Archives de l’auteur : Hervé Lebret

La science des startups : l’impact des personnalités des fondateurs sur le succès de l’entreprise

Lorsqu’un de mes jeunes collègues (merci Amine !) a mentionné un article intitulé The Science of Startups: The Impact of Founder Personalities on Company Success (La science de startups: l’impact des personnalités des fondateurs sur le succès de l’entreprise), j’ai été intrigué pour ne pas dire intéressé. Vous pouvez retrouver la version publiée sur Nature ici et celle sur arXiv .

Quand je repense aux 741 articles de ce blog, 118 sont étiquetés avec « fondateurs », venant seulement en deuxième position après Silicon Valley. La plupart d’entre eux traitent de faits et de chiffres, mais 38 d’entre eux mentionnent le terme personnalité. Par exemple:
– Connaissances, compétences et personnalité des entrepreneurs (datant de mars 2021) https://www.startup-book.com/fr/2021/03/19/connaissances-competences-et-personnalite-des-entrepreneurs/ où il est affirmé « Il y a un caractère entrepreneurial. »
– Les dilemmes du fondateur – La réponse est « Ça dépend ! » (datant de décembre 2013) https://www.startup-book.com/fr/2013/12/12/les-dilemmes-du-fondateur-la-reponse-est-ca-depend/ où l’affirmation est « Il n’y a pas de véritable modèle pour devenir fondateur (âge, expérience, influences de l’enfance, personnalité, situation familiale, situation économique), mais les influences précoces et les motivations naturelles semblent être importantes. »
– Larry Page et Peter Thiel – 2 (différentes ?) icônes de la Silicon Valley (date octobre 2021) https://www.startup-book.com/fr/2021/10/30/larry-page-et-peter-thiel-2-icones-differentes-de-la-silicon-valley/
et je conseillerais à toute personne intéressée par le sujet de lire le livre Founders at Work. J’ai mis mes longues notes sur ce superbe livre à la fin de cet article.

Ce nouvel article est long et un peu complexe. J’ai donc simplement pris des notes directement dans le texte et les ai traduites puis collées ici. Mais l’article vaut la peine d’être lu si vous avez le temps et si vous êtes intéressé.

L’attention s’est de plus en plus portée sur les facteurs internes liés à l’équipe fondatrice de l’entreprise, notamment leurs expériences et échecs antérieurs, leur centralité dans un réseau mondial d’autres fondateurs et d’investisseurs ainsi que la taille de l’équipe. […] Les effets de la personnalité des fondateurs sur le succès des nouvelles entreprises sont pour la plupart inconnus. […] Nous montrons ici que les traits de personnalité du fondateur sont un élément important du succès ultime d’une entreprise.

[…]

Les principales facettes de la personnalité qui distinguent les entrepreneurs qui réussissent comprennent une préférence pour la variété, la nouveauté et le début de nouvelles choses (ouverture à l’aventure), être le centre d’attention (niveaux de modestie faibles) et être exubérant (niveaux d’activité plus élevés). Cependant, nous ne trouvons pas une seule personnalité de type Fondateur ; au lieu de cela, six types de personnalité différents apparaissent, les startups fondées par un « Hipster, Hacker et Hustler » ayant deux fois plus de chances de réussir. Nos résultats démontrent également les avantages d’équipes plus grandes et aux personnalités diverses dans les startups.

[…]

Dans cet article, nous analysons une variété de déterminants du succès des startups au niveau de l’entreprise, du fondateur et de l’équipe de fondateurs, qui sont par nature expérimentales, à haut risque et susceptibles d’échouer. Premièrement, nous examinons une série de déterminants du succès d’une startup au niveau de l’entreprise, notamment la localisation, le secteur d’activité et l’âge de la startup, afin d’explorer dans quelle mesure ces facteurs sont associés au succès. Ensuite, en nous appuyant sur nos précédentes recherches sur l’adéquation profession-personnalité, nous utilisons une vaste collection de données publiques sur les startups de Crunchbase pour examiner les profils de personnalité détaillés des fondateurs.

[…]

Facteurs de réussite d’une startup au niveau de l’entreprise. Au niveau localisation, les chances de succès sont les plus élevées aux États-Unis, au Japon, en Europe occidentale et dans les pays scandinaves. Les entreprises des secteurs des paiements et des logiciels ont de grandes chances de succès. Les chances de succès sont positivement liées à la maturité d’une entreprise, les entreprises âgées de sept ans ou plus ayant de plus grandes chances de succès.

[…]

La combinaison de fondateurs et de leurs personnalités joue-t-elle un rôle dans le succès des startups, et existe-t-il des preuves à l’appui de l’opinion largement répandue dans la communauté des investisseurs en capital-risque selon laquelle les startups ont besoin de trois types de fondateurs : un hacker, un hustler et un hipster ?

[…]

Dans le monde de la technologie, les rôles catégoriques des Hackers (programmeurs et développeurs informatiques habiles) et des Hustlers (dirigeants entrepreneurs capables de convaincre les clients et les investisseurs de nouveaux produits et idées) existent depuis des décennies, avec […] des tensions d’opposition. Par exemple, lorsque Steve Jobs a annoncé qu’il prendrait un congé maladie chez Apple en janvier 2009, Mat « Wilto » Marquis l’a décrit comme un hacker et un hustler dans un tweet de bons vœux. Cependant, la première utilisation de Hacker et Hustler en collaboration avec Hipster dans le contexte du rêve putatif du fondateur d’une startup a été inventée par l’influent capital-risqueur Elias Bizannes en 2011. Elle a ensuite été popularisée en 2012 par un discours lors de l’influente conférence technologique South by Southwest par Rei Inamoto et dans un article ultérieur de Forbes « The Dream Team : Hipster, Hacker, and Hustler ». Hipster est un terme général utilisé pour décrire les membres d’une sous-culture urbaine de nombreuses villes des États-Unis et d’autres pays qui sont soucieux du design et privilégient les modes non traditionnelles, les aliments branchés et la musique alternative. Bizannes a récupéré le terme pour refléter ce qu’il percevait comme le besoin croissant pour les startups à succès d’avoir un fondateur doué en design, doté d’une imagination esthétique et de connaissances privilégiées (Hipster), en plus des rôles traditionnels de quelqu’un doué pour vendre des choses (Hustler) et pour la création de produits technologiques (Hacker).

[…]

Même si des recherches récentes ont démontré que de nombreux employés exerçant les mêmes professions partagent des traits de personnalité similaires, être fondateur d’une startup n’est pas un métier conventionnel. Nous avons déduit les traits de personnalité dans 30 dimensions (Big 5 facets) d’un large échantillon mondial (n = 4 400) de fondateurs de startups à succès.

[…]

En utilisant deux échantillons ensemble : des entrepreneurs à succès et des employés à succès (peu susceptibles d’être des fondateurs), nous avons formé et testé un classificateur d’apprentissage automatique pour distinguer et classer les entrepreneurs des employés et vice-versa en utilisant uniquement des vecteurs de personnalité déduits. En conséquence, nous avons constaté que nous pouvions prédire correctement les entrepreneurs avec une précision de 77 % et les employés avec une précision de 88 %. Ainsi, sur la base des seules informations sur la personnalité, nous prédisons correctement tous les nouveaux échantillons invisibles avec une précision de 82,5 %.

