Palo Alto: une histoire de la Californie, du Capitalisme, et du Monde.

Palo Alto: a History of California, Capitalism, and The World de Malcolm Harris est une œuvre remarquable. Point !

Oui le livre a suscité des débats, comme vous pouvez l’entendre sur NPR. Il s’agit d’une analyse marxiste. Mais on ne peut contester l’affirmation du Washington Post en couverture : « La conviction et la recherche imprègnent ces pages et confèrent cohérence et urgence à un sujet complexe. »

D’habitude, je découpe mes articles en plusieurs morceaux lorsqu’ils sont très longs, mais je fais une grosse exception, probablement parce que je ne pouvais pas m’arrêter de lire le livre et que je ne pouvais pas m’empêcher d’ajouter des éléments ici de manière linéaire.

Les débuts – le XIXe siècle

Harris commence par le commencement. Les premiers colons, la ruée vers l’or, mais aussi l’agriculture et l’arrivée des premiers Chinois. Il nous présente des personnages célèbres et moins célèbres, comme John Sutter, Amadeo Giannini ou Leland Stanford. Son récit est à la fois fluide et érudit. Mais là n’est pas l’essentiel. Permettez-moi de le citer.

« L’enjeu de cette histoire n’est pas de dire que […] était un homme mauvais parce qu’il a profité du vol… L’enjeu est que la série de fléaux qui ont frappé la Californie dans la seconde moitié du XIXe siècle a pris la forme d’hommes, et que l’on peut voir le caractère des tendances qui ont façonné cet État (et par extension, le monde) se refléter dans les hommes qu’il a conquis. […] L’État […] réclamait de la discipline, un ambitieux outsider, indépendant de l’élite financière, capable de ramener chacun à la raison. »

« La force impersonnelle qui anime cet État, ce pays, c’est le capitalisme. C’est le nom que nous avons donné à ce système particulier de domination et de production où les propriétaires fonciers, pour leur propre compte, prolétarisent la classe ouvrière. C’est un système prévisible, aux tendances quasi-légales et constantes. Comme Karl Marx le pressentait déjà, la Californie occupe une place privilégiée dans cette histoire. »

« Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas tant les qualités personnelles des hommes et des femmes dans cette histoire, mais la façon dont le capitalisme les a instrumentalisés. Penser ainsi, ce n’est pas se soumettre au destin ; ce n’est qu’en comprenant comment nous avons été exploités que nous pouvons commencer à nous distinguer de notre situation. Comment savoir ce que l’on veut, ce que l’on ressent, ce que l’on pense – qui l’on est – si l’on ignore dans quel sens tirent les ficelles de l’histoire ? […] Peut-être sommes-nous plutôt comme des papillons, épinglés vivants et se tortillant sur le collage de l’histoire. […] J’ai commencé ce projet en partant du constat que le chemin de fer qui a amené la masse des colons blancs capitalistes en Californie est le même que celui emprunté par mes camarades de classe pour se suicider. L’homme qui a construit ce chemin de fer s’appelait Leland Stanford. » [Pages 36-37]

Cela me rappelle à la foi Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn et There will be blood de Paul Thomas Anderson.

Je connaissais un peu Leland Stanford, qui avait fait fortune grâce au chemin de fer.


« The Driving of the Last Spike » peint par Thomas Hill – Le tableau représente la cérémonie de la pose du « Dernier Clou » à Promontory Summit, dans l’Utah, le 10 mai 1869, reliant ainsi les voies ferrées du Central Pacific et de l’Union Pacific. Il est à noter que certaines des personnes représentées sur le tableau n’étaient pas présentes lors de cette cérémonie (par exemple, Collis P. Huntington, Charles Crocker, Edwin B. Crocker, Theodore Judah et Mark Hopkins). Seuls deux membres du conseil d’administration du Central Pacific étaient présents : Leland Stanford et Charles Marsh (qui figurent sur le tableau).

J’ignorais qu’il avait fui San Francisco pour acheter une ferme où il élevait des chevaux de course.


Palo Alto Spring de Thomas Hill La famille Stanford, leurs proches et leurs amis se réunirent sur les pelouses de leur ferme de Palo Alto, devenue par la suite le campus de l’université de Stanford. Jane Stanford, vêtue de blanc, est visible à l’extrême gauche. Leland Stanford tient un tableau sur ses genoux et pose sa main sur la chaise de son fils, Leland Stanford Jr. L’artiste, Thomas E. Hill, s’est représenté lui-même, regardant par-dessus l’épaule de son mécène. Le tableau ornait à l’origine la salle de bal de la demeure familiale des Stanford à San Francisco, détruite lors du tremblement de terre de 1906.

J’ignorais que Leland Stanford était à l’origine des premières images animées de Eadweard Muybridge

J’ignorais que cet endroit était devenu à la fois l’université de Stanford et Palo Alto, et que l’arbre qui a donné son nom à la ville existe ou existait encore récemment.

Le XXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale

Il y avait des choses que je savais et d’autres que j’ignorais.

J’ignorais que Jane Stanford avait probablement été empoisonnée, et que le responsable était vraisemblablement David Starr Jordan, président de l’université de Stanford. Une fois Jordan aux commandes, Stanford se concentra sur la bionomie, avec des personnalités comme Lewis Terman. Le test de QI Stanford-Binet fut mis au point pour sélectionner les futurs génies comme futurs étudiants. Pourtant, William Shockley ne fut pas sélectionné, même s’il reçut le prix Nobel pour l’invention du transistor en 1947. [À noter également que Shockley fut un pionnier de la recherche opérationnelle et peut-être le créateur du concept d’homme-mois. Un calcul étrange et quelque peu cynique du retour sur investissement, concernant l’impact des bombes à travers un ratio de victimes dans les deux camps…]

La Silicon Valley n’existait pas encore, mais les premières entreprises technologiques ont été fondées durant cette période, parfois avec d’anciens élèves de Stanford :
– La Federal Telegraph Company (FTC), fondée en 1909 par Cyril Elwell (promotion 1907).
– Russell et Sigurd Varian ont inventé le klystron en 1937 et fondé Varian Associates en 1948. Russell était de la promotion 1927, mais n’a pas été admis en doctorat.
– Charles Litton (promotion 1924) a travaillé à FTC sur le tube à vide. Il a fondé Litton Engineering Laboratories en 1931.
– Bill Hewlett et David Packard (tous deux de la promotion 1934) ont fondé Hewlett-Packard en 1939.

Bien moins connus sont des activistes politiques :
– Kōtoku Shūsui, fondateur du Parti social-révolutionnaire parmi les immigrants nippo-américains, lié aux Industrial Workers of the World (IWW), dont les membres étaient surnommés les « Wobblies ».
– Lala Har Dayal rencontra Jordan en 1911, mais quitta Stanford et créa le Club anarchiste radical-communiste international en « mêlant athéisme, bouddhisme et marxisme », ainsi que l’Institut Bakounine de Californie.


De gauche à droite
Haut : Jane Stanford, David Starr Jordan, Lewis Terman, Cyril Elwell, Russell and Sigurd Varian, .
Bas: Charles Litton, Bill Hewlett, David Packard, Kōtoku Shūsui, Lala Har Dayal.

Le Chef

Herbert Hoover, dit « Le Chef », est une autre figure importante de cette histoire. Je me souviens de la tour Hoover sur le campus de Stanford ; je n’avais pas toujours fait le lien avec le barrage Hoover, mais certainement avec l’Institut Hoover, que j’associe à la période républicaine Reagan/Bush.

J’ignorais tout de ses liens avec les secteurs minier, agricole et aéronautique. C’est aussi la crise de 1929, suivie du New Deal de Roosevelt. Le capitalisme contre le Communisme. L’agriculture impliquait la modernisation, l’ingénierie avec le barrage Hoover et des entreprises comme Bechtel ou Kaiser. Parallèlement, on assiste au développement de l’aéronautique avec de nouveaux programmes au MIT, à Stanford et à Caltech. Hoover a aidé quelques amis grâce à l’Air Commerce Act : « Le gouvernement a facilité la tâche à des hommes influents, qui à leur tour ont facilité la facilitation par le gouvernement. Ce n’est pas la corruption qui a permis à Herbert Hoover d’agir, mais la coordination, à l’image des mariages arrangés par les familles royales. »


De gauche à droite
Haut : Herbert Hoover, Henry Kaiser, Warren Bechtel, Henry Robinson, Harry Chandler, Daniel Guggenheim
Bas: Hoover Institution & Tower, Hooverville, Hoover Dam

Les Japonais californiens

J’ignorais cette étrange perception des questions de race et de genre en Californie : aristocratique, raciste, mais d’une manière singulière. Le Japon était considéré comme supérieur, celui des « Blancs d’Asie ». Stanford comptait des femmes diplômées, des Indiens, des Japonais…
– Yamato Ishihashi, après un doctorat à Harvard, obtint la première chaire dotée par des entreprises japonaises à Stanford en 1922.
– Noboru Shirai, l’un des 22 étudiants japonais de Stanford et l’un des quatre seuls immigrants de première génération, s’opposait fermement aux agissements impérialistes et criminels de son pays d’origine.
Tous deux furent internés dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale…
– Shuji Matsui, progressiste de gauche, subit les violences au camp de Tulelake.
– Karl Yoneda soutint des grèves et fut vu sous des banderoles « Halte à l’agression japonaise ».

« Pendant que David Starr Jordan serrait la main de l’empereur et classait des poissons, la police américaine raflait des militants de gauche japonais et les renvoyait par bateau comme étrangers indésirables pour qu’ils soient jugés par la justice impériale. » [Page 205]


De gauche à droite :
Haut : Yamato Ishihashi, Akiko and Noboru Shirai, Karl Yoneda.
Bas : Ernesto Galarza, Art Fong, Paul Baran.

