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La révolution numérique : enjeux et défis (pour la Suisse)

Nouvelle contribution de ma part à Entreprise Romande, cette fois sur la révolution numérique.

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Je me suis toujours méfié des expressions à la mode (nanotechnologies, Health Valley, etc.) qui sont souvent vides de sens et désignent des enjeux sociétaux ou politiques sans le moindre passage à l’acte. « Révolution numérique » n’aurait pas dû faire exception à ma règle. Mais les enjeux à venir sont d’une toute autre nature et quelques lectures salutaires m’ont rapidement fait changer mon fusil d’épaule.

Loin de chez nous, le président Barack Obama vient de publier un texte, qu’il faut lire absolument, dans The Economist, the Way Ahead [1] et une série d’entretiens dans Wired [2] appelant à avoir confiance dans le progrès technologique et à soutenir le développement de l’intelligence artificielle. Son optimisme et son enthousiasme dans l’avenir, même modérés par les défis et enjeux à venir, sont impressionnants et sa seule vision du monde en fait sans aucun doute l’un des plus grands hommes politique de l’Histoire. Passons.

Plus proche de nous, Angela Merkel et Johann Schneider-Ammann ont aussi pris la mesure d’une révolution dont l’Allemagne et la Suisse devront tenir compte malgré la solidité de leur économie (voir [3] par exemple). L’article « L’Intelligente Industrie 4.0 en Suisse » de Matthias Kaiserswerth [4] dessine brillamment le paysage numérique suisse, les enjeux et les défis.

Les enjeux sont simples : il ne fait aucun doute que tous les pans de l’économie, de l’industrie aux services, vont être touchés pour ne pas dire « disruptés » par l’accélération des transformations numériques. Jusqu’à présent, il n’était question que de technologies de l’information et de la communication (ICT). Mais aujourd’hui tous les services peuvent être menacés par « l’ubérisation ». Et demain l’industrie automobile allemande sera concurrencée par les Google, Apple et autres Tesla, l’industrie suisse de l’horlogerie par la montre connectée. Et après-demain, peut-être, le domaine de la banque par le blockchain, de la santé par la médecine personnalisée et plus gravement encore le monde du travail par la robotique, l’automatisation et l’intelligence artificielle. Sans réaction de notre part, nous ne serons que des consommateurs, puis incapables de consommer faute de ressources.

Les défis sont à la hauteur des enjeux. Ils commencent par l’éducation et je crains que les acteurs et décideurs de l’éducation primaire et secondaire n’aient pas compris que word et excel ne suffisent pas à sensibiliser à la culture algorithmique. En termes de formation professionnelle, Kaiserswerth estime qu’il manquera plus de 30’000 experts du numérique en Suisse en 2022. Pourtant l’ICT représente plus de 20’000 emplois dans la seule Suisse romande (en fait à peu près autant que la medtech et biotech réunies). Mais en dehors de quelques grandes réussites (Temenos, Logitech, Swissquote), l’essentiel des emplois est créé par de grandes entreprises étrangères (IBM, HP) ou de sociétés de services. A Zurich, le leader s’appelle Google. Depuis plus de 20 ans, je m’acharne, souvent en vain, à décrire les retards de l’Europe en termes d’innovation en agitant l’étendard d’un manque criant de start-up devenues les géants que sont les GAFAs.

La prise de conscience des défis à venir est bienvenue car le pays a le temps de s’adapter. Du moins s’il réagit maintenant. Il faut beaucoup plus intégrer le numérique dans l’éducation et la formation et augmenter l’effort de recherche dans ces nouveaux domaines, au risque de rester à la traîne. Mais même cela ne suffira pas. Les Américains ont suffisamment montré que la première révolution numérique, loin d’être uniquement technologique, fut aussi culturelle. Il faut donner l’envie. Pourquoi aussi peu d’étudiant(e)s en informatique dans nos universités ? C’est aussi la manière d’innover qui a changé. L’innovation a déserté les laboratoires des grands groupes pour trouver refuge dans les garages des start-up. Je rêve que nos décideurs alarmés ne restent pas comme trop souvent attachés aux effets d’annonce et investissent dans la formation, la recherche et l’innovation par les start-up pour permettre à l’économie suisse à travers ses grands groupes et ses PMES de prendre le tournant d’une révolution riche en opportunités. La Suisse en a les moyens. En a-t-elle suffisamment la volonté ?

[1] http://www.economist.com/news/briefing/21708216-americas-president-writes-us-about-four-crucial-areas-unfinished-business-economic
[2] https://www.wired.com/2016/10/president-obama-mit-joi-ito-interview/
[3] https://www.letemps.ch/economie/2016/03/14/ensemble-allemagne-suisse-peuvent-devenir-leaders-economie-numerique-europe
[4] http://www.startup-book.com/fr/2016/07/08/defis-et-opportunites-de-lindustrie-4-0/

Mythes et réalités des entrepreneurs en série

Voici une nouvelle contribution à Entreprise Romande. C’est un sujet que j’ai déjà abordé ici et j’ai pensé qu’il serait utile de le partager avec une plus large audience grâce à publication de la FER.

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Je me suis toujours méfié du concept de serial entrepreneur ce créateur qui, selon Wikipedia, « produit continument de nouvelles idées et commence de nouvelles entreprises, par opposition à l’entrepreneur typique, qui vient plutôt avec une idée, démarre son entreprise, puis continue à jouer un rôle important dans le fonctionnement au jour le jour de sa société. » Pourquoi un tel biais si l’on considère les parcours exceptionnels de serial entrepreneur comme Steve Jobs (Apple, Next, Pixar), Elon Musk (PayPal, Tesla, SpaceX) ou la quasi- « rock-star » anglaise Richard Branson qui a décliné le mot Virgin dans la musique, la grande distribution, le transport aérien et les communications mobiles ? Parce que par expérience, l’idée de butiner d’une idée à une autre me semble insuffisante si l’on ne consacre pas durablement une énorme énergie à sa commercialisation ? Pas vraiment, puisque les trois exemples cités montrent qu’il peut s’agir, non d’hyper-activité superficielle, mais de succès de produits ou de services consécutifs à un engagement total de leurs créateurs.

Ma méfiance s’est construite avec le temps, car à l’exception de quelques personnages mythiques toujours cités en exemples pour de bonnes raisons, j’ai eu la conviction de « patterns » récurrents que l’exemple de Steve jobs illustre assez bien : il n’aura jamais fait aussi bien qu’avec Apple, sa première création. Il y a quelques années, je me suis attelé à une étude statistique des « performances » de ces serial entrepreneurs en les comparant à leurs plus classiques homologues [1]. L’étude de quelques 450 entrepreneurs en série au sein d’un groupe de plus de 2 700 fondateurs m’avait donné des résultats intéressants : si en moyenne, les entrepreneurs en série font mieux que les autres lors de leur première entreprise (la valeur créée est supérieure avec des investissements moindres), la tendance s’inverse avec les suivantes, et dès la troisième, ils font moins bien en levant plus d’argent auprès de leurs investisseurs. CQFD ! Cette étude était peut-être le résultat d’une situation particulière à la Silicon Valley et Stanford ? Une étude de 2011 sur quelques 600 entrepreneurs britanniques [2] montre que 60% des fondateurs ayant connu l’échec étaient des entrepreneurs en série alors qu’ils représentaient la moitié de l’échantillon. Les auteurs sont connus comme des experts du sujet et leurs nombreuses études ne montrent en tout cas pas que l’expérience représente un véritable avantage.