[…]

L’esprit d’aventure : la caractéristique clé

Nous avons exploré plus en détail quelles caractéristiques de la personnalité sont les plus importantes pour distinguer les entrepreneurs qui réussissent des employés qui réussissent et avons constaté que le sous-domaine ou la facette de l’esprit d’aventure au sein du domaine des Big 5 de l’ouverture était à la fois significative et avait l’effet le plus important. L’aspect de la modestie dans le domaine des Big 5 de l’agréabilité et du niveau d’activité dans le domaine des Big 5 de l’extraversion a été l’effet le plus important suivant. Il a été constaté que les trente dimensions de la facette Big 5 étaient significativement différentes dans leur distribution, dix caractéristiques ayant des tailles d’effet importantes. […] L’esprit d’aventure dans le cadre des Big 5 est défini comme la préférence pour la variété, la nouveauté et le démarrage de nouvelles choses.

[…]

Six types de fondateurs de startup

Une fois que nous avons compris que les fondateurs de startups ont des traits de personnalité distinctifs qui diffèrent de ceux des employés ordinaires, nous avons examiné s’il existait des types de personnalité distincts parmi les fondateurs de startups.

[…]

Nous avons découvert des tendances claires de regroupement dans les données. Ensuite, une fois que nous avons établi les clusters de données fondateurs, nous avons utilisé le clustering hiérarchique agglomératif, une technique de regroupement « ascendante » qui traite initialement chaque observation comme un cluster individuel, puis les fusionné pour créer une hiérarchie de schémas de cluster possibles avec un nombre différent de groupes. Et enfin, nous avons identifié le nombre optimal de clusters en fonction des résultats de quatre mesures de performances de clustering différentes. Nous avons constaté que le nombre optimal de groupes de fondateurs de startups, en fonction de leurs caractéristiques de personnalité, est de six (étiquetés de 0 à 5).

[…]

Ensemble, ces six différents types de fondateurs de startups représentent un cadre que nous appelons le modèle FOALED de types de fondateurs, un acronyme de Fighters, Operators, Accomplishers, Leaders, Engineers et Developers. Chaque type de personnalité fondateur a sa facette distincte. Nous observons également un noyau central de caractéristiques corrélées qui sont élevées pour tous les types d’entrepreneurs, notamment l’intellect, l’esprit d’aventure et le niveau d’activité.

[…]

En analysant les six types de fondateurs de startups dans notre modèle FOALED dans le paysage plus large de la profession et de la personnalité, nous identifions trois types à caractériser comme types de hackers (combattants, opérateurs et développeurs) et deux comme hustlers (réalisateurs et leaders). Le type restant a une personnalité différente de celle des Hackers et des Hustlers. Il s’agit plutôt d’un expert en la matière dont les connaissances approfondies du domaine et les atouts en matière de conception en matière de résolution de problèmes peuvent être considérés comme une sorte de Hipster (ingénieur). Lorsque nous avons ensuite exploré les combinaisons de types de personnalité parmi les fondateurs et leur relation avec la probabilité de succès de l’entreprise, ajustées pour une série d’autres facteurs dans une analyse multifactorielle, nous avons constaté des chances de réussite significativement accrues pour Hipster, Hacker et Hustler dans les équipes de la fondateurs.

[…]

Notre modélisation montre que les entreprises comptant plusieurs fondateurs ont plus de chances de réussir, comme l’illustre la figure 3a, qui montre que les entreprises comptant trois fondateurs ou plus ont plus de deux fois plus de chances de réussir que les entreprises fondées seules. Les avantages d’équipes de fondateurs plus grandes et plus diversifiées peuvent être observés dans les différences apparentes entre les entreprises qui réussissent et celles qui échouent, en fonction de l’empreinte combinée de personnalités de leurs équipes illustrées dans la figure 3b. Ici, les valeurs maximales au sein de chaque startup pour chaque trait du Big 5 pour l’un de ses cofondateurs sont cartographiées, et la répartition de celles-ci entre les entreprises à succès – celles qui ont été introduites en bourse, ont été acquises ou ont acquis une autre entreprise et les autres entreprises est indiquée. […] Nous avons constaté que dix combinaisons de fondateurs avec différents types de personnalité étaient significativement corrélées à de plus grandes chances de réussite d’une startup lorsque l’on tenait compte d’autres variables du modèle. Le coefficient de chacun de ces facteurs est illustré concernant d’autres caractéristiques qui se sont également révélées significativement associées au succès dans la figure 3c.

[…]

Nous avons appris grâce à cette recherche qu’il n’existe pas un type de « personnalité entrepreneuriale » idéale mais six types différents. De nombreuses startups à succès ont plusieurs cofondateurs combinant ces différents types de personnalité. Les startups sont, dans une large mesure, un sport d’équipe ; à ce titre, la diversité et la complémentarité des personnalités comptent dans l’équipe de fondateurs. Cela a un impact considérable sur les chances de succès de l’entreprise. Bien que toutes les startups présentent un risque élevé, le risque diminue avec le nombre de fondateurs, en particulier s’ils ont des traits de personnalité distincts. Notre travail démontre les avantages de la diversité au sein de l’équipe fondatrice des startups. Une plus grande prise de conscience de ces avantages pourrait contribuer à créer des startups plus résilientes, capables d’innover et d’avoir un impact plus important.

Plus de chiffres

Y a-t-il quelque chose à conclure ? Les auteurs ont-ils raison ou tort ? Cela peut-il être utilisé pour la prédiction ? Je ne sais pas. Les auteurs admettent eux-mêmes qu’il y a des biais dans leurs recherches (elles se basent sur les comptes Twitter des fondateurs…). Il m’a manqué uen analyse de la relation entre les fondateurs et je suis un peu sceptique quant au fait qu’il vaut mieux avoir plus de fondateurs pour commencer avec 3 ou 4. D’après mon expérience, une équipe de 2 fondateurs est idéale (vous pouvez consulter ma longue série d’études sur les données des startups ici. Mais qui suis-je pour le dire aujourd’hui !! Ce qui est sûr c’est que l’article est intéressant et son ambition est à saluer !

Founders at Work - May08

Le chaos qu’est Internet : SBF, JKS et plus encore

Parfois, je vois des coïncidences frappantes dans des choses qui n’ont apparemment aucun lien. Cela m’aide à rédiger des posts (inutiles ?)… ici le chaos d’Internet est réapparu dans un procès contre un fondateur de startup, dans la littérature et dans le street art, trois sujets qui me sont chers.

Le procès contre un fondateur de startup est celui de Sam Bankman-Fried (SBF). Bien sûr, il y a eu des tonnes d’articles à ce sujet, y compris l’une de mes références préférées, le New Yorker :
– Sept. 2023 : The Parent Trap. Inside Sam Bankman-Fried’s family bubble.
– Nov. 2023 : Will Sam Bankman-Fried’s Guilty Verdict Change Anything?.
Mais aussi CNN, Mars 2024 : Sam Bankman-Fried sentenced to 25 years in federal prison
Sans oublier des articles français:
– Le Monde, mars 2024 : Le fondateur de FTX, Sam Bankman-Fried, condamné à vingt-cinq années de prison pour avoir détourné l’argent de ses clients.
– La RTS, mars 2024 : Sam Bankman-Fried, « le roi déchu des cryptos », est condamné à 25 ans de prison.

