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Sur France Culture, “Le transhumanisme, c’est de la science fiction”

De temps en temps, j’écris un bref article qui n’a rien à voir avec les start-up. Quoi que… J’écoutais ce matin France Culture qui invitait le philosophe André Comte-Sponville. A l’instant 8:13 de la video qui suit commence une séquence sur le transhumanisme que le philosophe va commenter. Je la retranscris aussi plus bas. J’avais déjà eu l’occasion d’aborder le sujet lors de d’une autre édition de la même excellente émission, le 9 mai 2014: Ray Kurzweil raconte n’importe quoi. Je persiste et signe par chroniqueurs interposés!


Les Matins / Philosopher contre les fanatismes par franceculture

A la question « André Comte-Sponville, voulez-vous prendre le bus de l’immortalité », celui-ci répond :
« Non merci ! C’est évidemment exclu. Alors certains plus sérieusement, je pense à Laurent Alexandre, nous annoncent qu’on va bientôt vivre 1000ans. Et son livre s’appelle La mort de la mort. C’est évidemment un contre-sens. Parce que, que vous mourriez à 90 ans ou à mille ans, vous n’en mourrez pas moins. On vivrait davantage mais on ne mourrait pas moins. Quant à l’idée saugrenue, je dirais, de supprimer la mort, à nouveau, c’est une impossibilité. Aucun corps humain, aucun corps vivant ne résistera à la combustion, ne résistera à la noyade. Si vous passez 15 jours sous l’eau, je vous jure que transhumanisme ou pas, vous serez mort. Aucun être humain ne survivra à une balle tirée en plein front. Autrement dit, quand bien même on arriverait, et Dieu sait que ce n’est pas demain la veille, ça relève de la science-fiction, mais quand bien même, on arriverait à vaincre toutes les maladies et la vieillesse, autrement dit on ne mourrait plus que par accident, et bien tôt ou tard, comme sur un temps infini, tout le possible arrive nécessairement, on aurait un accident et on finirait quand même par mourir. Simplement, ce qui se passerait, comme on ne mourrait plus que par accident, nous serions en vérité perpétuellement mort de trouille. Ce qui m’autorise à prendre ma voiture aujourd’hui, c’est que je sais de toute façon que je vais mourir et donc mourir d’un cancer ou d’un accident de voiture, au fond la différence n’est pas essentielle. Si je ne peux plus mourir que par accident ou par assassinat, je serai perpétuellement mort de trouille. Bref ça fera une société de vieillards qui ne pourraient plus faire d’enfants sinon la surpopulation serait atroce, une société de vieillards et de trouillards. Et bien ça n’est mon idéal de civilisation ni de l’humanité.
– Du coup, le transhumanisme vous fait peur ?
– Non, encore une fois cela relève de la science-fiction. Que les sciences et les techniques prennent de plus en plus de place dans notre vie, qu’elles puissent un jour modifier la nature humaine, ça c’est vrai. On n’en est pas là pour l’instant, mais ça peut venir et donc il est légitime d’y réfléchir. J’ai envie de dire que les urgences sont ailleurs. Nous serons neuf milliards et demi, peut-être dix milliards en 2050, personne ne sait comment nous allons nourrir dix milliards de personnes. La question des ressources en eau douce et en terres arables, la question du réchauffement climatique, sont des questions bien plus urgentes que la question du transhumanisme.

MesLivres-Cynthia-Fleury

Je saute du coq à l’âne. Voici les écrits d’une autre philosophe française dont la clarté de pensée et la vision sont exceptionnelles. A lire absolument. le monde des start-up a lui aussi besoin de courage, d’éthique et de morale. Cynthia Fleury nous explique merveilleusement bien pourquoi tout individu et toute société en ont aussi besoin… Les mensonges du transhumanisme et de nos sociétés et de nos individus doivent être combattus!

Google in the Plex – Partie 1: une technologie …

In the Plex est un (autre) livre étonnant à propos de mon entreprise préférée. Google est la raison pour laquelle j’ai écrit un livre sur les start-up : après avoir préparé une présentation PowerPoint en 2006 sur ce que je savais de la start-up de Mountain View, des amis me conseillèrent d’écrire un livre plus général sur les start-up. Ce que je fis en 2007. D’où ce blog!

