mathématique(s) sur ce blog. En voici un nouvel exemple. Je viens de découvrir une petite merveille de vulgarisation scientifique, à la fois simple, lumineuse et exigeante. Idées de génies, sous-titré 33 textes qui ont bousculé la physique, par Etienne Klein et Gautier Depambour.

Etienne Klein est par ailleurs le producteur sur France Culture de l’excellente Conversation Scientifique. J’y avais fait déjà référence à propos d’une émission sur Alexandre Grothendieck et une autre avec Gérard Berry.

A travers de brefs textes, les auteurs nous font découvrir de véritables idées de génie comme par exemple celle de Galilée qui explique et prouve pourquoi un ou même deux kilos de plomb ne tomberont pas plus vite qu’un kilo de plumes.

« Dans la chute libre et naturelle, la plus petite pierre ne pèse pas sur la plus grande. »
Lorsqu’on place une grande pierre sur une balance, non seulement elle pèsera davantage si on lui superpose une autre pierre, mais l’ajour d’une mèche d’étoupe augmentera son poids des 6 ou 10 onces que pèsera celle-ci ; mais si vous laissez librement d’une certaine hauteur la pierre et la mèche attachées ensemble, est-ce que vous croyez que dans le mouvement la mèche pèsera sur la pierre, de sorte qu’elle devrait accélérer son mouvement, ou bien croyez-vous que la mèche ralentira la pierre, en la soutenant en partie ? Nous sentons peser un poids sur nos épaules lorsque nous voulons nous opposer à son mouvement ; mais si nous chutions à la vitesse à laquelle ce poids chuterait naturellement, comment voulez-vous qu’il s’appuie et pèse sur nous ? Ne voyez-vous pas que cela reviendrait à vouloir blesser à la lance quelqu’un qui court devant vous à uen vitesse égale ou supérieure à celle à laquelle vous le poursuivez ? Concluez, par conséquent, que dans la chute libre et naturelle la plus petite pierre ne pèse pas sur la plus grande, et donc n’accroit pas son poids comme elle le fait au repos.

Galilée, Discorsi e Dimostrazioni matematiche intorno a due scienze attenenti alla mecanica ed i movimenti locali, 1638.

Lumineux, non ? Cela me rappelle aussi l’inspiration d’Einstein pour sa théorie de la relativité bien que je n’ai pas encore lu les passages relatifs à cet autre génie. Tous les chapitres que j’ai lus sont de la même veine… A lire absolument !

Grothendieck, un génie

J’ai déjà écrit sur Grothendieck ici, à travers deux livres publiés sur ce génie des mathématiques peu de temps après son décès : Alexandre Grothendieck, 1928 – 2014. L’été est l’occasion de rediffusions radiophoniques et j’ai eu le plaisir de redécouvrir ce personnage hors du commun, tout d’abord à travers Alexandre Grothendieck : un mathématicien qui prit la tangente diffusée initialement dans La conversation scientifique en 2016 sur France Culture,

et ensuite en écoutant tout en écrivant cet article, Alexandre Grothendieck ou le silence du génie diffusée en 2015 dans Une vie, une œuvre, sur la même radio.

De fil en aiguille, j’ai téléchargé Récoltes et semailles, un texte de 929 pages écrit entre 1983 et 1986 par le mathématicien. Vous pouvez télécharger le pdf. Tout comme Perelman, Gödel ou Erdős, pour nous, simples mortels, on pourra croire que le génie côtoie la folie et le parcours, la vie de ces créateurs resteront sans doute à toujours des mystères.

J’ai lu quelques dizaines de pages de cet ouvrage et le chapitre 2.20 m’a fasciné. Je vous en propose la lecture. Je trouve cet extrait assez admirable…