Et bien sûr, cela fait suite aux scandales deElisabeth Holmes ou de Adam Neumann. Il y a eu d’autres histoires, même si moins connues, comme Cadence vs. Avant! ou Stanford vs. Cisco (plus ici). Technology including the Internet has brought debatable things including crooks and I believe it is just an enlarged illustration of human nature, but it does not excuse anything…

La littérature me ramène à ma fascination actuelle pour Jón Kalman Stefánsson (JKS). Dans ma dernière lecture j’ai trouvé ceci :

Le sexe est le contenu le plus populaire sur le Net, pourtant, très peu de gens avouent regarder de la pornographie.
Ah ça, putain d’Internet ! Si je me souviens bien, tu es poète – est-ce que les gens comme toi sont parvenus à décrire le phénomène, est-ce qu’il existe des poèmes réussissant à cerner cette monstruosité, cette divinité ? Je crois que je saurais tirer profit de ce genre de poésie. Ma petite Gunna affirme que seuls les poèmes permettent de cerner ce qui constitue l’essence humaine.
[…]
En tout cas, tu as mis le doigt sur le problème tout à l’heure. Le Net. Tu sais ce que c’est m’a demandé à Gunna il y a bien longtemps, à l’époque où le monde commençait juste à entrevoir ce qu’était cette toile. Non, ai-je répondu, je n’en ai aucune idée. L’Internet, c’est le chaos, à-t-elle dit. Ah, ah, le désordre, tu as sans doute raison. Non, ce n’est pas le désordre, à-t-elle corrigé avant de citer un vieux livre grec qu’elle lisait à l’époque. Elle passe son temps à lire et elle essaie toujours de m’en faire profiter, comme si ça servait à quelque chose. En tout cas, ce livre explique, que c’est à l’aube des temps qu’est né le Chaos, et ce Chaos était une sorte de dieu ou de personnage. J’ai oublié les détails.
[…]
Ce que Gunna voulait souligner à propos de l’Internet, c’était qu’il avait quelque chose de mythologique, c’était à la fois le vide et le commencement de tout. Ce qui s’est plus tard vérifié. N’est-ce pas ? Le Net est un peu comme un nouveau ciel au-dessus de nos têtes – et on y trouve aussi de nouveaux mondes souterrains.
[…]
Je parlais du Net, de ce nouveau ciel, de ces nouveaux mondes souterrains. C’est un changement radical. Tellement radical que, pour la première fois, l’homme n’a pas besoin de mourir pour savoir ce qu’est l’enfer puisque l’enfer est monté jusqu’à nous et qu’il envahit la réalité numérique. Le diable sait exploiter la technologie. Il parait que son domaine est doté d’une excellente connexion.
ça n’aurait pas déplu à Dante.

Par hasard, j’ai découvert qu’un des artistes de rue que j’apprécie, Infinipi, avait un autre nom, Kaotica et il a choisi ce nom quand, en tant qu’informaticien, il est entré dans le monde d’Internet. Vous pouvez écouter (bientôt) son podcast ici. Le street art n’est pas très loin de la technologie. Invader s’est inspiré des jeux vidéo et a ensuite créé l’une des applications Internet les plus innovantes que j’ai vues au cours des dix dernières années.

Le chaos, en effet…

Théau Peronnin (Alice&Bob) analyse l’écosystème d’innovation français

J’ai récemment fait une sortie sur l’écosystème d’innovation académique français dans Entrepreneur en résidence, entrepreneur en série et quoi d’autre ? Je viens d’avoir accès à une interview de Théau Peronnin, co-fondateur et CEO de Alice & Bob. L’analyse qu’il donne de l’écosystème d’innovation français peut sembler provocatrice, mais l’auteur touche du doigt des sujets qui mériteraient d’être entendus, qui ne sont pourtant pas nouveaux, mais pas résolus… En voici de brefs extraits :

« Je ne veux pas être trop critique car il y a beaucoup de bonne volonté. Mais à un moment donné, il faudra que les Satt disparaissent. »

La critique se veut constructive, mais pour moi, les Satt ont un positionnement maladroit par construction quand il s’agit de monter une spin-off d’une université. Une Satt a en effet deux rôles : elle est à la fois responsable de la valorisation des actifs de propriété intellectuelle de l’université, devant lui faire gagner de l’argent, et elle doit en même temps encourager la naissance de start-up qui vont, elles, essayer de négocier les tarifs de transfert de technologie dans les meilleures conditions possible. Elle est donc à la fois juge et partie, ce qui n’est pas très sain d’un point de vue économique. Dans notre cas, c’est parce que le projet est né au sein d’un groupement de laboratoires entre l’ENS de Lyon, l’ENS de Paris, les Mines-Paristech, le CNRS, le CEA et Inria, qu’on a pu aller voir chacun des services de valorisation et leur demander de jouer le jeu du consortium.

C’est une des faiblesses françaises, un mille-feuille administratif où chaque volonté de simplifier conduit à une nouvelle structure sans que les anciennes disparaissent. Le mal grandit au lieu de disparaître…

« Je pousse pour des templates, non négociables, déterminés à l’avance, qui donnent confiance au personnel administratif et permettent d’avancer. »

Même entre les organismes (CEA, CNRS et Inria par exemple), les politiques de valorisation de la recherche sont complètement orthogonales : Inria, qui vient du monde du logiciel, veut se « débarrasser » de sa PI à toute vitesse en faisant un peu de cash à chaque fois, sans poser de question. Le CEA qui vient de l’innovation matérielle, a en tête ses brevets de semi-conducteurs qui peuvent potentiellement être une pépite pendant 40 ans, et va se battre, de peur de lâcher de la pépite et s’en mordre les doigts. Et au final, on a abouti à ce qui se fait aujourd’hui sur le marché : le consortium possède de l’ordre de 5 % de la start-up.

Le template, le modèle transparent qui donnerait confiance. voilà une proposition simple et exprimée dans de nombreux rapports et commissions. En vain…

Peronnin a raison, il y a beaucoup de bonne volonté. Mais en réalité pas suffisamment. Nicolas Colin parlait d’écosystèmes toxiques quand la compréhension des enjeux était insuffisante dans What Makes an Entrepreneurial Ecosystem? En réalité, il y a une sur-ingénierie autour de l’innovation, trop de structures par peur, sans doute’ d’une mauvaise utilisation de l’argent public… Il faudrait simplifier, simplifier et comme je le disais récemment, mettre la majorité de l’effort et des moyens sur les talents, aussi bien dans la recherche que dans l’innovation (et pour moi cela veut dire entrepreneuriat) et ne consacrer qu’une infime minorité de ces efforts et moyens sur leur gestion. Sans doute plus facile à dire qu’à faire…

Les filles, les femmes, le genre féminin et la technologie, la science, les mathématiques

Deux films français récents feront peut-être plus pour rapprocher les filles, les femmes, le genre féminin des technologie, science, mathématiques. Il s’agit du Théorème de Marguerite et de la Voie royale.

Marguerite est une mathématicienne brillante qui va devoir se confronter à la concurrence effrénée qui existe aussi dans le monde de la recherche. Sophie Vasseur est une lycéenne issue d’une famille d’agriculteurs qui va suivre ses rêves et tenter la voie royale par le chemin ardu des classes préparatoires. Je n’en dis pas plus.

On peut en trouver les sites web et bandes annonce sur le lien de Pyramide Films pour le premier,

et sur le site de la même maison de distribution, Pyramide Distribution pour le second,

Cela fait des décennies que je constate, et je ne suis évidemment pas le seul, qu’il y a moins de filles que de garçons dans les filières scientifiques, avant même l’université et les statistiques ne font que se dégrader au fil des différentes étapes, thèses de doctorat, carrières scientifiques, prix prestigieux pour les sciences, carrières d’ingénieurs, places de dirigeantes, créatrices de startup.