J’ai déjà lu trois livres sur Google et celui-ci est aussi bon que les précédents. Peut-être meilleur. Je dois donc remercier ici Michele Catasta, qui m’a conseillé de le lire alors que je venais de faire une nouvelle présentation à peine mise à jour de celle de 2006. Et je l’aurais certainement lire avant de ce livre publié en 2011 … J’ai également posté de nombreux articles sur cette entreprise d’exception, il suffit de cliquer sur le tag Google. Mais j’ai appris beaucoup de choses dans le livre In the Plex, et c’est ce sur quoi je veux mettre l’accent avec cette nouvelle série. Et tout d’abord la technologie dont il est question dans le chapitre 1.

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Google n’a pas été la seule à inventer sa méthode de recherche

Larry Page n’ était pas la seule personne à comprendre en 1996 que l’exploitation de la structure des liens du web conduirait à une façon radicalement plus puissante de trouver des informations. Durant l’été de cette année-là, un jeune informaticien nommé Jon Kleinberg arriva en Californie pour postdoc d’un an au centre de recherche d’IBM à Almaden, à la limite sud de San Jose. Avec son récent doctorat du MIT, il avait déjà accepté un emploi dans le département d’informatique de l’Université Cornell. […] Kleinberg a commencé à jouer avec des moyens d’analyser les liens. Mais il ne disposa pas de l’aide, des ressources, du temps, ou de l’inclination nécessaires à indexer l’ensemble du Web pour son analyse des liens. […] Toutes sortes vice-présidents d’IBM s’attroupèrent à Almaden pour regarder des démonstrations de cette drôle de chose et essayer de réfléchir à ce qu’ils pourraient faire avec elle. « En fin de compte, la réponse fut … pas grand-chose. » […] Kleinberg garda des liens avec Google. Il déclina toutefois des offres d’emploi en 1999 et de nouveau en 2000. Il était heureux à l’Université Cornell. Il gagnerait des prix d’enseignement et une bourse MacArthur. Il a mené sa vie dans le milieu universitaire qu’il a choisi, et ne pas devenir un milliardaire ne semble pas l’avoir dérangé. [Pages 24-26]

Il y avait une troisième personne avec la même idée, un ingénieur chinois nommé Yanhong (Robin) Li. […] Li est venu aux États-Unis en 1991 pour obtenir un diplôme de maîtrise à SUNY Buffalo, et en 1994, a pris un emploi chez IDD à Scotch Plains, New Jersey, une division de Dow Jones. […] Il se rendit compte que le principe du Science Citation Index pourrait être appliqué à l’Internet. Le lien hypertexte peut être considéré comme une citation! « Quand je suis rentré, j’ai commencé à écrire cela et réalisé que c’était révolutionnaire », dit-il. Il conçut une méthode de recherche qui calcule la pertinence à la fois de la fréquence des liens et du contenu du texte. Il appela son système RankDev. […] Robin Li a quitta IDD vers la côte Ouest et la start-up InfoSeek. En 1999, Disney a acheté la compagnie et, peu après Li est retourné en Chine. C’est là à Pékin qu’il rencontrera plus tard – et rivalisera avec – Larry Page et Sergey Brin. [Pages 26-27] (Robin Li est le fondateur de Baidu)

La technologie a finalement été la meilleure, mais personne n’en a vraiment vu la valeur au début

Excite achèterait BackRub, puis Larry seul irait y travailler. L’adoption de la technologie BackRub par Ecite, selon lui, devrait augmenter son trafic de 10 pour cent. En extrapolant, en termes de recettes publicitaires, Excite gagnerait 130’000$ de plus chaque jour, pour un total de 47 millions en un an. Page envisageait un mandat chez Excite de sept mois, assez longtemps pour aider l’entreprise à mettre en œuvre le moteur de recherche. Il l’aurait quitté à temps pour le trimestre d’automne 1997 de Stanford pour reprendre sa progression vers un doctorat. Le coût total pour Excite serait de 1,6 million de dollars, dont 300’000$ à Stanford pour la licence, un salaire de 200’000 $, un bonus de 400’000$ pour la mise en œuvre dans les trois mois, et 700’000$ en actions Excite. […] « Avec mon aide», écrit l’étudiant qui n’avait pas encore vingt-quatre ans, « cette technologie donnera à Excite un avantage substantiel et la propulsera à la position de leader sur le marché. » Khosla fit une contre-offre provisoire de $ 750’000 au total. Mais l’affaire n’a jamais eu lieu. [Page 29]