Un front intérieur

Comme mentionné précédemment, les immigrants n’étaient pas la seule source de luttes politiques, mais ils constituaient un élément important :
– Enersto Galarza (promotion de 1929) aurait pu devenir universitaire et a choisi de consacrer sa vie à l’amélioration des conditions de vie des Latinos issus de la classe ouvrière.
– Art Fong, malgré son recrutement par Bill Hewlett en 1946, ne put se loger dans la partie réservée aux Blancs de Palo Alto. « Durant ma longue carrière dans la Silicon Valley, j’avais toujours espéré que ce seraient mes compétences en sciences et en informatique qui attireraient l’attention, et non mon origine ethnique. Pourtant, on me rappelait souvent mes origines asiatiques. C’est très étrange, car à cette époque, les Asiatiques semblaient rencontrer des difficultés partout. D’autres minorités, comme les Juifs, les Afro-Américains et les Hispaniques, connaissaient des problèmes similaires. Lorsque nous sommes arrivés à Palo Alto en 1946, nous n’avons trouvé aucun logement, car tous les titres de propriété de Palo Alto comportaient des clauses restrictives, réservées aux Blancs. Il était illégal pour moi, un Américain d’origine chinoise, d’acheter ou de louer une maison dans les quartiers prisés de Palo Alto. Mais j’étais déterminé à ne pas me laisser décourager. À cette époque, dans le contexte politique de l’après-guerre, des mouvements antidiscriminatoires locaux et nationaux se développaient. Une loi américaine fut bientôt adoptée pour abolir ces clauses restrictives des titres de propriété, toutes en même temps.» (citation tirée de ce site)
– Paul Baran, né en Russie et professeur à Stanford à partir de 1949, allait devenir le seul marxiste enseignant l’économie aux États-Unis.

Après la seconde guerre mondiale

Durant le boom d’après-guerre, Palo Alto s’est développé grâce aux contrats militaires. Les immeubles de grande hauteur étaient interdits, le zonage était rigoureusement contrôlé et la superficie des vergers de Santa Clara a chuté de 101 666 acres en 1940 à 25 511 acres en 1973. Grâce à l’ancienne pratique de partenariat public-privé instaurée au XIXe siècle, « East Palo Alto est passée d’une population blanche à noire à 82% en six ans. Lorsque les progressistes ont proposé une division nord-sud pour créer des écoles intégrées, les réactionnaires ont construit un lycée en plein cœur d’East Palo Alto en 1958, ségréguant ainsi les adolescents pour la première fois, une pratique qui perdure encore aujourd’hui, à quelques exceptions près. » [Pages 231-232]

Je m’aventure cette fois en terrain connu. Malcolm Harris cite Rebecca Lowen et Christophe Lecuyer pour décrire l’impact du transistor dans la région. Fairchild, Intel, Arthur Rock.

Malcolm Harris n’oublie pas de préciser que l’industrie avait besoin d’une main-d’œuvre abondante et bon marché. Un projet de machine à 1 million de dollars fut abandonné lorsque les ouvriers purent effectuer le travail trois fois plus vite. Fairchild fut la première entreprise à délocaliser sa production à Hong Kong au début des années 1960 (le coût du travail d’assemblage y était de 10 cents contre 2,5 dollars de l’heure dans la région de la baie de San Francisco, et le coût d’un transistor s’élevait à 3 cents pour les matériaux et 10 cents pour la main-d’œuvre).

Le Beat

Entourés de tant d’injustices historiques et de défaites honorables, comment les Blancs aisés des banlieues de Palo Alto ont-ils pu se convaincre eux-mêmes, et convaincre une partie surprenante du monde, qu’ils étaient les véritables rebelles perdants ? [Page 294] C’est sans doute le chapitre le plus poignant du livre. Là encore, j’ignorais tout de cet aspect. Des artistes dont la carrière n’a jamais décollé. Que seraient devenus les États-Unis avec un destin différent ? Cela me rappelle le concept des Lost Einstein(s).


De gauche à droite: Bob Kaufman, Joe Overstreet, Toy and Wing, Ruth_Asawa.

Le livre mérite d’être lu pour ce seul chapitre. Voici un poème de Bob Kaufman:

Aliens winds sweeping the highway
fling the dust of medicine men,
long dead,
in the california afternoon

Into the floating eyes
of spitting gadget salesmen,
eating murdered hot dogs,
in the california afternoon

[Des vents extraterrestres balayent l’autoroute
projettent la poussière des guérisseurs,
morts depuis longtemps,
dans l’après-midi californien

Dans les yeux flottants
des vendeurs de gadgets cracheurs,
mangeant des chiens-chauds assassinés,
dans l’après-midi californien]

Et voici un extrait d’Alan Ginsberg [pas simple pour moi et un peu hors contexte mais que je souhaite garder pour ma propre archive] : Emerging up from 3rd class to First on great oceanliner – up the staircase to the deck – First thing I meet, huge faded negro Paul Robeson – in officer’s uniform – I salute him introducing myself which doesn’t mean much to him – he bows – I begin scheming immediately – Being a big officer Communist negro all these years perhaps he could get me a book in the NMU so I can ship out? I see he’s working on an open deck hole with a lift truck & wire lift placing 2nd hand turkish rugs in the hold – Old communist, I notice I am amazed at his calm – he is folding the dead in to carry that way – (Won’t they not smell up the exported carpets?) – I see one corpse in the hold lying face up on rug, he’s getting a layer of carpet to cover that. The corpse is a middle-aged man dead-faced & slightly rotten lying on a rug drest in a blue business suit. I wonder if I have the guts to face corpses like that negro communist. (Journals : Early Fifties, Early Sixties (Grove/Atlantic 2007) p177-78) [Émergeant de la troisième classe à la première sur ce grand paquebot – je monte l’escalier jusqu’au pont – La première chose que je vois, c’est Paul Robeson, un Noir imposant et défraîchi – en uniforme d’officier – Je le salue et me présente, ce qui ne lui fait ni chaud ni froid – Il s’incline – Je commence aussitôt à élaborer un plan – étant donné qu’il a été un grand officier communiste noir pendant toutes ces années, peut-être pourrait-il me procurer une réservation à la NMU (National Maritime Union) pour que je puisse embarquer ? Je le vois travailler sur une trappe du pont, à l’aide d’un chariot élévateur et d’un système de levage à câbles, en train de déposer des tapis turcs d’occasion dans la cale – Un vieux communiste, je remarque que son calme m’étonne – Il plie le mort pour le transporter ainsi. (Est-ce que ça ne va pas imprégner les tapis exportés d’une odeur désagréable ?) – Je vois un cadavre dans la trappe, allongé sur le dos sur un tapis. Il est en train de le recouvrir d’une autre couche de tapis. Le cadavre est celui d’un homme d’âge mûr, le visage sans vie et légèrement décomposé, allongé sur un tapis, vêtu d’un costume bleu. Je me demande si j’aurais le courage d’affronter des cadavres comme ce communiste noir.]

Je n’avais jamais imaginé que la ségrégation soit aussi forte en Californie que dans le Sud. Et pourtant, elle l’était. Malcolm Harris l’illustre par de nombreux exemples, et il est injuste de ne pas l’aborder plus en détail ici. Il évoque également un fait parallèle concernant l’éducation que j’ai trouvé intéressant : « Jusqu’à présent, je me suis concentré sur les institutions d’enseignement supérieur d’élite de l’État [Stanford et UC Berkeley], mais plusieurs historiens reconnaissent au moins autant le rôle du système des community colleges californiens dans le succès exceptionnel de la région et le développement de ses diverses industries technologiques. […] À la fin des années 1920, l’État comptait 15 000 étudiants répartis dans 34 community colleges, soit plus d’un tiers des étudiants de ce type aux États-Unis, alors que la population californienne représentait moins de 5 % de la population totale. » Et cette situation a perduré pendant des décennies. « Les écoles de deux ans ont réorienté leur programme vers la préparation professionnelle, ce qui, selon les critiques, visait à éloigner les jeunes issus de la classe ouvrière des carrières professionnelles, tandis que les défenseurs affirmaient que cela perpétuait la tradition étatique du technicien en ascension sociale. » [Pages 324-5]

Tirez (sur les ordinateurs)

L’histoire des États-Unis, et de la Californie en particulier, est marquée par une violence omniprésente. Plus de détails prochainement. Harris, une fois de plus, nous convainc par la précision et la richesse des faits qu’il partage. C’est une histoire terrible. Pire encore : « on est tenté de cloisonner, par exemple, les banlieues construites autour des bases de missiles, l’invention du microprocesseur, l’ordinateur personnel et les années 60 politisées. Mais ces développements n’étaient pas seulement liés, ils étaient indissociables.» [Page 334]

Si les années 60 furent marquées par une violence politique intense – les Kennedy, Martin Luther King, Malcolm X et son discours « Le vote contre les balles » (Ballot vs. Bullet)–, cette violence ne s’arrêta pas là et se poursuivit au moins jusqu’au milieu des années 70. Si, soudain, cela me rappelle « Pastorale américaine » de Philip Roth ou, plus récemment, « Une bataille après l’autre », lui-même lié à « Vineland » de Thomas Pynchon, que dire du chapitre 3.4, « Comment détruire un empire » ? Sans doute ignorais-je beaucoup de choses sur les mouvements révolutionnaires américains qui ont souvent eu recours à la violence physique. Pour protester contre la guerre du Vietnam, la maison de Bill Hewlett fut incendiée. En décembre 1971, des militants bombardèrent le Centre de l’accélérateur linéaire de Stanford (SLAC).

Il y a à nouveau des figures inconnues pour moi. Le professeur H. Bruce Franklin à Stanford, qui, après avoir étudié Hawthorne et Melville (« sa thèse était basée sur une lecture attentive de Moby Dick et de l’utilisation polyphonique de la mythologie par Melville » [Page 336]), se tourna vers Marx et Melville. Il ne resta pas longtemps professeur et [Lyman, alors président de Stanford] « suspendit Franklin, obtint une injonction judiciaire lui interdisant l’accès au campus et lança une procédure de renvoi définitif ». On trouve de nombreux autres témoignages, notamment sur le site web du Mouvement du 3 avril, concernant Franklin ou Aaron Manganiello, fondateur de Vencemeros. Que dire de ce document sur SRI, Smash War Research (pdf) ou encore des menaces proférées contre David Packard (également en pdf) (qui devint secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis sous Nixon, même si ce ne fut que pour une courte durée) ? En 1969, Angela Davis fut licenciée de l’UCLA.

