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Stanford et les Startups

Stanford fait partie des deux meilleures universités avec le MIT pour la création de startups high-tech. Il n’y a aucun doute à pareille affirmation. Au cours des dix dernières années, j’ai étudié l’impact de cette université qui s’est développée au milieu de Silicon Valley. Après un livre et quelques articles de recherche, voici une sorte de travail de conclusion.

Il y a un peu moins de 10 ans, j’ai découvert Wellspring of Innovation, un site Web de l’Université de Stanford qui liste environ 6000 entreprises et fondateurs. J’ai utilisé cette liste en plus de données que j’avais obtenues de l’OTL, le bureau de transfert de technologie de Stanford ainsi que de certaines données personnelles que j’avais compilées au cours des années. Le rapport Startups and Stanford University, sous-titré « une analyse de l’activité entrepreneuriale de la communauté de Stanford sur 50 ans » est le résultat d’une recherche d’environ 10 ans. Bien sûr, je n’ai pas travaillé tous les jours sur le sujet, mais ce fut un travail patient qui m’a aidé à analyser plus de 5000 startups et entrepreneurs. Il n’y a presqu’aucune anecdote, mais beaucoup de tableaux et de figures. J’ai délibérément décidé de ne pas tirer beaucoup de conclusions car chaque lecteur préférera sans doute une partie à une autre. Les quelques personnes que j’ai contactées avant de le publier ici ont twitté avec des réactions différentes. Par exemple:

Katharine Ku, directrice de l’OTL a mentionné un autre rapport lorsque je lui ai mentionné le mien: Stanford’s Univenture Secret Sauce – Embracing Risk, Ambiguity and CollaborationLa recette secrète d’Univenture de Stanford: embrasser le risque, l’ambiguïté et la collaboration. Une autre illustration de la culture entrepreneuriale de cet endroit unique! Je dois remercier Madame Ku ici encore pour les données auxquelles j’ai pu accéder grâce à elle!

Ce document n’est pas vraiment une conclusion. Il reste encore beaucoup à étudier sur les startups high-tech autour de Stanford. Rien qu’avec ces données. Et plus encore avec des données récentes sans doute. Et je conclurai ici avec la dernière phrase du rapport: « Comment tout cela se développera-t-il à l’avenir est évidemment impossible à prédire. Par conséquent, une analyse revisitée de la situation dans une décennie devrait être très intéressante ».

Un nouveau poison dans la Silicon Valley – le sexisme et pire encore?

La Silicon Valley parle ces jours-ci beaucoup de sexisme et de harcèlement. Si vous n’en avez pas encore entendu parler, vous pouvez lire:
Women in Tech Speak Frankly on Culture of Harassment dans le New York Times, en date du 30 juin 2017.
– – Uber’s Opportunistic Ouster dans le New Yorker, daté du 10 juillet.

J’ai déjà mentionné quelques traits sombres de la Silicon Valley. Par exemple:
La Silicon est-elle (re)devenue folle? en janvier 2016,
Quelque chose de pourri dans le royaume Silicon Valley? en janvier 2014,
La Silicon Valley et la politique – Changer le monde en novembre 2013,

Il ne fait aucun doute que la Silicon Valley n’est pas un paradis. Mais je ne l’avais jamais vu comme un lieu sexiste. Au moins pas plus sexiste que le reste de la planète. Et oui, il y a eu des histoires terribles, comme des viols sur le campus de Stanford, mais mon souvenir de la région est plus un lieu a-sexuel, principalement faite de personnes introverties, comme vous pouviez le voir sur la Silicon Valley de HBO (dès son 1er épisode). Il suffit de lire (encore une fois) ce commentaire drôle et triste: « C’est étrange, ils se promènent toujours par groupes de 5, ces programmeurs. Il y a le grand blanc dégingandé, l’asiatique petit et maigre, le gros à la queue de cheval, un gars plein de poils au visage, et un indien. C’est comme s’ils faisaient des échanges jusqu’à former le bon groupe
– Vous avez clairement une compréhension profonde de la nature humaine. »

Mais s’il y a quelque chose à dire sur tout cela, car même si une société est complexe et qu’il n’est jamais facile d’expliquer les interactions humaines sans être simpliste, ce que certains et peut-être trop d’individus font dans la Silicon Valley est inacceptable et devrait être combattu pour que cela se produise de moins en moins souvent …

Obama et la Silicon Valley, une vision commune du futur?

