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Paul Graham sur les startups, l’ambition et les grands fondateurs

Paul Graham est célèbre en tant que cofondateur de Y Combinator. Il est sans doute un peu moins connu pour ses essais, que l’on peut lire sur son site web, paulgraham.com. La plupart de ses essais — pour ne pas dire la totalité — méritent d’être lus.

Paul Graham vient d’accorder une interview d’une vingtaine de minutes intitulée « Paul Graham sur les startups, l’ambition et les grands fondateurs » (Paul Graham On Startups, Ambition, and Great Founders). Vous pouvez l’écouter ou en lire la transcription. Vous pouvez également découvrir ce que j’ai aimé — ou moins aimé !

Ce que j’ai aimé :

– Le processus de création d’une startup est, pour l’essentiel, toujours le même. Qu’il s’agisse de microprocesseurs, d’IA ou même de moteurs à combustion interne, on retrouve toujours les mêmes fondamentaux.

– La façon de créer un nouveau Google, ce n’est pas en les attaquant de front. Il faut attendre que la situation évolue au point que leur modèle devienne obsolète. […] C’est exactement ce que représente OpenAI. Je n’utilise plus Google. Je ne fais plus de recherches. Ce que je recherchais vraiment, ce n’étaient pas des pages web, mais des informations. Et je suis certain que tout le monde a fait cette expérience désormais.

[Peux-tu me raconter l’histoire d’un fondateur qui, au moment de rejoindre YC, manquait peut-être d’ambition mais a fini par en beaucoup faire preuve au cours du programme ?] Dans le cas de figure que tu évoques, ce n’est pas tant que les fondateurs manquent d’ambition ; c’est plutôt qu’ils ont appris à ne pas la laisser transparaître. Car, lorsqu’on est jeune, on se retrouve souvent dans des situations où l’on doit faire preuve d’obéissance : on n’est pas censé agir à sa guise, mais plutôt suivre les directives d’autrui. Peut-être avez-vous des parents autoritaires qui vous imposent leurs volontés, n’est-ce pas ? Résultat : vous ne vous êtes jamais vraiment autorisé à vous affirmer. C’est un cas de figure bien précis. Mais même dans ce contexte, je dirais que la personne était ambitieuse ; elle avait simplement appris à dissimuler cette ambition.

[À propos du terme « formidable »]. Nous utilisions déjà ce mot avant de lancer YC, pour désigner un certain type de personne. Je l’ai décrit dans un essai : pour moi, c’est quelqu’un qui parvient à obtenir ce qu’il veut. Est-ce que vous obtenez ce que vous voulez ? Car quelle est votre force de frappe si vous n’y parvenez pas ? C’est une personne qui obtient gain de cause en toutes circonstances. Ainsi, si vous investissez en eux — que vous détenez des parts de leur entreprise et qu’ils en détiennent aussi —, vos intérêts sont alignés : s’ils ont obtenu ce qu’ils veulent, vous obtenez ce que vous voulez. C’est pour cela que les investisseurs recherchent des personnes « formidables ». C’est très pertinent, car ils récupèrent une partie de ce que le fondateur obtient.

Ce que j’ai moins aimé

[En quoi le fait d’intégrer une promotion YC confère-t-il un avantage aux fondateurs ?] D’abord, lancer une startup est généralement une aventure très solitaire. […] Or, c’est un peu comme travailler dans un bureau entouré de collègues, sauf que chacun développe sa propre startup. C’est donc un premier point : vous avez des collègues. Vous pouvez aussi apprendre de ce que font les autres startups de la même promotion. Si vous rencontrez un problème technique, il est fort probable que quelqu’un d’autre dans la promotion y ait déjà été confronté. Il suffit de leur demander comment ils l’ont résolu. Un autre avantage est ce qu’on appelle le « YC GDP » : si vous avez un produit, vous pouvez le vendre aux startups de votre promotion.

Cet argument m’a semblé un peu faible. À mon avis, le véritable avantage réside dans l’accès à un réseau externe, ce que PG ne mentionne pas.

Y Combinator contre Google

« Don’t be evil » Ancienne devise de Google

« Make something people want » Devise (actuelle) de Y Combinator

Quel choc de découvrir le mémoire de Y Combinator « contre » Google dans l’affaire de monopole intentée par les États-Unis contre le géant de la recherche. Le lien est ici et le PDF est là :

J’ai été fan des deux entités depuis 20 ans. Mais le temps passe vite et le monde semble changer. À la fin de cet article, je reviendrai sur les raisons pour lesquelles j’ai été si impressionné par Y Combinator pendant toutes ces années, et en particulier par le duo Jessica Livingston / Paul Graham.