2.20. Coup d’œil chez les voisins d’en face

La situation me semble très proche de celle qui s’est présentée au début de ce siècle, avec l’apparition de la théorie de la relativité d’Einstein. Il y avait un cul-de-sac conceptuel, plus flagrant encore, se concrétisant par une contradiction soudaine, laquelle semblait irrésoluble. Comme de juste, l’idée nouvelle qui allait remettre de l’ordre dans le chaos était une idée d’une, simplicité enfantine. La chose remarquable (et conforme à un scénario des plus répétitifs…), c’est que parmi tous ces gens brillants, éminents, prestigieux qui étaient sur les dents soudain, pour essayer de « sauver les meubles », personne n’y ait songé, à cette idée. Il fallait que ce soit un jeune homme inconnu, frais émoulu (si ça se trouve) des bancs des amphithéâtres estudiantins, qui vienne (un peu embarrassé peut-être de sa propre audace…) expliquer à ses illustres aînés ce qu’il fallait faire pour « sauver les phénomènes » : il y avait qu’à plus séparer l’espace du temps [68] ! Techniquement, tout était réuni alors pour que cette idée éclose et soit accueillie. Et c’est à l’honneur des aînés d’Einstein, qu’ils aient su en effet accueillir l’idée nouvelle, sans trop morigéner. C’est là un signe que c’était encore une grande époque…
Du point de vue mathématique, l’idée nouvelle d’Einstein était banale. Du point de vue de notre conception de l’espace physique par contre, c’était une mutation profonde, et un « dépaysement » soudain. La première mutation du genre, depuis le modèle mathématique de l’espace physique dégagé par Euclide il y avait 2400 ans, et repris tel quel pour les besoins de la mécanique par tous les physiciens et astronomes depuis l’antiquité (y inclus Newton), pour décrire les phénomènes mécaniques terrestres et stellaires.
Cette idée initiale d’Einstein s’est par la suite beaucoup approfondie, s’incarnant en un modèle mathématique plus subtil, plus riche et plus souple, en s’aidant du riche arsenal des notions mathématiques déjà existantes [69]. Avec la « théorie de la relativité généralisée », cette idée s’élargit en une vaste vision du monde physique, embrassant dans un même regard le monde subatomique de l’infiniment petit, le système solaire, la voie lactée et les galaxies lointaines, et le cheminement des ondes électromagnétiques dans un espace-temps courbé en chaque point par la matière qui s’y trouve [70]. C’est là la deuxième et la dernière fois dans l’histoire de la cosmologie et de la physique (à la suite de la première grande synthèse de Newton il y a trois siècles), qu’est apparue une vaste vision unificatrice, dans le langage d’un modèle mathématique, de l’ensemble des phénomènes physiques dans l’Univers.
Cette vision einsteinienne de l’Univers physique a d’ailleurs été débordée à son tour par les événements. « L’ensemble des phénomènes physiques » dont il s’agit de rendre compte a eu le temps de s’étoffer, depuis les débuts du siècle ! Il est apparu une multitude de théories physiques, pour rendre compte chacune, avec plus ou moins de succès, d’un paquet limité de faits, dans l’immense capharnaüm de tous les « faits observés ». Et on attend toujours le gamin audacieux, qui trouvera en jouant la nouvelle clef (s’il en est une…), le « modèle-gâteau » rêvé, qui veuille bien « marcher » pour sauver tous les phénomènes à la fois…[71]
La comparaison entre ma contribution à la mathématique de mon temps, et celle d’ Einstein à la physique, s’est imposée à moi pour deux raisons : l’une et l’autre œuvre s’accomplit à la faveur d’une mutation de la conception que nous avons de « l’espace » (au sens mathématique dans un cas, au sens physique dans l’autre) ; et l’une et l’autre prend la forme d’une vision unificatrice, embrassant une vaste multitude de phénomènes et de situations qui jusque-là apparaissaient comme séparés les uns des autres. Je vois là une parenté d’esprit évidente entre son œuvre [72] et la mienne.
Cette parenté ne me semble nullement contredite par une différence de « substance » évidente. Comme je l’ai déjà laissé entendre tantôt, la mutation einsteinienne concerne la notion d’espace physique, alors qu’Einstein puise dans l’arsenal des notions mathématiques déjà connues, sans avoir jamais besoin de l’élargir, voire de le bouleverser. Sa contribution a consisté à dégager, parmi les structures mathématiques connues de son temps, celles qui étaient le mieux aptes à [73] servir de « modèles » au monde des phénomènes physiques, en lieu et place du modèle moribond légué par ses devanciers. En ce sens, son œuvre a bien été celle d’un physicien, et au-delà, celle d’un « philosophe de la nature », au sens où l’entendaient Newton et ses contemporains. Cette dimension « philosophique » est absente de mon œuvre mathématique, où je n’ai jamais été amené à me poser de question sur les relations éventuelles entre les constructions conceptuelles « idéales », s’effectuant dans l’Univers des choses mathématiques, et les phénomènes qui ont lieu dans l’Univers physique (voire même, les événements vécus se déroulant dans la psyché). Mon œuvre a été celle d’un mathématicien, se détournant délibérément de la question des « applications » (aux autres sciences), ou des « motivations » et des racines psychiques de mon travail. D’un mathématicien, en plus, porté par son génie très particulier à élargir sans cesse l’arsenal des notions à la base même de son art. C’est ainsi que j’ai été amené, sans même m’en apercevoir et comme en jouant, à bouleverser la notion la plus fondamentale de toutes pour le géomètre : celle d’espace (et celle de « variété »), c’est à dire notre conception du « lieu » même où vivent les êtres géométriques.
La nouvelle notion d’espace (comme une sorte d’ »espace généralisé », mais où les points qui sont censés former l’ »espace » ont plus ou moins disparu) ne ressemble en rien, dans sa substance, à la notion apportée par Einstein en physique (nullement déroutante, elle, pour le mathématicien). La comparaison s’impose par contre avec la mécanique quantique découverte par Schrödinger [74]. Dans cette mécanique nouvelle, le « point matériel » traditionnel disparaît, pour être remplacé par une sorte de « nuage probabiliste », plus ou moins dense d’une région de l’espace ambiant à l’autre, suivant la « probabilité » pour que le point se trouve dans cette région. On sent bien, dans cette optique nouvelle, une « mutation » plus profonde encore dans nos façons de concevoir les phénomènes mécaniques, que dans celle incarnée par le modèle d’Einstein – une mutation qui ne consiste pas à remplacer simplement un modèle mathématique un peu étroit aux entournures, par un autre similaire mais taillé plus large ou mieux ajusté. Cette fois, le modèle nouveau ressemble si peu aux bons vieux modèles traditionnels, que même le mathématicien grand spécialiste de mécanique a dû se sentir dépaysé soudain, voire perdu (ou outré…). Passer de la mécanique de Newton à celle d’Einstein doit être un peu, pour le mathématicien, comme de passer du bon vieux dialecte provençal à l’argot parisien dernier cri. Par contre, passer à la mécanique quantique, j’imagine, c’est passer du français au chinois.
Et ces « nuages probabilistes », remplaçant les rassurantes particules matérielles d’antan, me rappellent étrangement les élusifs « voisinages ouverts » qui peuplent les topos, tels des fantômes évanescents, pour entourer des « points » imaginaires, auxquels continue à se raccrocher encore envers et contre tous une imagination récalcitrante…

Notes :

[68] C’est un peu court, bien sûr, comme description de l’idée d’Einstein. Au niveau technique, il fallait mettre en évidence quelle structure mettre sur le nouvel espace-temps (c’était pourtant déjà « en l’air », avec la théorie de Maxwell et les idées de Lorenz). Le pas essentiel ici était non de nature technique, mais bien « philosophique » : se rendre compte que la notion de simultanéité pour des événements éloignés n’avait aucune réalité expérimentale. C’est ça, la « constatation enfantine », le « mais l’Empereur est nu ! », qui a fait franchir ce fameux « cercle impérieux et invisible qui limite un Univers »…

[69] Il s’agit surtout de la notion de « variété riemannienne », et du calcul tensoriel sur une telle variété.

[70] Un des traits les plus frappants qui distingue ce modèle du modèle euclidien (ou newtonien) de l’espace et du temps, et aussi du tout premier modèle d’Einstein (« relativité restreinte »), c’est que la forme topologique globale de l’espace-temps reste indéterminée, au lieu d’être prescrite impérativement par la nature même du modèle. La question de savoir quelle est cette forme globale, me paraît (en tant que mathématicien) l’une des plus fascinantes de la cosmologie.