Rarement ai-je lu deux articles donnant une vision en apparence aussi proche des défis et enjeux du futur de la planète que ceux que je vais mentionner dans un instant. Je dis bien en apparence, car derrière une certaine cohérence de la vision confiante de l’avenir, se cache des différences assez fondamentales sur les défis.

Mais je vais me permettre une digression avant d’entrer dans le vif du sujet. Un troisième article a été publié sur un sujet bien différent en apparence dans l’édition papier du New Yorker en date du 10 octobre 2016 – il y est question du passé et du présent! – et intitulé He’s Back. Cet article m’a rappelé que mes deux lectures les plus importantes de l’année 2016 (et peut-être du 21e siècle) sont celles que j’ai mentionnées dans le post Le monde est-il devenu fou? Peut-être bien…, à savoir le formidable Le capital au 21e siècle de Thomas Piketty et le non moins remarquable Dans la disruption – Comment ne pas devenir fou ? de Bernard Stiegler. En vous donnant le titre de l’édition numérique j’espère vous inciter à découvrir Karl Marx, Yesterday and Today – The nineteenth-century philosopher’s ideas may help us to understand the economic and political inequality of our time.

Revenons au sujet qui motive ce post. Barack Obama vient de publier dans The Economist un texte assez court où il décrit les enjeux à venir. C’est un article brillant d’une rare hauteur de vue. Il créée aussi un certain mystère autour du président américain. Est-il très bien entouré de conseillers informés et/ou s’est-il intéressé si profondèment à ces sujets au point de trouver le temps d’écrire (je devrais dire de décrire) lui-même la complexité du monde. Il faut absolument lire The Way Ahead.

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En comparaison, l’article Adding a Zero de la même édition du New Yorker du 10 octobre dernier, et intiutlé dans la version électronique Sam Altman’s Manifest Destiny avec un sous-titre toutefois identique Is the head of Y Combinator fixing the world, or trying to take over Silicon Valley? (le patron de Y combinator essaie-t-il de transformer le monde ou de conquérir la Silicon Valley?). Ce très long article décrit bien les raisons pour lesquelles on peut aussi bien adorer et détester la Silicon Valley. Elle est un Pharmakon (à la fois un remède et un poison selon les mots de Stiegler). Je vous encourage à le lire aussi, mais la priorité devrait aller à lire d’abord Barack Obama.

Je vais essayer de m’expliquer. Obama a beaucoup essayé et moins réussi, mais il y a une cohérence, je crois, de son action. Dans The Economist, il écrit (enfin je traduis): « [Pour] rétablir pleinement la foi dans une économie où les Américains qui travaillent dur peuvent se projeter vers l’avenir, il faut traiter quatre grands défis structurels: stimuler la croissance de la productivité, lutter contre la montée des inégalités, veiller à ce que tous ceux qui le souhaitent puissent avoir un emploi et contruire une économie résiliente qui prépare la croissance future. » Obama est un optimiste et un modéré. Tout sauf un révolutionnaire. Il y a une très belle phrase au milieu de l’article: La présidence est une course de relais, nécessitant de chacun de nous de faire sa part pour rapprocher le pays de ses aspirations les plus élevées (The presidency is a relay race, requiring each of us to do our part to bring the country closer to its highest aspirations). Les aspirations les plus élevées. Je pense sincièrement que c’est la raison pour laquelle Obama méritait le prix Nobel de la paix malgré toutes les difficultés de sa tâche.