Si les faits semblent quelque peu saborder le mythe, il est aussi intéressant de poursuivre l’analyse. Un entrepreneur en série, et plus encore s’il a un parcours à succès, aura une énorme confiance en lui et sans doute un pouvoir de séduction conséquent pour attirer investisseurs et talents pour ses futurs projets. Il sera prêt à prendre des risques d’autant plus grands que, comme il a déjà réussi, l’échec aurait, pour lui, un moindre impact financier. Les auteurs de l’étude britannique ajoute que ceux qui ont échoué ont vécu un tel trauma qu’ils refouleront cet échec au point de ne pas apprendre quoi que ce soit de l’expérience…

Quelles leçons en tirer pour ceux – investisseurs ou employés – qui seraient prêts à suivre aveuglément un tel héros ? Sans doute qu’il faut faire preuve d’un peu de prudence et analyser avec un peu de rationalité si le projet a du sens et si son créateur semble un minimum rationnel dans sa vision du développement de ce nouveau projet. En réalité, le succès restera toujours du domaine de l’exception, un alignement improbable des planètes. Un entrepreneur se doit d’être toujours optimiste, mais s’il perd trop de vue ces réalités, son aveuglement pourra lui être fatal. Et je me permets d’ajouter un message pour l’entrepreneur sans expérience : à trop écouter les conseils de ceux qui « sauraient », l’entrepreneur risque d’oublier sa petite voix intérieure, cette intuition si fondamentale à tout créateur. Ce mythe du serial entrepreneur montre peut-être que le talent a plus d’importance que l’expérience…

[1] Serial Entrepreneurs: Are They Better? – A View from Stanford University Alumni – Babson Conference “Frontiers of Entrepreneurship Research” 2012. http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2133127
[2] Why Serial Entrepreneurs Don’t Learn from Failure. Par Deniz Ucbasaran, Paul Westhead et Mike Wright . https://hbr.org/2011/04/why-serial-entrepreneurs-dont-learn-from-failure

Est-ce que le modèle du capital-risque est brisé?

Il y a (parfois) une relation d’amour-haine entre les entrepreneurs et les investisseurs. En fait, il y a un message récurrent selon lequel le capital-risque (VC) ne fournit plus de réponse aux besoins de nombreuses jeunes start-up. Je ne vais pas entrer dans ce débat car je ne connais pas la réponse. Mais comme j’ai lu récemment quatre articles / rapports différents où la situation actuelle du capital-risque est analysée, j’espère que cet article sera utile pour comprendre pourquoi le VC est autant discuté. Ces rapports sont:
Lessons from Twenty Years of the Kauffman Foundation’s Investments in Venture Capital Funds (published in May 2012)
Emergent models of financial intermediation for innovative companies : from venture capital to crowdinvesting platforms (publised in 2014)
Venture Capital Disrupts Itself: Breaking the Concentration Curse (published in November 2015)
Why the Unicorn Financing Market Just Became Dangerous…For All Involved, published in April 2016.

Le rapport Kauffman

La fondation Kauffman a expliqué en 2012 que les retours sur investissments du capital-risque n’ont pas été aussi bons au cours des 10 dernières années qu’ils l’avaient été dans les années 80 et 90. Le rapport montrent aussi quelque chose qui est assez bien connu, je pense, à svaoir « l’industrie du VC » est beaucoup plus importante aujour’dhui que dans les années 90, mais avec moins de fonds. L’explication est simple: les fonds individuels ont augmenté en taille de 100 millions de dollars environ à plus de un millard. La conclusion de la fondation Kauffman est que les fonds de fonds, fonds de pension, les commanditaires (LPs) doivent faire attention à où et comment ils investissent dans le capital-risque. Voici quelques graphiques fournis dans l’étude.

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L’industrie du VC selon la fondation Kauffman

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La performance du VC selon la fondation Kauffman

En particulier, vous pouvez voir que le TRI (IRR en anglais) est une mesure délicate car elle change au fil du temps (de la valeur maximale à la valeur finale) pendant la durée de vie du fonds. La Kauffamn suggère ce qui suit:
– Investir dans des fonds de capital-risque de moins de 400 millions $, ayant une histoire de performances toujours élevées en comparaison aux marchés publics (PME), et dans lesquels les GPs s’engagent à investir au moins 5 pour cent du capital;
– Investir directement dans un petit portefeuille de nouvelles sociétés, sans être tributaires de frais et carried élevés;
– Co-investir dans des rounds tardifs, côte à côte avec des investisseurs chevronnés;
– Déplacer une partie du capital investi dans le VC vers les marchés publics. Il n’y a pas suffisamment d’investisseurs en capital-risque solides, aux performances supérieures aux marchés publics et capables d’absorber même notre capital limité.

Le rapport Cambridge Associates

Cambridge Associates (CA) ne montre pas une situation très différente, à savoir qu’il y a en effet plus de fonds plus importants avec une performance globale légèrement dégradée. Mais CA a également fait valoir que la performance du VC est pas concentrée dans un petit nombre de gagnants de haut niveau. Voici tout d’avord quelques éléments d’information:

VC2016-3-VCgainsLes gains du VC selon Cambridge Associates

VC2016-4-VCfund sizeLes gains du VC et la taille des fonds selon Cambridge Associates

Cambridge Associates ne dit pas que le monde du VC va bien mais que l’augmentation de la taille des fonds a un impact sur la dynamique d’investissement. Quant aux performances, la figure suivante (tirée d’un autre rapport) illustre à nouveau le fait que la performance peut en effet être un problème…

VC2016-5-IRRsLa performances du VC selon Cambridge Associates

Bill Curley à propos des licornes

Bill Gurley est l’un des meilleurs VCs de la Silicon Valley. Alors s’il a quelque chose à dire au sujet de la crise du VC, nous devrions l’écouter! Aucun graphique dans son analyse, mais une conclusion très préoccupante:

La raison pour laquelle nous sommes tous dans ce gâchis est due aux quantités excessives de capitaux qui sont investis dans les start-up soutenues par le capital-risque. Cette surabondance de capital a conduit à (1) des dépenses record, probablement 5 à 10 fois les montants de la période 1999, (2) des entreprises en majorité opérant loin, très loin de la rentabilité, (3) une concurrence trop intense produite par l’accès au-dit capital, (4) une liquidité retardée, voire inexistante, pour les employés et les investisseurs, et (5) des pratiques (discutables) de sollicitation de collecte de fonds. Plus d’argent ne résoudra aucun de ces problèmes – il ne fera qu’y contribuer. La chose saine qui pourrait arriver serait une augmentation spectaculaire du coût réel du capital et un retour à une appréciation de l’exécution d’un business solide.

Le rapport sur le crowdinvesting

Aussi, quand j’ai découvert récemment le rapport de Victoriya Salomon sur les nouvelles plates-formes de financement, j’ai été intrigué. Que dit-elle? « Le marché mondial du capital-risque souffre de conditions de sortie défavorables reflétée par la baisse du nombre d’IPOs et de fusions et acquisitions des start-up financées par le VC. Cette tendance touche tous les marchés à travers toutes les régions. En Europe, les fonds de VC ont montré moins d’appétit pour le risque en réalignant leurs choix d’investissement sur des entreprises plus matures et générant des revenus. En outre, en raison de la mauvaise performance de nombreux fonds de capital-risque au cours des six dernières années, ils ont du mal à lever de nouveaux fonds, alors que les investisseurs institutionnels, déçus par les faibles rendements, montrent une préférence pour les grands fonds les plus preformants avec une histoire de performances parfaite. Ce ralentissement affecte particulièrement les investissements traditionnels en capital-risque, alors que, dans le même temps, la part du capital-risque géré par des entreprises a augmenté de manière significative; elle était supérieure à 15% de tous les investissements en capital-risque à la fin de 2012. En Suisse, le marché du capital-risque a également connu une phase de déclin et perdu du terrain dans le financement de l’innovation. En fait, les acteurs suisses du VC souffrent d’un manque de capitaux et peinent à lever de nouveaux fonds. Selon la Commission suisse pour la technologie et l’innovation, le montant du capital de risque investi en Suisse a montré une baisse inquiétante d’environ 40% au cours des cinq dernières années. [Aussi] les investissements en capital-risque au stade précoce des start-up ont chuté de plus de 50% de 161 milliards € en 2011 à 73 milliards € en 2012. En revanche, participations au « stade ultérieur » ont augmenté de plus de 50% en 2012 pour atteindre 77 milliards € contre 34 milliards € en 2011. Bien que le nombre de transactions à un stade précoce soit en baisse, les périodes d’investissement ont tendance à devenir plus longues (7 ans au lieu de 4-5) et le gain en capital plus faible. »

Donc, l’analyse est très similaire. Le monde du VC a connu des transformations majeures. L’auteur estime qu’une solution pourrait être l’émergence de nouvelles plates-formes, telles que crowdinvesting, qui peut être décrit comme du crowdfunding en actions pour les start-ups. Ceci est en effet un argument intéressant. IL s’agirait d’un moyen d’élargir et d’étendre géographiquement l’activité des business angels. Maintenant, il se pourrait être aussi que nous avons juste besoin de revenir à l’essentiel, à savoir moins d’argent avec de plus petits fonds, et d’investir à nouveau, comme dans les années 80 et au début des années 90 dans des start-up plus économes… Quelle que soit la réponse, l’analyse semble cohérente: le monde VC s’est transformé dans une direction (moins de fonds, mains chacun plus gros, aux Etats-Unis principalement) qui ne peut ne pas être bonne pour un monde où beaucoup de nouvelles start-up apparaissent partout sur la planète, pas seulement dans la Silicon Valley, avec des besoins relativement modestes…

Et alors?

