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Les femmes et les hommes dans la poésie d’Yvonne Le Meur-Rollet

Serais-je sur le point d’oublier la vocation initiale de ce blog ? Les startups, l’innovation et l’entrepreneuriat technologique ? Pas du tout et j’y reviendrai prochainement après avoir lu le fascinant Palo Alto – A History of California, Capitalism, and the World de Malcolm Harris

Mais pour le moment, je continue à décrire ma fascination pour la poésie d’Yvonne Le Meur-Rollet dont j’ai parlé dans mon précédent post en date du 12 février. Je concluais en la citant « Je crois qu’il n’est nulle part fait allusion au féminisme dans les préfaces de mes recueils. Mais, pour ce qui concerne la vie des femmes en général, j’en ai parlé au cours de l’entretien avec Stéphanie Noirard le jour du Festival La Houle des mots. » et je terminais par un « Cela reste à creuser ! » C’est l’objet de ce post.


Yvonne Le Meur-Rollet en avril 2025
(photographie par Marianne Frank)

En effet, j’ai été frappé depuis ma découverte de l’œuvre d’Yvonne Le Meur Rollet par la manière dont les femmes expriment leur liberté et aussi leurs regrets, leurs dépressions, leurs déceptions et leurs chagrins. Et j’ai été plus surpris encore par la manière dont elle fait s’exprimer des hommes sur ces sujets. Alors j’ai réécouté l’entretien avec Stéphanie Noirard, ce que je vous encourage à faire vivement. L’intégralité de l’échange se trouve sur ce post précédent que j’ai signalé plus haut, et je réintégre ici la seconde partie consacrée aux femmes et aux hommes dans la poésie de l’autrice. J’en ai extrait de longs passages que vous pouvez lire ici. C’est un peu édité, mais j’ai essayé de garder le ton des échanges. A partir d’ici tout est citation.

Lecture de textes écrits par Yvonne Le Meur-Rollet,
lus par Françoise Le Meur le 27 juillet 2025
lors du Festival de poésie La houle des mots à Saint-Jacut-de-la-Mer, 8e édition,
Terres de Femmes, Femmes de Mer.
Rencontre animée par Stéphanie Noirard, Maîtresse de Conférences à l’Université de Poitiers.

Stéphanie Noirard (SN) – Puisque la thématique du festival ce sont les femmes, vous parlez aussi beaucoup de femmes dans votre écriture. Pour elle aussi, vous inventez ?

Yvonne Le Meur Rollet (YLMR) – alors je n’invente pas les femmes, non, mais j’invente des histoires autour des femmes et dans mes recueils il y a de nombreux portraits de femmes. Au fil de mes recueils, on compte différentes femmes, certaines d’entre elles ont des traits communs. Il y a même, je dois l’avouer, un ou deux recueils qui sont inspirés par la même femme qui pourrait être en partie ma mère, quelques tantes, quelques vieilles amies que j’ai connues mais il y a aussi des femmes qui sont purement inventées, qui sont des personnages de fiction.

SN – alors on a beaucoup de modèles finalement de tous les passages de la vie des femmes, de l’adolescence à l’âge mûr. On va peut-être commencer par l’adolescence

Françoise Le Meur (FLM) – alors L’adolescente et puis après Au creux de ton sourire

Un jour lointain de mai

Si je n’avais pas cru m’abriter du soleil
Là-bas sur l’autre rive
Je n’aurais pas osé
Franchir la passerelle
Au-dessus de l’écluse
Et me mettre à courir au milieu des ombelles.

Je n’aurais pas perdu
L’une de mes sandales
Dans un bouquet de joncs.
Je n’aurais pas croisé
Un regard inconnu dans l’ombre d’une haie
Un regard de pêcheur
Patient entre les saules
Je n’aurais jamais su la douceur de l’attente
Quand la truite s’envole
Vers la cime des aulnes
Pour venir expirer sur un lit de fougère
Dans l’osier d’un panier

Je n’aurais pas senti qu’en restant je troublais
Un homme aux mains tranquilles
Qui hésita un peu
Avant de me sourire
Quand je lui demandai de sauver ma chaussure
Flottant dans le courant.

Je n’aurais pas connu la chaleur de ses bras
Sa bouche au goût de menthe
Et ma faim de caresses
Si je n’avais pas cru m’abriter du soleil
Un jour lointain de mai.

YLMR – cette adolescente là c’est la plus délurée de mes adolescentes parce qu’il y avait plusieurs textes [possibles] mais on n’a pas le temps [de tout lire] alors je présente des adolescentes qui sont en fait assez godiches et puis des adolescentes qui sont plus … celle-là, je pense que c’est le dernier stade de l’adolescence parce qu’elle est à la fois troublée par la présence d’un homme et en même temps elle sent qu’elle le trouble donc elle n’est plus du tout naïve.

SN – ce n’est plus une Emma Bovary

YLMR – mais j’avais plusieurs adolescentes et, si je peux vous confier une chose, je n’étais pas très délurée mais justement, l’écriture me permet d’inventer des situations des fantasmes comme cela.

SN – c’est tout le pouvoir de l’écriture

YLMR – effectivement c’est à dire que j’ai vécu 1000 vies grâce à la poésie.

FLM- est-ce que vous voulez bien Stéphanie que je rajoute un poème extrait du recueil Au creux de ton sourire ?

Au creux de ton sourire

Ta joie de vivre emplit ta chambre,
Tu viens d’être reçue au bac.
Ton père est fier de ta mention,
Dans la maison ta mère chante…

Tu bouges, ris et déambules,
Tu t’imagines à la fac,
En toi les rêves se bousculent…

Tu flânes sur les bords de Seine,
Tu chantes Brassens et Gréco,
Récites Rimbaud et Verlaine,
Découvres Sagan et Brando.
Sur le chemin de la Sorbonne,
Tu rencontres Sartre et Beauvoir,
Les notes bleues d’un saxophone
Courent sans fin sur les trottoirs.

A l’ombre fraîche des grands hêtres,
Tu lis « Paris et une fête » …
Le temps s’écoule lentement
Dans ton village somnolent.
Tu attends la fin des vacances.
Tu t’imagines dans la ville,
Marchant légère et impatiente,
Bien loin des internats pour filles…

Mais chaque fois que tes mots vibrent
En proclamant ta liberté,
La voix de ton père se lève,
Corde tendue qui te retient
Comme la chèvre de Seguin.

SN – on ressent finalement dans ces deux textes et vous avez bien fait de lire celui -ci. C’est celui que j’aurais choisi avant le premier. On ressent cette tension entre cette volonté de liberté et ce carcan qui est aussi un carcan familial et qu’on ressent également dans la vie des femmes adultes mariées, qui, elles aussi, acceptent un certain carcan, même malgré parfois les violences subies me semble-t-il oui

YLMR – et donc toutes les femmes que je présente, je ne l’ai vraiment analysé à fond, mais enfin je vais dire comme je le sens : elles se marient, elles ont des enfants sans même avoir le temps d’avoir un désir d’enfant, il faut replacer ça dans le contexte des femmes que j’évoque dans mes recueils. Ce sont des femmes des années 40, 50, 60 où les femmes n’étaient pas libres de choisir leur vie ni de choisir le moment où elles auraient eu envie d’avoir des enfants si bien que certaines femmes dans mes recueils se sont trouvées encombrées d’enfants, le mot n’est pas très joli, mais c’était un peu ça, sans avoir vraiment eu le temps de vivre la période entre la fin de l’adolescence et les soucis de l’âge adulte. Et il y a visiblement à cette époque-là, il y avait un carcan dans lequel les femmes étaient coincées. Il fallait tenir sa maison, s’occuper des enfants, s’occuper du mari, apprendre des recettes de cuisine

SN – et travailler parfois aussi

YLMR – et puis perdre un peu leur beauté aussi, les femmes, elles, n’avaient plus le temps de s’occuper d’elles alors petit à petit elles acceptaient d’être moins belles, d’être moins désirées, d’être moins aimées et beaucoup d’entre elles supportaient aussi les infidélités de leur mari sans rien laisser paraître parce qu’il fallait garder la face, il fallait faire semblant d’être bien dans ce rôle de femme.

SN – les infidélités, les violences aussi

YLMR – il y a un recueil dans lequel je parle de la violence faite aux femmes. Ça s’appelle L’aube des brûlures et ce recueil-là, il est un peu particulier parce qu’il m’a été inspiré par ce qu’on a appelé Le drame de Vilnius. Vous vous en souvenez. Ce tragique fait divers dans lequel une comédienne très connue a perdu la vie sous les coups de son compagnon. Je m’inspire de cette histoire mais comme j’écris de la poésie, c’est fictionnel, donc je me permets d’inventer l’histoire à partir de ce fait divers et la femme que je mets en scène, n’est pas victime d’un féminicide. Elle, elle trouve en elle la force de chasser l’homme violent à la fois pour retrouver son intégrité, sa dignité et aussi pour protéger ses enfants. Alors je sais que je la présente comme une héroïne un peu singulière, je sais que malheureusement toutes les femmes n’ont pas eu cette chance de s’en sortir mais j’ai choisi ce point de vue j’ai voulu sauver une femme voilà.

