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Les Bons Profs selon Aymeric Patricot

Après avoir écouté la remarquable intervention sur France Culture (vous pouvez l’écoutez ici) d’Aymeric Patricot, je me suis décidé à acheter son dernier livre, Les Bons Profs.

Bien m’en a pris car je vous en livre la première citation qui déjà beaucoup plu avant même d’en avoir commencé véritablement la lecture:

« Aristote n’occupa point tant son éminent disciple à l’art de composer des syllogismes ou aux principes de la géométrie qu’à l’instruire des bons préceptes concernant la valeur, la bravoure, la magnanimité et la modération et à lui donner l’assurance qui consiste à ne rien craindre. »
Montaigne, Essais, I, 26.

Progrès et innovation selon Arthur Lochmann

Magnifique livre que La vie solide d’Arthur Lochmann qui tombe à point nommé quand la France se pose la question de réparer la charpente de Notre Dame. A partir la page 182, il fait une analyse brillante du patrimoine et de l’innovation. Il y parle de durée et de temps, qui m’a fait immédiatement penser à toutes les activités que j’ai mis des années à maîtriser (capital-risque, recherche sur les startups, hobbies plus personnels sur le Street Art). Sans la durée, pas de maîtrise. Voici donc mes derniers extraits de ce bel ouvrage.

A l’autre bout du spectre frétille l’innovation. En quelques décennies, celle-ci a remplacé l’idée de progrès dans les discours publics. Le succès de la rhétorique de l’innovation est l’une des expressions les plus palpables du phénomène d’accélération du temps dans l’espace moderne. Aujourd’hui on parle de disruption pour désigner les innovations radicales ayant pour effet de casser les structures sociales existantes. Comme le monte Bernard Stiegler dans un ouvrage récent [1] cette disruption a pour principe de fonctionnement même le fait de prendre la société de vitesse sans lui laisser le temps de s’adapter. […] Comme le résume l’auteur, pour les « seigneurs de la guerre économique […] il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent leurs structures sociales ». Comment ne pas devenir fou : tel est le sous-titre de cet ouvrage qui s’intéresse aux effets sur les individus et les groupes sociaux dans le désert nihiliste qui naît de ces constantes mutations.
Le physicien et philosophe Etienne Klein a comparé les conceptions du temps qui sous-tendent respectivement les notions e progrès et d’innovation. Le progrès, perspective structurante depuis les Lumières, repose sur l’idée d’un temps constructeur., « complice de notre liberté ». Le futur est crédible et désirable, c’est lui qui nous permet de consentir des sacrifices de temps personnel présent pour rendre possible un meilleur avenir collectif. L’innovation, en revanche, projette une tout autre conception du temps : il est corrupteur, abîme les choses. C’était déjà le cas avant les Lumières, chez Bacon notamment, pour qui la notion d’innovation désignait les menues modifications nécessaires pour conserve la situation en l’état. C’est de nouveau le cas aujourd’hui, d’une manière un peu différente : face à la catastrophe climatique en cours, qui est encore capable d’imaginer un quelconque avenir ? En somme, l’innovation est la notion qui a pris la place du progrès quand ce dernier est devenu impossible faute d’avenir. Comme le patrimoine, mais d’une façon inversée, c’est une forme d’immobilisation dans le présent. En somme, la conservation du patrimoine et le culte de l’innovation sont deux aspects d’une même chose : l’abolition de la durée par l’avènement d’un temps détemporalisé. [Pages 185-7]

« Une société liquide est celle dans laquelle les contextes d’action de ses membres changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines », écrivait Zygmunt Bauman dans La Vie liquide [2]. Dans le capitalisme de l’innovation, chaque jour apporte son lot de nouveaux changements. Les structures sociales, de même que les liens amicaux et amoureux, ont perdu leur ancienne rigidité pour devenir fluides. Tout va toujours plus ite et le temps file au point de n’être plus qu’un présent sans perspective. L’effet paradoxal de l’accélération, c’est la pétrification du temps et l’effacement de la durée. [Page 191]

Ce n’est pas un hasard si la figure de l’artisan connaît ces dernières années un retour en grâce, aussi bien du côté de la critique sociale d’un Richard Sennett ou d’un Matthew B. Crawford qu’auprès des enthousiastes que sont les makers des fablabs ou les « premiers de la classe » en reconversion. D’abord parce que l’artisanat est très vivant et fait constamment voler en éclats l’opposition apparente entre tradition et modernité Sur un chantier de charpente, il n’y a pas le choix entre les anciennes techniques et les nouvelles. Il y a toujours un savant mélange des unes et des autres. La pratique de la charpente, en particulier, nous enseigne qu’être à la pointe de la modernité n’implique pas de renoncer aux techniques vieilles de plusieurs siècles. Les savoirs du passé ne sont pas dépassés, ils sont enrichis par les nouvelles méthodes de travail, et parfois même par d’autres plus anciennes que l’on redécouvre. [Pages 193-4]