En fait, cet article porte davantage sur Y Combinator. Il se pourrait que ce que j’aimais chez Google soit mort, comme le laissait entendre Goomics. Inutile donc de parler de Google. Je l’ai souvent fait avec le tag #google. Mais je dois d’abord décrire brièvement les arguments de l’accélérateur contre Google.

« BRIEF OF Y COMBINATOR, LLC AS AMICUS CURIAE IN SUPPORT OF PLAINTIFFS »

La phase de recours dans cette affaire a des implications importantes pour la création et le financement des startups technologiques. Nous soumettons respectueusement ce mémoire afin de partager notre point de vue, fondé sur deux décennies d’expérience de terrain, selon lequel une application rigoureuse du droit de la concurrence aux États-Unis peut contribuer à favoriser un écosystème d’innovation américain plus sain, plus résilient et plus dynamique. Les startups avec lesquelles nous travaillons au quotidien devraient pouvoir exercer leur « énergie, leur imagination, leur dévouement et leur ingéniosité » (United States v. Topco Assocs., Inc., 405 U.S. 596, 610 (1972)), sur des marchés exempts de pratiques restrictives et de pouvoir de monopole illégalement maintenu. YC soutient l’ensemble des mesures correctives proposées par les plaignants. Afin d’éclairer l’analyse de la Cour, nous soulignons également ci-dessous certains éléments de la mesure corrective proposée sur lesquels nous estimons que notre expérience directe nous a apporté un éclairage et une perspective uniques.

Les mesures anticoncurrentielles ont été constantes dans l’histoire des États-Unis et le mémoire le rappelle :

L’expérience nous a appris que les points d’inflexion technologiques sont des moments critiques pour la concurrence et l’innovation. L’essor de technologies innovantes et transformatrices peut permettre à des startups agiles de perturber les acteurs en place. […] Les acteurs dominants réagissent souvent par des pratiques d’exclusion pour tenter de ralentir ou de s’approprier l’avenir. […] Par exemple, au milieu des années 1990, Microsoft a reconnu le potentiel disruptif des applications logicielles web et a réagi en empêchant, de manière anticoncurrentielle, les navigateurs internet concurrents d’atteindre les utilisateurs. États-Unis c. Microsoft Corp., 253 F.3d 34, 60 (D.C. Cir. 2001). Plus récemment, Facebook a constaté l’explosion de l’utilisation des applications mobiles et a réagi en acquérant des startups du mobile qu’elle considérait comme des menaces concurrentielles. Voir FTC c. Meta Platforms, Inc., n° CV 20-3590 (JEB), 2024 WL 4772423, aux points *29-30 (D.D.C. 13 novembre 2024) (« [Les] arguments en faveur de l’achat d’Instagram étaient fortement axés sur la neutralisation d’une menace concurrentielle. »).

Les mesures antitrust ont depuis longtemps permis de libérer le dynamisme et l’ingéniosité des États-Unis. Un décret de consentement antitrust de 1956, par exemple, obligeait AT&T à fournir un accès libre à ses brevets et à ses informations techniques de fabrication [sur le transistor]. Cette ordonnance a contribué à l’avènement de l’ère numérique moderne, en grande partie parce qu’elle a permis aux « jeunes et petites » entreprises – ce que nous appelons aujourd’hui les « startup hightech » – d’être compétitives. Voir Martin Watzinger et al., How Antitrust Enforcement Can Spur Innovation: Bell Labs and the 1956 Consent Decree, 12 AM. ECON. J. ECON. POL’Y 328, 330 (2020). Une nouvelle génération a pu pénétrer et se développer sur une multitude de marchés, contribuant à propulser les États-Unis au rang de leader mondial de l’innovation technologique. Ibid. Les économistes ont qualifié le décret antitrust de 1956 de « l’une des contributions les plus méconnues au développement économique » de l’histoire, et le cofondateur d’Intel l’a qualifié de « l’une des avancées les plus importantes pour l’industrie des semi-conducteurs commerciaux ». Cette tradition s’est perpétuée à l’ère moderne. En 2022, par exemple, la Commission fédérale du commerce des États-Unis a bloqué le projet d’acquisition d’Arm Ltd., une entreprise spécialisée dans les semi-conducteurs, par Nvidia Corp. Le PDG d’Arm a expliqué plus tard que cette séparation structurelle « nous a aidés » à nous concentrer sur la fourniture de produits de meilleure qualité à une époque où « de plus en plus d’applications évoluaient vers le cloud » et où « l’IA commençait à émerger ». Entretien avec René Haas, PDG d’Arm. Arm est depuis entré en bourse au Nasdaq, a enregistré un chiffre d’affaires record et vaut désormais plus de 100 milliards de dollars. Parallèlement, les bénéfices de Nvidia ont presque quintuplé, ses puces contribuant à l’essor de l’IA générative.

