L’innovation réclame de la rébellion

Voici un article qui m’avait été demandé par une news letter du ministère de la défense en France. Je la reproduis intégralement.

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L’innovation réclame de la rébellion

Sans capacité de remise en cause courageuse du statuquo, les organisations finissent par mourir.

L’innovation requiert savoir-faire et capital, mais sans un esprit d’aventurier, sans prise de risque, l’échec est paradoxalement plus souvent au rendez-vous. L’innovation ne se décrète pas et même si l’on en connaît les ingrédients, personne ne possède la recette du succès…

Dans une magnifique analyse des ingrédients nécessaires aux écosystèmes innovants [1], Nicolas Colin, co-fondateur de The Family explique que le succès de l’innovation passe par un délicat équilibre entre talent (visionnaire), investissement (intelligent) et esprit de rébellion. Il ne fait que reprendre brillamment les arguments d’un Paul Graham, fondateur de Ycombinator dans la Silicon Valley qui décrit sa région comme la rencontre incongrue de riches et de nerds ou ceux d’un ouvrage plus sérieux du professeur Martin Kenney qui affine l’analyse en donnant une liste de cinq composants nécessaires: des centres de recherche où les idées émergent, du capital-risque qui permet le développement des idées, du savoir-faire technique pour réaliser les produits (et services), du savoir-faire business pour les marqueter et les vendre mais enfin et surtout un esprit de pionnier qui encourage la prise de risque sans stigmatiser l‘échec.

L’Europe est très en retard dans l’innovation technologique.

J’ai quitté la fonction publique de mon beau pays en 1997 après avoir découvert ce qu’était la Silicon Valley pendant mes études. En France, mes amis et collègues préféraient une carrière dans l’administration ou le secteur privé plutôt que l’aventure de la recherche scientifique, je ne parle même pas d’entrepreneuriat, qui, j’en suis persuadé, était tout simplement inconnu de la plupart des ingénieurs. Pendant six ans dans le capital-risque, j’ai fait un constat à peu près similaire à l’échelle de l’Europe. Seules les régions de Boston et de Tel Aviv pouvaient être comparées à la côte ouest américaine. J’ai alors décidé de rejoindre l’EPFL pour y faire depuis 10 ans un travail de fourmi sur les changements culturels indispensables à une véritable culture de l’innovation

La Suisse modèle d’innovation pour l’Europe ?

Dans l’article cité plus haut, Colin explique que l’Allemagne souffre d’une absence totale de rébellion alors que savoir-faire et capital sont disponibles en quantité et en qualité. La Suisse est un modèle économique très semblable. J’ai découvert à l’EPFL une université riche qui a su recruter les meilleurs talents dans le monde entier. Le résultat est un classement des plus honorables dans les rankings universitaires. Mais les chiffres sont à lire avec prudence. Le classement de la Suisse au sommet de l’innovation mondiale est plus le signe de l’alliance parfaite du savoir-faire et du capital que d’une capacité à produire du nouveau. Economie efficace, sans doute, innovante, moins sûr…

L’EPFL produit une quinzaine de spin-off par an. Ces dernières années, ces start-up auront levé une centaine de millions d’euros par an. Une petite dizaine de sorties récentes (ventes à Intel, Dailymotion et d’autres) montrent que l’effort commence à payer. Mais aucune des « unicorns » que la Silicon Valley créée par dizaines. Il y a dix ans, consciente qu’elle pouvait faire plus encore, l’EPFL a créé les Innogrants, un fonds de pré-amorçage soutenant pendant un an les jeunes chercheurs et étudiants ayant des projets de start-up. Parce que l’argent n’est pas le seul ingrédient nécessaire, nous avons aussi lancé des cycles de conférences ou entrepreneurs et investisseurs viennent partager leur expérience, avec l’espoir qu’ils contamineront notre communauté avec le virus entrepreneurial.

Les résultats sont prometteurs mais fragiles. On ne fait jamais assez pour encourager une culture d’innovation. Nous faisons voyager nos apprentis-entrepreneurs aux USA et en Chine. Nous avons créé en 2013 un « open-space », La Forge, pour favoriser la rencontre de ces jeunes. En 2014, nous avons lancé un programme d’échange avec trois autres universités technologiques, l’European Venture Program, financé par Bruxelles et notre région envoie des jeunes de moins de 25 ans découvrir la Silicon Valley.

La Silicon Valley augmente son avance sur le reste du monde

Il ne faut toutefois ne pas se bercer d’illusions. Même si la France et la Suisse ont enfin pris la mesure des enjeux et des défis, même si l’EPFL à petite échelle montre la voie, même si la région parisienne montre avec Criteo ou BlaBlaCar que des entrepreneurs ambitieux peuvent s’exprimer, pourtant Colin considère que l’Europe échoue encore et il dénonce la toxicité de ceux qui se croient des amis et soutiens de l’innovation. « En France, on ne mélange pas les trois ingrédients. Capitalistes, ingénieurs et rebelles sont là, mais ils ne vivent pas dans le même monde et se méfient souvent ouvertement les uns des autres. » En France comme en Suisse, l’entrepreneuriat est encore éteint par le capital et le savoir-faire…

La Silicon Valley n’est pas que le financement spéculatif de nouveaux modèles d’affaires innovants comme l’illustrent les Uber, Airbnb et bien d’autres. Elon Musk est le nouveau Steve Jobs, le nouveau rebelle, l’innovateur du XXIe siècle avec Tesla, SpaceX et SolarCity. L’innovation y est diverse, riche et soutenue dans toutes ses composantes. Certes l’Europe fait des efforts louables mais je ne vois pas de réponses à la hauteur de ces nouveaux enjeux ni en France ni en Europe. Je crains que la prise de conscience nécessaire reste à faire et je vous encourage une dernière fois à lire Nicolas Colin !

[1] Voir https://medium.com/welcome-to-thefamily/what-makes-an-entrepreneurial-ecosystem-815f4e049804#.rzz89gicq et également un article de blog plus ancien Les ingrédients d’un écosystème entrepreneurial selon Nicolas Colin

Les start-up CRISPR

Il n’y a pas beaucoup de semaines, pour ne pas dire de jours, sans qu’on puisse lire quelque chose de nouveau à propos de CRISPR. Je dois admettre que je ne connais pas grand-chose au sujet compte tenu de mon incompétence totale en matière de santé. Mais quand j’ai entendu qu’il y avait une bataille autour de la propriété intellectuelle entre universités (voir Bitter fight over CRISPR patent heats up par exemple) et que des start-up sont déjà entrées dans ce domaine de recherche pourtant récent, au point que l’une est déjà cotée en bourse et une autre en a l’intention prochaine, mon intérêt a été stimulé… Je me devais donc regarder un peu plus les entreprises les plus visibles, et vous savez quoi… j’ai pu construire leur table de capitalisation… les voici:

– Editas Medicine
Crisper-Editas

– Intellia Therapeutics
Crisper-Intellia

– Crispr Therapeutics
Crisper-Crispr

Des choses intéressantes à noter, au moins pour moi ? Ce sont de jeunes entreprises (moins de 3 ans), elles ont levé beaucoup d’argent, au moins $50M chacune. Elles ont des investisseurs très réputés: Polaris, Third Rock & Flagship pour Editas; Atlas & Orbimed pour Intellia et Versant, NEA, Abingworth & SROne pour CRISPR Therapeutics. Les fondateurs sont déjà très dilués (ils ont tous moins de 15% en tant que groupe dans chacune). Autres commentaires bienvenus!

Comment devenir une plaque tournante pour les start-up?

C’est le sujet que le génialissime Paul Graham aborde dans le discours intitulé How to Make Pittsburgh a Startup Hub, discours dont il vient de publier une version écrite sur son blog. Je dis génialissime parce qu’à chaque fois, que je le lis, je suis enthousiasmé par la simplicité de ses messages souvent contre-intuitifs. Ainsi dans How to be Silicon Valley?, il affirmait « Peu de start-up se créent à Miami, par exemple, parce que même s’il y a beaucoup de gens riches, il y a peu de nerds. Ce n’est pas un endroit pour les nerds. Alors que Pittsburgh a le problème inverse: beaucoup de nerds, mais peu de gens riches. » Il est pourtant revenu à Pittsburgh en donnant sa recette, du moins des pistes pour devenir une plaque tournante pour les start-up.