SN – et vous avez raison et on peut peut-être entendre à l’extrait du texte parce que je le trouve très beau entre autres textes je trouve très beau

L’aube des brûlures

Les menaces des poings cachent la paume tendre
Du temps des découvertes et des frémissements
Orage de choc sourd lorsqu’un nuage crève
Et que les éclairs giflent le marbre de vos corps
Encore une fois tu lui dis non
Il hurle, se roule dans ses mots
Et ses phrases trépignent,
D’horreur tu te recules,
Découvrant que la nuit est tombée pour toujours…
Pourquoi cacher cette souffrance sous une nappe damassée
Oh nymphe nue qu’on emprisonne renoue ta natte naufragée
Montre tes seins bleuis de coups et laisse enfin couler tes larmes

SN – donc on voit ces femmes qui essaient d’être des « super-women » comme on dit maintenant. On voit ses femmes qui aussi subissent la violence et qui pourtant cachent leur jeu, ne disent rien. Certaines sombrent dans la dépression et je trouve que, vous savez, la dépression, c’est sympathique alors que chez les femmes c’est laid, chez les hommes c’est le spleen, c’est beau, c’est plus « classe » et vous savez très bien décrire la dépression féminine que vous faites dans le recueil Absente. On en a déjà entendu un extrait dans le florilège et puis il y a certaines femmes qui arrivent à s’en sortir soit par des relations infidèles soit par des relations plus intellectuelles, plus platoniques. Est-ce que vous préférez qu’on parle de la façon dont vous traitez la dépression ou plutôt…

YLMR – très rapidement, je vais juste dire quelque chose. Dans ce recueil, Absente, j’ai choisi un thème qui n’est pas très poétique, mais je n’ai pas du tout cherché à en faire une description clinique. J’ai voulu juste montrer comment par l’écriture on peut faire sentir ce qui se passe dans la vie d’une femme dépressive et j’ai rassemblé toutes les perceptions qu’elle a du monde pour montrer comment, quand on est dans un état dépressif, tout ce qu’on perçoit est négatif, tout ce qu’elle voit est gris, noir, laid ; tout ce qu’elle entend, ce sont des plaintes, ce sont des sanglots, ce sont des musiques tristes ; tout ce qu’elle touche est rugueux ou froid ou coupant donc j’ai accumulé dans mon écriture tout un vocabulaire très négatif pour montrer comment cette femme se sent écrasée et comment elle se sent enfermée. Enfin je ne vais pas faire une analyse de texte ; c’est le vocabulaire des perceptions, qui me permet d’essayer de traduire la dépression.

SN – tous les sens sont affectés, tous les sens se délitent face à la vague dépressive. On pourrait laisser le public réfléchir au texte, en prendre connaissance. Et pour ces femmes qui essaient de sortir de cette dépression par l’art ou par des relations transgressives peut-être…

YLMR – il y a un recueil qui s’appelle Après le déluge qui … vous avez parlé de la femme comment ? Infidèle, oui, on pourrait même dire tant qu’on y est la femme adultère…

SN – allons-y, n’ayons pas peur

YLMR – c’est une histoire où il y a un personnage, cette femme. Elle vit une histoire transgressive, enfin extra-conjugale.

SN – elle franchit des limites

YLMR – elle franchit des limites et elle revient. Au bout de l’histoire, elle n’éprouve aucun remords. Elle n’a pas l’impression qu’elle a trahi son mari. C’est comme si elle prenait une petite revanche sur la vie. Pour elle, c’est juste un acte de liberté. C’est à dire que cette femme-là, se conduit comme ont l’habitude de se conduire des hommes, les hommes.

SN – elle sort du carcan et elle…

YLMR – oui, cette infidélité, appelons-là ainsi, c’est pour elle une source de bonheur, de satisfaction, de délices j’allais dire

SN – mais pourquoi pas

YLMR – en tout cas c’est une histoire qui se passe essentiellement dans la nature, leurs rencontres amoureuses ont lieu dans la nature et dans une nature qui est complice et protectrice de leur histoire d’amour. Ils ont la chance d’une histoire d’amour qui reste secrète. Ce n’est pas du tout du vaudeville, « ciel mon mari », « j’enferme l’amant dans le placard ». Non, c’est leur histoire, c’est une belle parenthèse, voilà sans aucun jugement moral.

[Je me permets ici une seule parenthèse car cette absence de jugement moral m’a beaucoup frappé dans cette œuvre et je l’ai mentionné auparavant. Je cite à nouveau : « Les dénouements s’écartent résolument des principes de la Morale, mais jamais un mot qui juge. » Et dans une dédicace pour Le chaos de la Divine, l’auteur confirme ce jugement : « Des nouvelles noires ou grises où les personnages condamnables sont souvent en quête d’amour. »]

SN – et dans quatre jours en novembre l’histoire est plus platonique, la rencontre entre la femme peintre et l’homme poète, est plus allégorique peut-être

YLMR – oui parce que dans Quatre jours en novembre je mets en scène une rencontre entre un homme et une femme, chabadabada, mais il ne se passe rien. Ce n’est pas Sur la route de Madison, parce qu’il ne se passe rien entre eux, il n’y a pas de relation physique entre eux, tout se passe dans l’imaginaire et ce que j’ai voulu montrer, à travers la métaphore de cette rencontre entre un homme et une femme, est la rencontre entre la poésie et la peinture, comment les deux arts se rencontrent, se complètent, s’entremêlent et sont source de bonheur en quelque sorte

SN – Ut pictura poesis

YLMR – même si tout reste platonique

SN – les mots sont une peinture des choses ?

YLMR – comment ?

SN – les mots sont une peinture des choses ? ce n’est pas de moi ! et donc l’Art est libérateur j’imagine. Il peut libérer les femmes

YLMR – oui, certainement, oui

SN – ne serait-ce que par la création

YLMR – ce personnage est peintre et dans la peinture, elle trouve la consolation parce que même si cela reste platonique, elle avait imaginé que son histoire aurait pu avoir une conclusion, dans ce sens, il faut conclure et dans sa tête, ça a toujours été fantasmé mais je ne raconte pas l’histoire

SN – ne divulgâchons pas ! On a parlé des femmes mais vous parlez aussi des hommes et vous prenez même une voix d’homme, ce qui est le cas dans deux de vos recueils. On va parler du dernier qui date de 2025 avec le titre Maintenant que mes mains tremblent. Là, c’est une voix masculine qu’on peut entendre un peu

FLM –

Et maintenant que mes mains tremblent

Je voudrais contempler les nuages de l’Aube
au-dessus d’un rio quelque part au Brésil.
Un hydravion se pose
dans une gerbe rose, éclaboussant de feu
les grands sacs de courrier venus d’outre-Atlantique.

Je rêve que c’est moi qui sors de la carlingue,
que ma femme applaudit au milieu de la foule,
qu’elle est fière de moi pour la première fois
et qu’elle rit de joie.
[…]
Quand le sommeil me fuit
je revois le passé qui se glisse irréel
dans la pénombre verte
d’une chapelle sombre où l’harmonium grelotte.

Sous les grêles accords des musiques anciennes,
des claviers font renaître
de cahotants désirs qui lentement m’entraînent
vers le temps du bonheur que j’ai laissé s’enfuir.

J’entends dans le bal chic où je l’ai rencontrée
s’envoler une valse.
Le parquet marqueté luit comme une eau tranquille
où glissent les anguilles.

Elle est assise là, seule sur un sofa.

Nénuphar indolent flottant à la surface
d’un velours délavé, elle semble m’attendre

YLMR – merci à Françoise Le Meur, comédienne, d’avoir prêté sa voix à un homme

SN – mais nous n’aurons pas la magnanimité tout de même de laisser le dernier mot à un homme alors Yvonne pourquoi, pourquoi une voix d’homme, quel intérêt ? comment fait-on ?

YLMR – et bien je ne sais pas trop. Je ne sais pas. J’avais commencé à écrire ce recueil à la troisième personne, c’est à dire que j’étais l’auteur-narrateur, c’est moi qui racontais l’histoire et je disais « lui », « il », et « elle ». J’avais de la peine. J’avais du mal à faire quelque chose d’abouti. Ce que j’avais écrit ne me plaisait pas. Et tout d’un coup je me suis dit « mais c’est bien sûr !» Il faut que je choisisse le point de vue de l’homme et c’est l’homme qui va dire « je ». Alors j’ai eu un long travail de préparation, de réflexion. Comment pense un homme ? Quels sont les désirs des hommes ? Plein de choses qu’on se pose sur les hommes et pour lesquels on n’obtient d’ailleurs jamais de réponse parce que….