Tout en haut de cette échelle exceptionnelle, la médaille Fields ne fut remise qu’à deux femmes, l’Iranienne, Maryam Mirzakhani en 2014 (décédée en 2017) et l’Ukrainienne Maryna Viazovska en 2022. Avec un total de 64 lauréats, on arrive à un ratio de 3,1%. Quant aux prix Nobel, il a été décerné à 65 femmes pour 895 hommes (sans compter 27 organisations ni les doublons) selon wikipedia. Cela donne un « meilleur » ratio de 6,7%.

Dans la technologie ce n’est guère mieux, avec une lauréate sur 10 pour le Millenium Prize et je n’ai as trouvé de stats ni pris le temps de les faire pour l’hybride Breakthrough Prize . Quant à des créatrices de startup du niveau des GAFAs ou équivalents, j’aurais tout simplement du mal à donner des réponses.

Plus proche de mon quotidien, j’ai abordé le sujet dans une dizaine d’articles sur ce blog avec le tag #femmes-et-high-tech dont un plus systématique Femmes entrepreneurs – une analyse de 800 (anciennes) startups. Les femmes représentent environ 10% des créateurs de startup.
De plus, confirmant les intuitions de ma collègue Corine Zuber de l’EPFL, nous avions constaté ensemble qu’elles étaient « sur-représentées » dans les domaines des sciences du vivant (quasi-parité) et de l’architecture (environ 40%) dans notre école (alors qu’elles ne représentaient que 30% de l’ensemble en bachelor) et qu’elles représentaient 15% des fondatrices de startup biotech. Comme si le soin (le « care ») était plus séduisant pour elles. Je ne sais pas à quel point ce constat est conforté par des statistiques plus globales.

Alors pourquoi ? La réponses n’est sans doute pas difficile à trouver tant le patriarcat gouverne le monde. J’ai toujours été frappé de voir à quel point les statistiques étaient différentes dans les anciens pays de l’Est pour la science et la technologie, mais guère meilleures pour les postes de direction et de pouvoir.

La fiction reste bien souvent la meilleure illustration d’une situation sociale comme c’est le cas de ces deux films et j’y reviendrai sans doute, dans les merveilleux romans de Jón Kalman Stefánsson que je découvre depuis quelques mois et dans le très récent Ton absence n’est que ténèbres. Dans toutes ses œuvres, l’auteur fait des portraits de femmes extraordinaires et je l’espère inspirant pour la gente féminine mais aussi pour les hommes qui ont envie d’encourager et d’inspirer leurs congénères.

Ma seule « proposition » est que je crois que les « role models », les modèles inspirants font toujours mieux que le volontarisme, les imprécations sans parler des interdictions, au moins sur le long terme. Mon manque de contribution plus convaincante est aussi dans doute un aveu d’échec.

Alors, espérons au moins, que Marguerite et Sophie Vasseur puissent inspirer des générations de jeunes femmes !

Lire Jón Kalman Stefánsson sans hésiter

J’ai déjà dit dans un récent post tout le bonheur que m’avait apporté la découverte de Jón Kalman Stefansson et en particulier de sa Trilogie romanesque

  • 2007 : Himnaríki og helvíti (Entre ciel et terre, traduit par Éric Boury, Paris, Gallimard, 2010)
  • 2009 : Harmur englanna (La Tristesse des anges, traduit par Éric Boury, Paris, Gallimard, 2011)
  • 2011 : Hjarta mannsins (Le Cœur de l’homme, traduit par Éric Boury, Paris, Gallimard, 2013)

J’ai la chance d’avoir poursuivi ce bonheur avec la tout aussi magnifique Chronique Familiale :

[Il faut sans doute découvrir aussi le blog du traducteur Eric Boury (mais je ne l’ai pas encore fait) car les traductions sont magnifiques.]

Il m’est difficile de parler de littérature. Un ami m’a récemment demandé ce que voulait dire « expliquer », et après quelques échanges, nous sommes arrivés à « donner à voir », « rendre lumineux », « donner une perspective particulière », et évidemment il peut y avoir une infinité de perspectives. Nous parlions de science et de mathématique. La littérature, le roman, la poésie expliquent bien souvent et bien mieux que les sciences humaines ou même exactes…

Alors voici deux courts extraits:

Pourquoi m’appelles-tu Pluton ? Et que va-t-il se passer ensuite ?
Je vais gagner cette partie de petits chevaux, puis m’évanouir dans le clair de lune, toi, tu continueras à vivre, tu seras une planète cernée par les ténèbres de l’univers. Plus tard, il apparaîtra que tu ne mérites pas l’appellation de planète ; et qu’on devrait plutôt dire de toi que tu es une planète naine. Tu es dénué d’orbite, tu n’oses pas plonger assez profondément en toi, peut-être par peur de ne pas pouvoir te relever et soulever le poids de tes découvertes. Tu finiras par te convaincre que la vie est un cheval qu’on peut dresser, puis tu embrasseras quelqu’un et le destin enverra une comète dans ta direction, le cheval prendra peur, tu ne pourras plus le maîtriser, tu te perdras au milieu du voyage qu’est ta vie.
Et alors, est-ce que je retrouverai ma route?

Ce passage me rappelle d’ailleurs une belle et terrible citation de Wilhelm Reich dans Écoute Petit Homme. Puis il y a cette part de féminin de l’auteur. Pas seulement dans ses thèmes, mais aussi dans sa manière d’écrire. Il n’y pas pas meilleur argument, meilleure réponse face à cette haine contre le mouvement woke ou de la perte du pouvoir masculiniste. C’est en aimant ce qui n’est pas comme nous que nous aimons mieux et que nous pourrons perdre ou abandonner notre part d’obscurité, en développant ou voyant mieux ce qu’il y a de lumineux.

À propos, annonce Þorkell, je suis en train d’écrire un article sur une femme remarquable, Marie Curie, un des plus grands scientifiques de notre temps, si ce n’est de tous les temps. Ah bon, répond Margrét d’un ton neutre, comme par simple politesse, puis elle pivote légèrement pour le regarder à nouveau. Il hoche la tête, elle vient de mourir, ajoute-t-il, elle a reçu deux fois le prix Nobel, d’abord en physique, puis en chimie. C’est une immense scientifique, une figure, et j’aimerais élargir un peu l’horizon de nos vies, ici, dans l’Est, en parlant d’elle. Et c’est une femme, s’étonne Margrét. Oui confirme-t-il.
Et peut-être une mère?
Elle a deux filles.

Et comme j’ai fini mon autre post avec Cynthia Fleury, je vais finir celui-ci par une autre découverte, celle du cinéaste Terence Davies, auteur entre autres de Of Time and the City, des Carnets de Siegried et du très beau court métrage Passing Time.

Entrepreneur en résidence, entrepreneur en série et quoi d’autre ?

J’étais ce matin à une grand-messe de l’écosystème français d’innovation et après une présentation sur le sujet de l’entrepreneuriat, je me suis permis de poser une question sur l’importance donnée aux entrepreneurs en résidence, aux entrepreneurs en série, mais aussi à l’idée de mettre ensemble chercheurs et étudiants en science et technologies d’une part et étudiants en école de commerce de l’autre, ces derniers ayant une sensibilité au et peut-être une plus expérience du business. J’ajoutai que de mon point de vue, dans l’entrepreneuriat, au niveau international, ces concepts n’ont eu qu’un faible impact pour ne pas dire aucun sur la création de valeur…

J’ai senti une incompréhension quant à ma question, ce qui n’est en soi pas étonnant puisque ces idées ont justement été choisies pour développer ou encourager l’entrepreneuriat. Ce n’était pas qu’une sensation puisque trois personnes m’indiquèrent ne pas vraiment comprendre ma question (même si quelques personnes dans l’audience semblèrent acquiescer et d’autres vinrent me voir plus tard pour me remercier d’avoir posé la question).