En à peine un an, depuis que Page et Brin avaient formé leur entreprise, ils réunirent un groupe de scientifiques de haut niveau totalement engagés dans la vision de leurs jeunes fondateurs. Ces premiers employés feraient partie d’une équipe qui innovation après innovation agrandirait l’avance de Google sur ses concurrents et établirait son nom comme synonyme de recherche. […] Le processus durait au début dix jours avec l’un des premiers ingénieurs de Google, Harry Cheung (tout le monde l’appelait Spider-Man), à ses machines, suivant le progrès des « araignées » qui se propagent à travers le net et puis, après cette phase, brisant les pages Web pour l’indexage et le calcul du page rank, en utilisant le système compliqué de Sergey, processus mathématique utilisant quelque chose appelé vecteurs propres, alors que tout le monde attendait que les deux processus convergent. (« Les professeurs de mathématiques nous aiment parce que Google a rendu les vecteurs propres pertinents pour chaque étudiant en algèbre matricielle en Amérique », dit Marissa Mayer.) [Page 41]

Une technologie mais pas une science … et peut-être une technologie dangereuse

Dans ses premières années, Google a développé un certain nombre de formes spécialisées de recherche, connus sous le nom verticaux, pour divers corpus-comme la vidéo, les images, les catalogues commerciaux, et les emplacements (cartes). Krishna Bharat avait créé un de ces marchés verticaux appelé Google News, un service d’information virtuel avec une Une déterminée non par les éditeurs mais par des algorithmes. Un autre produit vertical, appelé Google Scholar, utilisait les revues universitaires. Mais pour accéder à ces marchés verticaux, les utilisateurs devaient choisir le vertical. Page et Brin ont poussé pour un système où l’on rechercherait et trouverait Tout. [Quelque chose appelé Universal Search]. [Page 58]

Lorsque l’équipe de Universal Search a montré un prototype aux cadres dirigeants de Google, tout le monde a réalisé que le lancement du projet […] en avait valu la peine. Les résultats de cette expérience au début étaient tous dans le mauvais ordre, mais la réaction a été viscérale – vous tapiez un mot sur le clavier, et toutes ces choses émergeaient. Cela n’était tout simplement jamais arrivé auparavant. « C’était certainement l’une des projets les plus risqués », dit Bailey. « Il était difficile, car ce n’est pas que de la science – cela fait aussi appel au jugement. Nous utilisons aussi dans une certaine mesure nos tripes. Je me lève toujours le matin en étant étonné que tout cela fonctionne. » La recherche de Google ne consistait plus à juste rechercher le web. Google était à la recherche de tout. Dans son livre de 1991, Mirror Worlds, l’informaticien de Yale, David Gelernter, a esquissé un avenir où les humains interagissent et échangent avec des représentations numériques modélisées du monde réel. […] Même si Gelernter envisagea avec enthousiasme cette perspective globale des mondes miroirs, il la craignait ainsi. « Je me sens vraiment partagé sur le sujet des mondes miroirs. Il y a des risques évidents de surveillance, mais je pense qu’il y a des risques plus profonds », at-il dit. Sa principale préoccupation était que les mondes miroirs seraient pilotés par des entreprises de geek qui les ont construits, par opposition au public. « Ces risques doivent être confrontés par la société au sens large, et non par les techno-geeks, » at-il ajouté. «Je ne leur fais pas confiance. Ils ne sont pas larges d’esprit et ne savent pas assez. Ils ne savent pas assez d’histoire, ils n’ont pas assez de bagage. [Page 59-60]