SN – que les hommes n’ont pas l’air se poser quand ils prennent des voix féminines

YLMR – alors j’ai

SN – elle est méchante !

YLMR – j’ai donc fait (je suis en train de vous montrer comment je suis sérieuse et travailleuse !) mais j’ai fait un grand travail pour me fixer une place dans l’écriture fictionnelle. Je me suis dit : « je ne dois pas perdre de vue que je dois être un homme, celui qui dit « je » dois être un homme du début à la fin ».  Je ne sais pas si j’ai réussi, enfin j’espère que j’ai réussi et je crois même que j’ai réussi. Là, je manque de modestie parce que ce recueil je l’ai envoyé à un concours, un concours organisé par une association qui s’appelle Flammes Vives. Quand on envoie des textes à un concours de ce genre, on envoie un tapuscrit anonyme. Ce tapuscrit a été lu par un jury. Comme je ne suis pas dans la modestie, vous devez vous dire qu’il y avait 70 recueils présentés et c’est le mien qui a été récompensé alors que j’avais 90 ans

SN – et que vous étiez une femme 

YLMR – mais ce n’est pas tout ! Quand on a découvert qui avait signé ce tapuscrit, on a dit : « tiens mais c’est une femme qui a écrit ça. Mais comment a-t-elle pu écrire ? Ils avaient tous cru que c’était un homme qui avait écrit le texte alors là je suis contente de mon coup. J’avais réussi et c’était une façon de mystifier aussi les hommes parce que je crois que le jury était composé d’une majorité d’hommes. Eh bien, je les ai bien eus !

SN – et bien je crois que ça nous fait une très belle conclusion merci infiniment Yvonne merci beaucoup Françoise pour votre voix et merci pour votre écoute merci

YLMR – merci à Stéphanie Noirard. Merci Stéphanie qui s’est laissée faire, Stéphanie a eu du fil à retordre évidemment. Vous avez deviné qu’on se connaît, [Françoise] c’est ma nièce, c’est l’ainée de mes nièces donc deux femmes Le Meur en face de Stéphanie…

FLM – ce n’est pas vrai !

YLMR – en tout cas merci Stéphanie, merci, merci, merci de vous rencontrer, merci beaucoup et merci, merci à vous tous d’être là, merci à Jean-Pierre [Fillois, directeur du festival] et aux autres, à tout le monde je suis ravie de vous voir là, merci.

Ici s’arrête la retranscription du texte. En préparant cet article, j’ai lu Au creux de ton sourire mais aussi Brûlants silences, c’était avant hier. Le lendemain matin sur France Culture, Guillaume Erner invitait Daniel Mendelshon. Daniel Mendelsohn y a expliqué comment Athènes et Jérusalem, les grandes tragédies lui ont permis de comprendre sa propre vie. Comment la littérature dévoile l’universel à partir de l’individuel. Comment l’Odyssée lui a dévoilé la relation à son père. Je suis de la même manière ému et perturbé par le fait que les personnages d’Yvonne Le Meur-Rollet m’évoquent des personnes de mon enfance, ma mère en particulier. Dans Au creux de ton sourire, il est question d’une sœur, réelle ou imaginaire, dont on peut penser certains détails trop réalistes pour ne pas avoir été réels. Sœur ou description de la sororité, pour le lecteur peu importe, et Yvonne Le Meur-Rollet, elle aussi, décrit l’universel quand elle parle d’une sœur. C’est magnifique. Les larmes coulent doucement. Et il y a aussi des moments légers de l’enfance et de l’adolescence, des moments vécus et aussi des moments qui auraient pu être. Je l’ai déjà dit : l’écriture touche aux universaux et l’écriture est magnifique.

 

Yvonne Le Meur-Rollet, poétesse des XXe et XXIe siècle

J’ai déjà en juillet dernier mentionné ici cette poétesse assez méconnue et que j’aimerxais appeler grande poétesse du XXIe siècle mais qui suis-je pour user d’un pareil qualificatif ? C’est la beauté d’Internet d’apporter beaucoup de liberté et aussi de pouvoir contribuer à la connaissance avec moins de barrières qu’au XXe siècle. On pourra se référer à la page Wikipédia d’Yvonne Le Meur-Rollet pour les données les plus factuelles possibles puisque c’est l’ambition de cette encyclopédie en ligne universelle.


Yvonne Le Meur-Rollet en avril 2025
(photographie par Marianne Frank)

Une rencontre impromptue m’a permis d’aller plus loin encore dans la connaissance et l’œuvre de cette belle artiste. Voici par exemple deux poèmes qu’elle m’a autorisé à publier :

Deux poèmes de l’auteur

La Mort 

Elle aime à chevaucher les cercueils et les dalles,
Cravache les tourments, fait courir les rumeurs
Au-dessus des gradins résonnant aux clameurs
Qui mènent les esprits dans les plus noirs dédales.
 
Je l’attends de pied ferme et ne cillerai pas
Quand elle gravira la colline en vendange
Et frappera du poing les vantaux de la grange :
J’entendrai sans trembler le bruit noir de ses pas.
 
Car je la connais bien l’aveugle loterie
Qui tourne à tous les vents, ivre de barbarie,
Et condamne le sage au destin du méchant.
 
Comme une vieille barque à la coque de chêne
Qui s’en va se briser sur un écueil tranchant,
Je m’élance vers elle en entraînant ma chaîne.

Déraison

Je viens de voir tomber la pomme,
Rouge, dans l’herbe du verger.
Je me sens ivre, soudain, comme
Un grand bateau prêt à sombrer.
 
Rouge, dans l’herbe du verger,
Tel un soldat qui fait un somme,
Un grand bateau prêt à sombrer,
C’est Arthur Rimbaud qu’il se nomme.
 
Tel un soldat qui fait un somme,
Dans un vallon, je l’ai blessé.
C’est Arthur Rimbaud qu’il se nomme…
J’ose enfin tout vous avouer.
 
Dans un vallon, je l’ai blessé…
Le cresson bleu est sans arôme.
J’ose enfin tout vous avouer :
J’ai fait couler le sang d’un homme.
 
Le cresson bleu est sans arôme,
Les rayons pleuvent sans mousser,
J’ai fait couler le sang d’un homme,
Nature ne peut me bercer.
 
Les rayons pleuvent sans mousser.
Je suis un criminel en somme :
Nature ne peut me bercer.
Je viens de voir tomber la pomme…

Avec ce choix de poèmes, Yvonne Le Meur Rollet a tenu à préciser que le « je » de la narration ne fait pas entendre sa propre voix mais celles de poètes masculins, tous plus ou moins névrosés, angoissés, perturbés ou mélancoliques ou auxquels elle rend hommage. Dans le sonnet « La Mort » il s’agit de la voix de Maurice Rollinat, dans le pantoum « Déraison », de celle de Paul Verlaine.

Et quelle chance j’ai eu d’obtenir les droits de publication d’une lecture de ses textes. Et voici :

Lecture de textes écrits par Yvonne Le Meur-Rollet,
lus par Françoise Le Meur le 27 juillet 2025
lors du Festival de poésie La houle des mots à Saint-Jacut-de-la-Mer, 8e édition,
Terres de Femmes, Femmes de Mer.
Rencontre animée par Stéphanie Noirard, Maîtresse de Conférences à l’Université de Poitiers.

Partie I

Partie II

Plus sur https://www.agendaou.fr/la-houle-des-mots-2025-festival-de-poesie-a-saint-jacut-de-la-mer-177096.html

Critiques du style de l’auteur

Que dire de son style et de ses inspirations ? Ils sont décrits par les préfaciers de ses ouvrages :

Dans la préface à Après le déluge, Nathalie Lescop-Boeswillwald, docteur en Histoire de l’Art parle « d’un style limpide où le verbe dévoile sans jamais exhiber les retrouvailles amoureuses. […] Par le truchement d’une poésie arrimée aux sens, elle évoque cette part de nous qui fuit le miroir par peur de vieillir et de l’Après sans cet autre soi-même. »

Dans la préface à Sur les sentiers de la mélancolie, la même Nathalie Lescop-Boeswillwald écrit que « l’écriture d’Yvonne Le Meur-Rollet est lumineuse et sensible, resplendissante et simple à la fois. […] Ce sont les voix masculines de Poètes célèbres – tels Rollinat, Hugo [1], Rimbaud, Baudelaire, Verlaine (implicitement présents dans l’inspiration de l’auteur) et d’hommes anonymes rencontrés dans la « vraie vie » que l’auteur nous fait entendre tour à tour. […] Par une écriture classique (parfois néo-classique) où le pantoum croise le sonnet, Yvonne Le Meur-Rollet nous parle dans un langage tendre et universel […] traduisant leur mal de vivre et leur mélancolie. »