La Silicon Valley a le même optimisme et la même croyance dans le progrès technologique et le bien être qu’il apporte (ou qu’il peut apporter). La croissance y est un mantra. Sam Altman ne déroge pas à la règle. En voici quelques exemples: « Nous avions limité notre chiffre d’affaires prévisionnel à trente Millions de dollars », a déclaré Chesky [le fondateur et CEO de Airbnb]. Sam réagit ainsi Prenez tous les « M » [de millions] et remplcez les par des « B » [de billions]. Et Altman se souvient d’ajouter : »Ou vous ne croyez pas à ce que vous avez écrit, ou vous avez honte, ou je ne sais pas compter ». [Page 71] puis un peu plus loin « C’est l’une des erreurs les plus rares à faire, essayer d’être trop frugal. » […] « Ne vous occupez pas des concurrents tant qu’ils vous battent pas, » […] « Pensez toujours à ajouter un zéro de plus à ce que vous faites, mais ne pensez jamais au-delà. » [Page 75]

161010_r28829-863x1200-1475089022 Illustration de R. Kikuo Johnson

Evidemment la prise de risque suit en conséquence: Dans une classe où Altman a enseigné à Stanford en 2014, il a fait remarquer que la formule pour estimer les chances de succès d’une start-up est « quelque chose comme le produit Idée fois Produit fois Temps d’exécution de l’équipe fois Chance, où la Chance est un nombre aléatoire entre zéro et dix mille. » [Page 70] La stratégie des accélérateurs comme Ycombinator semble assez simple: « Ce que nous demandons aux startups est très simple, mais très difficile à faire. Un, faire quelque chose que les gens veulent », – une phrase de Graham, qui est imprimée sur les T-shirts distribués aux fondateurs – « et, deux, passer tout votre temps à parler à vos clients et développer vso produits. » [Page 73] Le résultat de cette stratégie tient dans la performance des ces mécanismes d’accélération: « Une étude 2012 sur les accélérateurs nord-américains a révélé que près de la moitié d’entre eux avaient échoué à produire une seule start-up ayant levé des fonds de capital-risque. Mais alors que quelques accélérateurs, comme Tech Stars et 500 Startups, ont une poignée de sociétés valant des centaines de millions de dollars, Y Combinator a dans son portefeuille des start-up valant plus d’un milliard – et il en a onze. » [Page 71] mais Altman est insatisfait: « Les capital-risqueurs croient que leurs rendements suivent une « loi de puissance, » selon laquelle quatre-vingt dix pour cent de leurs bénéfices proviennent d’une ou deux entreprises. Cela signifie qu’ils espèrent secrètement que les autres start-up dans leur portefeuille vont échouer rapidement, plutôt que stagner tels des «zombies» consommant des ressources. Altman souligne que seul un cinquième des entreprises de YC ont échoué, et a ajoute: «Nous devrions prendre des risques plus fous, de sorte que notre taux d’échec serait lui aussi de quatre-vingt dix pour cent. » [Page 83]