« La fin dramatique du conflit armé dans la région de la baie de San Francisco fut la fusillade de mai 1974 à Los Angeles. Ce n’était pas le monde que les équations de Shockley promettaient. Écrasé d’abord au Vietnam par le peuple vietnamien, puis sur le sol américain par le mouvement de solidarité avec le tiers-monde, le leadership américain dut se confronter à l’impensable : la défaite. […] La défaite partielle de la première moitié de la Guerre froide catalysa un regain de conservatisme, la classe dirigeante américaine prenant conscience des enjeux. Elle abandonna l’État-providence et sa mission d’égalisation pour se concentrer sur les droits individuels. […] Les frais de scolarité à l’Université de Californie doublèrent dans les années 80, puis triplèrent dans les années 90. » [Page 357]

Un autre exemple est celui de Cedric Robinson qui, « critiquant le concept de leadership propre à sa discipline et proposant des contre-exemples de « sociétés sans État » ou de « tribus sans dirigeants » africaines – notamment les Tonga anarchistes –, a vu le département de science politique perdre son courage intégrationniste. Les professeurs ont refusé de siéger à son comité, condamnant ainsi Robinson, de manière passive-agressive, au purgatoire académique. » [Page 358]

En 1975, après une série de licenciements chez Fairchild, menés en partie par Roxanne Dunbar, une ancienne ouvrière de la chaîne de montage, des militants arrivèrent et « trouvèrent des tireurs d’élite de la police postés sur le toit de l’usine et des escadrons tactiques en tenue antiémeute qui encerclaient les lieux ». [Page 359]

Allard Lowenstein, proche conseiller de Bobby Kennedy, consacra sa vie à apaiser les radicaux et à les rallier à l’aile gauche du libéralisme. Dennis Sweeney, un étudiant sympathique de Stanford, issu d’un milieu familial difficile (et qui, selon certains, semblait être le premier rescapé de Dachau), se rendit au bureau de Lowenstein à Manhattan au printemps 1980 et l’abattit (car, souffrant de troubles mentaux, il était persuadé que Lowenstein complotait contre lui). Même si ce fut un gâchis tragique, il y eut un éditorial anonyme « Pas de larmes pour Allard Lowenstein ».


De gauche à droite : H Bruce Franklin, Venceremos, with Aaron Manganiello pictured on the right, Cedric Robinson, Roxanne Dunbar, Allard K. Lowenstein.

« Face à l’agitation croissante dans le pays, à la sophistication grandissante des saboteurs et au potentiel de dommages facilement infligés et coûteux que représentent les ordinateurs, des précautions importantes sont nécessaires pour que les responsables du traitement des données protègent pleinement leurs ordinateurs. » [Page 358]

« Si les années 60 et le début des années 70 avaient été celles du pouvoir au peuple, elles ont été suivies par « le retour en force des propriétaires par rapport aux travailleurs après les soulèvements nationaux et internationaux, via le chômage et la désindustrialisation, l’immigration, la délocalisation et toutes sortes de changements technologiques et organisationnels. » [Page 364]

Conservatisme individualiste

Malcolm Harris aborde un nouveau sujet avec cette nouvelle période : le conservatisme individualiste. « Immigration et délocalisation étaient les deux faces d’une même pièce. » Il évoque à nouveau le coût de la fabrication locale et de l’assemblage délocalisé. Pire encore, Shockley allait devenir le héros de la pseudoscience des différences raciales. La guerre du Vietnam allait avoir des conséquences imprévisibles : « En 1984, Hewlett-Packard employait 4 000 travailleurs immigrés vietnamiens à des postes subalternes. Ces travailleurs étaient généralement qualifiés, politiquement conservateurs et en situation de précarité. Ce n’est pas un hasard si la région de la Baie de San Francisco abrite encore aujourd’hui la plus forte concentration d’immigrants vietnamiens du pays. Les entreprises de la Silicon Valley étaient prêtes à absorber des milliers de travailleurs réfugiés, pour la même raison qui les avait poussés à l’exil. » [Page 365] « Il semble paradoxal de rémunérer certains travailleurs pour ne pas en rémunérer d’autres, mais en utilisant des options d’achat d’actions et des attributions d’actions pour aligner les intérêts des employés qualifiés sur ceux des actionnaires, les entreprises pouvaient créer un environnement paternaliste pour les ingénieurs hautement qualifiés tout en maintenant la masse salariale globale suffisamment basse pour générer des profits à deux chiffres, même alors que les prix baissaient. La banlieue hostile aux travailleurs a maintenu ses salaires de production à un bas niveau en excluant les syndicats de ses usines. » [Page 366]

En 1994, AnnaLee Saxenian décrivait ainsi les résultats des deux décennies précédentes : « On compte environ 200 000 membres de syndicats dans la région de la baie de San Francisco (qui s’étend sur quatre comtés), mais pratiquement aucun ne travaille dans les industries de haute technologie. Aucune entreprise de haute technologie n’a été syndiquée dans la Silicon Valley au cours des vingt dernières années, et on a recensé moins d’une douzaine de tentatives sérieuses.» Ce fut une période brutale pour les travailleurs et, par conséquent, une période faste pour leurs employeurs. [Page 368]

Les propriétaires blancs issus de la classe ouvrière ont commencé à s’identifier davantage comme Blancs et propriétaires que comme membres de la classe ouvrière, et ce non sans raison. Si leur capital humain se dépréciait rapidement, la valeur de leurs maisons augmentait considérablement. […] L’accès à la propriété leur garantissait également une place dans le système scolaire public californien, où étaient formés les futurs professionnels. […] Le rêve californien a toujours reposé sur la spéculation foncière fondée sur l’exclusion et la domination raciales. [Pages 378-9] L’éducation s’est améliorée pour les riches et s’est détériorée pour les pauvres. [Pages 382]

Les allégements fiscaux eurent le même impact… Reagan allait bientôt arriver à la présidence et derrière lui la Hoover institution. Individualisme, vie privée, propriété, concurrence grâce à la déréglementation, la privatisation et les réductions d’impôts qui se renforçaient mutuellement. Les travailleurs bénéficièrent de fonds de pension, mais les syndicats ne géraient généralement pas leurs droits de vote… [Pages 406-407]

La réduction massive de l’impôt sur les plus-values ​​(plus de 50 %) et la déréglementation des investissements personnels ont transformé le capital-risque, autrefois réservé à un petit groupe d’amis influents à Cambridge, en un secteur en pleine expansion. Les capitaux investis dans ces fonds ont quadruplé au début des années 1980, passant de 1 milliard de dollars à la fin des années 1970 à 4 milliards de dollars en 1983. [Page 408]

Malcolm Harris m’a encore surpris, alors que je pensais être en terrain connu. À partir de la page 408, il aborde la tragédie des biens communs pour expliquer la privatisation des biens publics. « Cela a représenté un changement d’idéologie : on est passé de la reconnaissance de la nécessité de constituer un patrimoine commun de propriété intellectuelle pour les nouvelles industries à la création du meilleur climat d’investissement possible en limitant la diffusion des nouvelles technologies. Tandis qu’une application rigoureuse du droit de la concurrence a assuré la prolifération des premières licences de transistors, cette nouvelle religion d’État a encouragé le technomonopole aux frais du contribuable. » L’histoire de Genentech est bien connue, et pourtant, cet argument me surprend quelque peu. J’avais l’impression que le brevet sur l’ADN n’était pas exclusif, de manière similaire à celui sur les transistors. Je me trompe peut-être, mais il semble que ce point soit évoqué ici. J’ignorais également que Donald Kennedy, président de Stanford, avait dû démissionner en 1991 suite aux allégations d’abus d’usage de fonds fédéraux pour la recherche par l’université.

Nouvel Ordre Mondial

« L’ère Reagan – qui comprend la présidence de Carter ainsi que celles de George Bush père et, sans doute, de Clinton, George Bush fils, Obama, Trump et Biden, au moment où j’écris ces lignes – a remis l’Amérique sur la bonne voie. Le pays n’avait pas dit son dernier mot. […] L’innovation était le nouveau mot d’ordre, la haute technologie la nouvelle marque américaine. Mais qu’est-ce qui a rendu cette stratégie plus efficace durant cette période que les années précédentes ? L’informatisation n’a pas suffisamment amélioré l’efficacité des processus de fabrication du pays pour le rendre compétitif. […] L’ascension fulgurante de l’Union soviétique dans les domaines scientifiques et technologiques a prouvé que la voie du développement capitaliste n’avait rien d’exceptionnel ni d’intrinsèquement plus rapide. […] La stratégie keynésienne militaire a réussi à maintenir une frontière avec les communistes : le Japon, Taïwan, la Corée du Sud et l’Allemagne de l’Ouest sont restés un rempart solide contre l’effet domino. [Et alors ? … mais] À mesure que le capital se concentrait entre quelques mains, il devenait plus facile de rallier tout le monde à une même vision, celle du Consensus de Washington. » [Pages 407-8] Harris ajoute quelques autres points, comme l’immigration… Outre ces pays tampons, Harris mentionne également que « à la fin des années 1970, 99,7 % des plus d’un million de personnes admises sous parole provenaient de pays communistes ». Il évoque aussi des régimes corrompus comme l’Iran ou les Philippines, qui ont engendré d’importants flux financiers, notamment ceux qui ont financé des contre-révolutions à travers le monde, mais aussi la technologie de la SIlicon Valley, comme HP en particulier. La section consacrée à la Stanford Technology Corporation (pages 428-438) est particulièrement instructive.

La partie anecdotique concernant Steve Jobs et Trey (Bill) Gates est bien connue, mais l’analyse de Harris est à nouveau assez originale. « Le véritable chemin de l’invention est rarement simple ou direct, mais lorsque la reconnaissance scientifique ne correspond pas à la fortune, cette dernière l’emporte sur la première dans la mémoire collective. Après tout, il est notoire que reconnaître le mérite des inventeurs est complexe ; chaque innovation en engendre une autre, et chaque inventeur est inextricablement lié à un réseau de communautés. Il arrive souvent que deux ou trois personnes aient la même idée simultanément. L’argent offre une sorte de point de repère, un équivalent permettant de comparer ce qui, autrement, serait incomparable. » Harris nous rappelle que « ce sont les connecteurs qui sont plus responsables que les inventeurs, voire que les visionnaires isolés dans leurs domaines respectifs. […] Plus sophistiquée que la vision du Grand Homme, cette analyse écosystémique tient encore son objet pour acquis. Les histoires des Grandes Régions, comme *Regional Advantage* d’AnnaLee Saxenian et *What the Dormouse Said* de John Markoff, perçoivent la Silicon Valley comme un lieu de création plutôt que de transformation. En replaçant ces récits dans le contexte des changements à l’échelle de l’État, du pays et du monde, nous pouvons mieux comprendre l’industrie de la micro-informatique. Steve Jobs et Bill Gates sont des figures importantes de cette histoire, mais ils sont surtout significatifs en tant que personnifications de forces sociales universelles. Si Jobs et Gates n’avaient pas été eux-mêmes, d’autres l’auraient été. » [Pages 453-454]

« Il existait une différence importante entre Gates et la communauté des geeks : Trey Gates n’avait pas appris à programmer sur un système public, du moins pas en grande partie. Il avait suivi sa formation informatique dans une école privée huppée, sous contrat avec une entreprise privée financée par des capitaux privés. Trey Gates incarnait la bifurcation de la société suburbaine. […] Les géants de la Silicon Valley d’avant l’ère du silicium étaient généralement beaux, sportifs et sympathiques. […] Bill Gates et Steve Jobs, en revanche, négligeaient leur hygiène personnelle, ne pratiquaient aucun sport et étaient tous deux réputés pour leur comportement odieux. Aucun des deux n’a fait son service militaire et tous deux ont rapidement abandonné leurs études supérieures. Ils ont finalement adopté deux stratégies d’entreprise différentes et sont parfois devenus des concurrents, mais ils incarnaient les mêmes forces historiques. […] On a décrit cela comme la transition d’une masculinité « bureaucratique » à une masculinité « geek ». […] Les employés qu’une entreprise ne pouvait pas facilement remplacer étaient liés à la direction par le biais d’options d’achat d’actions. » [Pages 455-59]

Ensuite, il a fallu connecter les ordinateurs. C’est l’histoire connue de Bob Metcalfe et de 3Com, d’Arpanet et du réseau sans fil ALOHAnet, d’Ethernet et de TCP/IP, du routeur avec William Yeager, Andy Bechtolsheim, Leonard Bosack et Sandy Lerner, les deux derniers étant les fondateurs de cisco Systems (dont l’histoire des débuts mériterait aussi un rappel – voir pages 463-4 ou ici sur www.tcracs.org/tcrwp/1origin-of-cisco).