Tout d’abord si tout cela vous a semblé ellipitique, voire cryptique, lisez les rapports, ils sont excellents. Ensuite, dans une récente interview, j’ai expliqué que l’argent est nécessaire, mais trop d’argent peut être dangereux. Voilà, je pense que c’est le message principal… vous pouvez lire la suite ci-dessous si vous voulez avoir mon point de vue…

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« Une bonne idée potentiellement dangereuse »
Ancien capital-risqueur, Hervé Lebret est aujourd’hui chargé des Innogrants (fonds d’amorçage) à l’EPFL.
Que pensez-vous de la proposition de créer un Fonds avenir suisse ?
Cela peut être une bonne idée, mais seulement à certaines conditions. Il faut qu’il puisse embaucher des gestionnaires très talentueux, car il s’agit d’un métier extrêmement complexe. C’est ce qu’a fait Israël: lorsqu’elle a créé ses fonds de capital-risque, elle a fait venir des gestionnaires américains expérimentés. Sans les bonnes personnes, c’est la catastrophe assurée. Et il faut que le fonds ait la liberté d’investir partout, et pas seulement en Suisse. Si on veut un fonds qui n’investisse que dans des start-ups suisses, on risque de ne créer que de la médiocrité.
Pourquoi ?
Parce qu’aucun fonds européen ne peut prospérer en n’investissant que dans son pays. C’est une question d’échelle. Seule la Sillicon Valley a une masse critique suffisante. Le modèle du capital risque californien, c’est de perdre de l’argent dans la plupart des placements et de se refaire grâce à un succès fulgurant, du type Google ou Airbnb. Or, il faut dix mille idées pour créer mille entreprises, dont cent vont croître, dix auront du succès et une seule deviendra Google ou Airbnb. Il faut pouvoir en sortir une tous les cinq ans et la Suisse n’a tout simplement pas la masse critique nécessaire. Et il est dangereux de trop se focaliser sur l’argent.
Comment cela ?
Oui. L’argent est une condition nécessaire, mais pas suffisante du succès. Il nécessite des fonds, mais aussi du talent, un marché, un produit, de l’ambition. Ce n’est pas parce qu’on met de l’argent à disposition des start-ups que le succès va venir – les autres ingrédients doivent également être présents. C’est vrai que la Suisse manque de capital risque, mais ce n’est pas cela qui explique que les Google, Apple ou Amazon ne sont pas nés ici. C’est à mon sens plutôt une question culturelle. Nous manquons d’ambition et d’esprit de rébellion. Et c’est le seul facteur qui ne peut pas être décrété par les autorités. Les entrepreneurs se contentent de viser la création d’une firme viable, de taille modeste, dont ils gardent le contrôle. En Suisse, les start-ups créent moins d’emploi que McDonalds. Neil Rimer (co-fondateur de la société de capital-risque Index Ventures, ndlr) écrivait il y a deux ans: « nous, et d’autres investisseurs européens sommes perpétuellement à la recherche de projets d’envergure mondiale émanant de la Suisse. A mon avis, il y a trop de projets manquant d’ambition soutenus artificiellement par des organes — qui eux aussi manquent d’ambition — qui donnent l’impression qu’il y a suffisamment d’activité entrepreneuriale en Suisse. » Je suis parfaitement d’accord.

Pourquoi l’Europe ne crée-t-elle pas de Google ou d’Apple?

Ceci est ma nouvelle contribution à Entreprise Romande . Au milieu de mes résumés de In the Plex, je pense qu’il s’agit d’une coïncidence intéressante. Réagissez si vous le souhaitez…

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Pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas créé Apple, Google ou Tesla? Ou faudrait-il dire pourquoi n’avons-nous ni Steve Jobs, Larry Page ou Elon Musk sur le vieux continent ? L’innovation est affaire complexe où le succès ne survient que lors d’un alignement très improbable de planètes que sont un produit, un marché, des fondateurs et une équipe qu’ils auront su réunir, du capital, voire une situation macroéconomique favorable. De plus on ne peut pas ignorer, dans la réussite d’une start-up, le facteur chance qu’implique cette conjonction improbable.

La récente et très réussie biographie d’Elon Musk [1], le fondateur de Paypal, Tesla Motors et SpaceX décrit de manière exemplaire comment un migrant d’origine sud-africaine, qui aurait pu faire de très brillantes études, prit des décisions risquées avec un acharnement presqu’inhumain pour bâtir des entreprises qui pourraient bien changer le monde. Il faut bien sûr se méfier du mythe du surhomme que la Silicon Valley a tendance à mettre en avant. Tous les succès du nouveau Steve Jobs dépendent d’un environnement favorable et hautement efficace. Mais pourquoi l’Europe et la Suisse ont elles si rarement de « role models » similaires à nous présenter ? Nous avons bien sûr Richard Branson ou la dynastie Hayek et de récentes analyses montrent que l’Europe a aussi ses « unicorns » [2], mais la comparaison montre une Europe « peu farouche ». Alors pourquoi ?

L’analyste sérieux et compétent saura montrer les multiples avantages des Etats Unis : une R&D publique discrète mais considérable, notamment dans le domaine militaire, un marché du capital extrêmement efficace, un marché homogène et parfois protectionniste, et une politique et une économie diaboliquement agressives à la limite de l’impérialisme. Mais le pamphlétaire plus pessimiste pourra aussi constater un vieux continent justement vieillissant, des migrants vus comme des menaces – alors qu’ils constituent la sève de la Silicon Valley – et surtout un manque d’ambition de la jeunesse, encouragé par une société aux rêves éteints.

Le mal est profond. On dit à un jeune diplômé encore plein de rêves d’aller faire ses griffes dans le privé pour acquérir compétence et expérience. Mais quelle entreprise européenne a eu des rêves de véhicules électriques et de voyages interplanétaires ? Pire encore, on dit aux enfants de bien s’intégrer avant tout et l’on en oublie de les laisser rêver plus loin. L’école n’encourage pas les folles aventures et dans cet environnement et les rêveurs retombent vite des étoiles sur le plancher des vaches.

Cinq start-up de l’EPFL ont été vendues récemment (Sensima, Jilion, Lemoptix,Composyt et Aïmago) à la grande satisfaction de leurs fondateurs et de nombreux autres seront ravis de bâtir de solides PMEs avec une cinquantaine d’employés. Mais quand je leur dis qu’aux Etats-Unis leurs homologues rêvent de changer le monde, ils me regardent d’un drôle d’œil. Ils me répondent tout comme leurs investisseurs que nous ne sommes pas sur la même planète et que les modèle allemand ou suisse des PME est une aussi belle alternative. L’ambition est vue comme de l’arrogance et un ingénieur n’aime ni l’incertitude ni le risque de l’échec.

Que de souffrances inutiles pour les rares exceptions. Certains souffrent de conseillers ou investisseurs, parfois incompétents, le plus souvent bienveillants mais n’ayant pour références que nos modestes succès. « Prouve que ton modèle peut d’abord fonctionner ici ». « Ne va pas chercher trop d’argent ». « Tu perdras le contrôle et tu seras remplacé ». Sans oublier les lectures tatillonnes de business plan dont chacun devrait savoir qu’ils ne sont que l’expression d’une vision. Au point que je leur conseille parfois de partir s’ils le souhaitent…

Je vais rester optimiste car Skype et Spotify sont de récents contre-exemples encourageants et l’Europe a pris la mesure de la menace, je crois. Je vais surtout rester optimiste car l’entrepreneuriat est affaire d’exceptions et je côtoie des jeunes gens qui ont encore quelques rêves. Mais s’il vous plait, ne les éteignez-pas !

[1] Elon Musk : Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future par Ashley Vance; Ecco – mai 2015.
[2] http://www.bloombergview.com/articles/2015-06-16/europe-s-tech-unicorns-are-so-tame

« Vous avez de l’argent, mais vous avez peu de capital »

Voici ma dernière contribution en date à to Entreprise Romande. Merci à Pierre Cormon pour m’avoir donné la possibilité de cette libre tribune.