« Sous la direction de Sam, le niveau de l’ambition de YC a été multiplié par 10 » Paul Graham m’a dit que Altman, précipite les progrès dans « la guérison du cancer, la fusion nucléaire, les avions supersoniques, l’intelligence artificielle » et essaye de revoir complètement notre mode de vie : « Je pense que son but est de créer l’avenir ». [Page 70] Récemment, YC a commencé à planifier un projet pilote visant à tester la faisabilité de construire sa propre ville expérimentale. Elle se situerait quelque part en Amérique, ou peut-être à l’étranger, et serait optimisée pour les solutions technologiques: elle pourrait, par exemple, autoriser uniquement les véhicules autonomes. « Cela pourrait être une ville universitaire l’université de l’avenir issue de YC », a déclaré Altman. « Cent mille acres, cinquante à cent mille habitants. Nous uiliserions le financement participatif pour l’infrastructure et établirions une nouvelle et abordable façon de vivre autour de concepts comme «Personne ne peut jamais faire de l’argent avec l’immobilier.» Il a souligné que c’était juste une idée, mais il était déjà à la recherche sur les sites potentiels. Vous pourriez imaginer cette métropole comme une cité-état post-humaine exemplaire, basée sur l’I.A.- une Athènes du vingt-et-unième siècle ou une communauté fermée pour l’élite, une forteresse contre le chaos à venir. [Page 83] L’optimisme de YC va très loin: « Nous sommes bons pour éliminer les trous du cul, » m’a dit Graham. « En fait, nous sommes meilleurs pour dépister les trous du cul que les perdants. […] Graham a écrit un essai, « les méchants échouent », dans lequel – ignorant de possibles contre-exemples comme Jeff Bezos et Larry Ellison – il a déclaré que « être méchant vous rend stupide » ce qui décourage les personnes bonens de travailler avec eux. Ainsi, dans les start-up, « les pesonnes ayant un désir d’améliorer le monde ont un avantage naturel. » Gagnant-gagnant. [Page 73]

Altman n’est pas dénué de conscience sociale, enfin pas tout à fait. « Si vous pensez que toutes les vies humaines sont également précieuses, et si vous croyez aussi que 99.5% de vie aura lieu dans le futur, alors nous devrions passer tout notre temps à penser à l’avenir. » [Il regarde] les conséquences de l’innovation comme une question de systèmes. Le défi immédiat est que les ordinateurs pourraient mettre la plupart d’entre nous au chomage. La solution de Altman est le projet de recherche de YC sur le « Revenu de Base Inconditionnel », une étude de cinq ans, qui doit débuter en 2017, sur une vieille idée qui est soudainement en vogue: donner à chacun assez d’argent pour vivre. […] YC donnera jusqu’à un millier de personnes à Oakland une somme annuelle, probablement entre douze mille et vingt-quatre mille dollars. » [Page 81] Mais la phrase de conclusion est peut-être la plus importante de l’article, ce qui nous ramène à la modération d’Obama. En se comparant à l’auteur d’un autre projet follement ambitieux, Altman déclare: « A la fin de sa vie, il a aussi dit que tout devrait être coulé au fond de l’océan. Il y a là quelque chose qui mérite réflexion ».

En définitive, Obama, Altman, Marx, Piketty, et Stiegler ont tous la même foi en l’avenir et le progrès et la même préoccupation face aux inégalités croissantes. Altman semble être le seul (et beaucoup de gens avec lui dans la Silicon Valley) à croire que les disruptions et les révolutions vont tout résoudre tout alors que les autres voient leurs aspects destructeurs et préféreraient une évolution modérée et progressive. Avec les années, j’ai tendance à favoriser la modération…

PS: au cas où vous n’auriez pas assez de lecture, continuez avec la série d’entretiens du président Obama à Wired: Now Is the Greatest Time to Be Alive.

Les plus grandes (anciennes) start-up des USA et d’Europe

Depuis la publication de mon livre en 2007, je fais régulièrement l’exercice de comparer les plus grandes (anciennes) start-up américaines et européennes. En 2010, j’avais obtenu les tableaux suivants.

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Ce que j’appelle d’anciennes start-up sont des sociétés de technologies cotées en bourse qui n’existaient pas il y a 50 ans. Bien sûr l’Europe souffrait (et souffre encore) de la comparaison, raison d’être de mon livre. Voici l’exercice mis à jour.

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Je vous laisse vous faire votre propre opinion sur l’évolution des choses. Pour ma part, j’y vois quelques éléments frappants. Le plus impressionnant est lié à une présentation il y a quelques jours qui montrait l’évolution avec le temps des plus grandes capitalisations américaines . La voici… assez étonnant…

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Source: Visual Capitalist

Le Silicon Valley de HBO est de retour avec sa saison 3

Quel plaisir de retrouver les héros de la série de HBO, Silicon Valley. Pourtant les deux premiers épisodes sont assez caricaturaux. Il y est d’abord question de tous les sujets technologiques à la mode dans la région: la robotique, la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle.