Dans l’introduction à Et maintenant que mes mains tremblent, Claude Prouvost, Président de Flammes Vives, décrit « une poésie [qui] s’appuie sur un rythme régulier, parfois volontairement bousculé, afin de traduire les moments d’émotion ou de désarroi d’un narrateur qui assume son « inculture » littéraire. On peut souligner que dans cet ouvrage, comme dans la majorité de ses ouvrages précédents, elle privilégie les images sobres, en employant des mots simples, choisis à la fois pour leur pouvoir évocateur et leur musicalité. »

Dans la préface à Saisons de pluie, le poète né en Tunisie Patrice Fath écrit « tout est dans une subtilité qui rappelle plutôt les luxe, calme et volupté baudelairiens. L’auteur laisse sa nostalgie errer le long des rivages, nostalgie de l’amour, de la jeunesse, du voyage, du temps qui passe. Yvonne Le Meur-Rollet écrit ses poèmes dans un style régulier, agréable et rafraichissant comme une caresse d’alizé, ou tonique et sans concessions, tel le murmure du vent du large en pays breton. »

Dans la préface à Un bûcher d’acanthes, Jean Liabœuf : « Au-delà des émotions d’une ville de Marseille cosmopolite, odorante et pittoresque, ses poèmes par leur rythme, leurs images, leur sonorité, leur forme, sont un moyen de nous libérer des conventions et du déjà-dit : ils nous permettent d’entrer librement dans un monde qu’en lecteurs actifs nous réinventons et habitons autrement. »

Dans la préface à Souvent pour s’amuser… Jean-Paul Lamy parle : « d’une prose aussi simple dans le choix des mots que dans la condition sociale des personnages. […] L’eau est présente tout au long des ces pages, mais point de vagues qui déferlent : l’eau stagnante d’un étang, profonde d’un puits plus propice à cacher des secrets plutôt glauques. Yvonne Le Meur-Rollet se moque des lois du genre : la nouvelle se caractérise par une chute qui assomme le lecteur. Eh bien ces trois nouvelles ont un dénouement mais point de chute. Les dénouements s’écartent résolument des principes de la Morale, mais jamais un mot qui juge. » Et dans une dédicace pour Le chaos de la Divine, l’auteur confirme ce jugement : « Des nouvelles noires ou grises où les personnages condamnables sont souvent en quête d’amour. »

Quelques commentaires de plus par Yvonne Le Meur-Rollet

Dans quelques échanges qui suivirent le premier, des questions essentielles ont surgi sur le sujet de l’inspiration, de cette capacité rare à écrire comme si le narrateur était un homme et sujet connexe, la description des femmes à la première personne qui fait sans aucun doute qu’Yvonne Le Meur Rollet est une autrice féministe.

Yvonne Le Meur-Rollet m’a écrit : « Et chaque auteur donne une réponse différente. En ce qui me concerne je pense que j’ai eu la chance d’avoir beaucoup lu, d’avoir étudié la langue, d’en avoir mesuré la richesse, les nuances et la rigueur, d’avoir été attentive au monde et aux gens qui m’entourent, d’avoir éprouvé de grandes admirations pour les auteurs qui ont nourri mon imaginaire, d’avoir éprouvé des joies qui ont enluminé ma vie et d’avoir surmonté des peines intimes tout au fil du temps. Ainsi, j’ai commencé par engranger des matériaux de toutes sortes et je suis parvenue à maîtriser des outils nécessaires à la réalisation d’une « œuvre », à la manière obstinée et passionnée d’un artisan qui a le goût de « la belle ouvrage ».

Puis sur le sujet masculin-féminin, elle ajoute : « Au sujet de ma « capacité » de femme à prendre le point de vue d’un homme, il apparaît en effet que cette posture est plus rare que l’inverse. Beaucoup d’hommes l’ont fait dans leurs romans (le plus célèbre est sans doute Flaubert dans Madame Bovary [2]). Mais nombre de femmes ont excellé dans l’exercice. Après un petit échange avec Chat GPT, je retiens quelques exemples : Geoge Sand dans Indiana, Mary Shelley dans Frankenstein, Agatha Christie dans Les enquêtes d’Hercule Poirot et, plus proches de nous, Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien ou Anna Gavalda dans ses recueils de nouvelles dont Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. Ce parti-pris d’écriture impose à l’auteure de s’effacer totalement derrière le narrateur-personnage masculin dont elle s’approprie le moi intime afin de s’identifier à son personnage. C’est un exercice que je trouve très enrichissant dans la connaissance ou la découverte de l’Autre et très exaltant sur le plan de la création littéraire. »

Enfin elle ajoute : « Je crois qu’il n’est nulle part fait allusion au féminisme dans les préfaces de mes recueils. Mais, pour ce qui concerne la vie des femmes en général, j’en ai parlé au cours de l’entretien avec Stéphanie Noirard le jour du Festival La Houle des mots. » Cela reste à creuser !

Bibliographie

Recueils de poésie

  • Saisons de pluies Brest : Éd. An Amzer, 1999, 40p. (ISBN 2-908083-50-7) (réédité en 2022)
  • Brûlants silences Presses Littéraires de Saint-Estève, 2001
  • Sous l’écorce, les mots… Cours-la-Ville : Editions la Licorne, 2003
  • Confidences croisées Châtel-Guyon : CRDP de Clermont-Ferrand, 2003
  • Absente Vaison-La-Romaine, 2003
  • Noyades Brest : Éd. An Amzer, 2003, 27p. (ISBN 2-908083-74-4)
  • Après le déluge Limoges, 2004 (réédité en 2015)
  • Canicule Bergerac, 2004
  • L’aube des brûlures Paris, 2004
  • Un bûcher d’acanthes Cuisiat (la Salamandre en Vallière, 01370) : SPEPA éd., 2005, 20p. (ISBN 2-914376-15-4)
  • Guirlandes à la dérive Le Creusot, 2009 (inédit)
  • Deux souffles sur la flamme Roissy-en-Brie : Flammes vives, 2009, 53p., (ISBN 978-2-915475-63-0) (BNF 42198629)
  • L’étang perdu Pau : A portée de mots, 2010
  • Quatre galets dans une paume Douai : Éditions du Douayeul, 2017, 32p. (ISBN 978-2-35133-127-9)
  • Silences Lyon : Salon des poètes de Lyon, Collection : Mignardises. Poésie ; n° 25, 2018, 29p. (ISBN 2-906569-45-3)
  • Au creux de ton sourire Lyon, 2018 (ISBN 2-90656-950-X)
  • Sur les sentiers de la mélancolie Argenton sur Creuse, 2019
  • Là où s’envolent les poussières dorées de l’enfance Limoges. Edit: Amis de Thalie (dépôt légal 1er décembre 2021)
  • Quatre jours en novembre 2024, 40p.
  • Et maintenant que mes mains tremblent Crouttes : Flammes vives, 2025, 53p., (ISBN 978-2-36550-198-9)

Recueils de nouvelles

  • Le chaos de la Divine Douai : Éd. du Douayeul, 2012, 72p. (ISBN 978-2-35133-094-4)
  • Souvent pour s’amuser… Le Fontanil-Cornillon : Zonaires éditions, Collection Lapidaires 2015, 36p. (ISBN 979-10-94810-00-2)
  • Points de suture 2016, 110p., (ISBN 978-1-519692-67-2)

Recueils de poésies et nouvelle

  • Trophée « Or des Aulnes » Halsou (Bibliothèque Pierrette Cazaux, 64480) : Kliho, 2002, 21p., (BNF 39021777)

Prix et récompenses

  • Prix de la ville de Plouzané 1999 pour Saisons de pluies
  • Prix du Cercle des Poètes Caducéens, la Queue en Brie 2001 pour Brûlants Silences
  • Prix d’Estieugues, Cours la Ville 2003 pour Sous l’écorce, les mots…
  • Grand Prix Richelieu, Châtel-Guyon 2003 pour Confidences croisées
  • Prix du recueil Poésie Vivante, Vaison-La-Romaine 2003 pour Absente
  • Grand Prix de la ville de Plouzané 2003 pour Noyades
  • Prix des Amis de Thalie, Limoges 2003 pour Après le déluge
  • Prix de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Arts de Lyon 2003 pour « Pantoums » (recueil de poèmes inédits)
  • Prix Louis Bouilhet 2004 décerné par la Société des Poètes Normands pour Après le déluge
  • Prix du Manoir des Poètes, Paris 2004 pour L’aube des brûlures
  • Prix des Ecrivains du Pays de l’Ain, Attignat 2005 pour Un bûcher d’acanthes
  • Prix du recueil inédit 2006 décerné par la SPAF, Saint-Malo pour L’étang perdu
  • Prix européen des Amourines 2006 pour Après le déluge
  • Prix Léon Dierx Société des Poètes Français, Paris 2006 pour Guirlandes à la dérive
  • Prix Georges Riguet, Le Creusot, 2009 pour Guirlandes à la dérive
  • Prix Jean Aubert Flammes Vives, Paris 2009 pour Deux souffles sur la flamme
  • Prix Marceline Desbordes-Valmore décerné par la Société des Poètes Français, Paris 2011 pour Amours Naufragées (inédit)
  • Prix des Beffrois 2012 pour Le chaos de la Divine
  • Prix des Beffrois 2016, catégorie poésie pour Quatre galets dans une paume
  • Prix du Salon des Poètes, Lyon 2018 pour Au creux de ton sourire
  • Prix Maurice Rollinat – recueil inédit de poésie classique 2019, Argenton sur Creuse pour Sur les sentiers de la mélancolie
  • Prix des Amis de Thalie – Poésie classique, Limoges 2019 pour Sur les sentiers de la mélancolie 2019
  • Prix des Amis de Thalie – Poésie libre, Limoges 2020 pour Là où s’envolent les poussières dorées de l’enfance
  • Prix Maurice Rollinat – recueil inédit de poésie libre 2021, Argenton sur Creuse pour Quatre jours en novembre
  • Prix Jean Giono 2022 décerné par la Société des Poètes Français, Paris pour Quatre jours en novembre
  • Prix de poésie Jean Aubert 2024 pour Et maintenant que mes mains tremblent
  • Prix de l’édition poétique de la ville de Dijon 2026 pour Quatre jours en novembre