Internet ne tardera pas à suivre et, même si l’histoire est bien documentée, Harris apporte un point de vue intéressant. L’Amérique était favorable aux entreprises et, même si certains présidents étaient démocrates, l’institution Hoover a diffusé son idéologie bien au-delà des présidences Reagan et Bush. J’ignore ce que Harris pense de son influence sur Trump. Il propose des analyses intéressantes (marxistes) de la géopolitique et de l’économie : « Plus de la moitié – jusqu’à 80% – de la croissance de l’emploi aux États-Unis entre 1984 et 1997 provenait de travailleurs externes sous contrat. Et il s’agissait là des emplois maintenus sur le territoire national ; à l’échelle de l’État, l’emploi dans le secteur de la fabrication de matériel électrique et électronique a chuté de 38,7% entre 1980 et 1995. […] Les capitalistes gagnaient parce que leurs travailleurs perdaient, une réalité bien masquée par l’engouement suscité par la Silicon Valley. » [Page 474]. « L’Amérique a importé une cohorte duale d’immigrants pour correspondre à un modèle dual d’emplois, et pour chaque investisseur, membre du conseil d’administration ou fondateur de la Silicon Valley originaire du tiers monde, il y avait une famille de réfugiés dans un sous-sol local effectuant le travail manufacturier à bas salaire qui animait les chiffres de l’industrie informatique. Le néocolonialisme a fourni plus qu’un marché pour l’électronique de défense de la Silicon Valley : il a également fourni une main-d’œuvre » [Page 475].

Le XXIe siècle

Son analyse de l’évolution parallèle des marchés du café et de la cocaïne est tout aussi frappante [Pages 479-484]. L’Internet a bouleversé bien d’autres marchés. Il suffit de noter les histoires de Netscape et du procès anti-trust contre Microsoft [Pages 485-90], de rappeler la fameuse exhubérance irrationnelle d’Alan Greenspan [page 488], des concurrences fratricides entre Healtheon et WebMD, entre Pets.com et Petopia, entre WebVan et Homegrocer, entre Ticketmaster et tickets.com, entre Rio, Napster, Winamp et Realplayer. Les républicains ne supportaient pas Clinton, mais leurs politiques n’étaient pas si différentes.

Et encore une fois, « Google pouvait se permettre d’embaucher des travailleurs à bas salaire pour conduire des caméras et tourner les pages. […] Dans la grande tradition de ségrégation du marché du travail en Californie du Nord, ces travailleurs portaient des badges jaunes distinctifs, bien que cela fût à peine nécessaire pour les identifier : « c’était toujours le même groupe de travailleurs, majoritairement noirs et hispaniques, sur un campus où travaillaient principalement des employés blancs et asiatiques, sortant comme si la cloche d’une usine venait de sonner ». Ils entraient et sortaient à des heures fixes – 4h et 14h15 – afin d’épargner aux Googlers, reconnaissables à leurs badges blancs (employés), verts (stagiaires) et rouges (sous-traitants), une confrontation embarrassante avec cette hiérarchie interne particulière » [Page 515 et vous trouverez également une description plus détaillée de Google, d’où est tiré cet extrait, dans l’article « The Artist Leaving the Googleplex » d’Andrew Norman Wilson]. Malcolm Harris insiste sur des conditions de travail dures, pour ne pas dire parfois inhumaines (comme cela est semble être le cas dans les entrepôts d’Amazon). Le fait que ce fut aussi le cas pour Apple ou soit le cas pour Google sur le sol américain a de quoi surprendre un peu, tant avait été mis en avant une gestion originale et attirante des conditions de travail des ingénieurs. Un grand écart certain.

Bien sûr, cette mondialisation a décentré le monde vers l’Asie, et la Chine en particulier. Foxconn en serait l’illustration la plus flagrante, et pas vraiment pour le meilleur. Des suicides s’y produisaient, et Harris cite un poète chinois et employé de Foxconn, Xu Lizhi, qui se suicidera plus tard [Page 540]. Je le cite donc également :


Xu Lizhi, Chinese poet (1990-2014)

« Je m’endors tout simplement debout » from libcom.com

拒绝旷工,拒绝病假,拒绝事假
Pas d’absentéisme, pas de congé maladie, pas de congé personnel.
拒绝迟到,拒绝早退
Pas de retard, pas de départ anticipé
流水线旁我站立如铁,双手如飞
Au pied de la chaîne de montage, je me tenais immobile comme un roc, les mains à la vitesse de l’éclair,
多少白天,多少黑夜
Tant de jours, tant de nuits
我就那样,站着入睡
Je m’endors tout simplement debout.

« Une vis est tombée sur le sol » again from libcom.com

一颗螺丝掉在地上
Une vis est tombée sur le sol
在这个加班的夜晚
En cette nuit de travail supplémentaire
垂直降落,轻轻一响
Une chute verticale, accompagnée d’un bruit sourd.
不会引起任何人的注意
Cela n’attirera l’attention de personne.
就像在此之前
Comme la dernière fois
某个相同的夜晚
Une certaine nuit
有个人掉在地上
Une personne est tombée au sol

Bifurcations

Fracture continentale, fracture numérique, fracture éducative. On peut ne pas partager la vision du monde de Malcolm Harris. La politique semble se rapprocher de plus en plus de la foi religieuse. On ne cherche plus la vérité à partir des faits. Quel monde étrange ! Mais Palo Alto mérite d’être lu jusqu’au bout. Le lycée d’East Palo Alto a finalement fermé ses portes et a été remplacé par un centre commercial employant du personnel sous-payé. La plaque commémorative du centre commercial rend hommage à Bank of America et à la Fondation David et Lucile Packard. Tout en bas : EMPLACEMENT ORIGINAL DU LYCÉE RAVENSWOOD. [Page 551]

Si la Chine a principalement investi localement, la Russie connaît un sort différent, ses oligarques investissant à l’étranger. Mais Harris affirme une fois de plus qu’il s’agit des deux faces d’une même pièce. Yuri Milner et Alisher Usmanov ont investi massivement dans la Silicon Valley via Digital Sky Technologies (DST) : 200 millions de dollars pour 2% de Facebook, puis davantage par la suite pour atteindre 8 à 10% de la start-up, 380 millions de dollars dans Twitter, des participations dans Groupon, Zynga et Spotify, et, fait que je l’ignorais, ils ont été des investisseurs majeurs dans Y Combinator, l’accélérateur de Paul Graham. Si les entreprises technologiques – au même titre que l’art onéreux et les logements de luxe – misaient sur une polarisation et une inégalité accrues, alors elles ont offert à l’oligarchie russe mondialisée l’occasion de consolider sa propre prospérité. Et cela fonctionne – pour les milliardaires russes, les milliardaires américains, les milliardaires taïwanais, et même pour la plupart des milliardaires chinois. La chaîne de valeur relie d’anciens extracteurs soviétiques comme Usmanov – condamné et emprisonné pour « vol de biens socialistes » dans les années 80 – aux cités ouvrières de Foxconn, avec leurs heures supplémentaires obligatoires, leurs dortoirs d’entreprise et leurs patrouilles de sécurité odieuses. [Page 548]

En 2009, 42 personnes ont été arrêtées à East Palo Alto (EPA), démantelant le réseau de trafiquants de drogue Taliban sur Sacramento Street, « une impasse près d’University Avenue ». La lutte pour le contrôle du trafic de drogue a alimenté la violence à EPA, lui valant le taux d’homicides par habitant le plus élevé du pays en 1992. (Ce n’est pas nouveau ; le lecteur intéressé peut visionner le documentaire français « The Last Town » sur Arte ou lire ici « Les péchés capitaux de la Silicon Valley »). Dans une autre bifurcation bien décrite par Harris, qui mentionne « My Posse Don’t Do Homework » de LouAnne Johnson ainsi que « Unforgetting : A Memoir of Family, Migration, Gangs, and Revolution in the Americas » de Roberto Lovato, l’auteur qualifie la loi « No Child Left Behind » de « biais insidieux fondé sur de faibles attentes », une critique subtile et brillamment formulée de la discrimination positive. La question de savoir si ces enfants seraient dans de meilleures classes et de meilleures écoles est une autre affaire. […] Les capitalistes avaient besoin d’employés à bas salaires car c’est là que résidait la croissance. Si tous les enfants d’East Palo Alto devenaient ingénieurs, médecins et avocats, qui occuperait les centaines d’emplois du nouveau magasin IKEA près de l’autoroute ? [Pages 557-558]

