Les semiconducteurs sont la chose la plus magnifique que l’humanité ait jamais créée (selon le New Yorker)

C’est le titre d’un article récent du *New Yorker*. L’article Chips Are the Most Magnificent Things Humanity Has Ever Made est disponible ici. Il commence par une affirmation pour le moins remarquable : « Il existe, dans notre histoire, quelques réalisations collectives véritablement monumentales : le Machu Picchu, la Grande Muraille de Chine, les pyramides de Gizeh et, peut-être — si l’on se montre généreux —, les aqueducs romains. La civilisation mondiale moderne a apporté une contribution à ce panthéon éternel. Il ne s’agit pas du premier pas de l’homme sur la Lune. Il s’agit de la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs. » (Il est difficile de refléter le jeu de mots sur « Chips » qui revient dans l’article original).

Ce qui est également remarquable dans cet article, c’est la mise en lumière d’un écosystème unique. Des milliers, voire des centaines de milliers de personnes ont contribué à ce secteur. À ses débuts, comme l’illustre l’article, il était ancré dans la Silicon Valley — durant les années 60, 70 et 80. Aujourd’hui, il s’agit d’un écosystème international : l’article explique, par exemple, qu’une conception peut naître dans la Silicon Valley, chez Apple ou nVidia, pour être ensuite produite à Taïwan, chez TSMC, en s’appuyant sur l’expertise unique de l’entreprise néerlandaise ASML.

TSMC signifie « Taiwan Semiconductor Manufacturing Company ». L’entreprise a été fondée par Morris Chang, qui avait auparavant travaillé chez Texas Instruments. ASML signifie « Advanced Semiconductor Materials Lithography ». Elle a été créée en 1984, en partie issue de Philips. Aujourd’hui, ce secteur est totalement interconnecté entre les trois continents, ce qui entraîne des implications et des risques géopolitiques non négligeables.

À la fin de l’article, on peut lire : « Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que les semi-conducteurs sont les objets les plus complexes que l’humanité sache concevoir. » […] « Les fusées, c’est simple. » […] « C’est infiniment plus ardu. Les fusées constituent une prouesse remarquable, certes. Il n’existe pas d’échelle de mesure pour la complexité, mais si l’on devait en établir une, les fusées se situeraient peut-être au niveau cinq ou six. » […] « Les semi-conducteurs, eux, atteignent le niveau onze. » […] Et pourtant, nous tenons pour acquis que nous sommes capables de les fabriquer. À tort. Le facteur déterminant de cette réussite improbable ne réside ni dans le génie individuel en laboratoire, ni dans les prouesses de tel ou tel dirigeant d’entreprise, mais bien dans une planification et une coordination collectives d’une ampleur vertigineuse. La mondialisation est devenue, à nos yeux, quelque chose de suspect, comme si elle impliquait nécessairement un jeu à somme nulle. Sous sa forme mercantile — la plus répandue, au demeurant —, elle a effectivement causé des torts. Mais la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs illustre une autre voie. Elle a su unir ses acteurs dans la poursuite d’un objectif d’une difficulté extrême, inatteignable sans une solidarité à l’échelle intercontinentale. […] Stonehenge a souvent été perçu comme un mystère technologique. Face à ces énormes dalles rocheuses, acheminées depuis des sites lointains par des peuples anciens, on est tenté d’imaginer qu’ils ont eu recours à une technologie avancée, aujourd’hui perdue — un cadeau venu d’ailleurs, peut-être ? Pourtant, nous savons comment ils ont procédé. Il n’y a là aucun mystère. Ils ont rassemblé autant d’hommes et d’animaux que possible, ont distribué des cordes et, ensemble, ont tracté ces blocs monumentaux sur une très longue distance. Loin de diminuer leur exploit, cela ne fait, au contraire, que le rendre plus sublime encore.

Cet article m’a marqué. Je connais bien le secteur des semi-conducteurs, qui s’est en partie construit grâce à des startups — d’où le nom de « Silicon Valley ». En règle générale, le temps entraîne une érosion, voire une fossilisation, comme l’illustre fort bien la seconde figure. Or, le domaine des semi-conducteurs démontre tout le contraire. Il est à l’origine de l’ordinateur personnel, du téléphone portable, d’Internet et — pour le meilleur comme pour le pire — de l’intelligence artificielle. Parfois, un peu d’histoire et une vision d’ensemble s’avèrent précieuses ; je remercie d’ailleurs souvent le *New Yorker* pour ce type de perspectives.


Fig. 1 : « Un graphique illustrant l’écosystème entrepreneurial tel qu’il a évolué dans la Silicon Valley. Comme c’est souvent le cas pour les « nouvelles » innovations, celles-ci sont étroitement liées à un prédécesseur ayant connu le succès, ou s’appuient directement sur les fondations d’une infrastructure existante ; ainsi, la première entreprise mentionnée est « Bell Telephone Laboratories », en 1947. Le vivier intellectuel exceptionnel composé d’inventeurs et de scientifiques chez Bell a vu émerger de nombreuses figures majeures, telles que Claude Shannon ou William Shockley — ce dernier jouant un rôle déterminant dans l’implantation du secteur technologique dans la région de la South Bay. Des employés mécontents — les « huit traîtres », selon les termes de Shockley — ont fini par quitter son entreprise pour fonder « Fairchild Semiconductor ». À partir de là, de nouvelles sociétés ont vu le jour, créant une dynamique croissante. Ce graphique documente parfaitement la croissance explosive observée tout au long des années 1960 et 1970, ainsi que l’émergence, dans les années 1980, d’entreprises qui subsistent encore aujourd’hui (Atmel, Xilinx, etc.). Un excellent aperçu des fondements matériels (hardware) de la Silicon Valley à ses débuts, et de la manière dont cet écosystème s’est ramifié et transformé. » (Curtis Bird, 2022)


Fig. 2 : Ceci est tiré d’une présentation d’Aart de Geus, alumni de l’EPFL et PDG de Synopsys. Plus d’informations ici. La « maturité » de l’innovation implique la mise en place de processus et le recours à des managers expérimentés ; il s’agit, en somme, de survivre aux « tornades » que Geoffrey Moore décrit si bien. Aart de Geus résume ces métamorphoses permanentes par une gestion simultanée de multiples composantes : équipes, clients, investisseurs, produits et leurs cycles de vie, mais aussi encadrement, leadership et mise en œuvre opérationnelle. Tous ces éléments sont interdépendants, une réalité souvent sous-estimée. Lors d’une intervention à l’EPFL en 2007, il a illustré l’historique des acquisitions de Synopsys sous la forme de l’animal ci-dessus ! Son sens de l’humour lui a certainement été très utile. Ce trait d’humour dissimule l’humilité d’un homme qui a réussi sans jamais chercher à donner des leçons. S’il faut retenir une leçon de tout cela, c’est qu’il faut oser, faire preuve de curiosité et rester flexible. Le succès, alors, peut être au rendez-vous.

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