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Image empruntée à Zak Slayback

J’ai décidé de traduire plus bas l’intégralité de son discours, mais voici quelques extraits qui montrent que tout est culturel et qu’il faut avant tout une attitude accueillante et libérale, voire de laisser-faire: « Et ce n’est pas comme si vous aviez à faire des sacrifices douloureux dans l’intervalle. Pensez à ce que j’ai suggéré. Encouragez les restaurants locaux, préservez des bâtiments anciens, profitez de la densité, faire de CMU la meilleure des universités, promouvez la tolérance. Ce sont les choses qui font qu’il fait bon vivre à Pittsburgh aujourd’hui.Tout ce que je veux dire est que vous devez amplifier toutes ces choses. »

Quant aux universités, il explique: « Qu’est-ce que CMU peut faire pour aider Pittsburgh à devenir une plaque tournante entrepreneuriale ? Etre une meilleure université de recherche encore et encore. […] Etre ce genre d’aimant pour les talents est la plus importante contribution que les universités peuvent faire pour rendre leur ville un centre pour les start-up. En fait, c’est pratiquement la seule contribution qu’elles peuvent avoir. Mais attendez, les universités ne devraient-elles pas mettre en place des programmes avec des mots comme « innovation » et « entrepreneuriat » ? Non, elles ne le devraient pas. Ce genre de choses est presque toujours sujet de déceptions. […] Et la façon de découvrir l’esprit d’entreprise est de le pratiquer, ce que vous ne pouvez pas faire à l’école. Je sais que cela peut décevoir certains administrateurs d’apprendre que la meilleure chose qu’une université peut faire pour encourager les start-up est d’être une grande université. C’est comme dire à des gens qui veulent perdre du poids que la façon de le faire est de manger moins. […] Les universités sont parfaites pour réunir des fondateurs, mais au-delà de cela, la meilleure chose qu’elles puissent faire est de se retirer. Par exemple, en ne revendiquant pas de droits sur la « propriété intellectuelle » que les étudiants et les professeurs développent, et en ayant des règles libérales au sujet de l’admission et des congés différés.[…] Mais si une université voulait vraiment aider ses étudiants à lancer des start-up, les données empiriques […] suggèrent que la meilleure chose à faire est littéralement rien. »

Et maintenant, une longue parenthèse. Ce texte m’a rappelé le texte d’une autre génie de la Silicon Valley, Steve Jobs. « Si vous regardez un peu en arrière, il y a deux ou trois choses. Le mouvement Beatnik a commencé à San Francisco. C’est une chose assez intéressante à noter. C’est le seul endroit des États Unis où le Rock’n’roll a vraiment eu lieu. N’est-ce pas ? La plupart des groupes du pays, Bob Dylan dans les années 60, je veux dire, ils sont tous venus d’ici. Je pense à Joan Baez, Jefferson Airplane, les Grateful Dead. Tout est venu d’ici, Janis Joplin, Jimmy Hendrix, tous. Pourquoi ? Vous avez aussi Stanford et Berkeley, deux universités extraordinaires qui attirent les gens brillants de toute la planète et leur font découvrir une région belle et ensoleillée, où ils trouvent d’autres gens intelligents et aussi une nourriture excellente. Et aussi beaucoup de drogue à une certaine époque. Alors ils sont restés. Il y a beaucoup de richesse humaine qui se déverse dans la région. Des gens très brillants. Les gens semblent plutôt brillants ici en comparaison au reste du pays. Ils sont plutôt plus ouverts aussi. Je crois que la région est unique et elle a une histoire qui le montre bien. Tout cela attire plus de monde. Je donne aussi un grand crédit, peut-être le plus grand crédit, à Stanford et Berkeley. »

La dernière contribution de Paul Graham est à lire absolument. Comme d’habitude, c’est long, provocateur, dérangeant et totalement convaincant… Voici donc le texte intégral:

Comment faire de Pittsburgh une plaque tournante pour les start-up?

Avril 2016

(Voici une conférence que [Paul Graham a] j’ai donnée lors d’un événement appelé Opt412 à Pittsburgh. Une grande partie de celle-ci applique à d’autres villes. Mais pas toutes, parce que, comme je le dis dans le discours, Pittsburgh a des avantages importants par rapport à la plupart des possibles clusters de start-up.)

Que faudrait-il pour faire de Pittsburgh une plaque tournante des start-up, comme la Silicon Valley? Je crois comprendre Pittsburgh assez bien, parce que j’ai grandi ici, à Monroeville. Et je comprends la Silicon Valley assez bien parce que c’est là où je vis aujourd’hui. Pouvez-vous obtenir ce genre d’écosystème entrepreneurial ici [chez vous] ?

Lorsque j’ai accepté de parler ici, je ne pensais pas que je serais en mesure de donner un discours très optimiste. Je pensais que je serais capable de dire ce que Pittsburgh pourrait faire , mais tout au conditionnel, pour devenir une plaque tournante des start-up. Mais en fait, je vais parler de ce que Pittsburgh peut vraiment faire.

Ce qui a changé mon état d’esprit est un article que j’ai lu dans la section « alimentation » du New York Times. Le titre était « Le boom alimentaire de Pittsburgh axé sur les jeunes. » Pour la plupart des gens, cela pourrait sembler sans intérêt, et encore moins un sujet lié aux start-up. Mais cela a été pour moi une révélation de lire ce titre. Je ne crois pas que j’aurais pu choisir sujet plus prometteur si je l’avais voulu. Et quand j’ai lu l’article, je fus encore plus excité. Ainsi il est écrit: «les personnes âgées de 25 à 29 ans représentent maintenant 7.6% de tous les résidents, en hausse de 7% il y a environ une dizaine d’années. » Wow, me suis-je dit, Pittsburgh pourrait être le prochain Portland. La ville pourrait devenir l’endroit cool où tous les jeunes adultes veulent aller vivre.

Quand je suis arrivé ici il y a quelques jours, j’ai pu sentir la différence. J’ai vécu ici de 1968 à 1984. Je ne le savais pas à l’époque, mais pendant toute cette période, la ville était en chute libre. En plus de la fuite vers les banlieues qui se produisit partout, les industries de l’acier
et du nucléaire étaient en train de mourir. Mais les choses sont différentes aujourd’hui. Ce n’est pas seulement que le centre-ville semble beaucoup plus prospère, mais il y a une énergie qui n’existait pas quand j’étais gamin.

Quand j’étais un enfant, c’était un endroit que les jeunes quittaient. Maintenant, c’est un endroit qui les attire.

Qu’est-ce que cela a à voir avec les start-up ? Les start-up sont faites de personnes, et l’âge moyen des personnes dans une start-up typique est justement de 25 à 29 ans.

J’ai vu la puissance pour une ville d’avoir ces gens. Il y a cinq ans, ils ont déplacé le centre de gravité de la Silicon Valley de la péninsule vers San Francisco. Google et Facebook sont sur la péninsule, mais la prochaine génération des grands gagnants sont tous à SF. La raison pour laquelle le centre de gravité s’est déplacé est la guerre pour les talents, pour les programmeurs en particulier. La plupart des 25-29 ans veulent vivre dans la ville, et non pas dans les banlieues ennuyeuses. Alors qu’ils le veuillent ou non, les fondateurs savent qu’ils doivent être dans la ville. Je connais plusieurs fondateurs qui auraient préféré vivre dans la vallée proprement dite, mais qui se sont déplacés à SF parce qu’ils savaient sinon qu’ils perdraient la guerre des talents.