Mais en empêchant la concurrence, Google a dissuadé des entreprises indépendantes comme YC de financer et d’accélérer des startups innovantes qui auraient pu remettre en cause sa domination. Il en résulte un paysage artificiellement rabougri et stagnant. À notre avis, le dispositif de réparation proposé par les plaignants contribuerait à créer un écosystème de startups technologiques américaines plus dynamique et plus compétitif à l’échelle mondiale.

Y combinator propose les solutions suivantes :
A. La solution devrait ouvrir l’accès à l’ensemble des données et à l’index de recherche de Google.
B. La solution devrait empêcher Google d’étendre ses monopoles aux outils d’IA basés sur les requêtes.
C. La solution devrait empêcher Google de conclure des accords de paiement avec les distributeurs.
D. L’ordonnance de réparation devrait dissuader le contournement et les représailles.

Je ne suis pas sûr de comprendre tout cela, mais les implications seraient certainement majeures. Je n’entrerai pas dans les détails, mais c’est certainement profond et assez fascinant.

À PROPOS DE Y COMBINATOR

Le brief mentionne un article sur Y Combinator, sous-titré The Inside Story of Tech’s Most Influential Startup Accelerator (« L’histoire de l’intérieur de l’accélérateur de startups le plus influent de la tech »). C’est une lecture passionante. Je l’ai beaucoup apprécié et je l’illustre par quelques commentaires.

C’est d’abord leur philosophie qui m’attire le plus. Et encore une fois, cela est lié aux fondateurs, en particulier Paul Graham et Jessica Livingston. Je ne compterai pas le nombre de citations de Graham ici, ses essais sont célèbres (je viens d’en dénombrer 228 sur le site depuis 2005) et, d’une certaine manière, ils sont proches de ceux de Montaigne. Il suffit d’en citer un, par exemple : The Two Kinds of ModerateLes (deux sortes de modérés).

Comme le souligne l’article, le rôle de Jessica Livingston est sous-estimé : « Si Paul Graham était l’architecte philosophique de Y Combinator, Jessica Livingston en était l’architecte sociale, façonnant discrètement et efficacement la culture et la communauté de YC dès ses débuts.» Si vous n’avez jamais entendu parler d’elle, il n’est jamais trop tard pour lire Founders at Work. Paul Graham a d’ailleurs ressenti le besoin d’écrire un essai intitulé Jessica Livingston 🙁

Leur philosophie est à la fois simple et complexe. Relisez l’article mentionné ci-dessus et voici leurs « mantras », issus d’une expérience durement acquise, qui font désormais partie intégrante de la culture startup mondiale :

Faire quelque chose que les gens veulent : en termes simples, le role des startups se résume à résoudre de véritables problèmes. Ce principe incite les fondateurs à moins se focaliser sur les technologies tape-à-l’œil ou le battage médiatique, et davantage sur la compréhension approfondie des problèmes des clients. C’est le premier commandement de YC.
Faire des choses qui ne passent pas à l’échelle : le succès initial se construit grâce à des interactions concrètes, manuelles et profondément personnelles avec les utilisateurs. Airbnb a pris cela à cœur, photographiant personnellement les annonces des hôtes pour accroître rapidement l’attrait.
Parler aux utilisateurs : l’engagement constant avec de vrais clients façonne l’orientation produit. Les entreprises de YC recherchent sans cesse les retours des utilisateurs, garantissant que leurs produits évoluent au plus près de leurs besoins réels.
Rester concentré / Ne pas évoluer prématurément : YC encourage les startups à se concentrer initialement sur un problème clé avant de se développer. Les distractions précoces, les recrutements coûteux ou les fonctionnalités inutiles peuvent freiner la dynamique.
Être infatigablement inventif : les fondateurs doivent faire preuve de créativité pour surmonter les obstacles. YC apprécie les fondateurs qui se démènent et improvisent, considérant les contraintes comme des opportunités d’innovation.
La croissance résout (presque) tous les problèmes : une croissance régulière est le meilleur indicateur de la santé d’une startup. Une croissance rapide et mesurable attire les financements, les talents et le moral.
Ne pas mourir : la survie avant tout. YC conseille aux startups de rester agiles et suffisamment adaptables pour affronter les inévitables tempêtes.
Fondateur = Compétence : Au-delà des idées, des marchés ou des modèles économiques, YC mise sur les personnes. Les bons fondateurs savent s’adapter aux réalités du marché, soulignant l’importance de la dynamique d’équipe et de la personnalité.