Les chercheurs de Google seraient d’accord pour reconnaître que travailler avec un système d’apprentissage de cette taille les a mis dans un territoire inexploré. L’amélioration constante de son système d’apprentissage a flirté avec les conséquences postulées par le scientifique et philosophe Raymond Kurzweil, qui spéculé sur une «singularité» imminente qui viendrait le jour où un système informatique massif évolue sur son chemin vers l’intelligence. Larry Page était une adepte enthousiaste de Kurzweil et un partisan de la Singularity University, une entreprise éducative inspirée de Kurzweil et qui anticipe le jour où les humains vont passer le relais de la conscience à notre descendance inorganique. [Page engagerait Kurzweil en 2012] Qu’est-ce que cela signifie de dire que Google “sait” quelque chose? […] « Voilà une question très profonde», dit Spector. « Les êtres humains, vraiment, sont de grands sacs faits principalement d’eau qui se promènent avec un grand nombre de tubes et quelques neurones. Mais nous savons. Alors maintenant examinons le système Google, ce cluster de calcul. C’est un ensemble de plusieurs heuristiques, il sait que «véhicule» est synonyme d’ «automobile», et il sait que en français, il y a voiture, et il sait ce qu’es le mot en allemand et dans chaque langue. Il sait ces choses. Et il sait beaucoup plus de choses qu’il a apprises de ce que chacun frappe sur le clavier. »[…] Spector ajouta que Google en apprendrait encore beaucoup, beaucoup plus dans les prochaines années. “Faire ces choses approche-il du niveau de la connaissance?” se demande-t-il rhétoriquement. «Mes enfants de dix ans le croient. Ils pensent que Google sait beaucoup de choses. Si vous demandez à n’importe qui dans leur classe à l’école, je pense que les enfants diraient oui. » Mais qu’est-ce que Spector, un scientifique, pense? « Je crains que ce ne soit pas une question qui se prête à une réponse scientifique, » dit-il. « Je ne pense, cependant, intuitivement, que Google sache. La question est : allons-nous construire une intelligence à des fins générales, qui se trouve juste là, regarde autour d’elle, puis développe toutes ces compétences en soi, peu importe ce qu’elles sont, que ce soit un diagnostic médical ou … »Spector fait une pause. « Nous en sommes loin, » dit-il. « Ce ne sera probablement pas fait durant ma carrière chez Google. » (Spector avait cinquante-cinq ans au moment de la conversation au début de 2010.) «Je pense que Larry aimerait beaucoup voir cela se produire”, a-t-il ajouté. [Page 66-67]

Comme dernier commentaire lisez ce livre. Vous pouvez également jeter un œil à ma présentation Slideshare.

Peter Thiel – De zéro à un (2ème partie)

Je viens de terminer Zero to One et voici quelques commentaires de plus, moins sur l’esprit d’entreprise que sur les questions sociétales. Quelle que soit la réputation controversée de Thiel dans la Silicon Valley comme possible Libertairarien, il y a quelques sujets qu’il aborde de façon très convaincante. Il n’est pas un pur Contrarien. Il est en désaccord avec certaines modes grand public d’une manière très sérieuse. Voici quelques exemples:

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– La machine ne remplacera pas l’humanité
Oui, les ordinateurs ont fait des progrès impressionnants ces dernières décennies, mais pas au point de remplacer l’humanité. Il montre de manière très convaincante à travers les cas de Paypal et Palantir [pages 144-148] que les ordinateurs ne peuvent pas résoudre les problèmes difficiles de manière automatique, mais ce ne sont que des compléments (excellents et critiques) aux êtres humains. Même l’expérience faite par Google de reconnaître les chats “semble impressionnante – jusqu’à ce que vous vous souveniez que un enfant de quatre ans peut le faire parfaitement” [Page 143]. Il termine son chapitre sur l’homme et la machine de cette façon: “Mais même si l’Intelligence Artificielle forte est une possibilité réelle plutôt qu’un impondérable mystère, elle ne se produira pas de sitôt: le remplacement par les ordinateurs est un souci pour le 22ème siècle. Les craintes indéterminées de l’avenir ne doivent pas nous empêcher de faire des plans précis aujourd’hui. Les Luddites prétendent que nous ne devrions pas construire d’ordinateurs qui pourraient remplacer un jour les humains; les futuristes fous soutiennent que nous le devrions. Ces deux positions sont mutuellement incompatibles, mais elles ne sont pas exhaustives: il y a de la place entre les deux pour les gens sains d’esprit pour construire un monde bien meilleur dans les décennies à venir. Quand nous trouverons de nouvelles façons d’utiliser les ordinateurs, ils ne seront pas seulement utiles à mieux faire le genre de choses que les gens font déjà: ils nous aideront à faire ce qui était inimaginable auparavant” [pages 150-151]. Vous ne serez pas surpris que je préfère cela aux vues de Kurzweil.