Donc, être un aimant pour les personnes dans la vingtaine est une chose très prometteuse. Il est difficile d’imaginer un lieu devenant une plaque tournante pour les start-up sans être aussi cela. Quand je lis cette statistique sur le pourcentage croissant des 25-29 ans, j’ai eu exactement le même sentiment d’excitation que quand je vois les graphiques qui commencent à se glisser vers le haut depuis l’axe des x.

À l’échelle nationale, le pourcentage des 25-29 ans est de 6.8%. Cela signifie que vous êtes .8% au-dessus [à Pittsburgh]. La population est de 306 000, nous parlons d’un surplus d’environ 2 500 personnes. C’est la population d’une petite ville, et c’est juste l’excédent. Donc, vous avez un avantage. Maintenant, vous avez juste à le développer.

Et bien que le « boom alimentaire axé sur les jeunes » peut paraître un concept frivole, ce n’est pas du tout le cas. Les restaurants et cafés sont une grande partie de la personnalité d’une ville. Imaginez, vous marchez dans une rue de Paris. Qu’est-ce que vous voyez ? Les restaurants et cafés. Imaginez que vous conduisez dans une quelconque banlieue déprimante. Que voyez-vous ? Des Starbucks et des McDonalds et des Pizza Hut. Comme l’a dit Gertrude Stein, il n’y a pas d’ici, là-bas. Vous pourriez être partout.

Ces restaurants et cafés indépendants ne sont pas seulement là pour nourrir les gens. Ils font d’un là, un ici.

Voici donc ma première recommandation concrète pour transformer Pittsburgh en la prochaine Silicon Valley: faire tout votre possible pour encourager ce boom alimentaire axé sur les jeunes. Que pourrait faire la ville? Traiter les personnes qui lancent ces petits restaurants et ces cafés comme vos clients, et allez leur demander ce qu’ils veulent. Je peux deviner au moins une chose qu’ils pourraient vouloir: un processus d’autorisation rapide. San Francisco vous a laissé une énorme chance pour la battre dans ce domaine.

Je sais que les restaurants ne sont pas le principal moteur bien sûr. Le moteur principal, que l’article du Times a mentionné, est un logement abordable. C’est un gros avantage. Mais cette expression « logement abordable » est un peu trompeuse. Il y a beaucoup d’endroits qui sont moins chers. Ce qui est spécial à propos de Pittsburgh n’est pas que c’est abordable, mais que c’est un endroit abordable où vous avez réellement envie de vivre.

Une partie tient aux bâtiments eux-mêmes. Je me suis rendu compte, il y a longtemps, quand j’étais un pauvre et jeune adulte moi-même, que les meilleurs plans étaient des endroits qui avaient été chers autrefois, puis sont devenus pauvres. Si un endroit a toujours été cher, il est agréable mais trop cher. Si un endroit a toujours été pauvre, il n’est pas cher, mais déprimant. Mais si un lieu était cher autrefois et est ensuite devenu abordable, vous pouvez trouver des palais à des prix abordables. Et voilà ce qui amène les gens ici. Lorsque Pittsburgh était riche, il y a cent ans, les gens qui vivaient ici ont construit de grands bâtiments solides. Pas toujours du meilleur goût, mais certainement solides. Voici donc un autre conseil pour devenir une plaque tournante pour l’entrepreneuriat : ne pas détruire les bâtiments qui font venir les gens ici. Quand les villes sont sur le bon chemin, comme Pittsburgh l’est maintenant, les développeurs foncent pour démolir les vieux bâtiments. Ne laissez pas cela se produire. Focalisez-vous sur la préservation historique. Les grands projets de développement immobilier ne sont pas ce qui amène les jeunes ici. Ils sont à l’opposé des nouveaux restaurants et cafés; ils retirent sa personnalité à la ville.

Les données empiriques suggèrent que vous ne pouvez pas être trop strict sur la préservation historique. Mais plus les villes sont strictes à ce sujet, mieux elles semblent s’en sortir.

Mais l’attractivité de Pittsburgh ne tient pas seulement aux bâtiments eux-mêmes, mais à ses quartiers. Comme San Francisco et New York, Pittsburgh a la chance d’être une ville antérieure à l’automobile. Elle n’est pas trop étalée. Parce que ces 25-29 ans n’aiment pas conduire. Ils préfèrent la marche ou le vélo, ou prendre les transports en commun. Si vous avez été à San Francisco récemment, vous ne pouvez pas ne pas remarquer le grand nombre de cyclistes. Et ce n’est pas juste une mode que les jeunes ont adopté. A cet égard, ils ont découvert une meilleure façon de vivre. Les hipsters passeront, mais pas les vélos. Les villes où vous pouvez vous déplacer sans conduire sont juste meilleures. Point. Donc, je vous suggère de faire tout votre possible pour tirer profit de cela. Comme pour la préservation historique, il semble impossible toutefois d’aller trop loin.

Pourquoi ne pas faire de Pittsburgh la ville la plus accueillante du pays pour les piétons et les cyclistes ? Voyez si vous pouvez aller assez loin au point de rendre San Francisco ringarde en comparaison. Si vous le faites, il est très peu probable que vous le regretterez. La ville sera comme un paradis pour les jeunes que vous voulez attirer. S’ils la quittent toutefois pour obtenir un emploi ailleurs, ce sera avec regret de laisser derrière eux un tel endroit. Et quel est le risque ? Pouvez-vous imaginer un titre « Une ville ruinée d’avoir été trop favorable aux cyclistes ? » Cela ne se produit jamais.

Donc, supposons que les vieux quartiers sympas et les petits restaurants sympas font de vous la prochaine Portland. Cela sera-t-il suffisant ? Cela vous mettra dans une meilleure situation que celle de Portland, parce que Pittsburgh a quelque chose que Portland n’a pas : une université de recherche de premier ordre. CMU [Carnegie Mellon] plus les petits cafés signifie que vous avez plus que des hipsters buvant des lattés. Cela signifie que vous avez des hipsters buvant des lattés tout en parlant de systèmes distribués. Maintenant, vous vous rapprochez vraiment de San Francisco.

En fait, vous êtes mieux que San Francisco dans un sens, parce que la CMU est au centre-ville, mais Stanford et Berkeley sont dans les banlieues.

Qu’est-ce que CMU peut faire pour aider Pittsburgh à devenir une plaque tournante entrepreneuriale ? Etre une meilleure université de recherche encore et encore. CMU est l’une des meilleures universités du monde, mais imaginez ce que les choses seraient si elle était la meilleure, et que tout le monde le savait. Il y a beaucoup de gens ambitieux qui doivent se rendre au meilleur endroit, là où il est, – et même si c‘est en Sibérie. Si CMU était cet endroit, ils seraient tous venus ici. Il y aurait des enfants au Kazakhstan rêvant de vivre un jour à Pittsburgh.

Être ce genre d’aimant pour les talents est la plus importante contribution que les universités peuvent faire pour rendre leur ville un centre pour les start-up. En fait, c’est pratiquement la seule contribution qu’elles peuvent avoir.

Mais attendez, les universités ne devraient-elles pas mettre en place des programmes avec des mots comme « innovation » et « entrepreneuriat » ? Non, elles ne le devraient pas. Ce genre de choses est presque toujours sujet de déceptions. Elles visent les mauvaises cibles. La manière d’obtenir l’innovation est de ne pas viser l’innovation, mais de viser quelque chose de plus spécifique, comme de meilleures batteries ou une meilleure impression 3D. Et la façon de se découvrir l’esprit d’entreprise est de le pratiquer, ce que vous ne pouvez pas faire à l’école.

Je sais que cela peut décevoir certains administrateurs d’apprendre que la meilleure chose qu’une université peut faire pour encourager les start-up est d’être une grande université. C’est comme dire à des gens qui veulent perdre du poids que la façon de le faire est de manger moins.