YouHaveMoneyButLittleCapital

« You have money but you have little capital. » C’est en substance la phrase que l’ambassadrice des Etats Unis en Suisse, Madame Suzie Levine, a prononcé lors d’une cérémonie en l’honneur des alumni de ventureleaders – un groupe de jeunes entrepreneurs suisses – cérémonie organisée le 15 novembre dernier à Berne.

Elle a précisé qu’elle la reprenait de mémoire après l’avoir entendue de l’un de ses interlocuteurs récents. Je la cite aussi de mémoire et depuis cette date, j’y ai repensé de nombreuses fois en essayant de la comprendre.

Vous, c’est bien sûr la Suisse. De l’argent, nous en avons. La Suisse est riche. Elle se porte bien, socialement, économiquement et financièrement. Et les entreprises suisses investissent sagement. Il ne serait donc pas juste de prendre le « peu de capital » au pied de la lettre, si l’on définit le capital par ce que l’on investit. Je me sens obligé de la répéter « Vous avez de l’argent, mais vous avez peu de capital. »

La première explication, la plus évidente sans doute, tient à la constatation factuelle de la faiblesse du capital-risque suisse. Les chiffres varient de 200 millions à 400 millions par an, selon que l’on définit ce capital-risque comme l’argent investi dans les entreprises suisses (indépendamment de l’origine de ce capital) ou le capital investi par des institutions financières suisses (indépendamment de la géographie des entreprises). A titre de comparaison, le capital-risque en Europe est de l’ordre de 5 milliards et aux Etats Unis de 30 milliards, soit 75 fois moins qu’aux Etats-Unis alors que la population n’est que 40 fois moins nombreuse.

Une deuxième explication, peut-être moins connue, est liée à la relative absence des « business angels » (BAs). Alors que la Suisse compte la plus grande densité de « super-riches » et l’un des niveaux de vie les plus élevés au monde [1], les investissements par les particuliers dans les start-up suisses sont limités. Les start-up suisses ne profitent malheureusement pas de cette manne potentielle : les montants investis par les BAs sont de l’ordre de 50 millions par an et de 30 milliards aux Etats Unis. Et situation pire encore, l’essentiel des investissements américains se fait dans deux régions (la Silicon Valley et Boston), ce qui ne permet plus de relativiser les chiffres par rapport à la taille des populations.

Certain acteurs tels que la SECA, l’association suisse des investisseurs en capital ou le Réseau à travers son « manifeste en faveur des start-up suisses » [2] ont pris la mesure de ce déficit. Ils font ainsi pression pour créer de nouveaux fonds de fonds en capital-risque et défiscaliser les investissements privés dans les start-up.

Enfin, mais ceci serait en soi l’objet d’un autre article, la transition entre business angels qui fournissent les premiers fonds (jusqu’au million en général) et les capitaux-risqueurs qui interviennent à partir de 5 à 10 millions est beaucoup moins naturelle qu’aux Etats Unis par manque de confiance et de connaissance mutuelles.

Je crains toutefois que la citation-titre de cet article ne puisse pas être expliquée par la seule et simpliste constatation des chiffres. La troisième explication, je devrais dire interprétation, du mot capital, est celui de capital humain ou culturel. La force des investissements américains dans l’innovation n’a pas été que financière. Elle tient d’une attitude individuelle plus que du raisonnement économique.

Une remarque : il est peut-être utile de rappeler que le capital-risque institutionnel (celui des fonds de pension et des entreprises) est né de la vision de quelques individus qui croyaient au potentiel de l’innovation par l’entrepreneuriat ; ce sont les business angels qui ont créé le capital-risque (et pas l’inverse). Cette vision vient d’un optimisme typiquement américain et aussi au fait plus prosaïque que ces premiers business angels avaient eux-mêmes gagné de l’argent en pariant sur l’innovation.

L’argent suisse est moins aventureux et surtout, on me l’a souvent dit, un capital issu d’une création de valeur économique plus traditionnelle, peut-être moins innovant. Il est aussi transmis par héritage. Comme il a été plus durement acquis, la crainte est plus forte de le perdre ou la confiance moindre de pouvoir le faire à nouveau fructifier. La prise de risque et l’absence de stigmate lié à l’échec sont des caractéristiques propres à l’entrepreneuriat américain, cela est bien connu. On peut ainsi mieux comprendre les (bonnes) raisons du plus grand conservatisme suisse (et européen).

Plus grave encore, car le capital financier voyage aisément et de nombreuses start-up suisses vont chercher leurs investisseurs à Londres, Boston ou San Francisco, ce capital culturel fait défaut en Suisse. Je ne parle pas de la qualité des cadres des grandes entreprises et PMEs qui gèrent parfaitement leurs entreprises et qui ne les quittent que rarement (à raison peut-être !) pour créer leurs entreprises. Je parle de la quasi-inexistence d’hommes et de femmes qui ont réussi dans le monde des start-up. On se lasse à toujours citer Daniel Borel comme « role model » suisse de l’entrepreneur high-tech. La Silicon Valley aura créé dans le même laps de temps des milliers de millionnaires dans la technologie, riches individus qui ont systématiquement réinvesti leur argent et surtout leur temps dans de nouvelles aventures.

J’avais trouvé la citation un peu injuste, à la première écoute, pour l’avoir mal comprise mais au pire facile à corriger si elle ne se référait qu’au manque de capital financier. Je me rends compte après réflexion qu’elle fait référence à une situation encore plus grave tant il faut du temps si nous le souhaitons pour changer une culture.

[1] Le Matin (mai 2012) : http://www.lematin.ch/economie/suisse-affiche-forte-densite-superriches/story/25762272
[2] Bilan (juin 2014) : http://www.bilan.ch/node/1015095

PS: le tableau qui suit n’était pas dans l’article mais je l’avais repris dans mon livre pour expliquer les différences « culturelles » entre capital-risque américain et européen.

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La collectivité bénéficie-t-elle suffisamment des retombées de l’innovation ?

Voici une nouvelle chronique écrite pour Entreprise Romande. Je reviens sur un sujet qui m’est cher, innovation et société.

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L’entreprise est plus que jamais au centre des débats politiques de par son rôle dans la création d’emplois et de richesses – individuelles et collectives. Elle est indirectement l’enjeu de la montée des populismes et des tentations protectionnistes mondiaux. En son sein et hors de ses murs, l’innovation est le sujet de tensions similaires : la collectivité bénéficie-t-elle suffisamment des retombées de l’innovation ?

Mariana Mazzucato et l’état entrepreneurial

Un livre récent aborde le sujet du rôle respectif des entreprises et de l’Etat dans l’innovation : Mariana Mazzucato, professeur à l’université du Sussex, développe dans The Entrepreneurial State [1], un ouvrage passionnant et quasi-militant, l’argument que les Etats n’ont pas perçu les fruits non seulement des investissements réalisés dans leurs universités, ni même indirectement des aides et soutiens fournis aux entreprises, investissements et soutiens qui seraient à l’origine des innovations majeures des cinquante dernières années.

Mazzucato illustre brillamment comment l’iPhone et l’iPad intègrent des composants financés initialement par la puissance publique : depuis les composants électroniques développés pour les programmes spatiaux et militaires en passant par les écrans tactiles ou le GPS, jusque Siri, l’outil de reconnaissance vocale (qui a des sources à l’EPFL), l’auteur montre qu’Apple a magistralement intégré des technologies initiées par l’argent public. Google est aussi issu d’une recherche faite à l’université de Stanford. Mazzucato ajoute que les essais cliniques de nouveaux médicaments sont essentiellement faits dans des hôpitaux financés par l’argent public à partir de molécules elles-aussi issues des laboratoires universitaires.

Mazzucato prône donc des réformes majeures aussi bien sur la gouvernance des aides initiales que sur la fiscalité. Elle souhaite que l’impôt vienne compenser l’absence ou l’insuffisance de retours directs vers les universités ou provenant des entreprises d’autant plus qu’il est en effet indéniable que les multinationales optimisent facilement leur fiscalité. Elle montre ainsi qu’Apple a su profiter des règles internationales pour créer des filières au Nevada ou en Irlande pour minimiser son imposition.