[1] Bernard Stiegler, Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? Paris, Les liens qui libèrent, 2016.
[2] Zygmunt Bauman, La Vie Liquide, traduit par Christophe Rosson, Paris, Albin Michel, 2013, p. 7 (traduction modifiée]

Le sens et la valeur du travail selon Matthew Crawford (suite)

Je continue à lire l’éloge du carburateur (voir ici mon post précédent) et j’en extrais un passage à la page 205 qui m’a frappé sur l’intelligence artificielle et le sens du travail.

« Dans sa célèbre critique de l’intelligence artificielle, le philosophe John Searle nous demande d’imaginer un homme enfermé dans une pièce et qui ne serait relié au monde extérieur que par une mince fente dans la porte [1]. A travers cette fente, on lui passe des morceaux de papier sur lesquels sont tracés des caractères chinois. Notre homme n’a aucune connaissance du chinois. Sans qu’il en sache rien, les textes qui lui sont transmis sont une série de questions. Il dispose de son côté d’un ensemble d’instructions en anglais qui lui indiquent comment faire correspondre une autre série de caractères à chaque texte qui lui est transmis. Il fait passer cette nouvelle série par la fente de la porte, et on considère alors qu’il a « répondu » aux questions posées. L’idée de Searle c’est que pour accomplir cette tâche, l’homme n’a pas besoin de connaître le chinois, pas plus que cela ne serait nécessaire pour un ordinateur qui effectuerait la même opération. Certains enthousiastes de l’intelligence artificielle rétorquent pourtant que le système, en fait, connaît le chinois – qu’il existe en quelque sorte une pensée sans penseur. Mais une position moins mystique admettrait que c’est le programmateur humain, celui qui a rédigé les instructions permettant de faire correspondre des réponses chinoises à des questions chinoises, qui connaît le chinois.

« Le mécano qui travaille avec un diagnostic informatique se trouve dans la même situation que l’homme de la chambre chinoise. Dans l’expérience imaginaire de Searle, l’idée fondamentale, c’est que vous pouvez disposer d’un ensemble d’instructions qui vous permettent de faire correspondre de façon adéquate une série de réponses à une série de questions sans avoir jamais à faire référence à la signification des propositions ainsi manipulées. La possibilité d’une telle opération est une question extrêmement controversée en linguistique et en philosophie de l’esprit, et il n’existe pas de réponse simple à ce problème. Mais la conception décérébrée du travail qui prévaut souvent aujourd’hui ressemble étrangement au dispositif de la chambre chinoise. Les êtres humains y sont perçus comme ders versions moins performantes des ordinateurs. »

[1] John R. Searle, « Minds, Brains and Programs », Behavioral and Brain Science, 3, no 3, septembre 1980.

Le sens et la valeur du travail selon Matthew Crawford

La lecture des trois livres que je mentionne plus bas est due à l’émission 28 minutes d’Arte et aussi à un malentendu… Voici l’archive de l’émission d’Arte

J’ai donc acheté La vie solide – La charpente comme éthique du faire d’Arthur Lochmann et parce qu’il est mentionné dans l’archive, Éloge du carburateur: Essai sur le sens et la valeur du travail de Matthew Crawford. Le malentendu vient du fait que je pense avoir confondu ce texte avec celui de Robert M. Pirsig, Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes… Je n’ai (pas encore) lu ce troisième titre. Et voici quelques extraits du second.

Nous avons l’habitude de penser la vertu intellectuelle et la vertu morale comme deux choses très différentes mais à mons avis, cette distinction est erronée. L’implication mutuelle de l’éthique et de la connaissance est bien appréhendée par Robert Pirsig (sic!) dans ce qui reste à mon sens un des passages les plus réussis (et les plus drôles) de son Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes. (…) Pour être un bon mécanicien, il faut savoir s’engager personnellement: je suis un mécanicien. De l’autre être un bon mécanicien signifie avoir une conscience aiguë du fait que votre tâche n’a rien à voir avec les idiosyncrasies de votre personnalité, qu’elle a quelque chose d’universel. (…) L’identification de cette vérité requiert une certaine disposition de l’individu, une certaine capacité d’attention accompagnée d’un sentiment de responsabilité envers la moto. (Pages 113-115)