LES PERFORMANCES DE Y COMBINATOR

Ne vous méprenez pas. Tout cela ne signifie pas que Y Combinator a trouvé la recette du succès. Voici quelques chiffres tirés de l’article :

Vous pouvez vous faire votre propre opinion sur ces chiffres. Voici ce que j’ai lu :
– sur 5 000 startups, 17 sont entrées en bourse (moins de 1 %) et environ 500 ont été rachetées (environ 10 %). N’oubliez pas qu’une acquisition peut être très peu valorisée.
– peu d’entreprises échouent, surtout les premières années ; le principe de « fail fast » n’est donc pas si évident.
Y Combinator a-t-il plus de succès que d’autres ? Je ne sais pas, mais j’ai adoré leur approche de l’entrepreneuriat.

À PROPOS DE L’ÉVOLUTION ET DE LA MORT DES ENTITÉS INNOVANTES

J’ai simplement dit « j’ai adoré » et non pas « j’adore ». Je commence à avoir l’impression que les vieilles structures perdent de leur agilité et de leur créativité. C’est ce que Y Combinator pense de Google. J’ai découvert que Graham et Livingston ont pris leur retraite de YC. Je pense aussi qu’il est difficile de maintenir une culture d’entreprise lorsque les fondateurs partent. J’ai ressenti la même chose avec YC lorsque Sam Altman et d’autres ont pris sa direction. Ce commentaire a quelque chose de déprimant, mais peut-être pas.

Mon premier article sur ce blog portait sur le discours de Steve Jobs à Stanford. Relisez-le encore et encore :

la Mort est sans doute la plus belle invention de la Vie. Elle l’agent du changement pour la Vie. Elle nettoie l’ancien pour laisser la place au neuf. Vous êtes le neuf, mais un jour, pas si éloigné, vous deviendrez progressivement l’ancien et vous serez nettoyé. Désolé d’être aussi tragique, mais c’est la vérité.

Votre temps est compté, alors ne le gaspillez pas à vivre la vie d’autrui. Ne restez pas prisonnier des dogmes, c’est-à-dire du résultat des pensées d’autrui. Ne laissez pas le bruit des opinions assourdir votre propre voix intérieure. Et plus important encore, ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. Ils savent quelque part déjà ce que vous voulez vraiment devenir. Tout le reste est secondaire.

Comment créer Google selon Paul Graham

J’ai (comme souvent) beaucoup aimé un article publié par Paul Graham sur son blog en mars dernier, intitulé How to Start Google. Alors je me suis décidé à le traduire et le publier ici (en informant Paul Graham de mon intention…) Voici donc.

Comment Créer Google

Mars 2024 – Paul Graham, traduit en juin 2024

(Ceci est une présentation donnée à des jeunes de 14 et 15 ans sur que faire aujourd’hui s’ils envisagent de créer une startup plus tard. De nombreuses écoles pensent qu’elles devraient dire quelque chose sur les startups à leurs étudiants. Et bien voici ce que je pense qu’elles devraient leur raconter.)

La plupart d’entre vous pensent sans doute que quand vous êtes lâchés dans le soi-disant monde réel, vous devrez trouver un travail. Ce n’est pas vrai, et aujourd’hui je vais vous donner la combine à utiliser pour éviter d’avoir jamais à trouver un travail.

La combine est de lancer sa propre entreprise. Ce n’est donc pas une combine pour éviter de travailler, parce que si vous lancez votre propre entreprise, vous travaillerez plus dur que si vous aviez un travail ordinaire. Maus vous éviterez de nombreuses choses ennuyeuses qui viennent avec un travail, y compris un bois qui vous dit quoi faire.

C’est plus excitant de travailler sur son propre projet que sur celui de quelqu’un d’autre. Et vous pouvez aussi devenir beaucoup plus riche. En fait, c’est la façon classique de devenir vraiment riche. Si vous regardez les listes des gens les plus riches qui sont publiées de temps en temps dans la presse, presque tous le sont devenus en lançant leur entreprise.

Lancer son entreprise peut dire beaucoup de choses, depuis lancer un salon de coiffure à créer Google. Je vais parle ici d’un des extrêmes du spectre. Je vais vous raconter comment commencer Google.

Les entreprises comme l’extrême de Google sont appelées des startups quand elles sont jeunes. La raison pour laquelle je les connais et que ma femme Jessica et moi avons lancé quelque chose appelé Y Combinator, qui est basiquement une usine à startup. Depuis 2005, Y Combinator a financé plus de 4000 startups. Et donc nous savons exactement ce qu’il faut pour lancer une startup, parce que nous avons aidé des gens à le faire depuis 19 ans.