Je vais donc essayer de développer mon point de vue et de clarifier la raison de la question. J’ai la conviction développée et je crois confirmée depuis des années que l’innovation est faite par des talents assez bruts. Je ne vais que rappeler une de mes citations préférées : Il y a quelques années, un grand cabinet de conseil a publié un rapport recommandant à toutes les entreprises de nommer un directeur de l’innovation. Pourquoi ? Prétendument pour établir une « uniformité de commandement » sur tous les programmes d’innovation. Nous ne savons pas ce que cela signifie, mais nous sommes pratiquement sûrs que les termes « uniformité de commandement » et « innovation » n’appartiennent pas à la même phrase (à part celle que vous lisez actuellement). […] L’innovation résiste obstinément aux tactiques de gestion traditionnelles de style MBA. Contrairement à la plupart des autres choses dans les affaires, elle ne peut pas être détenue, mandatée, ou prévue. On ne doit pas dire quoi faire aux gens innovants, ils doivent être autorisés à le faire. Si vous êtes intriguée, vous retrouverez le contexte ici.

L’idée que les gens sans expérience ont besoin d’être aidés et accompagnés (je ne dis pas encouragés ou stimulés) me pose question depuis que j’ai découvert le monde des startup. Bien sûr, il est difficile d’entrer dans un monde que l’on ne connait pas. Il faut le côtoyer, s’y confronter. Mais pourquoi alors vouloir « gérer » ces (futurs) talents bruts en leur proposant des entrepreneurs en résidence, des serials entrepreneurs ou même des étudiants d’école de commerce ?

La réalité est qu’il faut des modèles pour ces talents bruts. Tom Perkins l’exprimait ainsi : La différence est question de psychologie : tout le monde dans la Silicon Valley connaît quelqu’un qui réussit très bien dans des petites entreprises de haute technologie, les start-ups ; alors ils se disent « Je suis plus intelligent que Joe. S’il a pu gagner des millions, je peux gagner un milliard. C’est ce qu’ils font et ils pensent qu’ils réussiront et en pensant qu’ils peuvent réussir, ils ont de bonnes chances de réussir. Cette psychologie n’existe pas tellement ailleurs.

Les serial entrepreneurs, j’ai déjà analysé leur performance dans des papiers que la lectrice intéressée pourra trouver ici ou . En résumant, leur performances se dégradent statistiquement au fil du temps ! Les entrepreneurs en résidence, je les mentionne dans un article que j’avais traduit ici. Enfin le mythe de l’association entre étudiants techniques et commerciaux a la peau tout aussi dure que l’idée qu’il faut associer profils techniques et business chez les fondateurs de startup. Je me souviens de manière anecdotique d’un séminaire au MIT en 2004 où la même idée alors assez répandue dans la région du Boston d’associer un MBA d’Harvard et un PhD du MIT avait été battue en brèche comme illusoire. Quelles grandes startups réunissent de tels profils ? Je vous laisse y réfléchir. Les fondateurs sont avant tout des gens qui se comprennent, peuvent travailler ensemble. Plus tard, ils iront chercher les compétences qui leur manquent.

Voici une très belle citation pour enfoncer le clou : Les outils de mesure de la performance sont parfaits pour améliorer les performances opérationnelles. Il n’y a rien de mal avec cette aspiration ou avec les outils eux-mêmes; toutes les entreprises peuvent perpétuellement avoir besoin de s’améliorer, et utiliser les meilleures pratiques est incontestablement efficace. Mais en plus de connecter les mesures avec les améliorations réelles, le peloton de cadres diplômés des écoles de commerce en est venu à croire que les outils étaient la réponse à tout, y compris la façon dont une entreprise doit élaborer une stratégie pour quelque chose de nouveau. Bien que la recette du succès ne se trouve pas dans les livres et que tout un chacun n’est pas entrepreneur simplement parce qu’il a lu un livre sur l’entrepreneuriat, la notion dominante est que la stratégie pour quelque chose de nouveau est presque équivalente à diminuer les coûts de quelques pour cent chaque année, à améliorer progressivement les tactiques de vente et analyser un ratio de performance clé ici et ajouter un autre membre de l’équipe, et généralement être opportuniste. C’est issu du très bon L’illusion de l’innovation. Plus drôle encore : Les recruteurs n’ont jamais cherché à trouver des entrepreneurs comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg pour occuper des postes clés dans des multinationales. Ils voulaient des cadres ayant des spécialités en optimisation, en gestion, en logistique, en marché de capitaux et en autres fonctions opérationnelles clés d’une entreprise. […] Et ces partenaires étaient des planificateurs, pas des entrepreneurs. Et que dire de cela: Les business schools peuvent-elles enseigner l’entrepreneuriat?

Bon je vais m’arrêter avec ce « billet d’humeur » mais je vais tout de même citer l’écrivain qui m’aide à poursuivre les choses malgré tout (n’oublions pas la belle citation de Churchill, le succès c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme). Je ne parle pas de Churchill mais de Stefansson. Il comprend brusquement quelque chose, comme si quelqu’un avait tout à coup levé le voile d’illusions qui couvre le monde – lequel lui apparaît maintenant tel qu’il est en réalité. Il comprend que la conception qu’il a du réel se trouve là, sous ses yeux, imprimée dans les mots et les images de ce quotidien qu’il a survolé tous les matins pendant des années, ingurgitant à son insu la vision développée dans ces pages. Une conception du monde qui est un assemblage d’opinions rances, d’idées croupies, de toutes ces choses qui ont pris le dessus et que nous baptisons pensée dominante, ce que nous nommons réalités tangibles. […] Du reste, quelle est notre nature profonde, quel est le point de vue adéquat, cette nature profonde est-elle une illusion, peut-être ne sommes nous rien de plus qu’un récipient rempli à ras bord de pensées dominantes, des points de vue consensuels, peut-être n’entrevoyons nous presque jamais ce qu’est une pensée libre au fil de notre vie, sauf à travers quelques fulgurances bien vite étouffées, aussitôt éteintes par les idées croupies et rances que distillent les informations, la publicité, les films, les chansons à succès ; chansons de variété et de vérité ? [D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, p.274-76]

Oser lire Jón Kalman Stefánsson

Je parle rarement de littérature, de sujets qui n’ont rien à voir avec le monde des startups. Mais voilà, parfois, la nécessité et le bonheur s’imposent. En 2023, j’ai découvert un romancier admirable : Jón Kalman Stefánsson.

Sa trilogie romanesque demande une lecture lente et attentive tant la langue est profonde et poétique. En voici quelques exemples à travers les titres des chapitres :

Entre ciel et terre

Nous sommes presque uniquement constitués de ténèbres
Le gamin, la mer et le paradis perdu
L’enfer, c’est de ne pas savoir si nous sommes vivants ou morts
Le gamin, le Village de pêcheurs et la trinité profane

La tristesse des anges

Nos yeux sont telles des gouttes de pluie
Certains mots forment des gangues au creux du temps, et à l’intéreur se trouve peut-être le souvenir de toi
La mort n’est d’aucune consolation
Le voyage : Si le diable a créé en ce monde autre chose que l’argent, c’est la neige qui s’abat sur les montagnes

Le coeur de l’homme

Ce sont là des histoires que nous devons conter
Un antique traité de médecine arabe affirme que le coeur de l’homme se divise en deux parties, la première se nomme bonheur, et la seconde, désespoir : En laquelle nous faut-il croire ?
La fibre céleste de l’homme
La vie elle-même n’est-elle pas ce grandiose instrument dissonant que le Seigneur a négligé d’accorder
Cette plaie béante au sein de l’existence
Ce maudit monde est-il habitable aussi longtemps que tu m’aimes
Notre plus grande tristesse est de n’exister plus
Où cesse la mort, ailleurs qu’en un baiser ?