À l’autre bout du spectre, quelques entrepreneurs créeraient de nouveaux outils pédagogiques comme SCORE! et le Programme éducatif pour les jeunes surdoués (une école en ligne dont les frais de scolarité s’élèvent à 28 610 $). « Les écoles sont excellentes parce que les maisons sont chères, ce qui rend les maisons encore plus chères et les écoles meilleures, ce qui rend les maisons encore plus chères et les écoles meilleures, ce qui rend les maisons encore plus chères et les écoles meilleures. » [Page 562] Lorsque la start-up étudiante de Stanford, Instagram, a été vendue à Facebook pour 1 milliard de dollars, elle ne comptait que 13 employés. Derrière la flambée des valorisations se cache un nombre relativement restreint d’employés hyper-compétitifs. Les super-codeurs sont les plus célèbres, ayant cultivé une certaine mystique professionnelle, et les managers non techniques sont tout aussi importants pour une croissance rapide. Les codeurs ne travailleraient certainement pas aussi vite sans eux. Soutenus par des armées de contractuels invisibles, les travailleurs à haut QI de la Silicon Valley, les vétérans de SCORE! ont réalisé les rêves les plus fous de Lewis Terman. […] Ce n’est pas du behaviorisme, c’est du néobehaviorisme. Pour accroître la productivité, le paradigme de la discipline est remplacé par celui de la performance. Les chevaux de Stanford étaient les premiers sujets d’étude de la performance et ils étaient eux aussi sujets à l’épuisement professionnel. La société produit des « dépressifs et des ratés » comme autant de déchets humains. Même les tueurs sont des nerds [Pages 562-565]. Palo Alto devient le lieu qui produit des Bébés Einstein mais l’une de ces étudiantes dira : « Nous sommes des corps sans vie dans un système qui engendre la compétition, la haine et décourage le travail d’équipe et l’apprentissage authentique. Nous manquons de vraie passion. Nous sommes malades… Il est temps de réaliser que nous emmenons nos élèves à la mort. » (Voir plus bas l’article de Carolyn Walworth). Suite aux nombreux suicides survenus dans les lycées de Palo Alto, en l’absence de preuves irréfutables dans le rapport, les responsables locaux pouvaient reprendre le discours tenu par Steve Jobs au sujet des suicides chez Foxconn : « c’est triste, mais parfois les gens se suicident. » Pourtant, dans les deux cas, il était difficile de rejeter la faute sur autrui. En janvier 2010, un employé de Foxconn s’est suicidé en sautant d’un immeuble, le lendemain du décès d’un adolescent sur les voies ferrées à Palo Alto. En janvier 2011, le même drame s’est reproduit. La seconde fois, les deux victimes avaient dix-neuf ans. [Page 567] « La beauté de ce système réside dans le fait que les récompenses attirent les gagnants, mais les gagnants engendrent les perdants. C’est impersonnel : ce sont les forces qui agissent, pas les hommes. » [Page 568]

Harris a publié son livre en 2022 ; ChatGPT n’existait pas encore, ni Trump II, mais il évoque la « mafia PayPal », notamment Musk et Thiel, qui employait J.D. Vance et finançait Curtis Jarvin. Il mentionne également Theranos, Snowden, les bus de Google, Uber et Palantir. « Comparés aux précédentes générations de fondateurs de start-ups à succès de la Silicon Valley, les dirigeants de ces plateformes à la dérive font passer Steve Jobs pour un enfant de chœur à la Wozniak » [page 580]. « Le besoin insatiable du capital en débouchés lucratifs est incompatible avec le contrôle démocratique des technologies modernes prôné par le Black Panther Party. […] On peut comprendre la Silicon Valley comme une expression particulière de cette dynamique impersonnelle : géographique, historique et imaginaire. Elle représente la ruée vers l’or, puis la suivante, et encore celle d’après, des produits agricoles à l’immobilier, des radios aux transistors, des microprocesseurs aux missiles, des PC aux routeurs, des navigateurs aux portails web, des iPods aux plateformes gig puis… Si la Californie est l’Amérique de l’Amérique, alors Palo Alto est l’Amérique de l’Amérique de l’Amérique » [Page 616].

Je ne sais pas si le lecteur partagera la conclusion de Harris, qui me rappelle la fin de Fahrenheit 451. Permettez-moi d’ajouter un dernier extrait : « Si les capitalistes intergalactiques l’emportent, s’ils épuisent la Terre et l’Humanité, alors, pour préserver ma réputation historique et celle de tous ceux que j’ai aimés, j’espère que les posthumains jugeront que nous sommes déjà arrivés trop tard, que nous n’avons jamais eu la moindre chance. C’est peut-être le cas – comme je l’ai soutenu, la situation générale est de plus en plus désespérée pour beaucoup – mais je n’y crois pas. Même si l’on pouvait me le faire croire, je refuserais. Je suis attaché à cette planète, ce qui signifie que je dois m’accrocher à l’espoir d’une alternative à l’épuisement capitaliste » [Page 619]. Ces mots, ses mots sont aussi les miens.

Post Scriptum 1 : je note ici un extrait d’une critique de livre par l’excellent Olivier Alexandre, sa conclusion « optimiste » de la crise en cours : « Dans un univers hautement concurrentiel, où jamais rien ne dure, à commencer par les entreprises technologiques (le destin funeste de Kodak, Nokia, BlackBerry ou Yahoo le rappellent), cette notion véhicule l’idée qu’une catégorie d’acteurs homogènes ferait main basse, depuis longtemps et pour longtemps, sur l’histoire. C’est oublier, comme nous le rappelle pourtant le livre, que cette domination est tout entière conditionnée par des jeux d’acteurs et un cadre institutionnel en constante évolution. L’histoire narrée ne cesse d’ailleurs d’être traversée, interrompue, tirée dans un sens puis dans l’autre, par des individus et des collectifs, des entreprises, mais aussi des administrations, des hackers, des lanceurs d’alerte, des universitaires et des militants associatifs. En voilà peut-être assez pour laisser une lueur d’espoir à toutes celles et tous ceux qui se sentent pris dans la toile.

Post Scriptum 2 : J’ai mentionné au début un article de NPR sur le livre. J’ai trouvé d’autres critiques intéressantestoutes en anglais (et je traduis les titres) :

Les enfants de Californie seront nos enfants : à propos du « Palo Alto » de Malcolm Harris par Ben Beitler, 14 février 2023 https://lareviewofbooks.org/article/the-children-of-california-shall-be-our-children-on-malcolm-harriss-palo-alto/

Avidité, eugénisme et paris risqués : l’auteur Malcolm Harris analyse le bilan mortel du capitalisme de la Silicon Valley par Lois Beckett, The Guardian, 11 mai 2023
https://www.theguardian.com/books/2023/may/10/palo-alto-book-malcom-harris-interview

Les merveilleux garçons de Palo Alto : de la Silicon Valley Bank à Sam Bankman-Fried, les récents scandales qui bouleversent l’industrie technologique s’inscrivent dans une longue tradition d’innovation et d’impunité. by David Leavitt, The New Yorker, 20 mars 2023
https://www.newyorker.com/books/under-review/the-marvellous-boys-of-palo-alto#rid=81d5998c-34ba-4795-aa4e-066f456d96ed&q=malcolm+harris

A propos des suicides de la Silicon Valley

Dans les écoles à forte pression de Palo Alto, les suicides mènent à une introspection. par Arun Rath, NPR, 11 mai 2015
https://www.kqed.org/news/10521875/in-palo-altos-high-pressure-schools-suicides-lead-to-soul-searching

Pourquoi tant de jeunes prometteurs se suicident-ils à Palo Alto ? par Hanna Rosin, The Atlantic, décembre 2015
https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2015/12/the-silicon-valley-suicides/413140/

Un représentant du conseil scolaire de Paly : « Les souffrances des jeunes de Palo Alto » par Carolyn Walworth, 25 mars 2015
https://www.paloaltoonline.com/news/2015/03/25/guest-opinion-the-sorrows-of-young-palo-altans/

et un texte court : Le prix de la perfection : les suicides dans la Silicon Valley, 16 décembre 2015
https://thekimfoundation.org/the-price-of-perfection-the-silicon-valley-suicides/

Le magazine The Atlantic a publié un article d’Hanna Rosin intitulé « Les suicides dans la Silicon Valley : pourquoi tant de jeunes à l’avenir prometteur se suicident-ils à Palo Alto ? ». Rosin y décrit une ville prospère, où règnent la réussite et les grandes ambitions. Pourtant, au lycée Gunn de Palo Alto, en Californie, le taux de suicide sur dix ans est quatre à cinq fois supérieur à la moyenne nationale. En mars 2014, depuis la rentrée scolaire, 42 élèves de Gunn avaient déjà été hospitalisés ou traités pour « idées suicidaires importantes ». Selon un sondage réalisé la même année, 12% des lycéens de Palo Alto ont déclaré avoir sérieusement envisagé le suicide au cours des douze derniers mois.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes à bout ? Bien qu’il soit impossible de déterminer la raison exacte du suicide, compte tenu de sa complexité, certaines théories évoquent le climat académique stressant qui règne à Palo Alto.

Carolyn Walworth, élève de première au lycée de Palo Alto et membre du conseil scolaire des élèves, a écrit un article sur son expérience d’élève. Elle explique que dès l’école primaire, les enfants sont classés comme lecteurs « précoces » ou « tardifs ». Si les lecteurs « précoces » sont considérés comme brillants, les lecteurs « tardifs » se sentent incompétents, et cette catégorisation constante les poursuit jusqu’au lycée.

« J’aime à penser que c’est la raison pour laquelle j’ai perdu si tôt mon enthousiasme et ma confiance en maths », confie Walworth. « Comment aurais-je pu me sentir intelligente alors que ma classe était considérée comme nulle ? » Elle décrit la pression constante d’être dans les classes avancées, de faire du sport, de participer aux clubs scolaires, de suivre des cours préparatoires au SAT le week-end, de trouver des stages et de faire une quantité excessive de devoirs, tout en subissant les pressions typiques de l’adolescence. C’est en effet épuisant et stressant. Walworth explique qu’il ne s’agit pas d’un manque de ressources, mais simplement d’une surcharge de travail.

À la fin des années 1990, Suniya Luthar était professeure adjointe au département de psychiatrie de Yale. Elle menait des recherches dans un établissement scolaire défavorisé d’un centre-ville du Connecticut. Son objectif était de déterminer si les problèmes de comportement étaient davantage liés à la pauvreté ou à une phase particulière de l’adolescence. Luthar avait besoin d’un second établissement pour servir de point de comparaison et fut mise en relation avec un lycée huppé de banlieue. Ses découvertes furent alarmantes : la proportion d’élèves qui fumaient, buvaient ou consommaient des drogues dures était nettement plus élevée dans ce dernier établissement, de même que le taux d’anxiété et de dépression sévères. Cette anomalie a orienté Luthar vers une carrière consacrée à l’étude des vulnérabilités des élèves au sein de ce qu’elle appelle « une culture de l’abondance ».

« On part du principe que, parce que ces enfants ont de l’argent et une bonne éducation, tout va bien », explique Luthar. « Et à long terme, l’argent et l’éducation les protégeront, mais à l’adolescence, les dangers liés à la culture de l’abondance peuvent être très importants. » Cependant, cela ne signifie pas que les enfants issus de milieux aisés sont plus susceptibles de se suicider. Les études sur le suicide chez les jeunes ont généralement révélé peu de différences entre les classes sociales et économiques. Ce constat signifie simplement que de nombreux jeunes de tous horizons souffrent.