[71] On a appelé « théorie unitaire » une telle théorie hypothétique, qui arriverait à « unifier » et à concilier la multitude de théories partielles dont il a été question. J’ai le sentiment que la réflexion fondamentale qui attend d’être entreprise, aura à se placer sur deux niveaux différents.
1_) Une réflexion de nature « philosophique », sur la notion même de « modèle mathématique » pour une portion de la réalité. Depuis les succès de la théorie newtonienne, c’est devenu un axiome tacite du physicien qu’il existe un modèle mathématique (voire même, un modèle unique, ou « le » modèle) pour exprimer la réalité physique de façon parfaite, sans « décollement » ni bavure. Ce consensus, qui fait loi depuis plus de deux siècles, est comme une sorte de vestige fossile de la vivante vision d’un Pythagore que « Tout est nombre ». Peut-être est-ce là le nouveau « cercle invisible », qui a remplacé les anciens cercles métaphysiques pour limiter l’Univers du physicien (alors que la race des « philosophes de la nature » semble définitivement éteinte, supplantée haut-la-main par celle des ordinateurs…). Pour peu qu’on veuille bien s’y arrêter ne fut-ce qu’un instant, il est bien clair pourtant que la validité [de] ce consensus-là n’a rien d’évident. Il y a même des raisons philosophiques très sérieuses, qui conduisent à le mettre en doute a priori, ou du moins, à prévoir à sa validité des limites très strictes. Ce serait le moment ou jamais de soumettre cet axiome à une critique serrée, et peut-être même, de « démontrer », au-delà de tout doute possible, qu’il n’est pas fondé : qu’il n’existe pas de modèle mathématique rigoureux unique, rendant compte de l’ensemble des phénomènes dits « physiques » répertoriés jusqu’à présent.
Une fois cernée de façon satisfaisante la notion même de « modèle mathématique », et celle de la « validité » d’un tel modèle (dans la limite de telles « marges d’erreur » admises dans les mesures faites), la question d’une « théorie unitaire » ou tout au moins celle d’un « modèle optimum » (en un sens à préciser) se trouvera enfin clairement posée. En même temps, on aura sans doute une idée plus claire aussi du degré d’arbitraire qui est attaché (par nécessité, peut-être) au choix d’un tel modèle.
2_) C’est après une telle réflexion seulement, il me semble, que la question « technique » de dégager un modèle explicite, plus satisfaisant que ses devanciers, prend tout son sens. Ce serait le moment alors, peut-être, de se dégager d’un deuxième axiome tacite du physicien, remontant à l’antiquité, lui, et profondément ancré dans notre mode de perception même de l’espace : c’est celui de la nature continue de l’espace et du temps (ou de l’espace-temps), du « lieu » donc où se déroulent les « phénomènes physiques ».
Il doit y avoir déjà quinze ou vingt ans, en feuilletant le modeste volume constituant l’œuvre complète de Riemann, j’avais été frappé par une remarque de lui « en passant ». Il y fait observer qu’il se pourrait bien que la structure ultime de l’espace soit « discrète », et que les représentations « continues » que nous nous en faisons constituent peut-être une simplification (excessive peut-être, à la longue…) d’une réalité plus complexe ; que pour l’esprit humain, « le continu » était plus aisé à saisir que « le discontinu », et qu’il nous sert, par suite, comme un « approximation » pour appréhender le discontinu. C’est là une remarque d’une pénétration surprenante dans la bouche d’un mathématicien, à un moment où le modèle euclidien de l’espace physique n’avait jamais encore été mis en cause ; au sens strictement logique, c’est plutôt le discontinu qui, traditionnellement, a servi comme mode d’approche technique vers le continu.
Les développements en mathématique des dernières décennies ont d’ailleurs montré une symbiose bien plus intime entre structures continues et discontinues, qu’on ne l’imaginait encore dans la première moitié de ce siècle. Toujours est-il que de trouver un modèle « satisfaisant » (ou, au besoin, un ensemble de tels modèles, se « raccordant » de façon aussi satisfaisante que possible…), que celui-ci soit « continu », « discret » ou de nature « mixte » – un tel travail mettra en jeu sûrement une grande imagination conceptuelle, et un flair consommé pour appréhender et mettre à jour des structures mathématiques de type nouveau. Ce genre d’imagination ou de « flair » me semble chose rare, non seulement parmi les physiciens (où Einstein et Schrödinger semblent avoir été parmi les rares exceptions), mais même parmi les mathématiciens (et là je parle en pleine connaissance de cause).
Pour résumer, je prévois que le renouvellement attendu (s’il doit encore venir…) viendra plutôt d’un mathématicien dans l’âme, bien informé des grands problèmes de la physique, que d’un physicien. Mais surtout, il y faudra un homme ayant « l’ouverture philosophique » pour saisir le nœud du problème. Celui-ci n’est nullement de nature technique, mais bien un problème fondamental de « philosophie de la nature ».

[72] Je ne prétends nullement être familier de l’œuvre d’Einstein. En fait, je n’ai lu aucun de ses travaux, et ne connais ses idées que par ouï-dire et très approximativement. J’ai pourtant l’impression de discerner « la forêt », même si je n’ai jamais eu à faire l’effort de scruter aucun de ses arbres…

[73] Pour des commentaires sur le qualificatif « moribond », voir une précédente note de bas de page (note page 55).

[74] Je crois comprendre (par des échos qui me sont revenus de divers côtés) qu’on considère généralement qu’il y a eu en ce siècle trois « révolutions » ou grands bouleversements en physique : la théorie d’Einstein, la découverte de la radio-activité par les Curie, et l’introduction de la mécanique quantique par Schrödinger.

Sciences appliquées? Est-ce que cela existe?

J’ai dû attendre de nombreuses années pour découvrir qu’il y avait un livre écrit sur la science et l’innovation qui montre de façon convaincante qu’il n’y a pas de modèle linéaire d’innovation décrit généralement ainsi: recherche fondamentale → recherche appliquée → développement → (production et) diffusion

Merci à Laurent de m’avoir mentionné Pasteurs Quadrant: Basic Science and Technological Innovation par Donald Stokes. Il y a plus sur Wikipédia.