La chercheuse anglaise est convaincante en affirmant qu’Apple doit payer plus. Mais payer comment ? En payant une licence pour le GPS, mais à qui ? Je ne suis même pas sûr que le GPS soit breveté. Et si l’internet avait été breveté, il n’aurait sans doute pas eu le même développement (je ne vais pas revenir sur les limitations du Minitel français). En cherchant plus de retours directs (qui ne sont pas si négligeables que l’on pourrait croire – Stanford aura reçu plus de $300M de sa participation dans Google et plus de $200M des premiers brevets de la biotechnologie), le risque serait grand de démotiver les créateurs et de freiner l’innovation. Je doute que la solution se trouve dans une plus grande rigueur des règles nationales.

Peter Thiel et l’individu entrepreneur

Peter Thiel, entrepreneur et investisseur libertarien est tellement opposé à de telles vues qu’il encourage les jeunes motivés par l’entrepreneuriat à abandonner leurs études en leur offrant des bourses de $100’000 et imagine même de déplacer les entreprises vers des navires offshore au large de la Californie pour qu’elles échappent totalement à l’impôt. Il est effrayé par toute forme d’initiative publique qui selon lui devient rapidement bureaucratique. Il est bon d’ajouter que la devise de Thiel montre aussi un certain scepticisme quant aux bénéfices sociaux de l’innovation : « nous voulions des voitures volantes ; à la place, nous avons eu 140 caractères. » [2]

En amont, il y a donc la question des retours directs et du rôle réel de l’Etat. Mais sans la créativité inouïe de Steve Jobs pour Apple, sans l’ambition démesurée de Larry Page et Sergei Brin pour Google, sans la vision de Bob Swanson, fondateur de Genentech, le monde n’aurait sans doute pas vécu les mêmes révolutions technologiques. En aval par contre, se pose la question de créer des règles internationales sur l’innovation. Laissez-moi faire une large digression. L’Internet, autre innovation initiée par la puissance publique, est devenu un enjeu majeur dans les domaines politiques, fiscaux et économiques. Or « la neutralité et l’auto-organisation font partie des options libertariennes […] et sont en contradiction avec la politique. L’humanité doit saisir cette opportunité de rediscuter de ce que l’on considère comme important. […] Internet permet l’émergence d’un espace politique mondial, mais celui-ci est toujours largement à inventer. Le temps de cette invention, Internet aura probablement disparu !» [3]

Si je penche par expérience plutôt du côté de Thiel pour l’innovation comme acte individuel d’exception finalement assez éloigné de l’investissement public qui en est pourtant la semence, je ne peux admettre en conséquence que le collectif soit abandonné. Il est le terreau qui permet l’éclosion des talents exceptionnels. Les entreprises ont aussi leur part de responsabilité dans cette négligence à oublier le rôle de la puissance publique. Comme toute activité humaine complexe, l’innovation est un délicat équilibre entre privé et public. Mais surtout aujourd’hui les enjeux sont devenus mondiaux. La question n’est pas tant comme l’affirme Mazzucato que le rôle de l’Etat a été largement sous-estimé dans ce processus, mais bien plus que le retour par l’impôt est très largement diminué par la globalisation et son absence de gouvernance économique.

L’impôt comme unique solution globale?

Les collectivités retirent-elles quoi que ce soit de l’argent public dépensé pour l’école, les routes, la sécurité ? Non, parce que ce n’est pas un investissement au sens propre avec idée de retour. C’est une mise à disposition d’infrastructure qui permet aux citoyens et aux entreprises de vivre correctement et de se développer. Et ils paient des impôts en retour. Et quand le Darpa finance Stanford, il n’est pas sûr qu’un étudiant de Corée n’en bénéficiera pas pour travaille plus tard pour Samsung. L’idée de faire payer des champions nationaux me semble d’un autre âge.

Reste l’impôt dans une vision renouvelée de la gouvernance mondiale. Que l’innovation soit du domaine privé ou public, la globalisation du monde ne permettra bientôt plus de se réfugier derrière les arguments de qui est fondamentalement à son origine. Non seulement les individus mais aussi les Etats devront accepter un plus grand partage de ses bénéfices, au risque de graves crises. A l’heure où la Suisse doit revoir sa politique fiscale et croit pouvoir se retrancher comme ses voisins derrière ses frontières, il est bon de voir que les tensions actuelles méritent de revisiter la position de l’innovation dans la société avant que de nouvelles crises majeures n’émergent. Un vœu pieux ?

[1] The Entrepreneurial State – Debunking Public vs. Private Sector Myths. 2013, Anthem Press, http://marianamazzucato.com
[2] Peter Thiel. Zero to One – Notes on Startups or How to Build the Future. Sept. 2014, Crown Business press, http://zerotoonebook.com
[3] Boris Beaude. Les fins d’Internet. 2014, FYP Editions, http://www.beaude.net/ie

Retour sur le 9 février

Ma chronique régulière à Entreprise Romande, cette fois, l’impact du vote du 9 février…

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Tant a été dit et écrit sur l’impact du vote du 9 février sur la recherche et la formation universitaire, que j’ai hésité avant d’écrire cette chronique. Gel des échanges d’étudiants à travers le programme Erasmus + et de l’accès aux bourses ERC pour les meilleurs chercheurs ; rétrogradation au rang de pays tiers pour les programmes de recherche Horizon 2020. Tout cela a été bien expliqué et devrait être connu des intéressés. Catastrophe annoncée ou contrainte forte à laquelle la Suisse saura s’adapter grâce à son génie propre, l’avenir le dira. Enfin, le peuple est souverain et les inquiétudes exprimées sont assez partagées, en Europe et même aux USA. C’est sans doute l’Europe qui souffre plus que la Suisse et nos voisins ont plutôt montré de l’incompréhension que de la frustration.

Aussi, ne vais-je ici qu’essayer d’illustrer les raisons de ma tristesse. Une simple anecdote pour commencer : je suis arrivé à l’EPFL en 2004. Le premier dossier sur lequel j’ai travaillé était le projet d’un jeune étudiant espagnol, Pedro Bados. Il venait de terminer son travail de master dans le cadre d’un échange Erasmus qui avait donné de jolis résultats. Ces résultats furent brevetés, et l’étudiant se transforma en entrepreneur en fondant NEXThink qui a aujourd’hui une centaine d’employés. La start-up, dont le siège se trouve à l’EPFL, est soutenue en partie par des capitaux étrangers en raison de la faiblesse du capital-risque suisse.

M. Blocher a expliqué à la Radio suisse romande qu’il ne croyait pas aux gros projets européens qui ne donnent aucun résultat. Il est vrai que l’innovation ne se planifie pas et bien malin est celui qui pourrait prédire l’avenir. Mais l’innovation de Pedro Bados est bien réelle et n’aurait tout simplement pas existé sans Erasmus. NEXThink n’est pas la seule entreprise suisse fondée par un migrant. Biocartis a levé plus de 250 millions de francs et son fondateur, Rudi Pauwels, est belge. C’est un « serial entrepreneur » qui était venu chercher l’inspiration à l’EPFL après un premier succès. Plus des trois quarts des spin-off de l’EPFL ont des fondateurs étrangers, et la moitié sont européens.

Autre anecdote : la Suisse est un modèle pour ces voisins pour les questions académiques et pour ses performances en innovation. De nombreuses universités et représentants de région d’Europe visitent le campus de l’EPFL. Depuis six mois, je travaille à un projet avec trois autres universités technologiques européennes autour de l’entrepreneuriat high-tech. Sans l’acceptation de l’intiative sur l’immigration de masse, nous aurions été le chef de projet d’un programme d’échanges d’entrepreneurs. Nous ne serons au mieux que pays tiers et je ne pourrai pas travailler avec mes collègues suisses du secteur privé qui ont un beau savoir-faire en matière d’internationalisation de l’entrepreneuriat. Nous nous adapterons…

Le problème n’est pas tant économique puisque la Suisse contribuait en grande partie à ses financements. Il est humain. Dans un débat récent à Neuchâtel, Peter Brabeck, président de Nestlé,a déclaré: « 75% des personnes qui travaillent en Suisse dans nos équipes de recherche et développement viennent de l’étranger, Il y a donc forcément de l’incertitude pour eux. Mais je peux vous assurer d’une chose: Nestlé ne perdra pas un seul de ses scientifiques. Mais la Suisse peut-être. Car si je n’ai pas le droit de les faire travailler en Suisse, alors je les ferai travailler ailleurs, et leurs projets avec » [1]. Novartis avait déjà fait il y a longtemps le choix d’ouvrir un centre de recherche à Boston. A plus petite échelle, Housetrip, success story récente issue de l’Ecole Hôtelière de Lausanne, a déménagé à Londres, faute d’un nombre suffisant de talents.