Notes

[1] Il est fait allusion à Hugo dans les références de l’auteur cela m’avait également frappé. Yvonne Le Meur-Rollet m’a signalé Elle était déchaussée, elle était décoiffée,de mon côté, je me suis souvenu de Vieille chanson du jeune temps
[2] On peut penser aussi au magnifique Dalva de Jim Harrison.

Un mois d’août dans une vie : mathématiques, peu d’innovation, littérature et musique

Les mois d’août sont toujours calmes dans le monde des startup, presque tout le monde part en vacances, encore moins d’IPOs et de M&As qu’à l’habitude. Mais le temps de lire, de découvrir des chose que l’on n’avait pas pris le temps d’approfondir.

Il y a bien eu quelques polémiques autour des fantaisies de chatGPT5 (ycombinator, cnn) et de celles de Luc Julia (un exemple ici) Nous verrons si elles survivront à l’automne.

Mathématiques

La plus jolie surprise fut relative aux mathématiques, à travers la résolution de deux problèmes anciens. Ce n’est pas l’ancienneté des problèmes qui m’a surpris, mais la nature des personnes qui les ont résolus :

– le premier problème m’était totalement inconnu : une jeune femme de dix sept ans, Hannah Cairo, presqu’autodidacte a réfuté une conjoncture vieille de 40 ans. Le mélange inhabituel de fraicheur et de professionalisme de sa présentation fait de cette nouvelle l’événement de l’été.

Quand je dis autodidacte, Hannah Cairo n’a jamais suivi de cursus scolaire classique et essentiellement à distance. Même après la publication de son travail, deux universités seulement sur les dix auxquelles elle avait candidaté l’ont acceptée dans leur programme doctoral (et j’ajoute deux tout de même !) faute du moindre diplôme universitaire. Elle commencera un doctorat à l’automne à l’université du Maryland et on ne peut lui souhaiter que le même bonheur que celui qu’elle affiche dans sa vidéo.

– le second problème (qui n’en était plus un puisque Evariste Galois avait prouvé qu’on ne pouvait pas donner une solution explicite aux polynômes de degré supérieur à 5) a été approché d’une nouvelle manière par un professeur récemment retraité, N. J. Wildberger et son co-auteur D. Rubine, intitulé A Hyper-Catalan Series Solution to Polynomial Equations, and the Geode

Je n’ai pas tout compris mais il semble que la solution utilise le nombre de manières de diviser un polygone en triangles à partir de ses sommets. La solution n’est pas explicite mias, si j’ai bien compris, l’auteur ajoute qu’un nombre réel n’a pas non plus d’expression explicite.

Les deux histoires me rappellent une question qui m’a toujours été chère et abordée aussi dans Lorsque l’âge n’empêche pas la créativité: un rare exemple en mathématiques

Bonnes et mauvaises idées

Deux autres belles découvertes sur ce qui pousse vers le « vrai » et le « faux » :

– l’émission de France Culture de Xavier Delaporte, L’histoire de Naomi Klein et son double maléfique
– l’article du New Yorker de Gideon Lewis-Kraus, Why Good Ideas Die Quietly and Bad Ideas Go Viral with subtitle A new book, “Antimemetics: Why Some Ideas Resist Spreading,” argues that notions get taken up not because of their virtue but because of their catchiness.

Littérature et musique

Ma grande émotion de l’été fut la redécouverte d’une poétesse fort méconnue, Yvonne Le Meur – Rollet

Celle qui fut mon professeur de français a publié plus d’une douzaine de recueils de textes magnifiques, tout en sensualité et douceur de vers ciselés. J’en ai capté quelques lectures faites en son hommage lors du festival Presqu’île en Poésie de St Jacut de la Mer.
Les mots du granite
Un jour lointain de mai
Au creux de ton sourire
Rentrée de pension
De cahotants désirs
[Post-Scriptum : On trouvera un beaucoup plus long post sur Yvonne Le Meur-Rollet en date de février 2026 à cette adresse Yvonne Le Meur-Rollet, poétesse des XXe et XXIe siècle]

Alors oui, ces dernières années, j’ai adoré lire Montaigne, Thomas Mann, Virginia Wolf, Robert Musil sans oublier mon vénéré Jón Kalman Stefánsson, mais aucun n’a créé autant d’émotions que ces vers entre mer et granite.

J’écoute moins de musique que je ne lis, mais la période des vacances donne de la respiration. J’en ai profité pour découvrir ou réécouter mes préférences du moment. J’en surprends certains en disant que j’adore Bruno Mars, son chef d’oeuvre Uptown Funk (qui n’est pas de lui, mais bon…) ou ses duos avec Rosé ou Lady Gaga.

J’ajoute pour mon archive personnelle les noms de Philipp Glass, Steve Reich ou Harvo Pärt dans le genre totalement différent de la musique contemporaine minimaliste et répétitive.

Mais pour terminer, une redécouverte et une merveilleuse découverte :

– un concert anniversaire de The National à Rome

– le podcast si fantaisiste du guitariste Thibault Cauvin narrant ses prérégrinations planétaires

La recherche scientifique comme acte poétique et révolutionnaire

Être poète ce n’est pas nécessairement écrire – suivant ce régime de précision extrême, de rigueur obsessionnelle, de connaissance et de transgression des règles, qui caractérise le genre littéraire diffus et polymorphe nommé « poésie ». Ce serait, au-delà ou en deçà, un voeu de subversion du banal et de perversion de l’attendu.

En refermant l’hypothèse K d’Aurélien Barrau, j’ai surtout ressenti une fascination pour une analyse provocante de l’état actuel de la science et de sa sœur inséparable, la technologie. Je n’y ajouterai que deux citations à celle qui ouvre ce post (page 202 de l’édition Grasset dans la collection dirigée par Mathieu Vidard.)

Il serait bien trop simple d’opposer la « bonne science », fondamentale, pire, désintéressée, à la « mauvaise science », appliquée, ingénierique, technologique. Peut-être un certain manichéisme est-il légitime face à l’urgence et à l’ampleur de la catastrophe. Mais la ligne de démarcation n’est pas à chercher ici. Elle se dessinerait plutôt entre la science qui sur-affirme le déjà su ou le déjà vu et celle qui fait vaciller les construits et les édifiés. L’essentiel est ici. [Page 104]

La poésie n’intervient pas comme métaphore guillerette mais en tant que dynamique paradigmatique d’une connaissance pointue ouverte sur son propre questionné. Une maîtrise souveraine de la langue qui, pourtant, s’autorise à chaque phrase l’exercice d’une profonde violence à la grammaire comme à la syntaxe. [Page 112]

En refermant l’hypothèse K je n’ai pas eu d’autre choix que de le réouvrir et d’en faire une seconde lecture plus minutieuse, notamment pour noter tous les mots qui m’avaient arrêtés, avec l’intention d’en fournir un lexique à la fin de ce post.

Vous m’avez compris, l’essai d’Aurélien Barrau n’est pas toujours d’une lecture facile. Deux chapitres échappent au constat. « L’exemple » présente l’interprétation relationnelle et assez lumineuse de Carlo Rovelli de la mécanique quantique. Les choses n’existeraient qu’en tant qu’elles interagissent. Le chapitre « L’impossible » rappelle « la posture radicale » et « l’intransigeance acérée » d’Alexander Grothendieck.

Je crois qu’on peut lire Aurélien Barrau comme on peut lire Jón Kalman Stefánsson, pour la simple raison qu’ils illustrent l’importance de la poésie dans un monde qui va courir à sa perte si celle-ci disparait.