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L’échec en est une composante importante, mais il n’a pas exactement les mêmes conséquences pour tout le monde.

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On y voit aussi les extrêmes sociaux et des problèmes de riches (l’argent) et de pauvres (l’argent). On y voit enfin l’opposition tout aussi caricaturale entre ingénieurs et vendeurs.

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Mais somme toute, le plaisir est là, et c’est le principal!… Même si la dernière phrase de l’épisode 2 est « Every day things are getting worse… » (Les choses empirent tous les jours.)

La Silicon est-elle (re)devenue folle?

Régulièrement, je fais un retour aux sources en essayant de découvrir ce que la Silicon Valley a à nous (re)dire de nouveau. Cette fois, je suis revenu un peu plus déboussolé que les fois précédentes. La région reste le centre de l’entrepreneuriat et de l’innovation high-tech, mais elle semble toucher aux limites de la folie. Tout va trop vite (sauf le trafic automobile trop souvent congestionné), tout est trop cher, et nombreux sont ceux qui espèrent une crise afin de revenir à une situation normale. Certes les projets les plus fous sont financés et difficile de dire ce que cela donnera (Tesla ou SpaceX bien sûr, mais que dire de MagicLeap ou encore des explorations de Google et autres dans l’intelligence artificielle et l’homme augmenté ?)

Cependant des connaisseurs avertis de la Silicon Valley s’inquiètent aussi. Ainsi Michael Malone dans Of Microchips and Men: A Conversation About Intel, publiée par le New Yorker pour son nouveau livre The Intel Trinity : « Le phénomène le plus intéressant des trois ou quatre dernières années est que les grandes entreprises de la Vallée comme Facebook et Google et Apple ont tant de liquidités que le jeu est maintenant le suivant : vous atteignez une certaine taille et cherchez à être acheté. Regardez Mark Zuckerberg. Il achète Instagram et puis il achète WhatsApp. Il dépense dix-neuf milliards de dollars pour WhatsApp. Voilà un montant ahurissant pour une start-up. Pour la première fois, les acquisitions sont plus attrayantes que les entrées en bourse (IPO). Nous allons donc entrer dans cette époque intéressante où peut-être les entreprises choisiront de ne plus faire d’IPO, qui avait toujours été la stratégie de sortie la plus rentable, mais plutôt d’aller faire la danse du ventre devant Mark Zuckerberg dans l’espoir d’obtenir ces évaluations indécentes. Quel est votre avis sur les ambitions globales des nouvelles entreprises de haute technologie? Je suis un peu gêné par l’hypocrisie présentée par la nouvelle génération des leaders de la Silicon Valley. Ils sont les auteurs de code, et le logiciel est différent du matériel. Avec les gens de logiciels, il y a cette philosophie romantique et ambitieuse « Do no evil » (ne pas faire le mal) – pourtant elle est toujours associée à une sorte de duplicité. Ces gens-là qui dirigent l’ère du réseau social, se comportent vraiment comme des oligarques: « Vous connaissez la raison pour laquelle nous avons du succès ? C’est que nous sommes spéciaux. Nous sommes plus intelligents que les autres. » Vous ne voyiez pas cela dans la première génération de leaders de la Silicon Valley. Ils étaient les enfants de cols bleus et de familles de travailleurs. Ils travaillaient avec leurs mains. Et en conséquence, ils ne cherchaient pas à être toute votre vie. Ils ne construisaient pas un campus pour y vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme dans une cité universitaire. Ils s’attendaient à vous voir rentrer à la maison dans votre famille. Ils avaient une admiration pour les ouvriers. Vous ne voyez plus cela dans le monde des réseaux sociaux. La moyenne des gens dans la vallée, en particulier les personnes pauvres, ont un sentiment très fort que ces gens-là ne se soucient pas d’eux. Et je pense que cela se manifeste de toutes sortes de façons, comme travailler avec la NSA et le perpétuel effort de monétiser notre information privée. C’est un monde très différent. »

Il y a eu aussi un très intéressant échange oral entre George Packer et Ken Auletta, deux autres grands connaisseurs de la Silicon Valley, même s’il a déjà deux ans :
George Packer and Ken Auletta on Silicon Valley.