Pasteur lui-même aurait dit: «Il n’y a pas de science pure et de science appliquée, mais seulement la science et les applications de la science». Plus précisément, il semble avoir encore dit selon Wikipédia à nouveau:
« N’oubliez pas qu’il n’y a pas de sciences appliquées, mais seulement des applications de la science. »
et
« Non, mille fois non, il n’y a pas une catégorie de sciences à laquelle on puisse donner le nom de sciences appliquées. Il y a la science et les applications de la science, liées comme le fruit de l’arbre qui la portait. »

Je suis d’accord avec cela depuis tant d’années et pour les mêmes raisons, je n’ai jamais vraiment compris le concept de R&D, je veux dire pourquoi les concepts de recherche et développement seraient associés dans la même unité, mais c’est un sujet légèrement différent!

Voici un long extrait de Stokes (traduit du pdf trouvé ici [pages ) qui mérite d’être lu, je pense:

Les exemples de l’histoire de la science qui contredisent la forme statique du paradigme d’après-guerre remettent également en question la forme dynamique. Si les objectifs appliqués peuvent influer directement sur la recherche fondamentale, la science fondamentale ne peut plus être considérée uniquement comme un générateur de découvertes scientifiques isolé, alimenté par la curiosité, qui est ensuite converti en nouveaux produits et processus par la recherche appliquée et le développement dans les étapes ultérieures du transfert de technologie. Cette observation, cependant, ne fait que préparer le terrain pour un compte rendu plus réaliste de la relation entre la science fondamentale et l’innovation technologique.

Trois questions d’importance croissante se posent à propos de la forme dynamique du paradigme de l’après-guerre. La moins importante est de savoir si le modèle parfaitement linéaire rend compte trop simplement des flux de la science à la technologie. Une ironie de l’héritage de Bush est que cette image graphique unidimensionnelle est celle qu’il n’a lui-même presque certainement jamais entretenue. Ingénieur avec une expérience inégalée dans les applications de la science, il était parfaitement conscient des voies complexes et multiples qui mènent des découvertes scientifiques aux avancées technologiques et des retards très variés associés à ces voies. Les percées technologiques qu’il a contribué à favoriser pendant la guerre dépendaient généralement des connaissances de plusieurs branches scientifiques disparates. Rien dans le rapport de Bush ne suggère qu’il approuve le modèle linéaire comme le sien.

Les porte-parole de la communauté scientifique qui se sont prêtés à cette simplification excessive dans les premières années de l’après-guerre ont peut-être estimé que c’était un petit prix à payer pour pouvoir communiquer ces idées à une communauté politique et à un public plus large pour qui la science était toujours une activité éloignée et obscure. Ce calcul pourrait bien avoir guidé les rédacteurs du deuxième rapport annuel de la National Science Foundation, car ils ont exposé le modèle linéaire dans le langage simpliste cité plus haut dans ce chapitre. Quoi qu’il en soit, ces porte-parole ont fait leur travail suffisamment bien pour que l’idée d’une flèche allant de la recherche fondamentale à la recherche appliquée et au développement et à la production ou aux opérations résume encore souvent la relation entre la science fondamentale et les nouvelles technologies. Mais il simplifie et déforme si manifestement les réalités sous-jacentes qu’il a commencé à prendre feu presque dès qu’il a été largement accepté.

En effet, le modèle linéaire a été une cible si facile qu’il a eu tendance à détourner le feu de deux autres idées fausses moins simplistes intégrées à la forme dynamique du modèle d’après-guerre. L’une d’elles était l’hypothèse selon laquelle la plupart ou la totalité des innovations technologiques sont finalement enracinées dans la science. Si Bush n’a pas souscrit à une image linéaire de la relation entre la science et la technologie, il a affirmé que les découvertes scientifiques sont la source du progrès technologique, aussi multiples et inégales que soient les voies entre les deux. Dans ses mots,

les nouveaux produits et les nouveaux procédés ne semblent pas pleinement développés. Ils sont fondés sur de nouveaux principes et de nouvelles conceptions, qui à leur tour sont minutieusement développés par la recherche dans les domaines les plus purs de la science.

Même si nous permettons des délais considérables dans l’influence de la « science intégrée » à la technologie, ce point de vue surestime considérablement le rôle que la science a joué dans le changement technologique à tout âge. À chaque siècle précédent, l’idée que la technologie était fondée sur la science aurait été fausse. Pour la majeure partie de l’histoire de l’humanité, les arts pratiques ont été perfectionnés par des « ‘améliorateurs’ de la technologie », selon la phrase de Robert P. Multhauf, qui ne connaissaient aucune science, qui n’aurait pas été très utile si elle l’avait été.

[…]

Mais le défaut le plus profond dans la forme dynamique du paradigme de l’après-guerre est la prémisse que de tels flux entre la science et la technologie peuvent être uniformément à sens unique, de la découverte scientifique à l’innovation technologique ; c’est-à-dire que la science est exogène à la technologie, aussi multiples et indirectes que soient les voies de connexion. Les annales de la science suggèrent que cette prémisse a toujours été fausse dans l’histoire de la science et de la technologie. Il y avait en effet un flux inverse notable, de la technologie à la science, de l’époque de Bacon à la deuxième révolution industrielle, les scientifiques modélisant une technologie réussie mais ne faisant pas grand-chose pour l’améliorer. Multhauf note que les physiciens du dix-huitième siècle « ont plus souvent été trouvés à essayer d’expliquer le fonctionnement d’une machine existante qu’à suggérer des améliorations ».

Homme augmenté, humanité diminuée – D’Alzheimer au transhumanisme, la science au service d’une idéologie hégémonique et mercantile

Comme suite à un article récent sur les critiques des technosciences et à un article beaucoup plus ancien sur les promesses manquées de la science, voici un très court article sur un excellent livre intitulé Homme augmenté, humanité diminuée – D’Alzheimer au transhumanisme, la science au service d’une idéologie hégémonique et mercantile

L’auteur commence par son histoire personnelle et raconte comment sa mère a souffert et est morte de cette terrible maladie d’Alzheimer. Puis il a commencé à enquêter et des doutes ont émergé. Nous ne devons pas nécessairement être d’accord avec tout ce que dit l’auteur Philippe Baqué, mais nous ne pouvons pas éviter d’avoir les mêmes doutes sur où et comment la science et l’innovation nous guident tous. J’espère que ces trois courts extraits vont créer la même réaction que celle que j’ai ressentie:

[Page 71] Jean Maisondieu, psychiatre et auteur de Crépuscule de la Raison, la maladie d’Alzheimer en question, a l’habitude de dire que la maladie d’Alzheimer n’existe pas, mais que les malades d’Alzheimer, eux, existent bien.