Mais si vous voulez savoir d’où les start-up viennent, examinez les preuves empiriques. Regardez les histoires des start-up les plus connues, et vous trouverez qu’elles grandissent organiquement d’un couple de fondateurs qui bâtissent quelque chose et qui commence comme un projet secondaire intéressant. Les universités sont parfaites pour réunir des fondateurs, mais au-delà de cela, la meilleure chose qu’elles puissent faire est de se retirer. Par exemple, en ne revendiquant pas de droits sur la « propriété intellectuelle » que les étudiants et les professeurs développent, et en ayant des règles libérales au sujet de l’admission et des congés différés.

En fait, l’une des choses les plus efficaces qu’une université puisse faire pour encourager les start-up est une forme élaborée de retrait inventée par Harvard. Harvard avait l’habitude de placer les examens de la session d’automne après Noël. Au début de Janvier, ils avaient quelque chose appelé « période de lecture » où vous étiez censé étudier pour les examens. Et Microsoft et Facebook ont quelque chose en commun que peu de gens savent: elles ont toutes deux commencé pendant la période de lecture. C’est la situation parfaite pour produire ce genre de projets parallèles qui se transforment en start-up. Les étudiants sont tous sur le campus, mais ils n’ont rien à faire parce qu’ils sont censés étudier pour les examens.

Harvard peut avoir supprimé cette occasion, car il y a quelques années ils ont déplacé les examens avant Noël et raccourci la période de lecture de 11 jours à 7. Mais si une université voulait vraiment aider ses étudiants à lancer des start-up, les données empiriques, pondérées par la capitalisation boursière, suggèrent que la meilleure chose à faire est littéralement rien.

La culture de Pittsburgh est un autre de ses points forts. Il semble qu’une ville doit être socialement très libérale pour être une plaque tournante pour les start-up, et la raison en est assez simple. Une ville doit tolérer l’étrangeté pour être accueillante pour les start-up, parce que les start-up sont si étranges. Et vous ne pouvez pas choisir d’autoriser seulement les formes d’étrangeté qui vont se transformer en grandes start-up, parce que tout est mélangé. Vous devez tolérer toutes les étrangetés.

Cela exclut immédiatement une grande partie des USA. Je suis optimiste, cela ne concerne pas Pittsburgh. Une des choses dont je me souviens pour avoir grandi ici, même si je ne savais pas à l’époque qu’il y avait quelque chose d’inhabituel à ce sujet, est la façon dont les gens s’entendaient. Je ne sais toujours pas pourquoi. Peut-être l’une des raisons était que tout le monde se sentait comme un immigrant. Quand j’étais un enfant à Monroeville, les gens ne se disaient pas américains. Ils se sentaient italiens ou serbes ou ukrainiens. Imaginez ce que ce devait avoir été ici il y a une centaine d’années, quand les gens affluaient de vingt pays différents. La tolérance était la seule option.

Ce dont je me souviens de la culture de Pittsburgh est qu’elle était à la fois tolérante et pragmatique. Voilà comment je décrirais la culture de la Silicon Valley aussi. Et ce n’est pas une coïncidence, parce que Pittsburgh était la Silicon Valley de son temps. C’était une ville où les gens bâtissaient de nouvelles choses. Et alors que les choses que les gens bâtissaient ont changé, l’esprit que vous deviez avoir pour ce genre de travail est resté le même.

Ainsi, même si un afflux de hipsters buveurs de lattés peut être gênant à certains égards, je crois qu’il faut les encourager. Et plus généralement tolérer l’étrangeté, aussi loin que ces fous de Californiens la tolèrent. Pour Pittsburgh c’est un choix sans risque : c’est un retour aux racines de la ville.

Malheureusement, j’ai gardé la partie la plus difficile pour la fin. Il y a encore une chose que vous devez avoir pour devenir une plaque tournante pour les start-up, que Pittsburgh ne possède pas : les investisseurs. La Silicon Valley a une très forte communauté d’investisseurs, car elle a eu 50 ans pour la développer. New York a une très forte communauté d’investisseurs, car elle est pleine de gens qui aiment l’argent et beaucoup sont prompts à remarquer de nouvelles façons d’en gagner. Mais Pittsburgh n’en a aucune. Et le logement abordable qui attire d’autres personnes ici n’a aucun effet sur les investisseurs.

Si une communauté d’investisseurs grandit ici, cela va se passer de la même façon que dans la Silicon Valley: lentement et organiquement. Donc, je ne parierais pas sur le fait d’avoir une communauté d’investisseurs à court terme. Mais heureusement, il y a trois tendances qui font que cela est moins nécessaire qu’auparavant. La première est que les startups sont de plus en plus pas simples à lancer, de sorte que vous n’avez tout simplement pas besoin d’autant d’argent que dans le passé. La deuxième est que grâce à des choses comme Kickstarter, une start-up peuvent obtenir des revenus plus rapidement. Vous pouvez mettre quelque chose sur Kickstarter depuis n’importe où. La troisième vient de programmes tels que Y Combinator. Une start-up partout dans le monde peut aller à YC pendant 3 mois, trouver des fonds, puis retourner à la maison si elle le souhaite.

Mon conseil est de faire Pittsburgh un endroit idéal pour les start-up, et peu à peu plusieurs d’entre elles s’y installeront. Certaines vont réussir; certains de leurs fondateurs deviendront des investisseurs; et encore plus de start-up apparaîtront.

Ce n’est pas un chemin rapide pour devenir une plaque tournante entrepreneuriale. Mais c’est au moins un chemin, que peu d’autres villes peuvent avoir. Et ce n’est pas comme si vous aviez à faire des sacrifices douloureux dans l’intervalle. Pensez à ce que j’ai suggéré. Encouragez les restaurants locaux, préservez des bâtiments anciens, profitez de la densité, faire de CMU la meilleure des universités, promouvez la tolérance. Ce sont les choses qui font qu’il fait bon vivre à Pittsburgh aujourd’hui. Tout ce que je veux dire est que vous devez amplifier toutes ces choses.

Et voilà une pensée encourageante. Si le moyen pour Pittsburgh de devenir une plaque tournante entrepreneuriale est d’être encore plus elle-même, elle a une bonne chance de réussir. En fait, elle a probablement la plus forte probabilité de succès parmi les villes de sa taille. Il faudra un certain effort, et beaucoup de temps ; mais si une ville ne peut le faire, c’est bien Pittsburgh.

Merci à Charlie Cheever et Jessica Livingston pour la lecture de brouillons de ce discours, et à Meg Cheever pour l’organisation de Opt412 et m’y avoir invité à parler.

Alexandre Grothendieck, 1928 – 2014

Quels liens y a-t-il entre Andrew Grove (l’article précédent) et Alexandre Grothendieck? Au delà d’initiales communes, d’une jeunesse similaire (naissance dans l’Europe de l’Est communiste qu’ils ont quittée pour faire carrière à l’Ouest) et d’être devenus des icônes de leur monde, il y a simplement qu’ils représentent mes deux passions professionnelles: les start-up et la mathématique. La comparaison s’arrête là, sans doute, mais j’y reviendrai plus bas.

Deux livres ont été publié en janvier 2016 sur la vie de ce génie: Alexandre Grothendieck – sur les traces du dernier génie des mathématiques par Philippe Douroux et Algèbre – éléments de la vie d’Alexandre Grothendieck de Yan Pradeau. Si vous aimez les mathématiques (je devrais dire la mathématique) ou même si vous ne l’aimez pas, lisez ces biographies.

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Je connaissais comme beaucoup l’itinéraire atypique de cet apatride, devenu grande figure de la mathématique dont il obtint la médaille Fields en 1966 et qui décida de vivre en reclus du monde pendant plus de 25 ans dans un petit village proche des Pyrénées jusqu’à son décés en 2014. Je dois aussi avouer que j’ignorais tout de son travail. La lecture de ces deux très jolis livers me montre que je n’étais pas le seul, tant Grothendieck avait exploré des contrées que peu de mathématiciens ont pu suivre. J’ai aussi découvert les anecdotes suivantes:
– à 11 ans, il calcule la circonférence du cercle et en déduit que π vaut 3,
– plus tard, il reconstruit la théorie de la mesure de Lebesgue. Il n’a pas 20 ans,
– un nombre premier est à son nom, 57, qui vaut pourtant 3 x 19.
Oui, cela vaut la peine de découvrir la vie de cet illustre mathématicien.