La vertu est l’effort pour traverser le voile de la conscience égocentrique et pour retrouver le monde tel qu’il est réellement, Cet effort n’est jamais complètement couronné de succès parce que nos propres préoccupations interfèrent constamment avec lui. Mais sortir de soi-même est la tâche de l’artiste, et aussi celle du mécanicien. (Page 117)

Alors quels conseils faut-il donner aux jeunes? Si vous vous sentez une inclination naturelle pour la recherche universitaire, si vous avez un besoin urgent de lire les livres les plus difficiles et que vous vous croyez capables d’y consacrer quatre ans de votre existence, alors inscrivez-vous en fac. En fait, abordez vos études universitaires dans un esprit artisanal, en vous plongeant à fond dans l’univers des humanités ou des sciences naturelles. Mais si ce n’est pas le cas, si la perspective de passer quatre ans de plus assis dans une salle de classe vous donne des boutons, j’ai une bonne nouvelle pour vous: rien ne vous oblige à simuler le moindre intérêt pour la vie d’étudiant dans le simple but de gagner décemment votre vie à la sortie. Et si vous souhaitez quand même aller en fac, apprenez un métier pendant les vacances. Vous aurez des chances de vous sentir mieux dans votre peau, et éventuellement aussi d’être mieux payé, si vous poursuivez une carrière d’artisan indépendant qu’enfermé dans un bureau à cloisons (un « poste de travail modulaire » comme on dit élégamment), à manipuler des fragments d’information ou à jouer les « créatifs » de faible envergure. Certes, pour suivre ces conseils, peut-être faut-il posséder une veine un peu rebelle, car cela suppose de rejeter la voie toute tracée d’un avenir professionnel conçu comme obligatoire et inévitable. (Page 65)

Un des principes du management contemporain est d’abandonner la gestion des détails à la base et d’accumuler la reconnaissance du mérite au sommet. Pour les chefs, la règle est donc d’éviter de prendre de véritables décisions qui peuvent finir par nuir à leur carrière mais de savoir concocter a posteriori des récits qui leur permettront d’interpréter le moindre résultat positif en leur faveur. (Page 61)

A suivre…

Pourquoi la Silicon Valley nous botte le c..

Un post de Loic Lemeur sur la Silicon Valley ne dit rien d’autre que ce que je dis ici régulièrement. Mais il a la visibilité, la crédibilité et l’expérience des deux continents, ce qui rend son message convaincant.

Et voici donc ce qu’il dit:
– la raison principale est le temps que nous passons à déjeuner (c.a.d. sentiment d’urgence)
– tout le monde dans une seule région (c.a.d. la masse critique)
– qui ressemble à un campus (c.a.d. connections, jeunesse, soleil, dynamisme)
– le business a lieu 24/7 même quand on ne s’y attend pas (c.a.d. obsession)
– seed funding et VCs (c.a.d. l’argent qui finance)
– flexible (c.a.d. tout change vite)
– l’esprit « qu’est-ce que je peux faire pour aider » (c.a.d. ouvert et concret)
– facile d’obtenir un rdv (c.a.d. ouvert à nouveau)
– on vous fait confiance a priori (c.a.d. toujours la même attitude ouverte)
– diversité (c.a.d. que oui la diversité peut fonctionner )
– presse et bloggers (c.a.d. une culture favorable à la technologie)
– les Européens commencent local (c.a.d. pas global)
– trop de copy / paste en Europe (c.a.d. pas de vraies innovations ?)
– les Européens recrutent local (c.a.d. un défi de recruter global)
– Think in English (c.a.d. une difficulté assez subtile de communication)
– vous pouvez y arriver (c.a.d. confiance en soi et en les autres – « empowerment », souvenez-vous de recruter toujours meilleur que vous-même)
– vouloir devenir numero 1 (c.a.d. ambition)
– focalisation sur l’implémentation, les idées comptent moins (c.a.d. orienté action)
– réunir une communauté d’utilisateurs et itérer (c.a.d. appendre en faisant, par essais et erreurs)
– croire en vous (c.a.d. …)

Tout cela pourra sembler évident à nombre d’entre vous, et j’ai pourtant l’impression de me battre trop souvent sur le sujet (voyez par exemple mon post précédent!)

Vous pouvez donc comparer tout cela à la synthèse que je fais lors de mes interventions sur la Silicon Valley. Pas de frustration, si ce ce n’est qu’il faut répéter tout cela inlassablement, et parfois trop souvent!