[Page 74] Je suis arrivé à cette conclusion que [les patients] se démentifiaient surtout parce qu’ils mouraient de peur à l’idée de mourir. Le cerveau des patients alzheimériens est peut-être altéré, mais ces malades sont surtout malades de peur.

[Page 260] J’éprouve le besoin de reposer la question: le transhumanisme, c’est quoi? Un lobby économique et politique? Une technoreligion? Une nouvelle idéologie eugéniste? Ou la plus grande escroquerie de la science du XXIe siècle?

Cela vaut sans doute la peine d’y réfléchir… Le vieillesse est-elle une maladie? La mort est-elle une maladie?

Gandhi et la technologie, selon Bertrand Jarrige

Deuxième article sur l’excellent Technocritiques – Du refus des machines à la contestation des technosciences après celui-ci : Technocritiques par François Jarrige. Jarrige m’a surpris en donnant le point de vue de Gandhi sur la technologie. Passionnant. J’en cite intégralement plus bas les pages 192-195.

Personne n’illustre mieux l’ambivalence du rapport à la technique dans le monde colonial que Gandhi. Si en effet il utilise un simple fuseau traditionnel pour tisser ses vêtements, il voyage en train et utilise une montre. La figure de Gandhi mérite qu’on s’y arrête car la critique de la machine occupe une place centrale dans son discours et son action. Or, si ses successeurs et disciples l’ont vénéré pour sa contribution à l’indépendance politique de l’Inde, ils ont rarement pris au sérieux sa critique du déferlement technique et sa proposition de restaurer l’économie locale indigène. Pour Gandhi (1869-1958), la « civilisation de la machine » et la grande industrie ont créé un esclavage quotidien et invisible qui a appauvri des franges entières de la population en dépit du mythe de l’abondance globale. Alors que certains réduisent la pensée gandhienne à un ensemble de principes frustres et simplistes, d’autres y voient au contraire une riche « économie morale », distincte aussi bien de la tradition libérale que du marxisme [1].

Né en 1869 dans l’État du Gujarat, alors que la domination britannique sur l’Inde s’accentue et que le réseau ferroviaire s’étend, Gandhi part étudier le droit en Angleterre en 1888, comme des centaines de jeunes Indiens des castes supérieures. Après 1893, il se rend en Afrique du Sud, où il prospère comme avocat et s’éveille à la politique au contact des discriminations raciales. IL y élabore peu à peu une méthode de désobéissance civile non violente qui fera sa célébrité et organise la lutte de la communauté indienne. A son retour en Inde, après 1915, il organise la protestation contre les taxes jugées trop élevées, et plus généralement contre les discriminations et les lois coloniales. Durant l’entre-deux-guerres, comme dirigeant du Congrès national indien, Gandhi mène une campagne pour l’aide aux pauvres, pour la libération des femmes indiennes, pour la fraternité entre les communautés de différentes religions ou ethnies, pour une fin de l’intouchabilité et de la discrimination des castes, et pour l’autosuffisance économique de la nation, mais surtout pour le Swaraj – l’indépendance de l’Inde à l’égard de toute domination étrangère.

En 1909, Gandhi rédige l’un de ses rares textes théoriques sous la forme d’un dialogue socratique avec un jeune révolutionnaire indien. Ce texte, Hind Swaraj, écrit en gujarati avant d’être traduit en anglais, vise d’abord à détacher la jeunesse indienne des franges les plus violentes du mouvement nationaliste [2]. L’ouvrage est pourtant interdit jusqu’en 1919. Pour Gandhi, ces jeunes révolutionnaires sont en effet les victimes d’une vénération aveugle du progrès technique et de la force brutale importés d’Occident. Il élargit donc progressivement sa critique politique à la civilisation industrielle et technicienne elle-même. La pensée gandhienne repose sur une vive critique de la modernité occidentale sous toutes ses formes. Sur le plan politique, il critique l’Etat et défend l’idéal d’une société démocratique non violente, formée de villages fédérés et fondée sur l’appel à la simplicité volontaire. Il dénonce les notions de développement et de civilisation, et le déferlement technique qui les fonde, comme des source d’inégalité et de multiples effets pervers. Pour Gandhi, « la machine permet à une petite minorité de vivre de l’exploitation des masses […] or la force qui meut cette minorité n’est pas l’humanité ni l’amour du semblable, mais la convoitise et l’avarice ». L’autonomie politique est donc vaine si elle ne s’accompagne pas d’une remise en cause profonde de la civilisation industrielle moderne. « Il serait insensé, estime Gandhi, d’affirmer qu’un Rockefeller indien serait meilleur qu’un Rockefeller américain », et « nous n’avons pas à nous réjouir de la perspective de l’accroissement de l’industrie manufacturière ». Gandhi défend le développement de l’artisanat local autosuffisant dans le cadre de l’autonomie des villages et d’une limitation des besoins.