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La raison du lien que je fait entre Grove et Grothendieck est en fait assez ténue. Elle vient de cette citation: « il y a seulement deux véritables visionnaires dans l’histoire de la Silicon Valley. Jobs et Noyce. Leur vision était de construire de grandes entreprises … Steve avait vingt ans, aucun diplôme, certaines personnes disaient qu’il ne se lavait pas, et il ressemblait à Hô Chi Minh. Mais c’était une personnalité brillante, et c’est un homme brillant maintenant … Succès phénoménal de la jeunesse … Bob était une de ces personnes qui pouvait prendre du recul parce qu’il était excessivement rationnel. Steve ne le pouvait pas. Il était très, très passionné, très compétitif. » Grove était proche de Noyce à plus d’un titre, et extrémement rationnel et trouvait même Noyce trop peu rigoureux. Grothendieck pourrait être rapproché de Jobs. Hippie, passionné et aussi d’une certaine manière autodidacte. La réussite peut venir de personnalités si diverses.

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Dernier point commun ou peut-être une différence. La migration. Grove est devenu un pur américain. Grothendieck fut un éternel apatride, malgré son passeport français. Mais tous les deux montrent son importance. La Silicon Valley regorge de migrants. J’en parle souvent ici. On sait moins que ce que l’on appelle « l’école française des mathématiques » a aussi ses migrants. Si vous allez sur la page wikipedia de la Médaille Fields, vous pourrez lire:

Dix « médaillés Fields » sont d’anciens élèves de l’École normale supérieure : Laurent Schwartz (1950), Jean-Pierre Serre (1954), René Thom (1958), Alain Connes (1982), Pierre-Louis Lions (1994), Jean-Christophe Yoccoz (1994), Laurent Lafforgue (2002), Wendelin Werner (2006), Cédric Villani (2010) et Ngô Bảo Châu (2010). Ceci ferait de « Ulm » la deuxième institution au palmarès après « Princeton », si le classement portait sur l’établissement d’origine des médaillés et non le lieu d’obtention. Concernant le pays d’origine, on aboutit à un total de quinze médaillés Fields issus de laboratoires français, ce qui pourrait placer la France en tête des nations formatrices de ces éminents mathématiciens.

Mais outre Grothendieck, l’apatride, Pierre Deligne, le belge, fit sa thèse avec lui, Wendelin Werner fut naturalisé à l’âge de 9 ans, Ngô Bảo Châu l’année ou il reçut la Médaille Fields, après avoir fait toutes ses études supérieures en France, et Artur Ávila est brésilien et français… On pourrait parler de l’Internationale de la Mathématique, ce qui n’aurait peut-être pas déplu à Alexandre Grothendieck.

Andrew S. Grove 1936 – 2016

Andrew Grove est mort il y a quelques jours. Je me souviens de la lecture de « Seuls les paranoïaques survivent ». Je me souviens qu’il a eu une vie étonnante, au moins ses premières années depuis sa Hongrie natale jusqu’à ce qu’il arrive à New York.

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Andrew S. Grove a été président du conseil d’administration d’Intel Corporation de mai 1997 à mai 2005. Il a été directeur général de la société de 1987 à 1998 et son président de 1979 à 1997. Source: Andrew S. Grove 1936 – 2016 (Site web d’Intel)

Je me souviens aussi qu’il a écrit en 1010 une très profonde analyse sur les start-up. Je vais donc le citer à nouveau.

C’est une foi mal-placée que de croire aux start-up pour créer des emplois aux USA. Les Américains adorent l’idée que des gars dans un garage inventent quelque chose qui va changer le monde. L’éditorialiste du New York Times, Thomas L. Friedman, a ainsi résumé ce point de vue dans Des start-ups, pas des sauvetages de banques. Voici son raisonnement: laissons mourir les vieilles entreprises fatiguées qui ne font que produire des produits à faible valeur, si elles doivent mourir. Si Washington veut créer des emplois, la capitale doit soutenir les start-up.

Moment mythique.

Friedman a tort. Les start-up sont une chose merveilleuse, mais elles ne peuvent pas seules augmenter le niveau d’emplois high-tech. Tout aussi important est ce qui suit ce moment mythique de la création dans le garage, lorsqu’il faut passer du prototype à la production de masse. C’est la phase de mise à l’échelle. Il faut finaliser la conception, trouver le moyen de produire économiquement, construire des usines, et recruter par milliers. Mettre à l’échelle est un travail difficile mais nécessaire pour que l’innovation joue pleinement son rôle. Ce processus-là n’a plus lieu aux USA. Et aussi longtemps qu’il ne se fera plus, injecter des capitaux dans de jeunes sociétés qui construisent leurs usines ailleurs continuera a être un mauvais investissement en termes de création d’emplois. La mise à l’échelle a bien fonctionné dans la Silicon Valley. Des entrepreneurs venaient avec leurs inventions. Des investisseurs leur donnaient l’argent pour bâtir leurs entreprises. Si les fondateurs et leurs investisseurs avaient de la chance, la start-up croissait et allait en bourse, ce qui finançait la suite de l’aventure.

Intel comme exemple de startup.

J’ai eu la chance de vivre une telle aventure. En 1968, deux technologistes bien connus et leurs amis investisseurs mirent $3 millions pour créer Intel, qui fabriqua des puces mémoires pour l’industrie des ordinateurs. Dès le début, il fallut penser production en masse. Nous eûmes à bâtir des usines; recruter, former et garder des employés. Et résoudre un million d’autres problèmes avant qu’Intel ne devienne une très grosse entreprise. Trois ans plus tard, nous étions cotés en bourse, et Intel est devenue une des plus grandes sociétés high-tech. En 1980, dix ans après l’IPO, nous avions environ 13 000 employés aux USA. Non loin de nos quartiers généraux de Santa Clara, d’autres en firent autant. Tandem Computers eut une histoire similaire, puis Sun Microsystems, Cisco Systems, Netscape Communications, etc. Certaines sociétés disparurent sur le chemin, d’autres furent achetées, mais chaque survivant ajoutait à cet écosystème technologique complexe qu’est devenue la Silicon Valley. Avec le temps, les salaires et les coûts de la santé ont augmenté et la Chine s’est ouverte, si bien que les sociétés américaines ont découvert qu’elles pouvaient produire et même concevoir de manière beaucoup plus économique outremer. Et ce faisant, les marges se sont améliorées, les équipes de direction étaient heureuses ainsi que les actionnaires. La croissance s’est poursuivie, de plus en plus profitable. Mais la machine à emplois s’est grippée.

USA contre Chine.

Aujourd’hui, les emplois dans la production d’ordinateurs aux USA sont de 166 000 — moins qu’à l’époque du premier ordinateur personnel, le MITS Altair 2800, en 1975. Entre temps, une industrie de la production de ces mêmes ordinateurs est née en Asie, avec un million et demi de travailleurs – ouvriers, ingénieurs et dirigeants. La plus grande de ces entreprises est Hon Hai Precision Industry Co., aussi connue sous le nom de Foxconn. La croissance de cette société fut à peine croyable, d’abord à Taiwan et ensuite en Chine. L’an dernier, son chiffre d’affaires à atteint 62 milliards de dollars, plus qu’Apple, Microsoft, Dell ou Intel. Foxconn emploie plus de 800 000 personnes, plus que la somme cumulée des emplois de Apple, Dell, Microsoft, Hewlett-Packard, Intel et Sony.