Aux États-Unis, on recense environ cinq vagues de suicides de jeunes par an, et Palo Alto en est déjà à sa deuxième. Quelles qu’en soient les raisons, il est impératif d’agir pour changer la culture de la perfection qui règne dans cette communauté. Demander de l’aide doit être perçu comme une force, et non comme une faiblesse.

Pourquoi on n’a pas encore créé un Google ?

Un débat révélateur sur « Pourquoi on n’a pas encore créé un Google ? » [en France]. C’est passionnant, irritant quand on n’est pas d’accord, enthousiasmant quand on se reconnait. Inutile de dire où je me situe… mais je devrais ajouter que ma lecture du livre Palo Alto dont je vais parler ici bientôt oblige à mettre beaucoup de nuances dans la relation amour-haine qui existe entre les deux continents.

Recherche et développement (R&D) dans les startups technologiques (Une suite)

Un petit complément à mon article d’hier sur la recherche et le développement (R&D) dans les startups technologiques (par rapport aux ventes et au marketing), car je n’en étais pas entièrement satisfait et je ne le suis toujours pas !

Je n’ai pu tirer aucune conclusion et, pire encore, les résultats étaient difficiles à interpréter. Je ne suis pas certain que cela soit plus clair, mais outre les valeurs moyennes et médianes de l’intensité R1D (par rapport au chiffre d’affaires ou aux ventes & marketing), j’ajoute ici quelques figures illustrant la fréquence de ces valeurs.

Tout d’abord, un rappel des valeurs moyennes et médianes par domaine

Deuxièmement, le ratio entre R&D (recherche et développement) et S&M (ventes et marketing) dans les 8 différents domaines

Troisièmement, le ratio entre les dépenses de R&D (recherche et développement) et les revenus dans les 8 différents domaines

On y voit clairement, je crois, à quel point logiciel et internet sont différents du point de vue des investissements en R&D mais même ainsi la nuance doit rester de rigueur. Je ne peux que vous laissez libre de votre interprétation ou conclusions.

Recherche et Dévelopement (R&D) dans les Startups Tech (vs. Sales & Marketing)

Cet article un peu étrange m’a été inspiré par mon collègue Antoine (merci à lui !) qui m’a demandé mon avis sur un article récent affirmant que dans les startups, la technologie n’est pas aussi importante qu’on le croit. Cet article, intitulé « Pourquoi, dans les startups, les moins techniques gagnent souvent », est signé Manu Papadacci-Stephanopoli.

Je n’y avais jamais vraiment réfléchi en profondeur, probablement parce que je partage pleinement cet avis et que je l’ai appris durant mes années dans le capital-risque. La technologie est importante, certes, mais loin d’être suffisante. Et vendre est difficile. Google en est le parfait exemple : « L’avantage du premier entrant était un mythe ». Je suis donc d’accord avec Manu Papadacci-Stephanopoli lorsqu’il ajoute plus loin : « À ses débuts, Google ne disposait pas du meilleur algorithme d’analyse linguistique. Ses concurrents étaient plus avancés. Mais Google a exploité autre chose : les métadonnées, les hyperliens, les fameux « backlinks », l’intelligence collective du web. Moins spectaculaire. Mais tout simplement plus efficace. »

I never really thought deeply about it, probably because I fully agree and learnt this during my VC years. Technology is important but it is far from sufficient. And selling is tough. Google was the best example that « First mover adavantage was a myth ». So I agree again with Manu Papadacci-Stephanopoli when he adds later « In its early days, Google didn’t have the best algorithm for linguistic analysis. Its competitors were more advanced. But Google exploited something else: metadata, hyperlinks, the famous « backlinks, » the collective intelligence of the web. Less spectacular. But simply more effective. » (À ses débuts, Google n’avait pas le meilleur algorithme sur le plan linguistique. Ses concurrents étaient plus avancés. Mais Google a exploité autre chose : les méta-données, les liens hypertexte, les fameux “back-link’, l’intelligence collective du web. Moins spectaculaire. Mais juste plus efficace).

J’ai donc dû aller plus loin, creuser davantage, et voici mon analyse.

20260228 Equity List Lebret

Certains d’entre vous savent peut-être que je suis un véritable « data cruncher ». J’adore les données ; elles sont une source d’inspiration. Depuis 2008, date de la publication de mon livre, je compile des données sur les startups, notamment leurs tableaux de capitalisation. J’en compte désormais 978, et mes dernières publications à ce sujet remontent à juillet 2025 et juin 2024. Je fêterai ce cap des 1 000 avec une mise à jour détaillée, mais mon rythme est plutôt lent ces derniers temps, avec environ 20 nouveaux tableaux par an. On verra donc si la célébration aura lieu en 2026 ou 2027.

J’ai étudié un nouveau sujet ici : l’intensité de la R&D dans les entreprises technologiques et les startups. Je m’explique. La plupart des entreprises technologiques que j’étudie sont entrées en bourse, ou du moins ont déposé un dossier d’introduction en bourse, à un moment donné de leur histoire. Certaines étaient encore des startups (leur modèle économique n’était peut-être pas encore validé), d’autres ne l’étaient plus. Mais en tant qu’entreprises technologiques, elles publient souvent le niveau de leurs investissements en R&D, mais aussi celui de leurs dépenses en ventes et marketing (S&M). Comme je dispose de données d’entreprises depuis les années 1960, il ne serait pas pertinent d’examiner des chiffres absolus en millions de dollars. J’ai donc cherché à analyser des chiffres relatifs, à savoir le ratio entre les dépenses de R&D et de marketing et le chiffre d’affaires total. Lorsque le chiffre d’affaires était nul ou très faible, ce ratio n’était pas significatif ; j’ai donc également étudié le ratio R&D/S&M.

À titre d’exemple, prenons « mes géants ».

Il n’est pas aisé de tirer des conclusions de cette première série. Si ce n’est que, pour ces « géants de la technologie », les dépenses en R&D ne sont pas aussi élevées que je l’aurais imaginé. Elles avoisinent en moyenne les 15% et atteignent rarement les 25% que je considérais comme une pratique courante. La R&D reste néanmoins globalement supérieure aux dépenses de ventes et marketing. Ces niveaux relativement bas sont probablement liés au fait que ces entreprises réalisent d’énormes ventes, bénéficient d’une très forte rentabilité et que leurs budgets en R&D et ventes et marketing sont limités.

Examinons maintenant les données des 978 startups.

Ainsi, que l’on considère la moyenne ou la médiane, les investissements en R&D sont très élevés dans les startups technologiques. Mais les dépenses en ventes et marketing le sont également. Concevoir des produits ne suffit pas ; un effort considérable est nécessaire pour les commercialiser.

Deuxièmement, l’intensité de la R&D (ainsi que celle des ventes et du marketing) est particulièrement élevée dans les secteurs des biotechnologies et des technologies médicales. Cependant, cela s’explique probablement par le fait que les revenus y sont plus faibles au moment de l’entrée en bourse.

Troisièmement, l’intensité de la R&D est la plus faible dans le secteur des logiciels et d’Internet, probablement en raison d’un moindre besoin en R&D. En revanche, les dépenses en ventes et marketing y sont relativement plus élevées, ce qui se reflète dans le ratio relatif de 0,5 pour la valeur médiane de ces deux secteurs.

Pas de conclusion mais un important Post-scriptum

Je ne tirerai aucune conclusion définitive, mais je tiens à souligner quelques réserves :

– Dans de nombreux cas, la R&D n’est pas explicitement mentionnée, mais parfois remplacée par « développement technologique » ou « développement produit ». Sans doute à juste titre : dans les startups, il n’est pas certain que les ressources nécessaires à la recherche fondamentale ou même appliquée soient disponibles.

– Dans de nombreux cas, les ventes et le marketing ne sont pas mentionnés et sont remplacés par « ventes, administration générale », voire uniquement par « administration générale ». Cela signifie probablement que l’importance accordée aux ventes et au marketing n’est pas suffisamment élevée pour justifier une analyse distincte. Dans ce cas, j’ai utilisé les informations disponibles.

Les femmes et les hommes dans la poésie d’Yvonne Le Meur-Rollet

Serais-je sur le point d’oublier la vocation initiale de ce blog ? Les startups, l’innovation et l’entrepreneuriat technologique ? Pas du tout et j’y reviendrai prochainement après avoir lu le fascinant Palo Alto – A History of California, Capitalism, and the World de Malcolm Harris

Mais pour le moment, je continue à décrire ma fascination pour la poésie d’Yvonne Le Meur-Rollet dont j’ai parlé dans mon précédent post en date du 12 février. Je concluais en la citant « Je crois qu’il n’est nulle part fait allusion au féminisme dans les préfaces de mes recueils. Mais, pour ce qui concerne la vie des femmes en général, j’en ai parlé au cours de l’entretien avec Stéphanie Noirard le jour du Festival La Houle des mots. » et je terminais par un « Cela reste à creuser ! » C’est l’objet de ce post.


Yvonne Le Meur-Rollet en avril 2025
(photographie par Marianne Frank)

En effet, j’ai été frappé depuis ma découverte de l’œuvre d’Yvonne Le Meur Rollet par la manière dont les femmes expriment leur liberté et aussi leurs regrets, leurs dépressions, leurs déceptions et leurs chagrins. Et j’ai été plus surpris encore par la manière dont elle fait s’exprimer des hommes sur ces sujets. Alors j’ai réécouté l’entretien avec Stéphanie Noirard, ce que je vous encourage à faire vivement. L’intégralité de l’échange se trouve sur ce post précédent que j’ai signalé plus haut, et je réintégre ici la seconde partie consacrée aux femmes et aux hommes dans la poésie de l’autrice. J’en ai extrait de longs passages que vous pouvez lire ici. C’est un peu édité, mais j’ai essayé de garder le ton des échanges. A partir d’ici tout est citation.

Lecture de textes écrits par Yvonne Le Meur-Rollet,
lus par Françoise Le Meur le 27 juillet 2025
lors du Festival de poésie La houle des mots à Saint-Jacut-de-la-Mer, 8e édition,
Terres de Femmes, Femmes de Mer.
Rencontre animée par Stéphanie Noirard, Maîtresse de Conférences à l’Université de Poitiers.

Stéphanie Noirard (SN) – Puisque la thématique du festival ce sont les femmes, vous parlez aussi beaucoup de femmes dans votre écriture. Pour elle aussi, vous inventez ?