Vous avez peut-être pensé que je plaisantais quand j’ai dit que j’allais vous raconter comment créer Google. Vous vous êtes peut-être dit « Comment pourrions-nous créer Google ? » Mais c’est exactement ce que les personnes qui ont créé Google ont pensé avant de le faire. Si vous aviez dit à Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs de Google, que l’entreprise qu’ils étaient sur le point de lancer vaudrait un jour mille milliards de dollars, leur tête aurait explosé.

Tout ce que vous savez quand vous commencez à travailler à une startup c’est que cela semble en valoir la peine. Vous ne pouvez pas savoir si elle deviendra une entreprise valant des milliards ou qui fera faillite. Donc quand je dis que je vais vous raconter comment lancer Google, je veux dire que je vais vous raconter comment arriver au point où vous pouvez créer une entreprise qui a autant de chance d‘être Google que Google avait d’être Google. [1]

Comment aller d’où vous êtes aujourd’hui au point de pouvoir lancer une startup qui sera un succès ? Il faut trois choses. Il faut être bon dans un quelconque domaine technologique, il faut une idée de ce que vous allez bâtir, et il faut des cofondateurs avec qui lancer l’entreprise.

Comment devient-on bon dans une technologie ? Et comment choisir la technologie dans laquelle s’investir ? il se trouve que les deux questions ont la même réponse : en travaillant sur des projets personnels. N’essayez pas de deviner si l’édition de gènes, les LLM ou les fusées vont devenir la technologie la plus valable à maîtriser. Personne ne peut deviner une chose pareille. Travaillez simplement sur ce qui vous intéresse le plus. Vous travaillerez bien plus dur à quelque chose qui vous intéresse qu’à quelque chose sous prétexte que vous pensez qu’il faille le faire.

Si vous n’êtes pas sûr de la technologie dans laquelle vous investir, investissez-vous dans la programmation. Cela a tété la source de la startup moyenne dans les trente dernières années, et cela ne va sans doute pas changer dans les 10 qui viennent.

Ceux parmi vous qui prennent des cours d’informatique à l’école doivent se dire, maintenant, OK, voilà une chose réglée. On nous a déjà tout appris sur la programmation. Mais désolé, ce n’est pas assez. Il vous faut travailler à des projets personnels, pas se contenter de suivre des cours à l’école. Vous pouvez être bon en classe sans vraiment apprendre à programmer. Je dirais même que vous pouvez obtenir un diplôme en informatique d’une des meilleures universités et n’être même pas bon en programmation. C’est la raison pour laquelle les entreprises technologiques vous font passer des tests de programmation avant de vous recruter, indépendamment de votre université ou de vos notes. Elles savent que les résultats aux examens ne prouvent rien.

SI vous voulez vraiment apprendre à programmer, il vous faut travailler à des projets personnels. Vous apprenez beaucoup plus vite de cette façon. Imaginez que vous développiez un jeu et qu’il y ait quelque chose que vous vouliez ajouter, et vous ne savez pas comment faire. Vous allez l’apprendre beaucoup plus vite que si vous l’étudiez en classe.

Vous n’avez pourtant pas besoin d’apprendre à programmer. Si vous demandez ce qui compte en matière de technologie, cela inclut pratiquement tout ce que vous pouvez décrire en utilisant les mots « faire » ou « fabriquer ». Alors la soudure en fait partie, ou la couture, ou la vidéo. Tout ce qui vous intéresse le plus. La différence essentielle est de savoir si vous produisez ou si vous vous contentez de consommer. Etes vous en train de développer des jeux vidéo ou vous contentez -vous d’y jouer ? C’est la différence.

Steve Jobs, le fondateur d’Apple, a passé du temps pendant son adolescence à étudier la calligraphie – un genre d’écriture esthétique que le vois dans les manuscrits médiévaux. Personne, même pas lui, ne pensait que ça l’aiderait dans sa carrière. Il le faisait parce que ça l’intéressait. Mais il se trouve que ça l’a beaucoup aidé. L’ordinateur qui a fait d’Apple quelque chose d’énorme, le Mackintosh, est sorti juste au moment où les ordinateurs sont devenus assez puissants pour présenter à l’écran une typographie similaire à celle des livres imprimés plutôt qu’aux lettres du style des ordinateurs que l’on voit dans les jeux à 8 bits, et l’une de raisons est que Steve était l’une des quelques personnes dans le monde de l’informatique qui s’était vraiment investir dans le graphisme.