Dernière anecdote : je suis arrivé en Suisse en 1998 et le processus d’obtention de mon permis de travail pris plus de … 6 mois ; ce ne fut pas une arrivée facile. L’entrée en vigueur des accords bilatéraux, en 2002, a sans aucun doute simplifié la décision de Pedro Bados de créer sa start-up en Suisse. Je ne sais absolument pas comment les futurs jeunes entrepreneurs étrangers vivront notre nouvelle situation. Sans doute la Suisse s’adaptera-t-elle là aussi ! Mais je ne vois pas qui gagne quoi que ce soit à compliquer l’arrivée des talents alors qu’ils partent très facilement.

Je terminerai sur une dimension plus symbolique en citant une participante à un autre débat sur le sujet [2]: « Et pour revenir sur la question de la recherche, l’EPFL n’a pas seulement une capacité de recherche, elle a un sérieux à conserver dans la formation, moi je suis ingénieur et je suis atterrée de voir que la notion même d’ingénieur est en train de disparaître de l’EPFL lorsqu’on est train de tout miser sur la biotechnologie. J’aimerais que l’EPFL sache encore former des gens qui sachent faire des ponts ». Si le monde académique a été aussi peu audible malgré ses tentatives, c’est qu’il n’est peut-être pas aussi bien aimé que l’on pourrait croire. La Suisse n’apprécie guère l’élitisme. On préfère les PMEs établies aux start-up, qui ne font pas rêver comme dans la Silicon Valley et les fonds de pension ne soutiennent pas le capital-risque. Lors d’un comité de sélection de jeunes gens prometteurs, j’entendis des membres du jury sourire de ces lamentations en indiquant que seuls 2 à 3% des étudiants suisses profitaient d’Erasmus et que s’il s’agissait pour eux de vivre ce que décrit le film « l’Auberge Espagnole », ce n’est peut-être pas si grave. Pourtant l’entrepreneuriat high-tech ne concerne aussi que 2 à 3% de nos étudiants. La rareté, l’élite sont, je le crois, plus importantes qu’on ne pense.

L’EPFL a toujours des spécialistes du béton ou des structures mécaniques. La recherche universitaire a même permis d’améliorer la qualité ou le coût des ponts. Mais le monde change aussi. La bio-ingénierie, l’informatique sont des disciplines prometteuses où les innovations à venir seront beaucoup plus importantes que celles qui amélioreront nos ponts et nos tunnels. Il n’est pas besoin d’être devin pour le comprendre. A moins que nous n’ayons perdu confiance en la science et la technologie ? Je peux vous dire que l’Asie et l’Amérique n’ont pas cette défiance. La Suisse ressemblerait-elle donc à l’Europe ?

J’ai bien compris que les initiateurs de cette votation campent sur leurs positions et considèrent que les problèmes du pays étaient plus importants que ces conséquences-ci. Exprimer une frustration face à une Europe en crise ou une inquiétude face à l’avenir est une chose. Minimiser l’impact que cela aura sur la Suisse me semble être un pari risqué. Je respecte la décision, mais je la regrette… Dommage.

[1] http://www.arcinfo.ch/fr/regions/canton-de-neuchatel/a-neuchatel-le-president-de-nestle-peter-brabeck-s-inquiete-des-consequences-du-vote-du-9-fevrier-556-1271025

[2] Florence Despot à la RTS: http://www.rts.ch/info/dossiers/2014/les-consequences-du-vote-anti-immigration/5619927-playlist-immigration-suites.html?id=5598709

L’immigré, facteur de création

Voici ma dernière chronique pour 2013 à Entreprise Romande. Sujet qui m’est cher, l’importance des migrants.

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Les chemins de l’innovation et de l’entrepreneuriat sont pavés d’une myriade de dilemmes. Clayton Christensen avait il y a quelques années exploré le premier sujet dans son Innovator’s Dilemma et l’année dernière Noam Wasserman a publié un intéressant Founder’s Dillemmas. L’incertitude face au marché, la jeunesse face à l’expérience, la rupture face à l’incrémental, le nouveau face à l’établi font partie de ces choix difficiles. Un sujet plus controversé et politiquement sensible est l’apport de l’étranger, du migrant dans le domaine de la création.

A l’heure du débat en Europe comme en Suisse sur la menace que représenterait celui qui est différent et qui vient d’ailleurs, il est peut-être bon de rappeler quelques éléments beaucoup plus positifs sur l’importance de l’ouverture à l’extérieur. L’histoire suisse [1] nous rappelle que l’industrie horlogère est liée à l’arrivée des Huguenots au XVIe siècle, qu’une partie de l’industrie des textiles à Saint-Gall a son origine en Angleterre. Il y a aussi des Français à l’origine de l’industrie de la chimie bâloise. Peut-être est-il intéressant de rappeler que Christoph Blocher a de lointaines origines allemandes mais que dire de Nicolas Hayek, le sauveur de l’industrie horlogère, bercé par les cultures libanaise et française.

Beaucoup plus loin d’ici, la Silicon Valley, championne mondiale de l’entrepreneuriat innovant doit beaucoup à ses migrants. Bien sûr l’Amérique est terre de pionniers, mais la région de San Francisco a poussé la logique à l’extrême. Plus de la moitié des entrepreneurs de cette région sont d’origine étrangère et par exemple, Google, Yahoo, Intel comptaient un fondateur issu de ces migrations. Alors que l’Europe se ferme en raison de ses difficultés économiques, aux Etats Unis, le Start-up Act 2.0 envisage de simplifier l’obtention d’un visa pour les étrangers et de régulariser les enfants de migrants pour leur permettre de faire des études supérieures. Le Japon autre grand pays d’innovation il y a quelques décennies a peut-être pâti de sa fermeture au migrant ; le pays vieillit et n’a pas vraiment su se renouveler.

La Suisse est terre de migration, ne l’oublions pas, et c’est une de ses forces. Aujourd’hui encore, les campus de l’EPFL et de l’ETHZ comptent une grande part d’étudiants mais aussi de chercheurs et d’enseignants d’origine étrangère. La proportion augmente bien plus si l’on se concentre sur ceux qui créent des entreprises. Pour ceux qui ont reçu une bourse entrepreneuriale à l’EPFL, la proportion passe à 75% et même 25% de non-européens.

Les étrangers seraient-ils plus talentueux et créatifs ? La réponse est plutôt dans une plus grande expérience de ce qui est inconnu et incertain. Un migrant a accepté de quitter sa terre natale en laissant parfois tout derrière lui. Et il sait par son vécu que l’on peut se relever de cette perte. Il sait ainsi qu’il est toujours possible de recommencer et la peur d’échouer en est moindre. Il a aussi appris à domestiquer la nouveauté. Il faut ajouter qu’un migrant a moins accès aux cercles établis et reste bloqué par « les plafonds de verre ». Il doit donc plus souvent provoquer sa destinée. De ce point de vue, il ne prend pas la place de l’autre, il crée de nouvelles opportunités profitables aux autres !

[1] http://histoire-suisse.geschichte-schweiz.ch/industrialisation-suisse.html

Y a-t-il un âge idéal pour créer ?

Voici ma dernière contribution en date à Entreprise Romande, que le magazine a intitulé « Laisser les énergies s’exprimer dès le plus jeune âge ».

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Depuis quelques années un débat fait rage: y a-t-il un âge idéal pour créer ? Je ne parle pas de créativité artistique ou scientifique, même si la question mériterait une étude à elle-seule. Quel artiste a en effet produit une œuvre majeure après 40 ans? On attribue le prix Nobel bien souvent pour le couronnement d’une carrière mais les travaux du lauréat avait été produits des décennies plus tôt. Enfin la médaille Fields, prix suprême des mathématiques, n’est accordée qu’à des chercheurs de moins de 40 ans. En est-il de même pour la création d’entreprise ? En quelques mois, Scott Shane [1], puis Vivek Wadhwa [2] ont récemment dénoncé le mythe du jeune entrepreneur de moins de 30 ans que la Silicon Valley aurait abusivement célébré. Shane constate une activité entrepreneuriale deux fois supérieure chez les quinquas, y compris dans la haute technologie, que chez les entrepreneurs deux fois plus jeunes. Wadhwa arrive à une moyenne de 40 ans pour ceux qui réussissent.