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A titre plus anecdotique, j’ai retenu ce qui suit de mon voyage:
– le capital-risque est en pleine transformation en raison du départ des anciennes générations et ils ne financent plus les domaines traditionnels du semiconducteur
ou du hardware, trop risqués au niveau du produit, ni même les cleantech/greentech (qui ne furent qu’une autre bulle). Ce sont les industriels qui financent l’innovation dans ces secteurs,
– les accélérateurs sont avant tout une nouvelle source de projets et talents pour les investisseurs, pas forcément un meilleur modèle pour les entrepreneurs,
– les entrepreneurs sont stressés par les coûts et la concurrence qui poussent à la surenchère,
– la région arrive en conséquence saturée, aussi parce que son centre de gravité s’est déplacé vers San Francisco
– en conséquence ma conviction (toujours forte) qu’il faut connaître les dynamiques de cette région pour innover et entreprendre dans la high-tech est modulée par toutes ces contraintes et il y a sans doute une opportunité pour attirer talents, projets et entreprises petites et grandes en Europe…

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Alors y aura-t-il beaucoup de dégâts comme le prédit le Guardian dans Silicon Valley braces itself for a fall: ‘There’ll be a lot of blood’. Ou bien commettons nous la même erreur qu’AnnaLee Saxenian: « En 1979, j’étais étudiante à Berkeley et j’étais l’un des premiers chercheurs à étudier la Silicon Valley. J’avais terminé mon programme de Master en écrivant une thèse dans laquelle je prédisais avec assurance que la Silicon Valley allait cesser de se développer. Je soutenais que les coûts du travail et du logement étaient excessifs et que les routes étaient trop encombrées, et tandis que le siège social et la recherche des entreprises pourraient y rester, j’étais convaincue que la région avait atteint ses limites physiques et que la croissance de l’innovation et de l’emploi se produirait ailleurs durant les années 1980. Et il se trouve que je m’étais trompée. » (Source: A climate for Entrepreneurship – 1999)

PS: un bref ajout (en date du 12 février 2016) sur la folie des licornes. Regardez simplement la jolie infographie qui suit…

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Source: Licornes et dragons font resurgir le spectre d’une bulle Internet

Les ingrédients d’un écosystème entrepreneurial selon Nicolas Colin

Analyse passionnante de Nicolas Colin (The Family) dans son article What makes an entrepreneurial ecosystem? Si le sujet vous intéresse, c’est à lire absolument.

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En résumé, les écosystèmes entrepreneuriaux ont besoin de 3 ingrédients – je cite:
– Du capital: par définition, aucune nouvelle entreprise ne peut être lancée sans argent et infrastructures pertinentes (du capital engagé dans des actifs tangibles);
– Du savoir-faire: vous avez besoin d’ingénieurs, de développeurs, de designers, de vendeurs: tous ceux dont les compétences sont nécessaires pour le lancement et la croissance des entreprises innovantes;
– De la rébellion: un entrepreneur conteste toujours le statu quo. Sinon, ils innoveraient au sein de grandes entreprises établies, où ils seraient mieux payés et auraient accès à plus de ressources.