PS (avant lexique) : je mélange un peu les choses. Comment un individu peut-il en être amené à penser comme Aurélien Barrau ou Alexander Grothendieck. Et pourquoi certains vont-ils s’opposer farouchement à leurs idées ? Ce matin sur France Culture, une conversation similaire a eu lieu, que l’on peut résumer par son titre Être de droite ? Je vous encourage à écouter l’interview de Laetitia Strauch-Bonart. C’est instructif. IL s’agit sans doute d’une promotion d’un livre puisque le lendemain, on pouvait l’écouter sur France Inter !

Comme il est difficile de (é)changer (sur) les convictions, j’en préfère parfois la littérature. Que dire de cet extrait de la récente prix Nobel de littérature Han Kang ?

L’élément définitif qui décide de la morale des masses populaires n’est pas encore connu. Ce qui est intéressant, c’est qu’un flux éthique spécifique se crée sur place, indépendamment du niveau moral des individus formant la masse. Certaines masses populaires volent, violent et tuent, d’autres acquièrent un altruisme et un courage qu’elles n’auraient jamais atteints individuellement. Selon l’auteur, ce n’est pas que les individus de la seconde catégorie soient particulièrement nobles, mais la noblesse inhérente à l’homme s’exprime grâce à la force d’une masse ; de même, ce n’est pas que les individus de la première catégorie soient particulièrement barbares, mais la bestialité inhérente à l’homme est optimisée à travers la force d’une masse.

LEXIQUE

Aurélien Barrau emploie des mots techniques, des mots rares, on pourra s’en moquer ou apprécier. Il emploie deux fois « Holistique » qui est l’un des mots que j’ai de plus en plus de mal à entendre tant il me semble galvaudé. Mais les autres le sont moins, je vous laisse juger. Les pages font à nouveau référence à l’édition Grasset. Les sources sont indiquées à la fin de la définition et proviennent de Wikipedia, du Wiktionnaire, de Larousse ou du CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).

Abstrus (p.107) : qui est difficile à comprendre (CNRTL).
Abscons : obscur, mystérieux, difficile à pénétrer. Étant donné que pour abstrus comme pour abscons, l’anton. est l’adj. clair, abscons peut être considéré comme un renforcement superl. de abstrus. (CNRTL)

Aléthique (p.51): se dit des modalités du sens d’une proposition : vrai ou faux, nécessaire ou contingent, possible ou impossible. (Wiktionnaire).

Allant (p.102) : qui fait preuve d’activité / qui aime l’activité (CNRTL).

Anachronie (p.141) : inadaptation d’une personne à son époque (Wiktionnaire).

Autolyse (p.51) : (du grec αὐτο- auto- « soi-même » et λύσις / lusis « dissolution ») destruction par ses enzymes, suicide en psychologie (Wikipedia). Voir aussi Lyse p.115, Zoélyse p.132.

Axiologie (p.47) : (du grec : axia ou axios, valeur, qualité) science des valeurs sociologiques et morales ou, en philosophie, à la fois une théorie des valeurs (axios) ou une branche de la philosophie s’intéressant au domaine des valeurs (Wikipedia).
Axiologique : relatif aux valeurs.

Cachexie (p.92) : état caractéristique de nombreux cancers en phase avancée qui se traduit par un amaigrissement extrême lié à une dénutrition, pouvant évoluer vers une issue fatale, sans traitement à l’heure actuelle (Wikipedia).

Cardinal (p.22) : qui est fondamental, essentiel (Larousse).

Céans (p.143) : ici, dedans (Wiktionnaire).

Clinamen (p.143) : (en français : déclinaison) en physique épicurienne, l’écart ou une déviation spontanée des atomes par rapport à leur chute dans le vide, qui permet aux atomes de s’entrechoquer (Wikipedia).

Définitoire (p.43) : 1. Relatif à une définition. 2. Qui constitue la définition de quelque chose (Wiktionnaire).

Diapré (p.35) : Varié de plusieurs couleurs. De couleur variée et changeante (Wiktionnaire).

Dialectal (p.45) : Relatif au dialecte.
Dialecte : Proche parent d’une langue dominante ou officielle mais qui s’en distingue et qui, avec cette langue dominante, étaient autrefois variétés régionales l’une de l’autre.
(Wiktionnaire)
Idiome : langue (envisagée comme ensemble des moyens d’expression communs à une communauté) et termes qui désignent diverses espèces de langues et variétés régionales et sociales d’une même langue (Wikipedia).

Efficient (p.101) : qui aboutit à de bons résultats avec le minimum de dépenses, d’efforts, etc. ; efficace : Une collaboration efficiente. (Larousse) Tout se joue donc dans la rapidité et l’optimisation dans l’efficience, tandis que l’efficacité cherche à faire les bonnes tâches peu importe le temps ou l’argent que cela prendra. (Voir aussi CNRTL)

Émétique (p.68) : vomitif (Wikipedia).

Épiphanie (p.52/171) : (du grec ancien ἐπιφάνεια, epiphaneia, « manifestation, apparition soudaine ») est la compréhension soudaine de l’essence ou de la signification de quelque chose (Wikipedia).

Épistémique (p.20) : Relatif à la connaissance. Voir aussi épistémè et épistémologie (Wikipedia).

Éthique (p.41) : (ou philosophie morale), discipline philosophique portant sur les jugements moraux. Elle examine les questions normatives, concernant ce que les individus devraient faire, ainsi que les questions méta-éthiques sur la nature même de la moralité (Wikipedia).

Étiologie (p.131/186) : en médecine, l’étiologie (ou étiopathogénie) est l’étude des causes et des facteurs d’une maladie (Wikipedia). Voir aussi téléologie plus bas.

Essence (p.16) : (du latin essentia, du verbe esse, être, traduction du grec ousia) en métaphysique « ce que la chose est », sa nature, par distinction d’avec l’existence, qui est « l’acte d’exister », et d’avec l’accident, qui est ce qui appartient à la chose de manière contingente. L’essence est ce qui répond à la question du « qu’est-ce que cela est ? » pour un être (Wikipedia).

Exergue (p.120) : formule, pensée, citation placée en tête d’un écrit pour en résumer le sens, l’esprit, la portée, ou inscription placée sur un objet quelconque à titre de devise ou de légende (CNRTL).

Hétérotopie/que (p.72) : localisation physique de l’utopie (terme dû à Michel Foucault) (Wikipedia).

Homéostasie (p.179) : stabilisation, réglage chez les organismes vivants, de certaines caractéristiques physiologiques (pression artérielle, température, etc.) (Wikipedia).

Immanent (p.140) : qui est contenu dans la nature d’un être, ne provient pas d’un principe extérieur (s’oppose à transcendant) (Larousse).
Immanentisme/iste : doctrine qui prône l’immanence de Dieu ou d’un absolu au sein de la nature, de l’homme, de l’histoire (Wikipedia).

Intellection (p.48) : Activité de l’intellect, acte par lequel l’esprit conçoit (Wiktionnaire).

Karkinos (p.179) : (du grec ancien Καρκίνος, « crabe ») « C’est Hippocrate (460-377 avant J-C) qui, le premier, compare le cancer à un crabe par analogie à l’aspect des tumeurs du sein avec cet animal lorsqu’elles s’étendent à la peau. La tumeur est en effet centrée par une formation arrondie entourée de prolongements en rayons semblables aux pattes d’un crabe » (Centre Paul Strauss)
Carcinogène : qui cause ou peut causer le cancer (Wiktionnaire).

Litote (p.19) : figure de style et d’atténuation qui consiste à dire moins pour laisser entendre davantage (Wikipedia).

Lyse (p.115) : Destruction d’éléments organiques par des agents physiques, chimiques ou biologiques. Voir aussi Auolyse p.51, Zoélyse p.132.

Mélioratif (p.48) : qui a une connotation favorable (CNRTL). Contraire : péjoratif.

Méphitique (p.68) : qui sent mauvais et est toxique (Wiktionnaire).

Ontologie (p.16) : une branche de la philosophie et plus spécifiquement de la métaphysique qui, dans son sens le plus général, s’interroge sur la signification du mot « être » (Wikipedia).

Palimpseste (p.44) : (du grec ancienπα λίμψηστος / palímpsêstos, « gratté de nouveau ») manuscrit constitué d’un parchemin déjà utilisé, dont on a fait disparaître les inscriptions pour pouvoir y écrire de nouveau (Wikipedia).

Poliade (p.174) : en théologie, divinité qui protège une cité qui lui rend un culte spécifique (Wikipedia).

Praxéologie/que (p.41) : (de praxis) champ disciplinaire centré sur l’étude de l’action humaine. Ses objectifs varient selon les disciplines et les chercheurs : la réflexion peut être orientée en vue d’intervenir sur des domaines d’action réels ou elle peut être destinée à constituer une approche analytique ou une science de l’action (Wikipedia).

Praxinoscope (p.196) : Jouet optique inventé en 1876 donnant l’illusion du mouvement et fonctionnant sur le principe de la compensation optique. (Wikipedia).