Ne croyez pas que vos projets doivent être sérieux. Ils peuvent être aussi frivoles que vous le souhaitez tant que vous construisez des choses qui vous passionnent. Il est probable que 90% des codeurs commencent par fabriquer des jeux. Eux et leurs amis aiment jouer aux jeux vidéo. Alors ils fabriquent ce genre de choses qu’eux et leurs amis désirent. Et c’est exactement ce que vous devriez faire à 15 ans si vous souhaitez un jour créer une startup.

Vous n’avez pas à faire juste un projet. En réalité, il est bon d’apprendre plein de choses. Steve Jobs ne s’est pas contenté d’apprendre la calligraphie. Il a aussi appris l’électronique, qui avait encore plus de valeur. Peu importe ce qui vous intéresse. (Vous voyez un pattern ici ?)

Donc c’est la première des trois choses dont vous avez besoin, devenir bon dans un domaine technologique. Vous le ferez de la même manière que pour le violon ou le football : par la pratique. Si vous vous lancez dans une startup à 22 ans, et que vous commencez à écrire vos propres programmes maintenant alors au moment de vous lancer, vous aurez passé au moins les 7 années précédentes à écrire du code, et on peut être bon dans n’importe quel domaine après l’avoir pratiqué pendant 7 ans.

Supposons que vous ayez 22 ans et que vous avez réussi : vous êtes alors bon dans un domaine de la technologie. Comment allez-vous trouver des idées de startup ? (Sur le sujet, voir le lien) Cela peut sembler être la partie difficile. Même si vous êtes devenu un bon programmeur, comment avoir l’idée pour lancer Google ?

En réalité, il est facile d’avoir des idées de startup une fois que vous êtes bon dans une technologie. Une fois que vous êtes bon dans une technologie, quand vous regardez le monde, vous voyez des lignes pointillées autour de choses qui manquent. Vous commencez à être capable de voir à la fois des choses qui manquent à partir de la technologie elle-même et tous les problèmes qui pourraient être fixés en l’utilisant ; et chacun d’eux est une startup potentielle.

Dans la ville proche de notre maison, il y a un magasin avec un signe avertissant que la porte est difficile à fermer. Le signe est là depuis plusieurs années. Pour les gens dans le magasin, cela doit être comparable à ce phénomène naturel et mystérieux d’une porte difficile à fermer, et tout ce qu’on peut faire est de placer un signe avertissant les clients. Mais tout charpentier qui regarderait cette situation penserait « Pourquoi ne pas juste aplanir la partie qui frotte ? »

Une fois que vous êtes bon en programmation, tous les bouts de code manquants dans le monde commencent à ressembler à une porte difficile pour un charpentier. Je vais vous donner un exemple concret. A la fin du 20e siècle, les universités américaines avaient l’habitude de publier des annuaires papier avec tous les noms des étudiants et leur information personnelle. Quand je vais vous dire comment ces annuaires s’appelaient, vous allez comprendre de quelle startup je parle. Ils s’appelaient des Facebooks (en français des trombinoscopes, car ils avaient en général le visage, la trombine, la « face » de chaque étudiant à côté de son nom.

Alors Mark Zuckerberg arrive à Harvard en 2002 et l’université n’a toujours pas mis le trombinoscope, le facebook en ligne. Chaque résidence avait un trombinoscope en ligne, mais il n’y en avait pas un pour l’université dans son ensemble. L’administration d l’université avait organisé avec sérieux des réunions sur le sujet, et aurait probablement résolu le problème une dizaine d’années plus tard. La plupart des étudiants n’avaient pas consciemment remarqué quoi que ce soit. Mais Mark est un codeur. Il regarde la situation et se dit « Mais c’est idiot. Je pourrais écrire un programme pour régler le problème dans la nuit. Laissons les gens charger leur propre photo et combinons alors les données dans un nouveau site pour toute l’université ». Et il le fait. Et presque littéralement dans la nuit, il a des milliers d’utilisateurs.

Bien sûr, Facebook n’était pas encore une startup. C’était juste …un projet. Et voici à nouveau ce mot. Les projets ne sont pas juste la meilleure façon d’apprendre une technologie. Ils sont aussi la meilleure source d’idées de startup.

Facebook n’a rien d’inhabituel de ce point de vue. Apple et Google ont aussi commencé comme des projets. Apple n’était pas censée devenir une entreprise. Steve Wozniak voulait juste fabriquer son propre ordinateur. Ce n’est devenu une entreprise que lorsque Steve Jobs a dit « Eh, je me demande si on ne pourrait pas vendre les plans de cet ordinateur à d’autres personnes ». C’est ainsi qu’Apple a commencé. Ils ne vendaient même pas d’ordinateurs, juste les plans de de l’ordinateur. Pouvez-vous imaginer à quel point cette entreprise semblait boiteuse ?