Yvonne Le Meur Rollet (YLMR) – alors je n’invente pas les femmes, non, mais j’invente des histoires autour des femmes et dans mes recueils il y a de nombreux portraits de femmes. Au fil de mes recueils, on compte différentes femmes, certaines d’entre elles ont des traits communs. Il y a même, je dois l’avouer, un ou deux recueils qui sont inspirés par la même femme qui pourrait être en partie ma mère, quelques tantes, quelques vieilles amies que j’ai connues mais il y a aussi des femmes qui sont purement inventées, qui sont des personnages de fiction.

SN – alors on a beaucoup de modèles finalement de tous les passages de la vie des femmes, de l’adolescence à l’âge mûr. On va peut-être commencer par l’adolescence

Françoise Le Meur (FLM) – alors L’adolescente et puis après Au creux de ton sourire

Un jour lointain de mai

Si je n’avais pas cru m’abriter du soleil
Là-bas sur l’autre rive
Je n’aurais pas osé
Franchir la passerelle
Au-dessus de l’écluse
Et me mettre à courir au milieu des ombelles.

Je n’aurais pas perdu
L’une de mes sandales
Dans un bouquet de joncs.
Je n’aurais pas croisé
Un regard inconnu dans l’ombre d’une haie
Un regard de pêcheur
Patient entre les saules
Je n’aurais jamais su la douceur de l’attente
Quand la truite s’envole
Vers la cime des aulnes
Pour venir expirer sur un lit de fougère
Dans l’osier d’un panier

Je n’aurais pas senti qu’en restant je troublais
Un homme aux mains tranquilles
Qui hésita un peu
Avant de me sourire
Quand je lui demandai de sauver ma chaussure
Flottant dans le courant.

Je n’aurais pas connu la chaleur de ses bras
Sa bouche au goût de menthe
Et ma faim de caresses
Si je n’avais pas cru m’abriter du soleil
Un jour lointain de mai.

YLMR – cette adolescente là c’est la plus délurée de mes adolescentes parce qu’il y avait plusieurs textes [possibles] mais on n’a pas le temps [de tout lire] alors je présente des adolescentes qui sont en fait assez godiches et puis des adolescentes qui sont plus … celle-là, je pense que c’est le dernier stade de l’adolescence parce qu’elle est à la fois troublée par la présence d’un homme et en même temps elle sent qu’elle le trouble donc elle n’est plus du tout naïve.

SN – ce n’est plus une Emma Bovary

YLMR – mais j’avais plusieurs adolescentes et, si je peux vous confier une chose, je n’étais pas très délurée mais justement, l’écriture me permet d’inventer des situations des fantasmes comme cela.

SN – c’est tout le pouvoir de l’écriture

YLMR – effectivement c’est à dire que j’ai vécu 1000 vies grâce à la poésie.

FLM- est-ce que vous voulez bien Stéphanie que je rajoute un poème extrait du recueil Au creux de ton sourire ?

Au creux de ton sourire

Ta joie de vivre emplit ta chambre,
Tu viens d’être reçue au bac.
Ton père est fier de ta mention,
Dans la maison ta mère chante…

Tu bouges, ris et déambules,
Tu t’imagines à la fac,
En toi les rêves se bousculent…

Tu flânes sur les bords de Seine,
Tu chantes Brassens et Gréco,
Récites Rimbaud et Verlaine,
Découvres Sagan et Brando.
Sur le chemin de la Sorbonne,
Tu rencontres Sartre et Beauvoir,
Les notes bleues d’un saxophone
Courent sans fin sur les trottoirs.

A l’ombre fraîche des grands hêtres,
Tu lis « Paris et une fête » …
Le temps s’écoule lentement
Dans ton village somnolent.
Tu attends la fin des vacances.
Tu t’imagines dans la ville,
Marchant légère et impatiente,
Bien loin des internats pour filles…

Mais chaque fois que tes mots vibrent
En proclamant ta liberté,
La voix de ton père se lève,
Corde tendue qui te retient
Comme la chèvre de Seguin.

SN – on ressent finalement dans ces deux textes et vous avez bien fait de lire celui -ci. C’est celui que j’aurais choisi avant le premier. On ressent cette tension entre cette volonté de liberté et ce carcan qui est aussi un carcan familial et qu’on ressent également dans la vie des femmes adultes mariées, qui, elles aussi, acceptent un certain carcan, même malgré parfois les violences subies me semble-t-il oui

YLMR – et donc toutes les femmes que je présente, je ne l’ai vraiment analysé à fond, mais enfin je vais dire comme je le sens : elles se marient, elles ont des enfants sans même avoir le temps d’avoir un désir d’enfant, il faut replacer ça dans le contexte des femmes que j’évoque dans mes recueils. Ce sont des femmes des années 40, 50, 60 où les femmes n’étaient pas libres de choisir leur vie ni de choisir le moment où elles auraient eu envie d’avoir des enfants si bien que certaines femmes dans mes recueils se sont trouvées encombrées d’enfants, le mot n’est pas très joli, mais c’était un peu ça, sans avoir vraiment eu le temps de vivre la période entre la fin de l’adolescence et les soucis de l’âge adulte. Et il y a visiblement à cette époque-là, il y avait un carcan dans lequel les femmes étaient coincées. Il fallait tenir sa maison, s’occuper des enfants, s’occuper du mari, apprendre des recettes de cuisine

SN – et travailler parfois aussi

YLMR – et puis perdre un peu leur beauté aussi, les femmes, elles, n’avaient plus le temps de s’occuper d’elles alors petit à petit elles acceptaient d’être moins belles, d’être moins désirées, d’être moins aimées et beaucoup d’entre elles supportaient aussi les infidélités de leur mari sans rien laisser paraître parce qu’il fallait garder la face, il fallait faire semblant d’être bien dans ce rôle de femme.

SN – les infidélités, les violences aussi

YLMR – il y a un recueil dans lequel je parle de la violence faite aux femmes. Ça s’appelle L’aube des brûlures et ce recueil-là, il est un peu particulier parce qu’il m’a été inspiré par ce qu’on a appelé Le drame de Vilnius. Vous vous en souvenez. Ce tragique fait divers dans lequel une comédienne très connue a perdu la vie sous les coups de son compagnon. Je m’inspire de cette histoire mais comme j’écris de la poésie, c’est fictionnel, donc je me permets d’inventer l’histoire à partir de ce fait divers et la femme que je mets en scène, n’est pas victime d’un féminicide. Elle, elle trouve en elle la force de chasser l’homme violent à la fois pour retrouver son intégrité, sa dignité et aussi pour protéger ses enfants. Alors je sais que je la présente comme une héroïne un peu singulière, je sais que malheureusement toutes les femmes n’ont pas eu cette chance de s’en sortir mais j’ai choisi ce point de vue j’ai voulu sauver une femme voilà.

SN – et vous avez raison et on peut peut-être entendre à l’extrait du texte parce que je le trouve très beau entre autres textes je trouve très beau

L’aube des brûlures

Les menaces des poings cachent la paume tendre
Du temps des découvertes et des frémissements
Orage de choc sourd lorsqu’un nuage crève
Et que les éclairs giflent le marbre de vos corps
Encore une fois tu lui dis non
Il hurle, se roule dans ses mots
Et ses phrases trépignent,
D’horreur tu te recules,
Découvrant que la nuit est tombée pour toujours…
Pourquoi cacher cette souffrance sous une nappe damassée
Oh nymphe nue qu’on emprisonne renoue ta natte naufragée
Montre tes seins bleuis de coups et laisse enfin couler tes larmes

SN – donc on voit ces femmes qui essaient d’être des « super-women » comme on dit maintenant. On voit ses femmes qui aussi subissent la violence et qui pourtant cachent leur jeu, ne disent rien. Certaines sombrent dans la dépression et je trouve que, vous savez, la dépression, c’est sympathique alors que chez les femmes c’est laid, chez les hommes c’est le spleen, c’est beau, c’est plus « classe » et vous savez très bien décrire la dépression féminine que vous faites dans le recueil Absente. On en a déjà entendu un extrait dans le florilège et puis il y a certaines femmes qui arrivent à s’en sortir soit par des relations infidèles soit par des relations plus intellectuelles, plus platoniques. Est-ce que vous préférez qu’on parle de la façon dont vous traitez la dépression ou plutôt…

YLMR – très rapidement, je vais juste dire quelque chose. Dans ce recueil, Absente, j’ai choisi un thème qui n’est pas très poétique, mais je n’ai pas du tout cherché à en faire une description clinique. J’ai voulu juste montrer comment par l’écriture on peut faire sentir ce qui se passe dans la vie d’une femme dépressive et j’ai rassemblé toutes les perceptions qu’elle a du monde pour montrer comment, quand on est dans un état dépressif, tout ce qu’on perçoit est négatif, tout ce qu’elle voit est gris, noir, laid ; tout ce qu’elle entend, ce sont des plaintes, ce sont des sanglots, ce sont des musiques tristes ; tout ce qu’elle touche est rugueux ou froid ou coupant donc j’ai accumulé dans mon écriture tout un vocabulaire très négatif pour montrer comment cette femme se sent écrasée et comment elle se sent enfermée. Enfin je ne vais pas faire une analyse de texte ; c’est le vocabulaire des perceptions, qui me permet d’essayer de traduire la dépression.

SN – tous les sens sont affectés, tous les sens se délitent face à la vague dépressive. On pourrait laisser le public réfléchir au texte, en prendre connaissance. Et pour ces femmes qui essaient de sortir de cette dépression par l’art ou par des relations transgressives peut-être…

YLMR – il y a un recueil qui s’appelle Après le déluge qui … vous avez parlé de la femme comment ? Infidèle, oui, on pourrait même dire tant qu’on y est la femme adultère…

SN – allons-y, n’ayons pas peur

YLMR – c’est une histoire où il y a un personnage, cette femme. Elle vit une histoire transgressive, enfin extra-conjugale.

SN – elle franchit des limites

YLMR – elle franchit des limites et elle revient. Au bout de l’histoire, elle n’éprouve aucun remords. Elle n’a pas l’impression qu’elle a trahi son mari. C’est comme si elle prenait une petite revanche sur la vie. Pour elle, c’est juste un acte de liberté. C’est à dire que cette femme-là, se conduit comme ont l’habitude de se conduire des hommes, les hommes.

SN – elle sort du carcan et elle…

YLMR – oui, cette infidélité, appelons-là ainsi, c’est pour elle une source de bonheur, de satisfaction, de délices j’allais dire

SN – mais pourquoi pas

YLMR – en tout cas c’est une histoire qui se passe essentiellement dans la nature, leurs rencontres amoureuses ont lieu dans la nature et dans une nature qui est complice et protectrice de leur histoire d’amour. Ils ont la chance d’une histoire d’amour qui reste secrète. Ce n’est pas du tout du vaudeville, « ciel mon mari », « j’enferme l’amant dans le placard ». Non, c’est leur histoire, c’est une belle parenthèse, voilà sans aucun jugement moral.