Et voici un plus long extrait

Il n’y a rien à ajouter sinon qu’il faut oser plonger dans une écriture magnifique. Enfin si ! Stefansson c’est l’Islande. Et mon dernier coup de coeur de cette ampleur date d’il y a une dizaine d’années, j’avais de la même manière plongé dans trois ouvrages de la philosophe Cynthia Fleury.
MesLivres-Cynthia-Fleury
(avec ici une longue interview traduite en anglais)

Marie Curie dans le Morbihan par Xavier Jaravel

Voici un essai court, dense, convaincant que devraient lire tous ceux que l’innovation intéresse. Le sujet est pourtant complexe, mais l’auteur en donne une vision claire et argumentée. Alors en voici mon résumé ou plutôt des extraits choisis, car il faut aller directement au texte dont la lecture ne prend qu’une heure ou deux !

Un diagnostic

La taxation ?

Dans le top 1% de la distribution des revenus, environ 70% des contribuables touchent des revenus issus de l’entrepreneuriat, un chiffre qui augmente encore pour les plus riches, atteignant 85% pour le top 0,1%. [Page 21]

Une liste des individus avec les plus hauts patrimoines est dressée chaque année par le magazine Forbes : moins de 10% des individus apparaissant sur la liste en 1983 y sont encore en 2023. [Page 23]

L’auteur n’est pas convaincu que la taxation des riches soit une solution aux inégalités créées. A condition que les incitations et les dynamiques ne favorisent pas in fine une infime minorité [mais la taxation en général reste un sujet d’équité (cf Piketty)]. Les géants de la tech semblent toutefois être devenus des monopoles dangereux car non régulés [page 24]

Sur les dynamiques « darwiniennes » de l’innovation voir aussi un poste plus ancien, La Silicon Valley aura bientôt 65 ans. Devrait-elle être mise à la retraite ?

La globalisation ?

Les entreprises qui automatisent augmentent leurs effectifs salariés. [Page 28] Bien sûr, ce résultat ne reflète que des tendances moyennes et ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’effets négatifs sur l’emploi pour certaines technologies. Par exemple, les innovations organisationnelles dans la logistique tendent à réduire les besoins en main d’œuvre. Mais il est bien difficile d’identifier de tels cas avec certitude ; et, en moyenne, l’effet sur l’emploi est bien positif. [Page 30]

L’innovation pour qui ?

Du fait de la hausse de inégalités aux Etats-Unis depuis les années 1970, la taille du marché des produits consommés par des ménages aisés s’accroit plus vite, et c’est par conséquent sur ces marchés que les innovateurs focalisent leurs efforts. […] Dans une économie où le pouvoir d’achat des plus modestes stagne, ce qui a été le cas de l’économie américaine pendant des décennies, les plus modestes ne voient jamais la couleur de ces innovations [Page 35]

Le ruissellement des innovations génératrices de pouvoir d’achat dans toute la société n’a rien d’automatique : il dépend des incitations économiques. […] En l’absence d’un marché solvable, il n’y aura pas d’innovation, alors que faire ? [Page 37]

Quelques boussoles

La taille du marché

On estime qu’une hausse de la taille du marché de 10% induit une baisse des prix de 3% pour les consommateurs. [Page 42]

La sociologie des innovateurs

L’idée innovante ou entrepreneuriale naît souvent en faisant directement l’expérience d’un besoin ou d’un problème à résoudre. Si ceux qui innovent ne sont pas représentatifs de la société dans son ensemble, les innovations sont biaisées en faveur d’une minorité, celles des privilégiés qui innovent. [Page 43] Et de citer les exemples de Louis Braille et de Joséphine Cochrane.

Aux Etats-Unis, les individus dont les parents sont dans le top 1% de la distribution des revenus ont une probabilité dix fois plus élevée de devenir innovateurs. […] Il n’y a pas d’innovateur self made : le milieu social joue à plein. […] Même chose en France pour les individus qui deviennent ingénieurs-docteurs ou chercheurs-docteurs. [Page 44]

Les innovateurs se tournent vers les consommateurs qui leur ressemblent. [Page 46]

En matière d’innovation, le champ de l’action publique est immense. [Page 48] La politique d’innovation a fait la part belle au financement de l’innovation, avec des crédits d’impôt et des subventions directes […] A contrario, l’investissement dans l’éducation et la recherche publique a eu tendance à décliner. […] Les Etats dépensent relativement peu en matière d’innovation. La politique d’innovation consiste en une dizaine de milliards d’euros. Sur ces 10 milliards annuels, le dispositif le plus important est de très loin le crédit d’impôt recherche (CIR), d’un montant de 7 milliards. [Page 51] Malgré de nombreuses analyses attestant de sa faible efficacité, le CIR reste aujourd’hui l’instrument principal. [Page 52]

Notons au passage que ce processus ne s’accompagne pas d’un débat citoyen. […] C’est un processus en petit comité associant des hauts fonctionnaires, quelques hommes politiques et quelques capitaines d’industrie, dont la sociologie est tout aussi sélective que celle des innovateurs, c’est-à-dire peu représentative de la population dans son ensemble. [Page 52]

L‘éducation

X. Jaravel consacre un long chapitre à l’importance de l’éducation dans toutes ses dimensions pour les moins privilégiés comme pour les plus hauts potentiels, dans les sciences aussi bien que les compétences comportementales, pour combattre tous les biais de la sociologie des innovateurs qui sont en gros des hommes blancs d’âge mur [page 47]

Par exemple, ceux qui excellent aux Olympiades internationales de mathématique n’auront pas toujours la possibilité de faire un doctorat, faute d’opportunité dans leur pays. C’est autant de chercheurs et d’innovateurs perdus. [Page 53] Avec la référence “Invisible geniuses : could the knowledge frontier advance faster?”

L’éducation produit ses effets à long terme, ce qui ne retient pas l’attention des plus pressés, obnubilés par d’autres priorités plus court-termistes. [Page 56]

Dans son chapitre 4, l’auteur explique son scepticisme sur la taxation des riches, l’instauration d’un revenu universel, la taxation des robots, le protectionnisme ou la planification, tout en nuançant son propos, tant il sait qu’agir sur un système complexe peut avoir des effets difficiles à mesurer. A nouveau il exprime les angles morts de telles décisions, en raison de processus très technocratiques d’une part, peu efficaces d’autre part, surtout si elles ne sont pas évaluées a posteriori et enfin parce qu’une part trop belle est donnée aux projets innovants plutôt qu’à l’éducation et la formation. [Pages 68-70]

A la recherche des Marie Curie perdues

Il existe des clusters d’innovation, pas seulement du point de vue de la production des innovations, mais aussi s’agissant des origines de la nouvelle génération d’innovateurs. [Page 74] Ceux qui ont le plus de chance de devenir innovateurs dans la tech sont ceux qui ont passé le plus de temps dans la Silicon Valley, comme s’ils étaient imprégnés du milieu et se projetaient dans ces carrières. [Page 76] Ce qui me fait penser à combien de Robert Noyce, issu d’une petite ville du midwest américain en comparaison des Steve Jobs et autres Larry Page.