Je ne vais pas cacher ma surprise relative à ces nouvelles analyses car mon intuition et mon expérience me faisaient tendre vers un certain jeunisme. Dans une analyse, peut-être un peu rapide, j’étais arrivé à une moyenne de 27 ans pour les célèbres entrepreneurs de la Silicon Valley (ceux qui ont créé Intel, Apple, Oracle et autres stars de l’Internet tels qu’eBay, Google ou Facebook) et même de 33 pour leurs célèbres homologues européens (SAP, Logitech, etc). L’explication me semblait simple : si l’expérience est un critère de succès important pour la gestion d’une entreprise, l’enthousiasme et l’énergie viennent compenser son absence lorsqu’il est question d’innovation de rupture, dans des marchés où l’incertitude est plus grande. De plus, l’expérience se trouve en s’entourant de professionnels confirmés. Enfin on n’a rien à perdre à 20 ans, et les charges de famille sont rarement lourdes à porter. Vive la prise de risque quand on est jeune !

Age of founders

J’ai voulu refaire ma propre analyse en étudiant les quelques 500 fondateurs de 200 sociétés, essentiellement dans le domaine de la haute technologie, aux USA mais aussi en Europe. Je suis arrivé à une moyenne de 38 ans, proche de celle évoquée par Shane et Wadhwa. Mais ne concluez pas trop vite que le débat est clos ! Le diable est dans les détails… En ne tenant compte que de la première expérience entrepreneuriale, en ne comptant que des entrepreneurs qui s’engagent corps et âme dans l’aventure (et pas de ceux qui ne sont que conseillers ou premiers investisseurs), on tombe à 34 ans. Il y a tout de même un point d’accord entre toutes ces analyses : la moyenne augmente régulièrement depuis quelques années.

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Je reste personnellement persuadé que la jeunesse est un atout, simplement parce que l’entrepreneuriat est affaire d’enthousiasme et d’énergie, parfois même d’inconscience. Ce n’est pas d’être jeune qui pousse à être entrepreneur, c’est d’avoir certaines qualités qui, globalement, sont plus souvent présentes chez les jeunes. Y aurait-il alors une explication qui réunisse ces messages quelque peu discordants ? Une piste qui m’est chère consiste à observer que l’expérience est utile à l’innovation incrémentale, là où l’on améliore l’existant. La créativité et l’aventure sont plus le fait de l’innovation de rupture qui a créé de nouvelles industries depuis 50 ans (l’ordinateur, le logiciel et les biotechnologies par exemple.) Autre remarque : il me semble que l’innovation est moins révolutionnaire depuis 10 ans, depuis la maturation des technologies internet. Les grandes entreprises semblent avoir repris la main comme l’ont constaté certains experts [3].

Dernier constat : l’âge moyen de ceux qui ont créé des entreprises d’exception (que je mesure par une capitalisation supérieure à $100 milliards) est de 27 ans. Même le fondateur de Genentech qui a lancé les biotechnologies avait 29 ans. Toutes ces entreprises avaient toujours un de leurs fondateurs comme CEO au moment de leur entrée en bourse. Le ralentissement de ces innovations majeures corrélé à l’augmentation de l’âge des entrepreneurs pourrait malheureusement être le signe que notre monde est moins créatif, voire vieillissant. Il n’y a sans doute pas d’âge idéal pour créer, mais il faut sans aucun doute laisser s’exprimer les énergies dès le plus jeune âge en encourageant une créativité détachée des contraintes de l’expérience et du savoir.

Références:
[1] Entrepreneurship Is a Midlife Game http://www.entrepreneur.com/article/225843
[2] The Truth About Entrepreneurs: Twice As Many Are Over 50 As Are Under 25 http://www.pbs.org/newshour/rundown/2013/04/the-truth-about-entrepreneurs-twice-as-many-are-over-50-than-under-25.html
[3] The Empire Strikes Back. http://www.technologyreview.com/news/426238/the-empire-strikes-back/

Sur un sujet connexe, j’ai été intrigué par un article du magazine suisse Bilan: L’avenir, affaire de jeunes, de Stéphane Benoit-Godet. Le voici:

L’avenir, affaire de jeunes
Google veut prolonger la vie des gens et battre la mort. Un événement qui n’a pas fait tant de vagues. Pourtant, ce n’est pas seulement un effet d’annonce. La potentialité de pouvoir télécharger sa propre mémoire d’ici à trente ans pour qu’une partie de nous puisse survivre représente un formidable défi à l’humanité et à la création.
Foutaises? Il existe beaucoup de «négationnistes du progrès», ceux qui combattent en vain leur époque car ils ne comprennent pas ses enjeux. Il y a pourtant un courant passionnant dans la science qui voit l’ingénierie, les sciences de l’information et la neurologie se retrouver.
Patrick Aebischer en est un précurseur en Europe avec sa vision qu’il a imposée à l’EPFL. D’autres travaillent d’arrache-pied à la convergence de ces différentes techniques pour arriver à la mère de toutes les épopées scientifiques, la compréhension du cerveau.
Quand Google tente cette avancée, il faut s’y intéresser car les moyens mis en œuvre dans le cadre de la division des projets spéciaux de la firme de la Silicon Valley s’avèrent colossaux. Et quand il s’agit de traiter des données à une échelle gigantesque, ses fondateurs sont des experts.
Henry Markram qui a levé 100 millions de l’UE pour son projet Human Brain à l’EPFL s’inscrit aussi parfaitement dans cette révolution. Ce qui a été possible ici grâce à la volonté d’un homme – Patrick Aebischer avait une bonne partie de l’establishment contre lui en arrivant à l’EPFL – doit se propager plus loin.
Si Larry Page et Sergey Brin, de Google, osent s’engager dans cette aventure, c’est qu’ils baignent dans ce bain d’innovation qu’est la Silicon Valley. L’endroit où se créent des start-up qui bouleversent les interactions sociales (Facebook), la technologie (Apple), la manière de s’informer (Twitter), de se déplacer (Tesla et SpaceX) ou celle de consommer (PayPal).
Ironie de l’histoire, le patron de cette dernière entreprise, David Marcus, un serial entrepreneur genevois parti en Californie, invente le futur de l’argent quand les banquiers suisses n’ont jamais été aussi mal en point.
Ce bain manque toujours ici. Le déclic consiste peut-être à encourager des gens de 20 ans et moins à créer leur entreprise. Comme les fous de la Silicon Valley qui se donnent comme mission d’améliorer la vie des gens, leur envie d’entreprendre et leur enthousiasme pourraient donner lieu à des succès immenses.

La culture suisse tolère-t-elle l’échec?

Voici ma quatrème contribution à Entreprise Romande. Je me rends compte qu’il y ait souvent question d’échec et d’innovation. Ce nouvel article maintient la tradition. Et comme il s’agissait d’un numéro spécial sur l’échec, je me permets de vous fournir l’éditorial de la rédactrice en chef.

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Voici donc l’Editorial d’Entreprise romande – 5 juillet 2013 Par Véronique Kämpfen, rédactrice en chef:

La tolérance à l’échec favorise la croissance

Nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis de l’échec. Un constat confirmé par une étude fouillée de Barclays parue fin 2012. Tout d’abord, les Européens ont plus de mal à voir l’échec de manière positive (69%) que les Américains (71%), les Asiatiques (80%) et les Moyens-Orientaux (91%). Ensuite, les entrepreneurs ont une attitude moins négative face à l’échec que le reste de la population. Ils sont nombreux à penser que les échecs ont forgé leur caractère, que cette épreuve leur a appris beaucoup et qu’ils ont su rebondir rapidement. Les entrepreneurs sont en outre largement plus optimistes que le reste de leurs concitoyens. Ce phénomène est décrit dans la littérature médicale: il semblerait qu’un nombre élevé d’entrepreneurs à succès seraient caractérisés par une forme génétique de biais psychiatrique, qui les prédisposerait à être créatifs, enthousiastes et peu craintifs vis-à-vis de la prise de risques. John Gartner, le psychiatre à l’origine de cette étude, souligne les traits de ces caractères particuliers: « Avoir ce genre de confiance en soi peut entraîner un aveuglement face aux risques, parce que ces personnalités ne pensent pas pouvoir échouer. (…) Si elles échouent néanmoins, elles ne resteront pas longtemps abattues et seront rapidement énergisées par une idée complètement nouvelle ».

