Silicon Valley : un capitalisme spécifique?

J’ai participé hier à l’émission Culturesmonde sur France Culture intitulée Des capitalismes (1/4) – Silicon valley: l’émancipation par l’argent. Je devais donner mon avis sur les spécificité du capitalisme de cette région. En-est il une version extrême ou unique? Est-ce une région idéologiquement marquée ou en fait indifférente au capitalisme?

FranceCultureMondes-SiliconValley

Le sujet est bien sûr riche et complexe car cette région de 7 millions de personnes est diverse, les opinions y sont aussi variées qu’ailleurs et le modèle économique s’est bâti sur plus de 50 ans, avec pour chaque décennie, une nouvelle génération d’entrepreneurs et d’investisseurs. Je vous laisse écouter l’émission qui invitait également Yann Moulier-Boutang, qui parla de « capitalisme cognitif » et Sébastien Caré, spécialiste du mouvement de pensée libertarien.

Un grand merci à Clémence Allezard qui a préparé l’émission, m’incitant à réfléchir sur cette région par un angle que j’avais rarement abordé 🙂

J’avais en effet pris quelques notes pour préparer cette émission. Les voici: La Silicon Valley est-elle un modèle de capitalisme ? Oui et non !

1- Oui parce que la région s’est bâtie avec beaucoup d’argent, avec du capital investi,
qui a contribué à une énorme création de richesses et d’emplois
et aussi comme l’a montré Picketty a beaucoup d’inégalités
et sans doute une augmentation de ces inégalités.
d’autant plus que l’impôt n’est pas vu comme une source nécessaire de redistribution.
(sur le sujet, il y a l’excellent article de la MIT Tech. Review: Technology and Inequality)

C’est aussi un capitalisme assez unique qui a créé le capital-risque, les stock options pour les employés et la co-opétition.

2-Non ce n’est pas un capitalisme, parce que l’objectif n’est pas de gagner de l’argent comme dans un système purement financier, comme la City à Londres et la SIlicon Valley n’a rien à voir avec la crise de 2008. La Silicon Valley, c’est un cluster technologique. Hollywood c’est le cluster du cinéma, ici en Suisse nous sommes la région de la montre. Depuis 1957, la Silicon Valley a permis l’émergence de l’électronique, de l’informatique, des ordinateurs et de l’internet. Mais aussi des bio-technologies. Ce sont avant tout des créateurs et comme partout, il faut de l’argent pour créer.

Et les investisseurs sont eux-mêmes d’anciens créateurs, comme Marc Andreessen, fondateur de Netscape ou Peter Thiel fondateur de Facebook qui sont les capitaux-risqueurs connus aujourd’hui dans cette région. Dans les années 70, ce sont Sequoia et Kleiner Perkins qui sont issus du monde de l’électronique des années 60.

3- La SV est une ruche avec des ouvrières qui sont les ingénieurs, il y a quelques reines (Jobs, Zuckerberg) et il y a beaucoup de pollinisations. Les abeilles vont de Google à Facebook et Twitter . Ce qui est étonnant c’est que aujourd’hui la SV explore l’énergie, le vieillissement, les transports et l’espace donc ce n’est pas que le monde immatériel.

4- Pourquoi elle est unique ? En Europe, nous n’avons pas eu ces start-up, les patrons se contentent de conserver et gérer la richesse à quelques exceptions de patrons créateurs comme Xavier Niel ou les fondateurs de Skype qui deviennent aujourd’hui investisseurs. Et auparavant, nos investisseurs étaient des purs financiers. C’est donc un capitalisme d’ingénieurs et d’entrepreneurs.