– Le cleantech était une bulle et cela était évident dès le 1er jour.
J’ai été depuis le début intrigué par la mode greentech / cleantech. Pourquoi les gens se sont-ils tellement excités à propos de la promesse de résoudre un problème important lorsque nous ne disposions pas de solution? Thiel est beaucoup plus dur que moi. D’abord, il montre à l’évidence: c’était une bulle.

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Puis il analyse cette industrie grâce à ses arguments de “zéro à un”.
“La plupart des entreprises cleantech ont failli parce qu’elles ont négligé une ou plusieurs des sept questions auxquelles toute entreprise doit répondre:
– Ingénierie: pouvez-vous réaliser uen percée technologie de pointe à la place des améliorations progressives?
– Timing: est-ce le bon moment pour lancer votre entreprise?
– Monopole: commencez-vous avec une grande part d’un petit marché?
– Fondateurs et employés: avez-vous la bonne équipe?
– Distribution: avez-vous les moyens non seulement de créer, mais aussi de vendre votre produit?
– Durabilité: votre position dans le marché sera-t-elle défendable dans 10 et 20 ans?
– Secret: avez-vous identifié une opportunité unique que les autres n’ont pas vue?
Si vous n’avez pas de réponses à ces questions, vous allez rencontrer beaucoup de «malchance» et votre entreprise va échouer. Si vous avez les réponses à toutes les sept, vous maîtrisez votre destion et allez réussir. Même avoir la léponse à cinq ou six des questions pourrait fonctionner. Mais ce qui est frappant à propos de la bulle des cleantech était que les gens cérant des entreprises avaient zéro réponse – et cela signifiait qu’ils espéraient un miracle “
[Page 154]. Et après les cleantech? La Fintech?

Ray Kurzweil raconte n’importe quoi

Comme souvent, excellente émission de Marc Voinchet sur France Culture ce matin. Tout d’abord excellente invitée, Cécile Lafontaine pour son livre Le corps-marché, La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie qui au delà de son sujet pose des questions sur la tension entre individu et société. Elle apporte d’excellentes réponses aux débats ouverts par Thiel. Mais là je m’arrête et vous laisse découvrir l’entretien si le sujet vous intéresse.

FranceCulture-Matins

De plus le très pertinent Xavier de la Porte a rédigé une excellente chronique que je me permets de copier directement du site de France Culture (pour pouvoir la traduire sur la partie EN de mon blog): Le cerveau, ce n’est pas 1 million de lignes de code

Quand on s’intéresse à ce que le monde du numérique dit du corps et de la vie, il y a des chances pour qu’on tombe assez vite sur des prédictions intimidantes : « bientôt, nous serons tous des cyborgs », et « en 2045, nous aurons complètement fusionné avec les machines » . Un des spécialistes de ce genre de déclarations, c’est un type du nom de Ray Kurzweil – dont je vous ai déjà parlé ici. Inventeur assez génial, homme d’affaire avisé, Kurweil est devenu depuis une vingtaine d’années le promoteur d’un courant qu’on appelle le transhumanisme – et qui considère que l’homme fusionnera bientôt avec les machines, donnant ainsi naissance à une post-humanité –, des idées que Kurzweil vend dans le monde entier à coup de livres et de conférences, des idées qu’il vend aussi à des entreprises sur-puissantes : Google l’a engagé pour diriger un programme sur l’apprentissage du langage par les machines. Le problème avec Kurzweil – et beaucoup de transhumanistes – c’est leur force de conviction qui passe par un discours scientifico-techno-philosophique dont on sent bien qu’il cloche, sans qu’on sache bien où. Or, dernièrement, je suis tombé sur la preuve que Kurzweil racontait n’importe quoi. Ca m’a réjoui et je tiens à partager cette réjouissance avec vous.