Atteindre une parité parfaite entre femmes et hommes dans l’accès à l’innovation permettrait d’augmenter le taux de croissance de la productivité du travail de 1% à 1,80%.
[Page 78] On obtient des effets tout aussi importants lorsqu‘on analyse une situation hypothétique dans laquelle les individus issus de milieux défavorisés (plutôt que les femmes) ne feraient plus face à aucune barrière dans l’accès aux métiers de l’innovation et de la science. [Page 79]

Il est également instructif d’apprécier les effets d’une politique très ciblée qui, par hypothèse, parviendrait à la parité parmi le top 1% des individus classés selon leurs aptitudes pour l’innovation. Dans le modèle macroéconomique, les innovations les plus importantes viennent d’un petit nombre d’innovateurs (ce qui est cohérent avec les données sur l’extrême concentration […] des levées de fonds des start-ups.) [Page 79]

Les pages suivantes sont consacrées à l’impact de la sensibilisation dans les écoles, sujet tout aussi passionnant. Les femmes sont largement sous-représentées dans les filières scientifiques en France, ce qui explique un tiers de l’écart de salaire entre femmes et hommes, qui s’élève à environ 15% (à temps de travail identique). [Page 83]

X. Jaravel insiste donc sur l’importance de l’investissement dans l’éducation en insistant sur la parité et l’égalité territoriale [Pages 85-6]. L’auteur s’inquiète de la dégradation de l’éducation. Aussi bien dans le basique « lire, écrire compter » que sur les meilleurs : En 2017, seuls 1% des élèves parviennent au niveau du top 10% de 1987. [Page 91]

Trois principes d’action

– On sait bien qu’il n’existe pas de dispositif unique au pouvoir magique, mais que c’est plutôt la conjonction de dispositifs qui permet de changer la donne.
– Il ne faut en aucun cas laisser de côté les filières techniques.
– Plusieurs réformes pourraient être spécifiquement envisagées dans leur lien avec l’innovation et l’entrepreneuriat. Par exemple des cours d’initiation à l’entrepreneuriat et à l’innovation au lycée, et renforcer l’enseignement sur l’usage des nouvelles technologies.

Démocratiser l’innovation

X. Jaravel rappelle en fin de son essai deux angles morts : un penchant technocratique (laissant peu de place aux citoyens) et un recours limité à l’évaluation. Il est important de déterminer si un dispositif crée des effets d’aubaine ou est vraiment efficace. Ainsi une étude américaine a montré que certaines subventions constituaient un effet d’aubaine pur et simple lorsque les technologies subventionnées étaient déjà mûres [alors qu’] à l‘inverse les subventions pour les start-ups en tout début de vie, notamment pour réaliser des prototypes avaient un fort effet d’entrainement. [Page 110]

L’auteur termine avec trois priorités :
– Une politique éducative, qui suscite des vocations
– Ne pas céder à la tentation protectionniste
– Favoriser une participation active des citoyens

Avec le constat que l’innovation ne ruisselle ni des entrepreneurs les plus géniaux ni du sommet de l’Etat. L’innovation est toujours collective, elle infuse lentement, dans le « rhizome » de l’innovation [Page 115]

Je doute que le lecteur pressé comprendra grand chose à ces notes, et l’auteur indique aussi que ce même lecteur pourrait sauter directement à la conclusion de son essai. Il faut vraiment lire l’essai en entier même si je doute que les décideurs souvent mentionnés dans Marie Curie habite dans le Morbihan – Démocratiser l’innovation prendront le temps d’appliquer les recommandations, en admettant qu’ils les lisent. Mais il faut rester optimiste !

From Counterculture to Cyberculture de Fred Turner (deuxième et dernier chapitre)

Je dois admettre avoir des sentiments mitigés après avoir fini de lire le livre de Fred Turner. Dans mon article précédent, j’ai essayé de montrer pourquoi c’est un livre important et comment la contre-culture a influencé les débuts de la Silicon Valley (ainsi que différentes influences illustrées par Christophe Lécuyer dans Making Silicon Valley (un autre article ici).

Steward Brand avec son Whole Earth Catalog a eu une influence majeure et beaucoup de gens ne le savaient pas. Même Steve Jobs, dans son célèbre discours à Stanford, a célébré Steward Brand et probablement beaucoup de gens l’ont découvert à ce moment-là.

Mais quelle a été l’influence de la contre-culture et son impact après Steward Brand ? C’est là que je suis intrigué : Fred Turner ne semble pas l’admettre, mais l’impact est décevant…

Politiquement, les influenceurs se sont orientés vers une sorte de philosophie techno-anarchiste pour ne pas dire libertarienne et même vers l’extrême droite de l’échiquier politique (Newt Gingrich). N’oublions pas la proximité de Peter Thiel ou d’Elon Musk avec Donald Trump (malgré le dîner des titans). Je ne sais pas trop quoi penser d’autres personnes ou institutions telles que le MIT Media Lab de Nicholas Negroponte, le Santa Fe Institute ou Esther Dyson.

Tout cela était apparemment et symboliquement représenté par le magazine Wired et son fondateur Louis Rossetto. En tant que symbole principal, la couverture ci-dessous semble affirmer que Wired était le successeur du Whole Earth Catalog.

Tous ces gens et toutes ces institutions semblaient avoir du futur une vision optimiste, pour ne pas dire pas la capacité à le prédire… mais en fin de compte quel est le résultat ? S’il ne s’agit que de Burning Man qu’Olivier Alexandre a parfaitement décrit dans son livre La Tech, c’est, oui, décevant… Et la fin de Burning Man en 2023, alors que je terminais la lecture du livre de Turner, me semble être une étrange coïncidence…

De la contre-culture à la cyber-culture de Fred Turner

From Counterculture to Cyberculture est une autre de mes lectures récentes après Making Silicon Valley d’un livre pas si récent. Il est sous-titré Stewart Brand, le réseau Whole Earth et la montée de l’utopisme numérique.

Voici un court extrait qui illutre l’importance de ce livre : À la fin des années 1960, certains éléments de la contre-culture, et en particulier le segment de celle-ci qui retournait à la terre, avaient commencé à embrasser explicitement les visions systémiques circulant dans le monde de la recherche de la guerre froide. Mais comment ces deux mondes se sont-ils réunis ? Comment un mouvement social se consacrant à la critique de la bureaucratie technologique de la guerre froide en est-il venu à célébrer les visions socio-techniques qui animaient cette bureaucratie ? Et comment se fait-il que les idéaux communautaires de la contre-culture se soient mêlés aux ordinateurs et aux réseaux informatiques de telle sorte que trente ans plus tard, Internet puisse apparaître à tant d’autres comme l’emblème d’une révolution juvénile renaissante ? [Page 39]

Le Whole Earth Catalog

Une explication de cet étrange phénomène est Stewart Brand et son Whole Earth Catalog :

Voici quelques extraits supplémentaires : « À la fin de 1967 [Stewart Brand et Lois Jennings] ont déménagé à Menlo Park où Brand a commencé à travailler à la fondation éducative à but non lucratif de son ami Dick Raymond, le Portola Institute. Fondé un an plus tôt, le Portola Institute a abrité et aidé diverses organisations influentes de la région de la baie, notamment la Briarpatch Society, l’Ortega Park Teachers Laboratory, l’Institut Farallones, l’Urban House, le Simple Living Project et l’éditeur Big Rock Candy Mountain, ainsi que ainsi que sa production la plus visible, le Whole Earth Catalog. Comme l’a suggéré Theodore Roszak, les efforts de Portola visaient totalement à « réduire, démocratiser et humaniser notre société technologique hypertrophiée ». Lorsque Stewart Brand a rejoint l’équipe, une grande partie de l’énergie du Portola a été consacrée à l’enseignement de l’informatique dans les écoles et au développement de jeux de simulation pour la salle de classe.