5- Évidemment les ingénieurs sont plus introvertis que les acteurs ou les créateurs de mode, et le rapport au monde et à la société est un peu biaisé. Ils fuient la politique et la société, ses compromis, ces négociations et trouvent des solutions pour eux-mêmes… mais il y a une vraie gêne sur le logement et les transports de la part des acteurs…

Une autre manière de le résumer: y-a-t-il une idéologie d’un capitalisme particulier dans la Silicon Valley? Je dirais que plutôt qu’une stratégie, il y a eu une pratique qui s’est mise en place sur des décennies, par itération, par essai et erreur. En définitive, la Silicon Valley c’est la rencontre des idées (les entrepreneurs, parfois chercheurs universitaires) et de l’argent (les investisseurs). Mais contrairement au reste du monde où les investisseurs sont des banquiers qui prêtent l’argent, là-bas, ce sont souvent d’anciens entrepreneurs qui « donnent » de l’argent (dans le sens où ils prennent le risque de ne pas le retrouver), en fait ils prennent des parts de la société (souvent de l’ordre de 50%). Ils ont littéralement inventé le capital-risque, qui a trouvé sa forme définitive dans les années 70-80. De plus les « stock-options » si décriées en Europe sont reconnues dans la SV comme une motivation. Des secrétaires chez Apple ou Microsoft sont parfois devenues millionnaires, chose impensable chez nous, en Europe. Je vous l’ai dit aussi, il y a un optimisme qui encourage la prise de risque. D’ailleurs, il n’y a pas vraiment de risque car la compétence permet de retrouver rapidement du travail. Le risque réside dans l’erreur possible quant au choix de projet et personne ne se ruine, normalement, si ce n’est la santé. Et comme le modèle fonctionne, il s’enrichit dans de nouveaux domaines au-delà dont l’électronique qui est sa racine, à travers la voiture électrique (Tesla Motors), l’espace (SpaceX) et même le food 2.0 (pour des aliments synthétiques). Et dernière frontière, le vieillissement, la mort, le trans-humanisme… ce qui me semble personnellement une folie, mais bon…

En post-scriptum, quelques réactions reçues sur la question… Je pense que la SV est plus diversifiée ces jours. Il y a les très vieux, comme Intel, Cisco, même Apple. Puis il y a des endroits comme Google et Facebook, qui font réellement quelque chose de précieux. Et puis il y a les startups des jeunes de 20 ans qui ne font pas grand chose, mais ont des valorisations mesurées en milliards. Je pense que la question doit être traitée différemment pour les différents groupes. Et il est important de ne pas regrouper Cisco avec, par exemple, WhatsApp ou Snapchat. Oui, je dirais que beaucoup d’entre eux sont indifférents à la politique voire légèrement intéressés, comme vous le dites. Pour certains (la plupart des VCs), le capitalisme est là-bas sur stéroïdes. (Ou du moins, ils aiment à se penser de cette façon, ils parlent tout le temps de «création de richesse», et faire en sorte que beaucoup de cette nouvelle richesse aille vers eux!)

Plus que du capitalisme, je pense que ce qui est concentré dans la SV est le talent, surtout le talent technique. la destruction créatrice résonne * très * fortement avec les gens ici; l’idée que la SV est une poignée d’enfants qui peut changer toute une industrie, ou même en créer une nouvelle. Ils n’y parviennent pas généralement, et parfois ils réussissent. Imaginer comment Steve Jobs ou les gars de Google auraient fait en Europe! Les gars de Google seraient allés voir les bibliothécaires et demandé comment aider à trouver l’information. Steve Jobs aurait fait des études marketing pour déterminer ce que les gens veulent. Ou peut-être il serait allé chez Siemens pour tenter de convaincre certains gestionnaire de haut niveau qu’un téléphone intelligent était une bonne idée. Bien entendu ce qui est arrivé est plus cool. Steve Jobs avait meilleur goût que tout le monde, alors il a fait des choses qu’il aimait, point. Et les gars de Google ont juste bâti un nouveau chemin, sans chercher l’approbation ou l’achat des bibliothécaires. En Europe, on commence en essayant d’obtenir l’appui d’un acteur pour utiliser leur produit / technologie, un processus long, ennuyeux et fastidieux.

Typiquement, une poignée d’étudiants de l’EPFL ne peut pas imaginer / croire qu’ils peuvent changer le monde. Les étudiants de Stanford (qui ne sont pas plus talentueux) le font. Donc, je pense que c’est surtout une différence culturelle, et non quelque chose qui a à voir avec le capitalisme.

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