Gandhi m’appartient ni aux courants néotraditionalistes indiens qui considèrent l’ancienne civilisation hindoue comme intrinsèquement supérieure, ni au camp des nationalistes modernisateurs cherchant à copier l’Occident pour retourner ses armes contre l’ordre colonial. Il entend définir une troisième voie originale. La pensée gandhienne se nourrit de sources multiples. D’une certaine manière, il appartient au courant antimoderniste qui se développe en Europe à la fin du XIXe siècle. Il a lu William Morris et John Ruskin, et a été marqué par le christianisme anarchisant de Tolstoï [3]. Sa vision du monde se nourrit de l’ambiance intellectuelle de la fin de l’ère victorienne et de la critique éthique et esthétique du déferlement technique et industriel qui se développe alors. Gandhi n’est ni hostile à la science ni antirationaliste, comme on l’écrit parfois. Il critique d’abord la façon dont les découvertes scientifiques et l’usage de la raison sont appliqués et mis au service des puissants et de l’exploitation. Il critique la foi aveugle de l’Occident dans le progrès matériel et son désir de puissance qui s’incarne dans le déferlement technique. Il veut également sauver l’Angleterre de ses propres démons. Pour lui, « la mécanisation a appauvri l’Inde » ; elle transforme les travailleurs des usines en « esclaves ». Ce n’est pas en « reproduisant Manchester en Inde » que les Indiens s’émanciperont de la domination britannique. L’une des bases techniques particulièrement puissantes de la domination britannique est précisément le développement du chemin de fer : « Sans les chemins de fer, les britanniques ne pourraient avoir une telle mainmise sur l’Inde. » Censé libérer le peuple indien, le rail est en réalité utilisé avant tout par le pouvoir comme un outil efficace de maillage et de domination. « Les chemins de fer ont également accru la fréquence des famines car, étant donné la facilité des moyens de locomotion, les gens vendent leur grain et il est envoyé au marché le plus cher » au lieu d’être autocomsommé ou vendu sur le marché le plus proche. Gandhi tente ainsi de lier sa critique de la grande industrie et des technologies européennes à son projet d’émancipation politique. Il montre que le progrès entraine une aggravation des conditions de vie, que la « civilisation » crée en permanence de nouveaux besoins impossibles à satisfaire, qu’elle creuse les inégalités et plonge dans l’esclavage une partie de l’humanité. Pour lui, ce type de civilisation est sans issue. La mécanisation et la mondialisation des échanges sont un désastre pour l’Inde, les filatures de Manchester ayant détruit l’artisanat et l’univers des tisserands indiens : « La civilisation machiniste ne cessera de faire des victimes. Ses effets sont mortels : les gens se laissent attirer par elle et s’y brûlent, comme les papillons à la flamme d’une bougie. Elle rompt tout lien avec la religion pour ne retirer en fait que d’infimes bénéfices du monde. La civilisation [machiniste] nous flatte afin de mieux boire notre sang. Quand les effets de cette civilisation seront parfaitement connus, nous nous rendrons compte que la superstition religieuse (traditionnelle) est bien inoffensive en comparaison de celle qui nimbe la civilisation moderne ».
La critique gandhienne du machinisme intrigue beaucoup dans l’entre-deux-guerres. Elle se retrouve dans son programme économique fondé sur la défense des industries villageoises comme dans son projet de « démécaniser l’industrie textile », qui apparaît d’emblée utopique et irréalisable. Par ailleurs, les positions de Gandhi sont passées d’une opposition totale aux machines européennes à une critique plus nuancée : en octobre 1924, à la question d’un journaliste, « Êtes-vous contre toutes les machines ? », il répond : « Comment pourrais-je l’être… [je suis] contre l’engouement sans discernement pour les machines, et non contre les machines en tant que telles. » Il s’élève d’ailleurs contre ceux qui l’accusent de vouloir « détruire toutes les machines » : « Mon objectif n’est pas de détruire la machine mais de lui imposer des limites », c’est-à-dire d’en contrôler les usages pour qu’elle n’affecte ni les environnements naturels, ni la situation des plus pauvres. Il élabore en définitive une philosophie des limites et du contrôle du gigantisme technologique.

Mais ce discours suscite beaucoup d’incompréhension et est progressivement gommé comme un reliquat de tradition obscurantiste. Les socialistes et avec eux Nehru lui-même dans son autobiographie publiée en 1936, déplorent que Gandhi « ait béni les reliques du vieil ordre ». Son analyse de la technologie industrielle est d’ailleurs rapidement marginalisée à l’indépendance du pays par le projet de modernisation à marche forcée. Mais la figure de Gandhi exerce aussi une fascination considérable bien au-delà de la paysannerie indienne. Dans l’entre-deux-guerres, sa critique devient une source d’inspiration pour les mouvements sociaux et des penseurs d’horizons très divers, alors même que la critique de la « civilisation des machines » s’accentue en Europe.

[1] Kazuya Ishi, The socio-economic thoughts of Mahatma Gandhi as an origin of alternative development, Review of Social Economy, vol. LIX, 2001, p. 198 ; Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, Actes Sud, Arles, 2008.
[2] Hind Swaraj, traduit en anglais sous le tire Indian Home Rule, et plus tard en français sous le titre Leur Civilisation et notre délivrance, Denoël, Paris, 1957.
[3] Ramin Jahanbegloo, Gandhi. Aux sources de la non-violence, Thoreau, Ruskin, Tolstoï, Editions du Felin, Paris, 1998.

Technocritiques par François Jarrige

J’écris de temps en temps et peut-être même de plus en plus souvent sur cette autre facette de l’innovation et de l’entrepreneuriat (qui reste ma passion, positivement) une facette qui est plus sombre, plus négative, une vision plus critique de l’impact de l’innovation sur la société. Je lis en ce moment Technocritiques – Du refus des machines à la contestation des technosciences de François Jarrige. C’est un livre riche, âpre, exigeant, mais exceptionnel pour tous ceux que le sujet intéresse.

Sous des apparences extrêmement critiques, le livre montre que les aspects positifs et négatifs du progrès se sont toujours développés en parallèle. Ma lecture la plus proche de ce travail fut sans doute celle de Bernard Stiegler, Dans la disruption – Comment ne pas devenir fou ? sans oublier les travaux de Libero Zuppiroli, telles que Les utopies du XXIe siècle. Merci à lui pour m’avoir mentionner ce livre remarquable.

Voici une copie intégrale d’un long passage passionnant aux pages 87-88. Il pourrait décrire notre monde, il en décrit un plus ancien.