Idem pour Google. Larry et Sergey n’essayaient pas de créer une entreprise au début. Ils essayaient juste de faire un bon moteur de recherche. Avant Google, la plupart des moteurs de recherche n’essayaient pas de trier les résultats trouvés par ordre d’importance. Si vous cherchiez « rugby », ils vous donnaient juste toutes les pages web qui contenaient le mot « rugby ». Et le web était si petit en 1997 qu’en réalité ça fonctionnait ! Enfin à peu près. Il n’y avait peut-être que 2à ou 30 pages avec le mot « rugby » mais le web croissait exponentiellement, ce qui signifiait que cette manière de faire des recherches devenait exponentiellement plus foireuse. La plupart des utilisateurs pensaient « Ouah, je vais devoir passer beaucoup de temps à regarder les résultats pour trouver ce que je cherche. » La porte est dure à ouvrir. Mais tout comme Mark, Larry et Sergey étaient des codeurs. Ils ont regardé cette situation et pensé « Mais c’est idiot. Certaines pages sur le rugby comptent plus que d’autres. Essayons de les trouver et de les afficher en premier ».

Il est évident a posteriori que c’était une grande idée de startup. Ce n’était pas évident à l’époque. Ce n’est jamais évident. Si cela avait été une bonne idée de lancer Apple ou Google ou Facebook, quelqu’un d’autre l’aurait déjà eue. C’est pourquoi les meilleures startups viennent de projets qui n’étaient pas destinés à devenir des startups. On n’essaie pas de lancer une entreprise. On suit simplement son intuition de ce qui est intéressant. Et si on est jeune et bon dans une technologie alors l’intuition inconsciente de ce qui est intéressant est meilleure que les idées conscientes de ce qui pourrait être une entreprise de qualité.

Alors il est critique, si vous êtes un jeune fondateur, de faire des choses pour que vous-même et vos amis les utilisiez. La plus grosse erreur des jeunes fondateurs est de fabriquer quelque chose pour quelque groupe mystérieux d’autres gens. Alors que si vous pouvez faire quelque chose que vous et vos amis désiraient vraiment – quelque chose que vos amis n’utilisent pas simplement par loyauté envers vous, mais qu’ils seraient vraiment tristes de perdre si vous l’arrêtiez – alors vous avez certainement le germe d’une bonne idée de startup. Peut-être que cela ne vous semble pas avoir ce potentiel. Il n’est peut-être pas évident de faire de l’argent avec. Mais croyez-moi, il y a un moyen.

Ce dont vous avez besoin pour une idée de startup, et c’est tout ce dont vous avez besoin, c’est quelque chose que vos amis veulent vraiment. Et ces idées ne sont pas difficiles à voir une fois que vous avez atteint un bon niveau dans un domaine technologique. Il y a des portes qui coincent partout. [2]

Enfin, pour le troisième et dernier élément nécessaire, il vous faut : un cofondateur, ou des cofondateurs. La startup idéale a deux ou trois fondateurs, donc il vous faut un ou deux cofondateurs. Comment les trouver ? Savez-vous déjà ce que je vais vous dire maintenant ? C’est toujours la même chose : des projets. Vous trouvez des cofondateurs en travaillant sur des projets avec eux. Ce qu’il vous faut chez un bon cofondateur c’est qu’il soit bon à ce qu’il fait et que vous travailliez ben ensemble, et la seule façon d’en juger, c’est de travailler avec lui sur des choses.

A ce point de mon discours, je vais vous raconter quelque chose que vous n’avez peut-être pas envie d’entendre. Il est vraiment important d’être bon en classe, même pour les cours qui ne sont que de la mémorisation ou des bavardages sur la littérature, parce qu’il est nécessaire d’être bon dans en classe pour entrer dans une bonne université. Et si vous désirez vous lancer dans une startup, vous devrez essayer d’aller dans la meilleure université possible, parce que c’est là que se trouvent les meilleurs cofondateurs. C’est aussi là que se trouvent les meilleurs employés. Quand Larry et Sergey ont lancé Google, ils ont commencé à recruter toutes les personnes les plus brillantes qu’ils avaient connu à Stanford, et ce fut un vrai avantage pour eux.

La preuve empirique de ce point est claire. Si vous regardez où il y a le plus grand nombre de startup réussies, c’est à peu près la liste des universités les plus sélectives.