Rapport de 1 à 10

Jusqu’à la récente vague de suicides dans le complexe industriel géant de Foxconn à Shenzhen, peu d’Américains avait entendu parler de cette société. Pourtant tous connaissent les objets qu’elle produit : des ordinateurs pour Dell et HP, des téléphones portables pour Nokia, des consoles Xbox 360 pour Microsoft, des circuits pour Intel, et une quantité d’autres gadgets familiers. Quelques 250 000 employés de Foxconn dans le sud de la Chine fabriquent les produits d’Apple alors que la société à la pomme, n’a que 25 000 employés aux USA – ce qui veut dire que pour chaque employé Apple aux USA, il y en a 10 qui travaillent en Chine sur les iMacs, iPods et iPhones. Le même rapport de 1 à 10 tient pour for Dell, pour le fabriquant de disques durs Seagate Technology, et bien d’autres. … (plus sur l’article de Bloomberg)

Un grand homme vient de disparaître.

Start-Up, une culture de l’innovation

Je viens de publier un très bref essai. Un résumé mis à jour de ma vision de la culture de l’innovation: « Il y a presque 10 ans, j’ai écrit un livre intitulé Start-up, ce que nous pouvons encore apprendre de la Silicon Valley. Si je devais faire une seconde édition, je ne crois pas que je changerais grand-chose malgré toutes les imperfections et maladresses de l’exercice. Pourtant un matin du mois de février 2016, j’ai eu envie de faire un bilan de dix ans d’action dans le soutien aux créateurs de start-up et d’envoyer d’anciens et de nouveaux messages à ceux que le monde de l’innovation et de l’entrepreneuriat high-tech intrigue ou intéresse. »

Tous ces livres existent aussi en anglais. Si vous souhaitez obtenir une version pdf des livres, envoyez moi un email…

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Les migrants et les licornes

Grâce à la lettre d’information hebdomadaire A16Z, je viens de découvrir une nouvelle et intéressante étude sur l’importance des migrants dans le paysage américain de l’innovation: Immigrants and the Billion Dollar Startups (en pdf). Voici quelques résultats clés:
– 51 pour cent, ou 44 sur 87, des start-up valant 1 milliard de dollars ou plus avaient au moins un fondateur mmigrant.
– 62 des 87 entreprises, soit 71 pour cent, avaient au moins un migrant aidant l’entreprise à croître et à innover.
– les fondateurs immigrés ont créé une moyenne d’environ 760 emplois par entreprise aux États-Unis.
Bien sûr, cela se limite aux entreprises privées, les licornes qui ont une histoire récente, mais ce sont des données impressionnantes.

Immigrants and Billion Dollar Startups

Si vous n’avez jamais rien lu sur l’importance des migrants dans la Silicon Valley, vous pourriez également être intéressé par le travail de AnnaLee Saxenian. Pour terminer, j’ai copié les données de l’étude, pour ajouter mes propres commentaires:

Unicorns_and_migrants

Sur le plan géographique, sur les 44 start-up, 14 sont basées dans la Silicon Valley et 12 de plus à San Francisco même.
En termes d’éducation, sur les 60 fondateurs immigrants, 23 ont étudié dans des universités américaines, dont 5 à Stanford et 1 à Berkeley contre 4 à Harvard et 2 au MIT.
En termes d’origine, l’étude donne les différents pays et je me suis intéressé à l’Europe: 15 proviennent de l’Union européenne contre 14 de l’Inde et 7 en provenance d’Israël.

Intéressant, non?

Les machines vont-elles nous remplacer ?

C’est le titre traduit d’un excellent article de la MIT Technology Review que l’on trouve en ligne: Will Machines Eliminate Us? J’en fournis ici une traduction tant je trouve qu’il vient contrebalancer l’avalanche de promesses et d’exubérance médiatiques et scientifiques…

Les gens qui craignent que nous soyons sur la point d’inventer des machines dangereusement intelligentes comprennent mal l’état de l’informatique.

par Will Knight – le 29 janvier 2016

yoshua.bengio_machinesYoshua Bengio dirige l’un des groupes de recherche les plus avancés dans un domaine de l’intelligence artificielle (AI) en fort développement et connu sous le nom d’apprentissage profond ou « deep learning » (voir fr.wikipedia.org/wiki/Deep_learning). Les capacités surprenantes que le deep learning a données aux ordinateurs au cours des dernières années, de la reconnaissance vocale de qualité humaine à la classification des images jusque des compétences de conversation de base, ont généré des avertissements menaçants quant au progrès que l’AI fait vers l’intelligence humaine, au risque peut-être de même de la dépasser. Des personnalités comme Stephen Hawking et Elon Musk ont même averti que l’intelligence artificielle pourrait constituer une menace existentielle pour l’humanité. Musk et d’autres investissent des millions de dollars dans la recherche sur les dangers potentiels de l’AI, ainsi que sur les solutions possibles. Mais les déclarations les plus sinistres semblent exagérées pour nombre de gens qui sont en fait directement impliquées dans le développement de la technologie. Bengio, professeur de sciences informatiques à l’Université de Montréal, met les choses en perspective dans un entretien avec le rédacteur en chef de la MIT Technology Review pour l’AI et la robotique, Will Knight.

Faut-il se soucier de la rapidité des progrès de l’intelligence artificielle ?
Il y a des gens qui surestiment grossièrement les progrès qui ont été accomplis. Il y a eu beaucoup, beaucoup d’années de petits progrès derrière un grand nombre de ces choses, y compris des choses banales comme plus de données et plus de puissance de l’ordinateur. Le battage médiatique n’est pas de savoir si les choses que nous faisons sont utiles ou pas – elles le sont. Mais les gens sous-estiment combien la science doit encore faire de progrès. Et il est difficile de séparer le battage médiatique de la réalité parce que nous voyons toutes ces choses épatantes qui, à première vue, ont l’air magiques.

Y a t-il un risque que les chercheurs en AI « libérent le démon» accidentellement, comme Musk le dit ?
Ce n’est pas comme si quelqu’un avait tout à coup trouvé une recette magique. Les choses sont beaucoup plus compliquées que l’histoire simple que certaines personnes aimeraient raconter. Les journalistes aimeraient parfois raconter que quelqu’un dans son garage a eu cette idée remarquable, et puis qu’une percée a eu lieu, et tout à coup nous aurions l’intelligence artificielle. De même, les entreprises veulent nous faire croire à une jolie histoire : « Oh, nous avons cette technologie révolutionnaire qui va changer le monde – l’AI est presque là, et nous sommes l’entreprise qui va la fournir. » Ce n’est pas du tout commet cela que les choses fonctionnent.

Qu’en est-il de l’idée, au centre de ces préoccupations, que l’AI pourrait en quelque sorte commencer à s’améliorer d’elle-même et alors devenir difficile à contrôler?
Ce n’est pas comme cela que l’AI est conçue aujourd’hui. L’apprentissage automatique ou « machine learning » (voir fr.wikipedia.org/wiki/Apprentissage_automatique) est un processus lent et laborieux d’acquisition d’information à travers des millions d’exemples. Une machine s’améliore, oui, mais très, très lentement, et de manière très spécialisée. Et les algorithmes que nous utilisons ne ressemblent en rien à des virus qui s’auto-reproduiraient. Ce n’est pas ce que nous faisons.

« Il nous manque quelque chose de fondamental. Nous avons fait des progrès assez rapides, mais ils ne sont toujours pas au niveau où nous pourrions dire que la machine comprend. Nous sommes encore loin de cela. »

Quels sont quelques-uns les grands problèmes non résolus de l’AI?
L’apprentissage non supervisé est vraiment, vraiment important. En ce moment, la façon dont nous enseignons aux machines à être intelligentes est que nous devons dire à l’ordinateur ce qu’est une image, même au niveau du pixel. Pour la conduite autonome, l’homme étiquette des quantités gigantesques d’images de voitures pour montrer quelles parties sont des piétons ou des routes. Ce n’est pas du tout comme cela que les humains apprennent, et ce n’est pas comme cela que les animaux apprennent. Il nous manque quelque chose de fondamental. C’est l’une des choses les plus importantes que nous faisons dans mon laboratoire, mais il n’y a pas d’application à court terme – cela ne va probablement pas être utile pour construire un produit demain. Un autre grand défi est la compréhension du langage naturel. Nous avons fait des progrès assez rapides au cours des dernières années, c’est donc très encourageant. Mais ce n’est toujours pas au niveau où nous pourrions dire que la machine comprend. Ce serait vrai si nous pouvions faire lire un paragraphe à la machine, puis lui poser une question à ce sujet, et la machine répondrait d’une manière raisonnable, comme le ferait un humain. Nous sommes encore loin de cela.