« Si nous devions caractériser notre temps par une seule épithète, nous ne le nommerions pas âge héroïque, religieux, philosophique ou moral ; mais l’âge mécanique, car c’est là ce qui le distingue entre tous les autres. » [1] Carlyle incarne la dénonciation romantique du « mammonisme » (c’est-à-dire le culte religieux du dieu Argent), dont le déferlement mécanique de son temps est l’une des manifestations. Pourquoi toujours s’efforcer, grâce aux mécaniques, de vendre « à plus bas prix que toutes les autres nations et cela jusqu’à la fin du monde », pourquoi ne pas « vendre à prix égal », demande-t-il ? [2] Il invite les « hommes ingénieux » à trouver le moyen de distribuer plus équitablement les produits plutôt qu’à chercher toujours les moyens de les réaliser au plus bas coût : « un monde composé de simples machines à digérer brevetées n’aura bientôt rien à manger : un tel monde s’éteindra et de par la loi de la nature il faut qu’il s’éteigne. »

A la même époque, Michelet, le grand historien romantique français, découvre le gigantisme du machinisme lors d’un voyage en Angleterre en 1834. Il met également en scène l’ambivalence des effets des machines. Impressionné par les « êtres d’acier » qui asservissent « l’être de sang et de chair », il est persuadé néanmoins que l’on continuera de préférer aux « fabrications uniformes des machines les produits variés qui portent l’empreinte de la personnalité humaine ». Si la machine est indéniablement un « puissant agent du progrès démocratique » en « mettant à la portée des plus pauvres une foule d’objets d’utilité », elle a aussi son revers terrible : elle crée un « misérable petit peuple d’hommes-machines qui vivent à moitié [et] qui n’engendrent que pour la mort ». [3]

L’inquiétude à l’égard des machines s’atténue à l’époque victorienne, avec l’expansion de la prospérité de la période impériale, le déclin des violences ouvrières, la montée en puissance de l’économie politique. Elle continue toutefois de susciter les craintes de certains moralistes, comme John Stuart Mill, penseur radical complexe, libéral fasciné par la socialisme et féministe justifiant l’impérialisme. Dans ses Principles of Political Economy (1848), Mill propose un état des lieux de l’économie politique de son temps. Il prend ses distances à l’égard des économistes qui donnent une image trop optimiste du changement technique, il exprime des réticences à l’égard des effets bénéfiques de la division du travail et considère que l’État doit compenser les effets néfastes du machinisme. Mais sa critique dépasse ces questions classiques car John Stuart Mill propose une théorie de « l’état stationnaire » qui rompt avec l’économie classique. Il décrit cet « état stationnaire des capitaux et de la richesse » comme « préférable à notre situation actuelle », marquée par la lutte de tous contre tous. Il l’envisage comme un monde façonné par la « prudence » et la « frugalité », où la société serait composée « d’un corps nombreux et bien payé de travailleurs » et de « peu de fortunes énormes » ; ce monde « stationnaire », où chacun aurait suffisamment pour vivre, laisserait une place à la solitude et à la contemplation « des beautés et de la grandeur de la nature ». Dans ce monde, les « arts industriels » ne s’arrêteraient évidemment pas, mais « au lieu de n’avoir d’autre but que l’acquisition de la richesse, les perfectionnements atteindraient leur but, qui est la diminution du travail. » [4]

A suivre, peut-être….

Sources:

[1] Thomas Carlyle, “Signs of the Times”, Edinburgh Review vol. 49, 1829, p. 439-459
Were we required to characterise this age of ours by any single epithet, we should be tempted to call it, not an Heroical, Devotional, Philosophical, or Moral Age, but, above all others, the Mechanical Age. It is the Age of Machinery, in every outward and inward sense of that word; the age which, with its whole undivided might, forwards, teaches and practises the great art of adapting means to ends.
http://www.victorianweb.org/authors/carlyle/signs1.html

[2] Thomas Carlyle, “Past and Present” (1843), trad fr Cathédrales d’autrefois et usines d’aujourd’hui. Passé et présent, trad. fr. de Camille Bos, Editions de la Revue Blanche, Paris, 1920, p.289
I admire a Nation which fancies it will die if it do not undersell all other Nations, to the end of the world. Brothers, we will cease to undersell them; we will be content to equal-sell them; to be happy selling equally with them! I do not see the use of underselling them.
A world of mere Patent-Digesters will soon have nothing to digest: such world ends, and by Law of Nature must end, in ‘over-population;’

P. 229-31, http://www.gutenberg.org/files/26159/26159-h/26159-h.htm

[3] Jules Michelet, « Le peuple ». Flammarion. Paris, 1974 [1846]

[4] John Stuart Mill, « Principes d’économie politique », trad. fr. de Léon Roquet, Paris 1894 [1848] Pages 138-142.

La créativité selon Isaac Asimov

Lors de mon voyage aux États-Unis en janvier, il m’a été mentionné un essai écrit par Isaac Asimov en 1959, « Comment les gens ont-ils de nouvelles idées ? » – J’en ai lu la version publiée en anglais par le MIT Technology Review).


Isaac Asimov par Andy Friedman (Source: MIT Technology Review)

J’ai toujours été sceptique sur la façon d’enseigner la créativité ou même de l’encourager. Je me sens du coup beaucoup plus en accord avec ce qu’avait écrit Asimov il y a 60 ans. Laissez-moi en donner quelques extraits:

– la méthode de génération [d’idées] n’est jamais claire même pour les « générateurs » eux-mêmes,

– il faut non seulement des personnes ayant une bonne expérience dans un domaine particulier, mais également des personnes capables de faire une connexion entre un point 1 et un point 2, points qui pourraient ne pas sembler normalement liés,

– une fois la connexion croisée établie, cela devient évident,

– la connexion croisée nécessite une certaine audace,

– une personne disposée à se lancer contre la raison, l’autorité et le bon sens doit être une personne dotée d’une grande assurance; puisque cela ne survient que rarement, il/elle doit sembler excentrique (du moins à cet égard) au reste de nous autres,

– mon sentiment est que pour ce qui est de la créativité, l’isolement est nécessaire; la personne créatrice, en tout cas, travaille continuellement; son esprit est en train de mélanger des informations à tout moment, même s’il/elle n’en a pas conscience,

– la présence des autres ne peut qu’empêcher ce processus, car la création est embarrassante; néanmoins, une réunion de telles personnes peut être souhaitable pour des raisons autres que l’acte de création lui-même,

– le nombre optimal de personnes du groupe [i.e. de telles personnes juste au-dessus] ne doit probablement pas très élevé. J’imagine que moins de cinq est souhaitable.

C’est assez fascinant: pour Asimov, la créativité est un acte isolé; rendre les connexions possibles peut-être aidé par de petits groupes, mais même de cela, Asimov n’est pas totalement convaincu… J’ai souvent lu des articles intéressants sur la créativité dans l’art, la science, la technologie et l’idée que la liberté de penser combinée à une obsession de résoudre ou de faire quelque chose pourrait être beaucoup plus critique que les interactions sociales.

Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations

Mon ancien collègue Boris m’a conseillé de lire le livre Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations de Pablo Jensen et je dois le remercier de ce conseil 🙂

L’auteur Pablo Jensen – sa page personnelle et celle de wikipedia vous en diront plus sur lui – est un physicien et son livre tente d’expliquer pourquoi les équations en sciences sociales (et même en physique d’ailleurs) peuvent être délicates. La vérité est un sujet compliqué. Mais alors qu’il existe une certaine vérité dans les sciences de la nature, qui peut toujours être réexaminée, le concept de vérité dans les sciences sociales est encore plus difficile, simplement parce que le comportement humain est rempli de boucles de rétroaction de sorte que ce qui est vrai aujourd’hui, pour ne pas dire hier pourra être pris en compte par l’homme pour modifier l’avenir…

Jensen mentionne comment Galilée s’est débattu avec les mécanismes de la chute des corps [pages 42-5].


Source: Galileo’s notes on motion, Folio 116, Biblioteca Nazionale Centrale, Florence; Istituto e Museo di Storia della Scienza, Florence; Max Planck Institute for the History of Science, Berlin

Galileo n’a jamais publié ses données car il ne comprenait pas pourquoi elles paraissaient fausses. La réponse est qu’une balle qui glisse n’a pas la même vitesse que celle qui roule. La rotation absorbe une fraction de l’énergie (apparemment √ (5/7) ou 0,84) qui était proche de l’erreur apparente de Galilée.

Ensuite, Jensen nous rappelle combien il est difficile de prévoir les conditions météorologiques et les changements climatiques (chapitre 4). Alors, lorsqu’il se lance dans l’analyse des sciences sociales, il est assez convaincant sur les raisons pour lesquelles la modélisation mathématique peut être une tâche très difficile. Sur une analyse de tweets pour prédire le succès, il écrit ce qui suit : Le résultat de leur étude est clair: même si l’on connaît toutes les caractéristiques des messages et des utilisateurs, le succès reste largement imprévisible. Techniquement, seule 20% de la variabilité du succès des différents messages est expliquée par ce modèle, portant très complexe, et d’ailleurs incompréhensible, comme cela arrive souvent pour les méthodes utilisant l’apprentissage automatique. Il est intéressant de noter qu’on peut doubler le niveau de prédiction en ajoutant une seule variable supplémentaire. Il s’agit du succès passé de l’utilisateur. de son nombre moyen de retweets jusque-là. […] La vie sociale est intrinsèquement imprédictible, de par les fortes interactions entre les personnes. […] La masse des données permet d’opérationnaliser des vieux dictions comme « qui se ressemble s’assemble », « dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es » et surtout « je suis qui je suis ». [Chapitre 12, Prédire grâce au big data? – Pages 150-3].

Un exemple encore plus frappant de la nature incompréhensible du machine learning concerne la reconnaissance d’images : le meilleur moyen de prédire la présence de rideaux dans une pièce est d’y trouver un pied de lit. Tout simplement parce que la plupart des chambres ont les deux [Pages 154-5]. Jensen critique également le classement des universités et des chercheurs (pages 246 à 253), un sujet que j’avais déjà abordé dans La crise et le modèle américain. Au chapitre 20 – Sommes-nous des atomes sociaux? – il ajoute à propos des être humains [Page 263] : pour le moment, on ne connaît pas de caractéristiques internes à la fois pertinentes et stables », sans lesquelles l’analyse des êtres humains en tant que groupe devient problématique.

Déjà au chapitre 13, Jensen explique qu’il existe quatre facteurs essentiels qui rendent les simulations de la société qualitativement plus difficiles que celles de la matière: l’hétérogénéité des humains; le manque de stabilité de quoi que ce soit; les nombreuses relations à prendre en compte, aussi bien au niveau temporel que spatial; la réflexivité des humains, qui réagissent aux modèles qu’on fait de leur activité. […] Aucun facteur isolé ne produit quoi que ce soit tout seul […] En sciences sociales, il faut un réseau dense de conditions causales pour produire un résultat. […] Rien ne garantit que la conséquence [d’un facteur] sera la même dans d’autres situations qunad on le combinera à d’autres facteurs causaux. La seule réponse possible est « ça dépend ». [Pages 162-4]

Pour discuter de la plus ou moins grande stabilité qu’on peut attendre de ces caractéristiques internes, il faut remonter à leur origine. Pour les physiciens, la réponse est claire : l’origine des forces entre atomes est à chercher dans les interactions entre ces particules vraiment stables que sont les noyaux et les électrons. […] L’origine des actions humaines est au cœur de la sociologie. Son intuition première a été de chercher les déterminants des pratiques non dans le for intérieur des personnes étudié par la psychologie, ni dans une nature humaine universelle, ais dans les influences sociales. [Page 264] Le social ressemble plus à un fluide tourbillonnant qu’à de nettes combinaisons de briques. […] Bien sûr cette image est trop simple, car elle néglige la mémoire, la viscosité forte du social. Mais elle montre les limites de la vision statique de l’économie ou de la physique sociale, qui partent d’individus déjà faits, prêts à fonctionner, à générer de la vie sociale par association, sous l’impulsion de leurs natures indépendantes. [Page 270] La vie sociale ne consiste pas donc en une suite d’interactions ponctuelles comme le supposent la formule ou les simulations. Il faut plutôt la concevoir comme résultant du déploiement de relations. La distinction entre interaction et relation est cruciale, car cette dernière implique une série d’interactions suivies, entre des personnes qui se connaissent et gardent la mémoire des échanges passés. Dans une relation, chaque interaction repose sur les interactions passées et influencera à son tour celles qui viendront. Une relation n’est donc pas une simple suite d’interactions ponctuelles, mais un processus en création continue, de la relation et par conséquent des personnes impliquées. [Page 271]

Jensen ne dit pas que la société ne peut être analysée qualitativement ou quantitativement. Il propose une analyse subtile de la complexité de la société et des comportements sociaux qu’il convient de toujours garder à l’esprit avant de considérer comme des faits des analyses souvent trop simplistes issues du big data …