Je ne crois pas que les noms prestigieux de ces universités soient la cause du plus grand nombre de startup qui en sortent. Ni que ce serait en raison d’une meilleure qualité de l’enseignement. Ce qui explique cela est la difficulté d’y entrer. Il faut être plutôt brillant et déterminé pour entrer au MIT ou à Cambridge, alors si vous réussissez à y entrer, vous rencontrerez d’autres étudiants dont un grand nombre de gens brillants et déterminés. [3]

Il n’est pas obligatoire de lancer une startup avec quelqu’un que vous avez rencontré à l’université. Les fondateurs de Twitch se sont rencontrés quand ils avaient sept ans. Les fondateurs de Stripe, Patrick et John Collison, se sont rencontrés lorsque John est né. Mais les universités sont la source principale de cofondateurs. Et parce qu’elles sont le lieu où se trouvent les cofondateurs, elles sont aussi le lieu où se trouvent les idées, parce que les meilleures idées émergent de projets que vous ferez avec les gens qui vont devenir vos cofondateurs.

Par conséquent, la liste des choses nécessaires pour aller de là où vous êtes jusqu’à la création d’une startup est assez courte. Il faut que vous soyez bon dans un domaine de la technologie, et le moyen d’y arriver est de travailler sur vos projets personnels. Et vous devez travailler aussi bien que possible en classe pour entrer dans une bonne université parce c’est là que se trouvent les cofondateurs et les idées.

C’est tout, juste deux choses, fabriquer quelque chose et être bon en classe.

Notes

[1] La combine rhétorique dans cette phrase est que « Google » se réfère à différentes choses. Je veux dire : une entreprise qui a autant de chances de croître que Google l’a finalement fait, comme Larry et Sergey auraient raisonnablement pu s’attendre à ce que Google le fasse au moment où ils l’ont lancé. Mais je pense que la version originale est plus drôle.

[2] Faire quelque chose pour vos amis n’est pas la seule source d’idées de startup. C’est juste la meilleure source pour des jeunes cofondateurs, qui ont le moins la connaissance de ce d’autres personnes désirent et dont les désirs personnels sont les plus prédictifs de la demande future.

[3] De manière assez étrange, ceci est particulièrement vrai dans des pays comme les Etats Unis où les admissions en bachelor sont mal faites. Les départements d’admission américains demandent aux candidats de passer à travers des filtres arbitraires qui ont peu de rapport avec leurs capacités intellectuelles. Mais plus le test est arbitraire, plus il devient un test de la détermination et de l’ingéniosité. Et ce sont les deux qualités les plus importantes chez les fondateurs de startup. Alors les départements d’admission américains sont meilleurs à sélectionner les fondateurs qu’ils ne le seraient s’ils étaient meilleurs à sélectionner les fondateurs.

Puis Paul Graham ajoute des remerciements à Jared Friedman, Carolynn Levy, Jessica Livingston, Harj Taggar et Garry Tan pour avoir lu des brouillons de son texte.

Paul Graham sur Boston

A nouveau, un excellent article sur Xconomy intiulé: “Paul Graham on Why Boston Should Worry About Its Future as a Tech Hub—Says Region Focuses On Ideas, Not Startups

J’ai immédiatement réagi par un commentaire que je traduis ici. Pour résumer, Paul Graham, fondateur de Y combinator à Boston et San Francisco, quitte définitivement la côte Est pour se concentrer sur la Silicon Valley, ce qui crée des remous outre-atlantique. J’ai donc écrit:

Il ny ‘a aucun doute (malheureusement) que Paul a raison. Je ne m’inquiète pas tant de Boston que des autres régions qui se veulent innovantes. Le débat est en effet clos depuis que AnnaLee Saxenian a publié « Regional Advantage » (en 1994). Pourtant, elle avait eu ses propres doutes auparavant: “In 1979, I was a graduate student at Berkeley and I was one of the first scholars to study Silicon Valley. I culminated my master’s program by writing a thesis in which I confidently predicted that Silicon Valley would stop growing.” Elle admit soin erreur d’appréciation lors d’une conférence à Stockholm en 1998! Et donc?!!

La Silicon Valley est en définitive la seule région à posséder le bon environnement pour les start-ups. Lisez à nouveau les essais de Paul sur son site www.paulgraham.com. Un des éléments clé est que Fairchild a permis la naissance de centaines de start-up et ceci est aussi très bien documenté. La culture des start-up est née à cette époque. Je suis tellement passionné par le sujet que j’ai publié mon livre et [ce] blog. Mais si vous n’aimez pas l’auto-promotion, vous pouvez aussi lire l’excellent travail de Junfu Zhang “High-Tech Start-Ups and Industry Dynamics in Silicon Valley” qui est disponible en ligne et où bous pourrez découvrir avec quantité de détail les différences de dynamique à l’œuvre (face à Boston à nouveau)…

Boston est de loin le numéro 2, aucun doute, mais nous les numéro 3 et suivants, devrions nous inquiéter que même Boston n’arrive pas à tenir la dragée haute à la Silicon Valley…