Quelles approches au-delà de l’apprentissage profond seront nécessaires pour créer une véritable intelligence de la machine ?
Les efforts traditionnels, y compris le raisonnement et la logique – nous avons besoin de marier ces choses avec l’apprentissage profond afin d’avancer vers l’AI. Je suis l’une des rares personnes qui pensent que les spécialistes de l’apprentissage automatique, et en particulier les spécialistes de l’apprentissage profond, devraient accorder plus d’attention aux neurosciences. Les cerveaux fonctionnent, et nous ne savons toujours pas pourquoi à bien des égards. L’amélioration de cette compréhension a un grand potentiel pour aider la recherche en AI. Et je pense que les gens en neurosciences gagneraient beaucoup à s’intéresser à ce que nous faisons et à essayer d’adapter ce qu’ils observent du cerveau avec les types de concepts que nous développons en apprentissage automatique.

Avez-vous jamais pensé que vous auriez à expliquer aux gens que l’AI n’est pas sur le point de conquérir le monde? Cela doit être étrange.
C’est en effet une préoccupation nouvelle. Pendant de nombreuses années, l’AI a été une déception. En tant que chercheurs, nous nous battons pour rendre la machine un peu plus intelligente, mais elles sont toujours aussi stupides. Je pensais que nous ne devrions pas appeler ce domaine celui de l’intelligence artificielle, mais celui de la stupidité artificielle. Vraiment, nos machines sont idiotes, et nous essayons juste de les rendre moins idiotes. Maintenant, à cause de ces progrès que les gens peuvent voir avec des démos, nous pouvons maintenant dire: « Oh, ça alors, elle peut effectivement dire des choses en anglais, elle peut comprendre le contenu d’une image. » Eh bien, maintenant que nous connectons ces choses avec toute la science-fiction que nous avons vue, cela devient, « Oh, j’ai peur! »

D’accord, mais c’est tout de même important de penser dès maintenant aux conséquences éventuelles de l’AI.
Absolument. Nous devons parler de ces choses. La chose qui me rend le plus inquiet, dans un avenir prévisible, ce n’est pas que des ordinateurs prennent le pouvoir dans le monde entier. Je suis plus préoccupé par une mauvaise utilisation de l’AI. Des choses comme de mauvaises utilisations militaires, la manipulation des gens par le biais de publicités vraiment intelligentes; aussi, l’impact social, comme beaucoup de gens perdant leur emploi. La société a besoin de se réunir et de trouver une réponse collective, et ne pas laisser la loi de la jungle arranger les choses.

Will Knight est le rédacteur en chef pour l’AI de la MIT Technology Review. Il couvre principalement l’intelligence des machines, les robots, et l’automatisation, mais il est intéressé par la plupart des aspects de l’informatique. Il a grandi dans le sud de Londres, et a écrit sa première ligne de code sur un puissant Sinclair ZX Spectrum. Avant de rejoindre cette publication, il travaillait comme éditeur en ligne au magazine New Scientist. Si vous souhaitez entrer en contact, envoyer un e-mail à will.knight@technologyreview.com.

Crédit – Illustration par Kristina Collantes

Deux défis du transfert de technologie – Partie 2: Apprenez à connaître votre bureau de transfert.

Mon deuxième post sur le transfert de technologie (après celui sur les systèmes nationaux) traite de la micro-économie de l’activité. Il est motivé par l’excellent article de Nature intitulé Keys to the Kingdom et sous-titré Ce que vous devez savoir sur votre bureau de transfert de technologie.

Avant de résumer son contenu, permettez-moi de vous rappeler les articles qui couvrent déjà le sujet de sorte que vous en conviendrez, ce n’est pas un sujet nouveau pour moi et je considère aussi qu’il est important:
– Licences et start-up universitaires en mai 2010 (www.startup-book.com/fr/2010/05/04/licences-et-start-up-universitaires) suivie
– Licences et start-up universitaires (la suite) en juin 2010 (www.startup-book.com/fr/2010/06/15/licences-et-start-up-universitaires-la-suite)
– Que demandent les universités aux start-up pour une licence de propriété intellectuelle? en novembre 2013 (www.startup-book.com/fr/2013/11/05/que-demandent-les-universites-aux-start-up-pour-une-licence-de-propriete-intellectuelle)
– Les universités doivent-elles s’enrichir avec leurs spin-offs? en juin 205 (www.startup-book.com/fr/2015/06/09/les-universites-doivent-elles-senrichir-avec-leurs-spin-offs)

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Co-écrit par 18 personnes de Stanford, Oxford, Harvard, l’Université de Californie à San Francisco et l’University College de Londres, l’article décrit ce que devraient connaître les gens intéressés à obtenir une licence sur de la propriété intellectuelle pour créer une start-up. Le document commence par « Comme […] entrepreneur universitaire, vous ferez face à de nombreux défis » et le second paragraphe suit avec « En outre, vous aurez très probablement à négocier avec le bureau de transfert de technologie de votre université (TTO) une licence de propriété intellectuelle (PI) en rapport avec votre recherche. »

Quels sont ces défis liés au TTO? Ils sont écrits dans l’article en caractères gras comme suit: Surmonter l’asymétrie d’information – De longues négociations – L’inexpérience – le manque de financement – Les règles sur le conflit d’intérêt – Utiliser un avocat expérimenté. Cela signifie que comme futur entrepreneur, vous devriez être prêt et idéalement être informé sur le sujet.

Les défis

Le principal défi semble être la complexité administrative et l’opacité (page 1), y compris la confidentialité des contrats, qui rend difficile pour les observateurs extérieurs la compréhension des termes équitables d’un contrat (page 1 à nouveau). Et, ils concluent presque leur article par: « En effet, même pour les universités pour lesquelles nous disposons de données en ce qui concerne les politiques de prise de participation (equity), il a été souvent difficile de les trouver, cachées profondément dans un fouillis de jargon juridique. À cette fin, nous encourageons les universités et les instituts de recherche qui reçoivent des fonds publics à être totalement transparents dans leurs politiques d’equity et de redevances (royalties), et à ne pas utiliser ces asymétries d’information comme un avantage de négociation contre des […]entrepreneurs en herbe ».

A la page 2, je note:
– Une négociation peut être longue (6-12 mois, voire 18 mois) et une façon de faire court est d’accepter les termes proposés.
– Une façon d’atténuer l’inexpérience est de « préparer un plan d’affaires adéquat ou une stratégie pour votre PI avant d’approcher votre TTO » ou « d’amener avec vous des membres de l’équipe ayant une expérience préalable dans […] la commercialisation pour améliorer la crédibilité de votre équipe ».
– Le manque de financement peut être partiellement résolu par la signature de «contrats d’option de licence ».
– Les règles sur le conflit d’intérêt « existent pour empêcher les universitaires de jouer des deux côtés de la négociation d’un accord de licence ou de consacrer trop de temps à des obligations non académiques ». En outre, « les TTOs représentent les intérêts de l’université (et non les universitaires), mais l’universitaire est techniquement un employé de l’université. «Notre politique est de ne jamais négocier directement avec l’universitaire», dit un représentant de TTO américain ».
– Un avocat expérimenté est conseillé pour évaluer la qualité de la propriété intellectuelle, mais aussi parce que « […] les entrepreneurs échouent souvent à apprécier le coût d’opportunité pour le TTO dans l’octroi de licences. Si une technologie est octroyée à une équipe inefficace (en particulier avec une licence exclusive), l’université renonce à tout succès ou revenu qu’elle aurait pu avoir d’une licence de la technologie à un partenaire de l’industrie mieux organisé. De plus les universités ont des ressources humaines et des moyens limités pour protéger la propriété intellectuelle, et, pour cette raison, préfèrent une licence technologique aux équipes qu’elles estiment bien préparées pour la commercialiser ».