Profus.e (p.94) : qui se répand en abondance. Qui existe, se répand avec profusion (CNRTL).
Diffus.e (p.94) : qui se répand dans toutes les directions (qui délaye sa pensée).

Réourdissage (p.134) : terme issu de « ourdissage » qui est l’opération préalable et préparatoire du tissage qui consiste à assembler les fils de chaînes parallèlement par portées, dans l’ordre qu’ils occuperont dans l’étoffe. L’ourdissage consiste à disposer les fils les uns à côté des autres sur une grande longueur afin d’en former une nappe sur une largeur déterminée (CNRTL).

Sénescence (p.179) : en biologie, processus physiologique qui entraîne une lente dégradation des fonctions de la cellule à l’origine du vieillissement des organismes (Wikipedia).

Sentience (p.130) : Pour un être vivant, capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc., et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie (Wikipedia).

Subsumer/ant (p.130) : penser/ant (un objet individuel) comme compris dans un ensemble (CNRTL).

Suraffirmer/ation (p.16) : Affirmer plus que la normale, ou de façon excessive (Wiktionnaire).

Systémique (p.17) : manière de définir, étudier, ou expliquer tout type de phénomène, qui consiste avant tout à considérer ce phénomène comme un système (Wikipedia).
Systéme : Un système est un ensemble d’éléments interagissant entre eux selon certains principes et règles (Wikipedia).

Tautégorique (p.115) : « La mythologie n’est pas allégorique : elle est tautégorique [allégorique renvoie à un autre ; tautégorique renvoie au même]. Pour elle, les dieux sont des êtres qui existent réellement, qui ne sont rien d’autre, qui ne signifient rien d’autre, mais signifient seulement ce qu’ils sont. (Selon Paul Ricoeur in « Le symbole donne à penser »).
Tautégorique étant particulièrement rare, voici une autre citation : Cependant, là où la Théorie critique exige de la prudence et une modification incessante du « jugement existentiel théorique [3] », l’esthétique lyotardienne semble absolutiser la sensation, celle-ci étant comprise d’une manière tautégorique, c’est-à-dire à la fois comme état et information sur cet état. La seule voie, pour l’œuvre d’art, de ne pas retomber dans une représentation, serait de devenir le témoin du « désastre » sublime, ou, autrement, d’une incompatibilité principielle entre le mode logique et le mode esthétique. Cependant cette projection du caractère tautégorique du jugement réfléchissant sur une œuvre d’art s’avère, d’une part, problématique car il s’agit d’un concept extra-artistique et, d’autre part, potentiellement contradictoire car elle semble reproduire – sur un niveau différent, certes – la logique de la représentation (dans le sens où il s’agit de représenter le « désastre » sublime par le moyen de la peinture par exemple). Dans cet article nous voudrions analyser la démarche philosophique de Lyotard qui consiste à s’opposer à l’esthétisation généralisée par une précision des concepts proprement esthétiques et leur différenciation par rapport aux concepts de la raison. Il s’agira de comprendre plus largement, en s’appuyant sur l’étude du cas de l’esthétique lyotardienne, s’il est possible de défaire le nœud de l’esthétique à l’époque de l’esthétisation omniprésente. (Cairn)

Taxinomie/onomie (p.38) : science des classifications (Wikipedia).

Téléologie (p.186) : courant philosophique soutenant le rôle déterminant des causes finales, de la finalité (Wikipedia).

Théandrique (p.63) : qui est à la fois homme et dieu; qui se rapporte, qui appartient à cette double nature humaine et divine. (Du grec ancien, composé de Θεός, Théos (« Dieu »), ἀνδρεῖος, andreios (« d’homme ») et -ικός, -ikós) (Wiktionnaire).

Topique(s) (p.142) : forme de représentation du fonctionnement de l’appareil psychique, différencié en systèmes organisés les uns par rapport aux autres (Wikipedia).

Trabendisme (p.127) : commerce de contrebande s’effectuant en Algérie, par voie aérienne, comme composante du commerce du cabas, ou via les frontières de l’Algérie (Wikipedia). Aurélien Barrau ajouter deux mots, Contrebandier et Bandolier. Je n’ai toutefois trouvé pour ce dernier qu’un terme anglais qui signifie cartouchière, c’est-à-dire un sac de petite taille (ou une ceinture) généralement en peau dont les soldats et les chasseurs se servent pour ranger leurs cartouches (L’Internaute) encore que Corneille l’utilise aussi (voir Wiktionnaire) au lieu de Bandoulier – Brigand qui écume les montagnes. C’est aussi le nom donné aux trafiquants qui passent la frontière franco-espagnole à travers les Pyrénées (Wiktionnaire à nouveau).

Truisme (p.19) : vérité trop manifeste, qu’il est superflu de vouloir démontrer et qui ne vaut même pas la peine d’être énoncée (Wiktionnaire). La page Wikipedia renvoie à Lapalissade.

Uchronie (p.126) : dans la fiction, genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé (Wikipedia).

Zététique (p.94) : (du grec ancien zetetikos, qui aime chercher, qui recherche) étude rationnelle des phénomènes présentés comme paranormaux, des pseudosciences et des thérapies étranges (Wikipedia).

Zoélyse (p.132) : destruction totale et méthodique de la vie en son essence même (créé par l’auteur). Voir aussi Autolyse p.51 et Lyse p.115.

Lire Jón Kalman Stefánsson sans hésiter

J’ai déjà dit dans un récent post tout le bonheur que m’avait apporté la découverte de Jón Kalman Stefansson et en particulier de sa Trilogie romanesque

  • 2007 : Himnaríki og helvíti (Entre ciel et terre, traduit par Éric Boury, Paris, Gallimard, 2010)
  • 2009 : Harmur englanna (La Tristesse des anges, traduit par Éric Boury, Paris, Gallimard, 2011)
  • 2011 : Hjarta mannsins (Le Cœur de l’homme, traduit par Éric Boury, Paris, Gallimard, 2013)

J’ai la chance d’avoir poursuivi ce bonheur avec la tout aussi magnifique Chronique Familiale :

[Il faut sans doute découvrir aussi le blog du traducteur Eric Boury (mais je ne l’ai pas encore fait) car les traductions sont magnifiques.]

Il m’est difficile de parler de littérature. Un ami m’a récemment demandé ce que voulait dire « expliquer », et après quelques échanges, nous sommes arrivés à « donner à voir », « rendre lumineux », « donner une perspective particulière », et évidemment il peut y avoir une infinité de perspectives. Nous parlions de science et de mathématique. La littérature, le roman, la poésie expliquent bien souvent et bien mieux que les sciences humaines ou même exactes…

Alors voici deux courts extraits:

Pourquoi m’appelles-tu Pluton ? Et que va-t-il se passer ensuite ?
Je vais gagner cette partie de petits chevaux, puis m’évanouir dans le clair de lune, toi, tu continueras à vivre, tu seras une planète cernée par les ténèbres de l’univers. Plus tard, il apparaîtra que tu ne mérites pas l’appellation de planète ; et qu’on devrait plutôt dire de toi que tu es une planète naine. Tu es dénué d’orbite, tu n’oses pas plonger assez profondément en toi, peut-être par peur de ne pas pouvoir te relever et soulever le poids de tes découvertes. Tu finiras par te convaincre que la vie est un cheval qu’on peut dresser, puis tu embrasseras quelqu’un et le destin enverra une comète dans ta direction, le cheval prendra peur, tu ne pourras plus le maîtriser, tu te perdras au milieu du voyage qu’est ta vie.
Et alors, est-ce que je retrouverai ma route?

Ce passage me rappelle d’ailleurs une belle et terrible citation de Wilhelm Reich dans Écoute Petit Homme. Puis il y a cette part de féminin de l’auteur. Pas seulement dans ses thèmes, mais aussi dans sa manière d’écrire. Il n’y pas pas meilleur argument, meilleure réponse face à cette haine contre le mouvement woke ou de la perte du pouvoir masculiniste. C’est en aimant ce qui n’est pas comme nous que nous aimons mieux et que nous pourrons perdre ou abandonner notre part d’obscurité, en développant ou voyant mieux ce qu’il y a de lumineux.

À propos, annonce Þorkell, je suis en train d’écrire un article sur une femme remarquable, Marie Curie, un des plus grands scientifiques de notre temps, si ce n’est de tous les temps. Ah bon, répond Margrét d’un ton neutre, comme par simple politesse, puis elle pivote légèrement pour le regarder à nouveau. Il hoche la tête, elle vient de mourir, ajoute-t-il, elle a reçu deux fois le prix Nobel, d’abord en physique, puis en chimie. C’est une immense scientifique, une figure, et j’aimerais élargir un peu l’horizon de nos vies, ici, dans l’Est, en parlant d’elle. Et c’est une femme, s’étonne Margrét. Oui confirme-t-il.
Et peut-être une mère?
Elle a deux filles.