Ça concerne un aspect important du transhumanisme : la conviction toujours répétée que très bientôt, nous pourrons dupliquer nos cerveaux dans des ordinateurs. Kurzweil pense que ce sera possible en 2020, et d’ailleurs, il a conservé le cerveau de son père décédé dans cette perspective. Et à l’appui de sa thèse, voici le type de discours que Kurzweil peut tenir : “Le design du cerveau est dans le génome. Le génome humain, c’est 3 milliards de paires de bases, soit six milliards de bits, ce qui fait à peu près 800 millions de bits après compression. En éliminant les redondances […], cette information peut être compressée en à peu près 50 millions de bits. Or le cerveau, c’est à peu près la moitié de ça, environ 25 millions de bits, soit un million de lignes de codes ». Et voilà, en une démonstration implacable et intimidante, Kurzweil nous prouve qu’un million de lignes de codes suffiraient à dupliquer le fonctionnement du humain. (Je dis « suffiraient » parce que c’est peu 1 million de lignes de code, à titre de comparaison, Microsoft Office 2013, c’est 45 millions de lignes de code).

Sauf que pour une fois, quelqu’un s’est manifesté pour expliquer que Kurzweil racontait n’importe quoi. Cette personne s’appelle Paul Zacharie Myers, c’est un biologiste reconnu de l’Université du Minnesota, spécialisé en génétique du développement et il tient un blog du nom de Pharyngula. Et c’est sur son blog que Myers explique très calmement pourquoi Kurzweil raconte n’importe quoi. Voici sa démonstration. La prémisse du raisonnement de Kurzweil, est « Le design du cerveau est dans le génome ». Totalement faux, dit le chercheur. Le design du cerveau n’est pas encodé dans le génome. Ce qui est dans le génome, c’est une collection d’outils moléculaires, c’est la part régulatrice du génome, celle qui rend les cellules sensibles aux interactions avec un environnement complexe. Pendant son développement, le cerveau se déplie grâce à des interactions entre cellules, interactions dont nous ne comprenons aujourd’hui qu’une petite partie. Le résultat final, c’est un cerveau qui est beaucoup plus complexe que la somme des nucléotides qui encodent quelques milliers de protéines. On ne peut pas du tout déduire un cerveau des séquences de protéines de son génome. La manière dont vont s’exprimer ces séquences est dépendante de l’environnement et de l’histoire de quelques centaines de milliards de cellules, interdépendantes les unes des autres. Nous n’avons aucun moyen pour calculer en principe toutes les interactions et fonctions possibles d’une simple protéine avec les dizaines de milliers d’autres qui sont dans la cellule, qui serait la première étape essentielle à l’exécution de l’algorithme improbable de Kurzweil. A l’appui de sa démonstration, le chercheur prend quelques exemples de quelques protéines et on montre à quel point les interactions sont nombreuses, complexes et surtout, encore méconnues.

Ce qui est très intéressant, c’est que Myers tient bien à préciser qu’il n’est pas hostile à l’idée que le cerveau est une sorte d’ordinateur, et qu’on pourra un jour reproduire artificiellement ses fonctions. Mais, explique-t-il, il ne faut pas pour autant raconter n’importe quoi, comme le fait Kurzweil, et bâtir ses raisonnements sur des prémisses fausses. Et pan dans ta gueule Kurzweil. Si seulement plus de chercheurs pouvaient prendre la peine d’apporter leur savoir pour interroger les discours transhumanistes, ça nous éviterait peut-être d’entendre bien des absurdités et d’assister à une autre marchandisation de la vie humaine, celle qui consiste à vendre du rêve biotechnologique.