Les termes de la prise de participation (equity)

« Peut-être la différence la plus frappante entre les États-Unis et le Royaume-Uni concerne les termes de la prise de participation (equity). Au Royaume-Uni, un accord de licence typique est un partage 50/50 rarement négociable entre l’université et l'[…] entrepreneur universitaire, alors que les personnes interviewées dans les universités américaines ont indiqué des prises de participation négociables de l’ordre de 5-10% ».

Vous comprenez maintenant pourquoi je disais dans mon précédent post que je ne suis pas convaincu de prendre le Royaume-Uni comme une référence. La pratique des États-Unis montre qu’il y a de place dans le débat. Vous pouvez vérifier à nouveau dans mon article de novembre 2013, qu’un accord typique est soit de 10% d’equity à la création ou de 5% après un financement important. Très rarement plus.

Là encore, les auteurs mentionnent que « les fondateurs aux États-Unis souvent ne réalisent pas que certains termes de deal sont négociables, y compris les frais initiaux, les paiements d’option, l’equity, les paiements de redevances (royalties), les paiements intermédiaires, les territoires couverts, le domaine d’utilisation et l’exclusivité par rapport à la non-exclusivité » et que aussi, « au Royaume-Uni, les termes de licences sont souvent perçus comme étant non négociables, bien que ce soit pas toujours le cas. En fait, de nombreuses politiques d’universités indiquent explicitement que les termes des contrats sont négociables ». Cela peut par contre rendre le processus plus long.

À la page 4, les auteurs ajoutent: « Il est difficile de comprendre la justification des TTO britanniques, comme Isis Innovation d’Oxford, qui prennent 50% du capital d’une entreprise à la formation, ce qui après l’investissement peut laisser l’entrepreneur académique avec une très faible participation dès le lancement, pour ce qui était probablement des années de travail, et qui demandera encore beaucoup plus de temps et d’argent pour le développement à venir » et en fait « les données suggèrent que les TTOs qui demandent moins au début et laissent plus à l’universitaire et aux investisseurs qui vont effectivement développer l’idée plus avant est payante à long terme. Autrement dit: détenir une petite part de quelque chose est a encore plus de valeur qu’une plus grande part de rien du tout ».

Le mystère des redevances (royalties)

« Il est également intéressant de noter que, même si une discussion sur les redevances était hors de portée de cette étude, il ressort clairement de notre recherche que de nombreux TTO académiques « doublent la mise » en demandant prises de participations (equity) et redevances (royalties) significatives. » Mais encore une fois « peut-être plus inquiétante que les parts démesurées d’equity et de redevances que les universités revendiquent est le manque de transparence de la part de nombreuses universités sur cette question cruciale ».

Ma conclusion : tout entrepreneur en herbe devrait lire ce court document de 5 pages et être prêt à négocier. J’aimerais autant que les auteurs que les universités et les instituts de recherche soient totalement transparents dans leurs politiques d’equity et de royalties, mais je suis également conscient de la position éventuellement affaiblie des universités qui le feraient.

Deux défis du transfert de technologie – partie 1, les systèmes nationaux.

Deux documents m’ont conduit à décrire ici, deux types de défis auxquels font face les entités de transfert de technologies académiques.
– Tout d’abord d’un point de vue macro-économique, le défi vient des différentes structures administratives envisageables, mais aussi de la complexité des activités. Le rapport Transfert et Valorisation dans le PIA de Bruno Rostand compare les politiques de l’Allemagne et du Royaume Uni à celle de la France.
– Ensuite, d’un point de vue micro-économique, la revue Nature a publié l’article Keys to the kingdom avec pour sous-titre, Ce que vous devez savoir sur votre bureau de transfert de technologie. Je reviendrai sur cet article dans mon prochain post.

Mise en page 1

Le rapport de Bruno Rostand aborde les défis que la France rencontre en ayant créé des sociétés régionales de transfert de technologie, les « SATT ». Il note que l’Allemagne a bâti un système similaire avec ses « PVA » dans les länder. Dans les deux cas, il y a un objectif d’autonomie financière qui semble difficile à réaliser pour ne pas dire irréaliste, malgré l’existence de subsides publics. En Allemagne, deux de ces sociétés ont même déposé le bilan en Basse Saxe en 2006 et à Berlin en 2013.

Pourquoi de telles difficultés ? Parce que les retours sur investissement n’auront pas été à la hauteur des espérances. Par exemple, environ €10M d’euros auront été investi chaque année sous forme de fonds publics en Allemagne, mais les revenus seront restés bien inférieurs. De plus la structure régionale a montré ses limites, tant il est difficile d’acquérir une expertise dans tous les domaines de la technologie.

Le Royaume Uni connaît une situation différente. L’état n’aura été qu’un acteur marginal et ce sont soit les universités (Cambridge, Oxford, Imperial College) soit des structures privées proches du capital-risque (IP group) qui ont de manière organique contribué à structurer le transfert de technologie. En externalisant des structures devenues privées, ces organisation ont permis des bâtir des entités riches en ressources humaines et financières. À Oxford, ISIS emploie 80 personnes pour £14.5M de revenus en 2014. Imperial innovation est cotée en bourse depuis 2006, emploie 45 personnes et a généré un profit de £27M en 2014. Imperial innovation a élargi sa base initiale en collaborant avec d’autres universités. Enfin l’IP Group a des accords avec plus de 15 universités pour un profit de £9.5M en 2014. Le rapport montre bien des philosophies extrêmement différentes avec primauté du public ou du privé et des résultats de profitabilité divers, avec une dimension entrepreneuriale évidente au Royaume Uni. L’accent plus ou moins mis sur les start-up conduira à des structures différentes, y compris fonds de maturation et incubateurs.

Le rapport montre également qu’une politique de licence et une politique de soutien à la création de start-up sont différentes. Enfin, ces nouvelles structures de TT ont souvent la seule charge de la valorisation et de la maturation de la PI, alors que les collaborations de recherche avec l’industrie restent de la responsabilité des universités. Cette séparation pourrait être une faiblesse quand les deux sujets ont un lien.

Un sujet sensible est celui de l’exclusivité qui peut créer des tensions lorsque la gestion du TT est mutualisée. Certaines universités souhaitent garder une certaine autonomie, notamment dans des domaines où la compétence de la structure de TT leur semble faible. Un autre sujet délicat est celui de la structure par région alors qu’une structure par domaine de compétence transrégionale serait peut-être plus adaptée. (Le rapport aborde aussi la recherche partenariale et la coopération internationale que je ne traiterai pas ici.)

Dans la partie finale, Rostand montre la complexité des défis. Il faut déjà définir la mission du transfert qui peut être ou non celle de faire du profit. L’externalisation semble être une tendance dans les trois pays, mais elle a ses avantages et ses inconvénients. Il semble aussi qu’il y ait pas mal d’instabilité et de fluctuations dans les cycles de financement, ce qui n’aide pas à faire une analyse des outils de transfert. Le rapport aborde aussi la question des ressources humaines (types de compétences et d’expériences), autre sujet qui peut-être lié aux moyens dont disposent ces organisations.

Le seul commentaire personnel que je fais ici concerne ma légère frustration de ne pas avoir trouvé dans un rapport (extrêmement instructif par ailleurs) d’analyse de la situation américaine. Le pays du libéralisme et des universités privées compte très peu de structures de transfert externalisées, et encore moins à but non lucratif. Je n’ai en tête que WARF de l’Université du Wisconsin à Madison – www.warf.org) alors que les revenus de TT aux USA sont considérablement plus élevés qu’en Europe. L’explication pourrait simplement venir d’une innovation privée autrement plus dynamique, indépendamment de tous les systèmes mis en place.