De manière plus générale, l’étude Barclays montre que la tolérance à l’échec est essentielle à la croissance. Le processus de «destruction créative», qui veut que des idées, des modèles technologiques et d’affaires obsolètes laissent la place à de nouvelles impulsions, est essentiel pour le progrès économique et la création d’emplois. Pour que ce processus soit efficace, il faut des entrepreneurs ayant envie de prendre des risques, ainsi qu’un environnement qui accompagne leurs efforts. Jusqu’à présent, la Suisse semble tirer son épingle du jeu, comme l’attestent sa bonne santé économique et son excellent classement en termes d’innovation et de compétitivité. Les Suisses n’étant pas les champions de la tolérance vis-à-vis de l’échec, il faut qu’ils soient soutenus par des conditions-cadre adaptées et entourés au mieux pour que celles et ceux qui ont la fibre entrepreneuriale puissent se lancer… sans trop prendre de risques! Ces thèmes sont traités de manière très détaillée dans Le Magazine d’Entreprise romande, encarté dans ce journal. Le tabou de l’échec et de la faillite y est analysé sous toutes ses formes et mis en perspective grâce à des conseils pratiques et à des témoignages d’entrepreneurs. Bonne lecture et… bel été!

et voici ma contribution:

La culture suisse tolère-t-elle l’échec?

« La société nous donne tellement de baffes à travers l’éducation qu’on a peur d’être créatif, car on montre ses faiblesses. En exprimant ses rêves, on fait un strip-tease intellectuel, on craint que les autres les considèrent comme mauvais, pas bien, pas bons et pas justes. » C’est ce qu’affirme d’Elmar Mock, inventeur de la Swatch et fondateur de Créaholic. Le système scolaire suisse n’est en effet pas connu pour sa créativité. Le célèbre « faut se gaffer » romand pourrait faire sourire ; quant à nos enseignants, ils semblent accorder plus d’importance à la rigueur qu’à la créativité de nos chères têtes blondes. Le droit à l’erreur est inconsciemment refoulé. Si l’on accepte l’idée qu’innover c’est avant tout créer dans des situations d’incertitude, l’affirmation a de quoi inquiéter. Pourtant la Suisse est championne du monde de l’innovation dans la quasi-totalité des rapports mondiaux. Contradiction ?

L’innovation est une chose subtile. L’innovation ne se réduit pas à l’invention et l’innovation n’est pas seulement technologique ; elle est le résultat qu’un processus, au bout duquel sont créés des produits, des services ou des procédés nouveaux qui font la démonstration qu’ils répondent à des besoins (marchands ou non marchands). Le processus conduisant à l’innovation est long, imprévisible et peu contrôlable ; l’innovation ne se planifie donc pas et il faut accepter l’échec.

Clayton Christensen, professeur à la Harvard Business School, a bâti une théorie autour de l’innovation de rupture, celle qui permet l’émergence de nouveaux produits révolutionnaires comme l’Internet, le téléphone portable mais aussi les compagnies aériennes à bas coût, celle qui permet aussi à de nouveaux acteurs d’émerger et de remplacer leurs concurrents vieillissants. Selon Christensen, l’innovation de rupture ne peut se produire au sein des institutions établies. Les meilleures entreprises sont à l’écoute de clients qui ne souhaitent que l’amélioration des produits existants et ne souhaitent que rarement de nouveaux produits. Les Etats Unis ont vu plus de 80 nouvelles entreprises majeures émerger depuis 1970 ; la France, seulement 4. Et la Suisse?

La Suisse est championne du monde de l’innovation tout d’abord parce que les conditions cadre sont excellentes. Tout est fait pour que les entreprises réussissent, en minimisant barrières et contraintes. Ensuite, parce qu’il existe une culture du travail bien fait. L’apprentissage contribue dès les premières années de formation à maintenir cette tradition et les entreprises suisses sont connues pour être à l’écoute de leurs clients pour faire évoluer les produits existants dans la bonne direction. Mais de quelle innovation parle-t-on ? Celle qui donne naissance à des ruptures technologiques? Non, plutôt un autre type d’innovation, l’innovation incrémentale, faite de « graduelles, continuelles améliorations de techniques ou de produits existants ; l’innovation incrémentale ne change généralement pas fondamentalement la dynamique d’une industrie, ni ne requiert un changement de comportement » d’après wikipedia. La Suisse est championne de l’innovation incrémentale, à travers un tissu dense de PMEs performantes. L’échec est donc relativement peu absent, quand l’attention à tous les détails est permanente. Mais cela est-il suffisant ?

Non seulement le système scolaire suisse n’est pas connu pour sa créativité, mais de plus les spin-off académiques ne créent que peu d’emplois. Si l’on accepte le corolaire que l’innovation est source de croissance et de nouveaux emplois, nous ne sommes peut-être pas aussi innovants qu’il serait souhaitable. Nous sommes évidemment performants pour l’innovation incrémentale, mais certainement pas aussi bons dès qu’il s’agit de rupture. A part un exemple qui me vient naturellement en tête, la Swatch. Mais Nicholas Hayek n’était pas le produit de la culture suisse ! On pourrait ajouter Nespresso, mais Eric Favre inventeur du produit aura souffert des réticences initiales chez Nestlé au point de dire : « L’économie suisse manque de vrais entrepreneurs ! » La difficulté à intégrer le risque, la nouveauté radicale peut rendre myope face aux changements en cours et engendrer d’autres échecs, comme le témoigne le grounding de Swissair, qui a été vécue comme un traumatisme national. Les Etats-Unis ont perdu TWA et Panam, mais ils ont su inventer le concept de low cost avec Southwest ou JetBlue, qui les a allègrement remplacés. L’Europe, avec easyJet et d’autres compagnies, n’a fait que suivre le modèle américain.

Les start-up suisses ne meurent jamais. Elles ont un taux de survie de 90% après 5 ans. Alors qu’outre-Atlantique et même en Suisse pour les entreprises traditionnelles, le taux est inférieur à 50%… Cela peut vouloir dire, en citant Xavier Comtesse, que « les start-up sont protégées par le système académique ou le financement fédéral. » Parce qu’échouer serait un stigmate inacceptable ? Ou parce que prendre des risques, cause inévitable d’un taux d’échecs plus important, serait trop dangereux ? Sans être aussi pessimiste, j’ajouterai que nos start-up restent souvent d’excellents bureaux d’ingénieurs, au savoir-faire reconnu, mais la composante service finissant par l’emporter sur les produits, la société survit sans importante création d ‘emplois et sans forte croissance. J’ai souvent demandé à des entrepreneurs qui avaient échoué de partager leur expérience. En vain ! Nos experts et mentors ne poussent pas nos jeunes entrepreneurs dans cette direction; je l’ai si souvent entendu, que j’ai presque fini par m’habituer. Nos business angels ont une grande méfiance d’investisseurs à risque plus agressifs dont ils redoutent l’approche plus binaire du « ça passe ou ça casse. »

Daniel Borel, entrepreneur emblématique : «Dans notre secteur, si on n’innove pas constamment, si on n’a pas le courage de prendre des risques, on disparaît. Raison pour laquelle je préférerais me lancer dans sept projets quitte à en rater trois, que de ne rien louper, par chance, en ayant misé sur un seul projet. » […] « On n’apprend que de ses échecs, rarement de ses succès. Le succès peut être votre pire ennemi: il vous fait croire que vous êtes fort, très fort, que vous pourriez même marcher sur les eaux. Et c’est à ce moment-là que vous vous noyez. »

La culture suisse n’est certainement pas très tolérante avec l’échec. Elle favorise un type d’innovation (incrémentale) qui peut expliquer les forces du pays. Son tissu de PMEs performantes est sans doute le résultat de cette culture prudente, exigeante. Il y a raison d’en être fier. Mais j’aime la citation de l’ancienne star du Hockey, Wayne Gretzky : « Je patine à l’endroit où le palet va être, et non là où il a été. » Toute la question est de savoir si la Suisse sera demain à la bonne place pour récupérer le palet…