Cela me rappelle deux « recettes » que je cite souvent. D’abord « les 5 ingrédients nécessaires aux clusters high-tech: »
1. des universités et les centres de de la recherche de très haut biveau;
2. une industrie du capital-risque (institutions financières et investisseurs privés);
3. des professionnels expérimentés de la haute technologie;
4. des fournisseurs de services tels que avocats, chasseurs de têtes, spécialistes des relations publiques et du marketing, auditeurs, etc.
5. Enfin et surtout, un composant critique mais immatériel: un esprit de pionnier qui encourage une culture entrepreneuriale.
“Understanding Silicon Valley, the Anatomy of an Entrepreneurial Region”, par M. Kenney, plus précisément dans le chapitre: “A Flexible Recycling” par S. Evans et H. Bahrami

Deuxièmement, Paul Graham dans How to be Silicon Valley?? «Peu de start-up se créent à Miami, par exemple, parce que même s’il y a beaucoup de gens riches, il a peu de nerds. Ce n’est pas un endroit pour les nerds. Alors que Pittsburgh a le problème inverse: beaucoup de nerds, mais peu de gens riches. » Il ajoute également à propos des échecs des écosystèmes: « Je lis parfois des tentatives pour mettre en place des «parcs technologiques» dans d’autres endroits, comme si l’ingrédient actif de la Silicon Valley étaient l’espace de bureau. Un article sur Sophia Antipolis se vantait que des entreprises comme Cisco, Compaq, IBM, NCR, et Nortel s’y étaient établi. Est-ce que les Français n’ont pas réalisé que ce ne sont pas des start-up? »

Beaucoup d’amis toxiques des écosystèmes entrepreneuriaux n’ont pas compris tout cela. Mais pour ceux qui ont compris, la construction d’écosystèmes vivants reste un véritable défi: amener la rébellion, la culture, en diminuant la peur de la prise de risque sans stigmatiser (pas récompenser – ici, je suis en désaccord avec Colin) l’échec reste très difficile à faire alors que le savoir-faire et le capital ne sont pas non plus faciles à amener mais c’est faisable en y travaillant.

Enfin, je copie ses diagrammes qui montrent les combinaisons idéales et moins idéales du capital, du savoir-faire et de la rébellion, en ajoutant mon exercice pour la Suisse.

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La Suisse est probablement 80% Allemagne et 20% France… Un récent article du journal Le Temps aborde cette difficulté de l’animation des espaces entrepreneuriaux: Les start-up se multiplientau cœur des villes (journal au format pdf, en accès peut-être limité).

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(Un bref ajout le 29 octobre 2015) – La meilleure description de la Suisse a été donnée par Orson Welles. Cela explique beaucoup de choses…

« L’Italie sous les Borgia a connu 30 ans de terreur, de meurtres, de carnage… Mais ça a donné Michel-Ange, de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? … Le coucou! » dans Le troisième homme, dit par Holly Martins à Harry Lime.

Reid Hoffmann sur le succès de la Silicon Valley : pas les startup, mais le scaleup

Dans son article d’introduction sur le cours qu’il donne à Stanford, Reid Hoffman explique de manière convaincante pourquoi la Silicon Valley est toujours en tête dans l’innovation high-tech: la Silicon Valley n’est plus unique dans sa capacité à lancer des start-up. Aujourd’hui, de nombreuses régions du monde possèdent tous les ingrédients nécessaires. Il y a à travers le monde de jeunes et brillants diplômés des universités techniques. Le capital risque est devenu global. Et les entreprises technologiques ont des centres R&D dans de nombreuses régions du monde. Il y a même eu une expansion globale de certains des éléments les plus subtils comme une acceptation de la culture de l’échec des entreprises risquées. Et la croyance en l’esprit d’entreprise se répand partout dans le monde – la création d’une culture réceptive dans de nombreuses villes. Alors, pourquoi la Silicon Valley continue-t-elle à produire autant d’entreprises capables de transformer les industries ? Le secret est passé des start-up au « scaleup ».

L’article complet est CS183C: Technology-enabled Blitzscaling: The Visible Secret of Silicon Valley’s Success. J’ai regardé la 1ère session. La voici avec les diapositives:

Et en voici quelques unes que je aimées:

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