[…]

Le Portola Institute a servi de lieu de rencontre pour les contre-culturalistes, les universitaires et les technologues en grande partie en raison de son emplacement. À moins de quatre pâtés de maisons de ses bureaux, on pouvait trouver le bureau de la Free University – un projet d’auto-éducation polyglotte qui offrait toutes sortes de cours, allant des mathématiques aux groupes de rencontre, généralement enseignés dans les maisons voisines – et deux librairies excentrées (Kepler et East-West). Un peu plus loin se trouvait le Stanford Research Institute, où Dirk Raymond avait travaillé pendant un certain nombre d’années, et non loin de là, l’Université de Stanford. En outre, de nombreux membres du Portola représentaient plusieurs communautés. Albrecht avait travaillé chez Control Data Corporation et a apporté avec lui des compétences avancées en programmation et des liens avec le monde de l’informatique d’entreprise, ainsi qu’un engagement à autonomiser les écoliers. Brand et Raymond avaient tous deux une vaste expérience de la scène psychédélique de la région de la baie. Et les différents projets de Portola ont fait circuler ses membres : enseignants, communards, informaticiens, tous sont passés par les bureaux à un moment ou à un autre. » [Page 70]

Une note supplémentaire indique : « Pour un récit fascinant du mélange des communautés contre-culturelles et technologiques dans ce domaine, voir What the Dormouse Said. Comment la contre-culture des années 60 a façonné l’ordinateur personnel de John Markoff chez Penguin Viking 2005. » Turner est convaincant dans la description des turbulences sociétales, la Nouvelle Gauche se concentrant sur les droits civiques tandis que les Nouveaux Communalistes dans une vision du monde moins organisée, plus anarchiste, ne s’opposant pas à la technologie, mais essayant de réduire l’impact du capitalisme et la guerre froide, Norbert Wiener, Marshall McLuhan et Buckminster Fuller étant des penseurs influents.

Turner conclut ce premier chapitre avec ces citations : « Un jour, alors que je travaillais avec lui sur le catalogue, j’ai demandé à M. Brand s’il n’accepterait pas de publier un certain nombre de journaux clandestins à orientation politique. En réponse, il m’a dit que trois des premières restrictions qu’il avait imposées au catalogue étaient pas d’art, pas de religion, pas de politique. » … a(i) ensuite souligné que le Catalogue proposait les trois : l’art était les beaux arts art comme l’artisanat ; la religion, orientale ; la politique; libertaire : « De toutes les 128 pages du Catalogue Whole Earth émerge un point de vue politique non mentionné, tout ce sentiment d’évasion que véhicule le catalogue est pour moi malheureux. »

Brand a répondu en défendant l’action locale et son expérience personnelle : La question du capitalisme est intéressante : je n’ai pas encore compris ce qu’est le capitalisme, mais si c’est ce que nous faisons, je l’aime. Peuples opprimés : tout ce que je sais, c’est que j’ai été radicalisé en travaillant sur le Catalogue et que je me suis engagé beaucoup plus personnellement dans la politique qu’en tant qu’artiste. Mon parcours est purement WASP, ma femme est amérindienne. Le travail que j’ai effectué il y a quelques années auprès des Indiens m’a convaincu que toute action fondée sur la culpabilité envers quiconque (personnelle ou institutionnelle) ne peut qu’aggraver la situation. De plus, l’arrogance de M. Avantage disant à M. Désavantage quoi faire de sa vie est un motif suffisant de rage. Je ne suis ni noir, ni pauvre, ni très indigène de quelque endroit que ce soit, et je n’ai plus envie de prétendre que je le suis – une telle identification est une bonne éducation, mais pas particulièrement une bonne position pour être utile aux autres. Je souhaite que le format Catalogue soit utilisé pour toutes sortes de marchés – un catalogue noir, un catalogue du tiers monde, peu importe, mais pour réussir, je crois que cela doit être fait par des gens qui y vivent, et non par des étrangers bien intentionnés. Je suis pour le pouvoir envers le peuple et la responsabilité envers le peuple : la responsabilité est une affaire individuelle. [Page 99]

Et un peu plus loin un commentaire dur de Turner : Comme P. T. Barnum, il avait rassemblé les acteurs de son époque – les habitants de la commune, les artistes, les chercheurs, les constructeurs de dômes – dans un seul cirque. Et lui-même était devenu à la fois le maître et l’emblème de ses nombreux cercles connectés. [Page 101]

La numérisation du Whole Earth Digital

La suite du Whole Earth Catalog, hors les cercles plus ou moins fermés des célèbres Augmented Research Center (ARC) de Douglas Engelbart au Stanford Research Institute (SRI) et du Palo Also Research Center (PARC) de Xerox, se concrétisa sans doute dans le non-moins célèbre Homebrew Computer Club. Les influences croisées sont multiples et décrites en détail par Fred Turner dans son chapitre Taking the Whole Earth Digital.

Il y est question d’un article que je ne connaissais pas du magazine Rolling Stone écrit par Steward Brand avec des photographies de Annie Lebowitz : Spacewar : Fanatic Life and Symbolic Death among the Computer Bums (que l’on pourrait traduire par La guerre des étoiles : vie fanatique et mort symbolique chez les clochards informatiques).

1972-12-07 Rolling Stone (Excerpt) Spacewar Article

Turner conclut ainsi ses pages sur l’article de Rolling Stone : Dans les pages de Rolling Stone, le travail local des programmeurs et des ingénieurs est devenu partie intégrale d’une lutte mondiale pour la transformation de l’individu et de la communauté. Ici, comme dans le Whole Earth Catalog, les technologies de l’information à petite échelle promettaient de saper les bureaucraties et de créer à la fois un individu plus complet et un monde social plus flexible et plus ludique. Même avant que les mini-ordinateurs ne soient largement disponibles, Steward Brand avait aidé ses concepteurs et ses futurs utilisateurs à les imaginer comme des « technologies personnelles ». [Page 118]

Dans l’article, il est fait mention des Hackers dont l’éthique est décrite par Steven Levy, dans son livre Hackers, Heroes of the Computer Revolution (ma prochaine lecture ?). Elle inclut les éléments suivants :
– Toutes les informations doivent être gratuites.
– Méfiance envers l’autorité – promotion de la décentralisation.

Brand, sans surprise, les célèbre : je pense que les hackers… sont le groupe d’intellectuels le plus intéressant depuis les rédacteurs de la constitution américaine. À ma connaissance, aucun autre groupe n’a entrepris de libérer une technologie et n’a réussi. Ils ne l’ont pas seulement fait contre le désintérêt actif des entreprises américaines, mais leur succès a finalement forcé les entreprises américaines à adopter leur style. En réorganisant l’ère de l’information autour de l’individu, via les ordinateurs personnels, les hackers ont peut-être sauvé l’économie américaine. La haute technologie est désormais quelque chose que les consommateurs de masse recherchent, plutôt que de simplement la leur faire subir… La sous-culture la plus silencieuse des années 60 est devenue la plus innovante et la plus puissante – et la plus méfiante à l’égard du pouvoir. [Page 138]

Turner n’hésite pas à nuancer l’enthousiasme de Brand dans les lignes qui suivent, car à nouveau l’arrivée de la technologie dans le quotidien a été un phénomène complexe de la Silicon Valley. Je n’en suis même pas à la moitié du livre de Turner. Peut-être un autre article. Déjà une lecture très intéressante.