Dans son dernier et plus que magnifique roman, Corps célestes à la lisière du monde, Jón Kalman Stefánsson écrit à la page 190 ce vers de Catulle « Pedicabo ego vos et irrumabo » s’empressant d’ajouter « un vers que je n’aurai pas l’audace de traduire ici ».
Ce qui réunit ici le dixième roman traduit en français de mon vénéré Islandais à l’essai Trahir par fidélité écrit par Aurélien Barrau, ayant pour sous-titre Contre la fin du monde avec Alexander Grothendieck (plus sur le mathématicien du XXe siècle ici) pourrait bien être une autre citation traduite de l’islandais par Eric Boury
La vérité importe-t-elle plus que l’Amour ?
Voici les questions
Les deux auteurs partagent cette préoccupation tragique que j’ai retrouvée par une étrange coïncidence dans une troisième lecture ces derniers jours, celle de Et si Stefan Zweig pouvait parler… de Camille de Toledo (ici en pdf) et j’aurais pu citer pour la n-ième fois celle de Wilhelm Reich dans Écoute Petit Homme, que vous retrouverez sans trop de difficulté sur ce blog avec son moteur de recherche.
Mais avant de revenir à Grothendieck (je n’écrirai rien de plus sur le roman islandais qu’on peut lire sans aucune hésitation), je vais ajouter quelques souvenirs visuels de ce break loin du travail.
Très difficile de donner un aperçu de l’excellent essai d’Aurélien Barrau, au style si particulier. J’avais déjà écrit sur cet auteur l’an dernier à propos de sa vision de la recherche scientifique comme acte poétique et révolutionnaire. Il reprend des thématiques similaires en analysant les choix d’Alexander Grothendieck dont on peut se demander s’il ne fut pas seulement le plus grand mathématicien du XXe siècle, mais bien plutôt le plus grand mathématicien de l’histoire de la discipline. Dans l’introduction, page 16 :
« Grothendieck est un seigneur en guenilles. Un prince en haillons. Pauvre par choix et seul par nécessité. Modeste par affinités mais incompris par obligation.
Peut-être fut-il génial malgré lui, à la faveur d’une blessure vive et tenace.
Touché par la grâce et fidèle à la beauté, quoi qu’il en coûte.
Ange et poète. Saint et martyr. Révolutionnaire et savant. »
page 29 : « les mathématiciens normaux pouvaient parfois atteindre péniblement le sommet d’une montagne, grâce à des efforts surhumains depuis la vallée, mais Grothendieck, lui, volait d’un somment à l’autre. »
page 19 : « Grothendieck ne voit pas seulement de plus haut, il voit d’autre couleurs, il entend d’autres mélodies, il décèle l’ailleurs dans l’ici que personne n’avait encore su envisager. »
page 27 : « Grothendieck improvisant publiquement une démonstration beaucoup plus brève et nettement plus élégante que celle de l’orateur, devant une salle médusée. Grothendieck comprenant qu ce geste fut sans doute humiliant pour son collègue et le regrettant amèrement. »
Stefansson, Zweig et Grothendieck sont réunis ici dans l’idée fondamentale et finalement tragique que vérité, beauté et amour sont indissociables et peut-être trop souvent inconciliables…
On pourra aussi approfondir le travail de Grothendieck avec la conférence « Les mille et une pages mathématiques de Grothendieck » par Bertrand Toen :
ou en écoutant Alain Connes:
– sur France Culture dans la Conversation Scientifique : Quel homme fut donc Alexandre Grothendieck ?
– L’héritage d’Alexandre Grothendieck. Avec Alain Connes.
Post-Scriptum du lendemain : le lecteur arrivé ici pourrait se demander pourquoi de tels posts récents sur des sujet ayant peu à voir avec l’innovation technologique et les startup. Pendant vingt ou même trente ans, j’ai essayé de rester un technicien pour ne pas dire expert de ces sujets. Mais je suis obligé de constater que ce sujet touche à bien d’autres, de la sociologie à la psychologie en passant par la politique, les arts et les sciences. Je ne peux pas leur échapper. Ce dernier post est peut-être encore un peu plus mystérieux en raison de son titre. Il me rappelle un peu aussi et dans un tout autre registre la célèbre « sortie » de Maurice Pialat « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus »
Montaigne est devenu mon guide, ma boussole. En ces temps si particuliers, pas meilleure source d’inspiration et de réflexion. Je serais curieux de savoir si Jón Kalman Stefánsson l’a parmi ses références. Le révérend Pétur, personnage principal de Corps célestes à la lisière du monde est trop proche de Montaigne pour que la question n’émerge pas rapidement.
Je lis depuis quelques jours un des derniers Essais, De la physionomie (livre III, Essai 12). Voici la note de l’édition établie par Bernard Combeaud : « Cet essai roule tout entier sur les relations problématiques qu’il y a de l’apparence à l’être. La plupart des lieux où nous pouvons faire paraître ou farder ce que nous prisons, ce que nous croyons valoir, ce que nous pensons comme ce que nous déguisons : nos paroles, nos mœurs, nos gestes, nos actes, notre physionomie, nos écrits, mais aussi l’habit, la morgue, l’ostentation, la culture ou la philosophie qu’on étale à l’envi dans ses discours ou ses livres, sous la forme de citations, seront successivement convoqués ici. L’emblème du chapitre est la figure de Socrate, avec sa si « vile forme » à l’extérieur, et cette si belle âme à l’intérieur, mais non moins emblématiques ici sont les paysans penchés à terre après leur besogne qui savent mourir si simplement, eux que la philosophie n’a pourtant jamais préparés à ce moment, ou même encore la bonne mine de l’auteur qui lui valut la vie sauve en deux occasions où il s’est trouvé la cible de ruses au milieu des troubles des guerres de religion. Monstrueuses guerres civiles, où l’injuste apparaît comme le juste, où les valeurs sont renversées, car alors les apparences ne peuvent plus que tromper universellement. Ainsi donc il apparaît qu’aucun des artifices dont nous nous prévalons ne saurait guider aussi sûrement que nature. C’est ici un peu comme le testament philosophique de Montaigne. »
Tout est dit…