Et comme j’ai fini mon autre post avec Cynthia Fleury, je vais finir celui-ci par une autre découverte, celle du cinéaste Terence Davies, auteur entre autres de Of Time and the City, des Carnets de Siegried et du très beau court métrage Passing Time.

Oser lire Jón Kalman Stefánsson

Je parle rarement de littérature, de sujets qui n’ont rien à voir avec le monde des startups. Mais voilà, parfois, la nécessité et le bonheur s’imposent. En 2023, j’ai découvert un romancier admirable : Jón Kalman Stefánsson.

Sa trilogie romanesque demande une lecture lente et attentive tant la langue est profonde et poétique. En voici quelques exemples à travers les titres des chapitres :

Entre ciel et terre

Nous sommes presque uniquement constitués de ténèbres
Le gamin, la mer et le paradis perdu
L’enfer, c’est de ne pas savoir si nous sommes vivants ou morts
Le gamin, le Village de pêcheurs et la trinité profane

La tristesse des anges

Nos yeux sont telles des gouttes de pluie
Certains mots forment des gangues au creux du temps, et à l’intéreur se trouve peut-être le souvenir de toi
La mort n’est d’aucune consolation
Le voyage : Si le diable a créé en ce monde autre chose que l’argent, c’est la neige qui s’abat sur les montagnes

Le coeur de l’homme

Ce sont là des histoires que nous devons conter
Un antique traité de médecine arabe affirme que le coeur de l’homme se divise en deux parties, la première se nomme bonheur, et la seconde, désespoir : En laquelle nous faut-il croire ?
La fibre céleste de l’homme
La vie elle-même n’est-elle pas ce grandiose instrument dissonant que le Seigneur a négligé d’accorder
Cette plaie béante au sein de l’existence
Ce maudit monde est-il habitable aussi longtemps que tu m’aimes
Notre plus grande tristesse est de n’exister plus
Où cesse la mort, ailleurs qu’en un baiser ?

Et voici un plus long extrait

Il n’y a rien à ajouter sinon qu’il faut oser plonger dans une écriture magnifique. Enfin si ! Stefansson c’est l’Islande. Et mon dernier coup de coeur de cette ampleur date d’il y a une dizaine d’années, j’avais de la même manière plongé dans trois ouvrages de la philosophe Cynthia Fleury.
MesLivres-Cynthia-Fleury
(avec ici une longue interview traduite en anglais)

Cormac McCarthy – la réalité et la vie des choses imaginaires

Je parle rarement de littérature sur ce blog. Cela s’est produit parfois lorsqu’il y avait des liens avec les startups, l’entrepreneuriat, l’innovation ou même les sciences et les mathématiques. C’est arrivé avec mon adoré Hopeful Monsters et il y a quelques similitudes avec Le Passager de Cormac McCarthy.

Cormac McCarthy est un auteur proche du génie et relativement célèbre, vous avez peut-être lu ou entendu parler de La Route, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme (No country for old men) ou encore le moins connu, mais vrai chef d’œuvre qu’est Suttree.

Je ne sais pas si Le Passager est un chef-d’œuvre, et je n’ai pas commencé son roman sœur Stella Maris. Mais j’aime l’histoire, sa profondeur et sa beauté. À près de 90 ans, McCarthy est à nouveau impressionnant. Voici un extrait qui, espérons-le, vous poussera à lire plus loin :

Je travaille tout le temps. C’est juste que je ne mets pas grand-chose par écrit.

Alors tu fais quoi ? Tu bulles et tu rumines les problèmes ?

Oui. Buller et ruminer. C’est tout moi.

En rêvant d’équations à venir. Alors pourquoi tu ne mets pas ça par écrit ?

Tu veux vraiment qu’on en parle ?

Ben ouais.

Très bien. Ce n’est pas seulement que je n’ai pas besoin de mettre ça par écrit. Il y a autre chose. Tout ce que tu écris devient figé. Soumis aux mêmes restrictions que n’importe quelle entité tangible. Ça bascule dans une réalité coupée du domaine de sa création. Ça n’est qu’une borne. Un panneau routier. Tu t’arrêtes pour prendre des repères, mais ça se paie. Tu ne sauras jamais jusqu’où l’idée aurait pu aller si tu l’avais laissée y aller. Dans toute hypothèse, on cherche les faiblesses. Mais parfois on a le sentiment qu’il faut attendre. Avec patience. Avec confiance. On a vraiment envie de voir ce que l’hypothèse elle-même va extraire du bourbier. Je ne sais pas comment on fait des maths. Je ne suis pas sûre qu’il y ait une méthode. L’idée lutte toujours contre sa concrétisation. Les idées ne vont pas de l’avant à toute blinde, elles émergent avec un scepticisme inné. Et ces doutes ont leur origine dans le même monde que l’idée elle-même. Et ce n’est pas un monde auquel on ait vraiment accès. Donc les objections que tu apportes, depuis le monde où tu te débats peuvent être complétement étrangères au parcours de ces structures émergentes. Leurs doutes intrinsèques sont des instruments directionnels alors que les tiens sont plutôt des freins. Bien sûr, l’idée finira par trouver sa conclusion. Une fois qu’une hypothèse mathématique est formalisée en une théorie elle a peut-être un certain panache mais à de rares exceptions près on ne peut plus nourrir l’illusion qu’elle offre un réel aperçu du cœur de la réalité. A vrai dire, elle n’apparait plus que comme un outil.

La vache.

Ouais.

Tu parles de tes exercices d’arithmétique comme s’ils avaient une volonté propre.

Je sais.

Tu y crois vraiment ?

Non. Mais c’est dur de résister.

Pourquoi tu ne retournes pas à la fac ?

Je t’ai déjà expliqué. Je n’ai pas le temps. J’ai trop à faire. J’ai postulé pour une bourse de recherche en France. J’attends des nouvelles.

Bigre . C’est sérieux ?

Je ne sais pas ce qui va se passer. Je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Envie de savoir. Si je pouvais planifier ma vie je n’aurais plus envie de la vivre. Je n’ai sans doute pas envie de la vivre tout court. Je sais que les personnages de l’histoire peuvent être réels ou imaginaires et qu’une fois qu’ils sont morts, il n’y aura plus de différence. Si des êtres imaginaires meurent d’une mort imaginaire, ils n’en sont pas moins morts. On croit pouvoir créer une histoire de ce qui a été. Présenter des vestiges concrets. Une liasse de lettres. Un sachet parfumé dans le tiroir d’une coiffeuse. Mais ce n’est pas ce qui est au cœur du récit. Et le problème, c’est que le moteur du récit ne survit pas au récit. Quand la pièce s’obscurcit et que le bruit des voix s’estompe on comprend que le monde et tout ceux qu’il contient vont bientôt cesser d’exister. On veut croire que ça recommencera. On désigne d’autres vies. Mais leur monde n’a jamais été le nôtre.

Pour les non-encore convaincus, voici une magnifique critique de ce dyptique par le désormais mythique Philippe Garnier dans Libération. Cliquer ici.

Les monstres optimistes

« Que sont les monstres optimistes ? » Je dis: « Ce sont peut-être des choses nées un peu avant leur temps; quand on ne sait pas si l’environnement est assez prêt pour eux. » Hopeful Monsters, de Nicholas Mosley [P. 71]

Les monstres optimistes pourraient être des startups, mais Hopeful Monsters est un roman, un roman merveilleux écrit en 1990 et que je lis une deuxième fois ces jours-ci. Je l’avais lu dans un autre siècle, quand il n’y avait que des livres en papier et que les librairies indépendantes existaient encore. Je l’avais acheté dans la défunte Black Oak Books de Berkeley, Californie.

Bruno tendit les mains vers les flammes et leur parla dans un langage inintelligible. Minna dit: ‘Que dis-tu au feu?’
Bruno dit: ‘Je dis « Allez! Fais comme je dis ou je te punirai! »‘
Minna dit: ‘Et que fait-il?’
Bruno dit: ‘Ce qu’il veut.’

les trois premiers chapitres commencent ainsi:
Chapitre I – si nous devons survivre dans l’environnement que nous avons fait pour nous-mêmes, pouvons-nous être suffisamment monstrueux pour saluer notre situation?
Chapitre II – si on parle d’un environnement dans lequel l’acceptation des paradoxes pourrait se reproduire, cela peut se produire dans une serre anglaise, je suppose, ainsi que dans un melting-pot des rues de Berlin.
Chapitre III – si, pour des raisons de changement, l’ancien territoire doit être détruit, une ou deux graines cachées, que de terribles occasions pendant ces années!

Je n’avais jamais lu un roman qui mélange la philosophie et la science avec de belles histoires. Pas une lecture facile. Je ne suis pas sûr que ce soit un chef-d’œuvre non plus, mais peut-être…

PS: à ma connaissance, ce roman n’a jamais été traduit bien qu’il ait reçu le prix Whitbread – Whitbread Book Award – en 1990.