[Je me permets ici une seule parenthèse car cette absence de jugement moral m’a beaucoup frappé dans cette œuvre et je l’ai mentionné auparavant. Je cite à nouveau : « Les dénouements s’écartent résolument des principes de la Morale, mais jamais un mot qui juge. » Et dans une dédicace pour Le chaos de la Divine, l’auteur confirme ce jugement : « Des nouvelles noires ou grises où les personnages condamnables sont souvent en quête d’amour. »]

SN – et dans quatre jours en novembre l’histoire est plus platonique, la rencontre entre la femme peintre et l’homme poète, est plus allégorique peut-être

YLMR – oui parce que dans Quatre jours en novembre je mets en scène une rencontre entre un homme et une femme, chabadabada, mais il ne se passe rien. Ce n’est pas Sur la route de Madison, parce qu’il ne se passe rien entre eux, il n’y a pas de relation physique entre eux, tout se passe dans l’imaginaire et ce que j’ai voulu montrer, à travers la métaphore de cette rencontre entre un homme et une femme, est la rencontre entre la poésie et la peinture, comment les deux arts se rencontrent, se complètent, s’entremêlent et sont source de bonheur en quelque sorte

SN – Ut pictura poesis

YLMR – même si tout reste platonique

SN – les mots sont une peinture des choses ?

YLMR – comment ?

SN – les mots sont une peinture des choses ? ce n’est pas de moi ! et donc l’Art est libérateur j’imagine. Il peut libérer les femmes

YLMR – oui, certainement, oui

SN – ne serait-ce que par la création

YLMR – ce personnage est peintre et dans la peinture, elle trouve la consolation parce que même si cela reste platonique, elle avait imaginé que son histoire aurait pu avoir une conclusion, dans ce sens, il faut conclure et dans sa tête, ça a toujours été fantasmé mais je ne raconte pas l’histoire

SN – ne divulgâchons pas ! On a parlé des femmes mais vous parlez aussi des hommes et vous prenez même une voix d’homme, ce qui est le cas dans deux de vos recueils. On va parler du dernier qui date de 2025 avec le titre Maintenant que mes mains tremblent. Là, c’est une voix masculine qu’on peut entendre un peu

FLM –

Et maintenant que mes mains tremblent

Je voudrais contempler les nuages de l’Aube
au-dessus d’un rio quelque part au Brésil.
Un hydravion se pose
dans une gerbe rose, éclaboussant de feu
les grands sacs de courrier venus d’outre-Atlantique.

Je rêve que c’est moi qui sors de la carlingue,
que ma femme applaudit au milieu de la foule,
qu’elle est fière de moi pour la première fois
et qu’elle rit de joie.
[…]
Quand le sommeil me fuit
je revois le passé qui se glisse irréel
dans la pénombre verte
d’une chapelle sombre où l’harmonium grelotte.

Sous les grêles accords des musiques anciennes,
des claviers font renaître
de cahotants désirs qui lentement m’entraînent
vers le temps du bonheur que j’ai laissé s’enfuir.

J’entends dans le bal chic où je l’ai rencontrée
s’envoler une valse.
Le parquet marqueté luit comme une eau tranquille
où glissent les anguilles.

Elle est assise là, seule sur un sofa.

Nénuphar indolent flottant à la surface
d’un velours délavé, elle semble m’attendre

YLMR – merci à Françoise Le Meur, comédienne, d’avoir prêté sa voix à un homme

SN – mais nous n’aurons pas la magnanimité tout de même de laisser le dernier mot à un homme alors Yvonne pourquoi, pourquoi une voix d’homme, quel intérêt ? comment fait-on ?

YLMR – et bien je ne sais pas trop. Je ne sais pas. J’avais commencé à écrire ce recueil à la troisième personne, c’est à dire que j’étais l’auteur-narrateur, c’est moi qui racontais l’histoire et je disais « lui », « il », et « elle ». J’avais de la peine. J’avais du mal à faire quelque chose d’abouti. Ce que j’avais écrit ne me plaisait pas. Et tout d’un coup je me suis dit « mais c’est bien sûr !» Il faut que je choisisse le point de vue de l’homme et c’est l’homme qui va dire « je ». Alors j’ai eu un long travail de préparation, de réflexion. Comment pense un homme ? Quels sont les désirs des hommes ? Plein de choses qu’on se pose sur les hommes et pour lesquels on n’obtient d’ailleurs jamais de réponse parce que….

SN – que les hommes n’ont pas l’air se poser quand ils prennent des voix féminines

YLMR – alors j’ai

SN – elle est méchante !

YLMR – j’ai donc fait (je suis en train de vous montrer comment je suis sérieuse et travailleuse !) mais j’ai fait un grand travail pour me fixer une place dans l’écriture fictionnelle. Je me suis dit : « je ne dois pas perdre de vue que je dois être un homme, celui qui dit « je » dois être un homme du début à la fin ».  Je ne sais pas si j’ai réussi, enfin j’espère que j’ai réussi et je crois même que j’ai réussi. Là, je manque de modestie parce que ce recueil je l’ai envoyé à un concours, un concours organisé par une association qui s’appelle Flammes Vives. Quand on envoie des textes à un concours de ce genre, on envoie un tapuscrit anonyme. Ce tapuscrit a été lu par un jury. Comme je ne suis pas dans la modestie, vous devez vous dire qu’il y avait 70 recueils présentés et c’est le mien qui a été récompensé alors que j’avais 90 ans

SN – et que vous étiez une femme 

YLMR – mais ce n’est pas tout ! Quand on a découvert qui avait signé ce tapuscrit, on a dit : « tiens mais c’est une femme qui a écrit ça. Mais comment a-t-elle pu écrire ? Ils avaient tous cru que c’était un homme qui avait écrit le texte alors là je suis contente de mon coup. J’avais réussi et c’était une façon de mystifier aussi les hommes parce que je crois que le jury était composé d’une majorité d’hommes. Eh bien, je les ai bien eus !

SN – et bien je crois que ça nous fait une très belle conclusion merci infiniment Yvonne merci beaucoup Françoise pour votre voix et merci pour votre écoute merci

YLMR – merci à Stéphanie Noirard. Merci Stéphanie qui s’est laissée faire, Stéphanie a eu du fil à retordre évidemment. Vous avez deviné qu’on se connaît, [Françoise] c’est ma nièce, c’est l’ainée de mes nièces donc deux femmes Le Meur en face de Stéphanie…

FLM – ce n’est pas vrai !

YLMR – en tout cas merci Stéphanie, merci, merci, merci de vous rencontrer, merci beaucoup et merci, merci à vous tous d’être là, merci à Jean-Pierre [Fillois, directeur du festival] et aux autres, à tout le monde je suis ravie de vous voir là, merci.

Ici s’arrête la retranscription du texte. En préparant cet article, j’ai lu Au creux de ton sourire mais aussi Brûlants silences, c’était avant hier. Le lendemain matin sur France Culture, Guillaume Erner invitait Daniel Mendelshon. Daniel Mendelsohn y a expliqué comment Athènes et Jérusalem, les grandes tragédies lui ont permis de comprendre sa propre vie. Comment la littérature dévoile l’universel à partir de l’individuel. Comment l’Odyssée lui a dévoilé la relation à son père. Je suis de la même manière ému et perturbé par le fait que les personnages d’Yvonne Le Meur-Rollet m’évoquent des personnes de mon enfance, ma mère en particulier. Dans Au creux de ton sourire, il est question d’une sœur, réelle ou imaginaire, dont on peut penser certains détails trop réalistes pour ne pas avoir été réels. Sœur ou description de la sororité, pour le lecteur peu importe, et Yvonne Le Meur-Rollet, elle aussi, décrit l’universel quand elle parle d’une sœur. C’est magnifique. Les larmes coulent doucement. Et il y a aussi des moments légers de l’enfance et de l’adolescence, des moments vécus et aussi des moments qui auraient pu être. Je l’ai déjà dit : l’écriture touche aux universaux et l’écriture est magnifique.

 

Yvonne Le Meur-Rollet, poétesse des XXe et XXIe siècle

J’ai déjà en juillet dernier mentionné ici cette poétesse assez méconnue et que j’aimerxais appeler grande poétesse du XXIe siècle mais qui suis-je pour user d’un pareil qualificatif ? C’est la beauté d’Internet d’apporter beaucoup de liberté et aussi de pouvoir contribuer à la connaissance avec moins de barrières qu’au XXe siècle. On pourra se référer à la page Wikipédia d’Yvonne Le Meur-Rollet pour les données les plus factuelles possibles puisque c’est l’ambition de cette encyclopédie en ligne universelle.


Yvonne Le Meur-Rollet en avril 2025
(photographie par Marianne Frank)

Une rencontre impromptue m’a permis d’aller plus loin encore dans la connaissance et l’œuvre de cette belle artiste. Voici par exemple deux poèmes qu’elle m’a autorisé à publier :

Deux poèmes de l’auteur

La Mort 

Elle aime à chevaucher les cercueils et les dalles,
Cravache les tourments, fait courir les rumeurs
Au-dessus des gradins résonnant aux clameurs
Qui mènent les esprits dans les plus noirs dédales.
 
Je l’attends de pied ferme et ne cillerai pas
Quand elle gravira la colline en vendange
Et frappera du poing les vantaux de la grange :
J’entendrai sans trembler le bruit noir de ses pas.
 
Car je la connais bien l’aveugle loterie
Qui tourne à tous les vents, ivre de barbarie,
Et condamne le sage au destin du méchant.
 
Comme une vieille barque à la coque de chêne
Qui s’en va se briser sur un écueil tranchant,
Je m’élance vers elle en entraînant ma chaîne.

Déraison

Je viens de voir tomber la pomme,
Rouge, dans l’herbe du verger.
Je me sens ivre, soudain, comme
Un grand bateau prêt à sombrer.
 
Rouge, dans l’herbe du verger,
Tel un soldat qui fait un somme,
Un grand bateau prêt à sombrer,
C’est Arthur Rimbaud qu’il se nomme.
 
Tel un soldat qui fait un somme,
Dans un vallon, je l’ai blessé.
C’est Arthur Rimbaud qu’il se nomme…
J’ose enfin tout vous avouer.
 
Dans un vallon, je l’ai blessé…
Le cresson bleu est sans arôme.
J’ose enfin tout vous avouer :
J’ai fait couler le sang d’un homme.
 
Le cresson bleu est sans arôme,
Les rayons pleuvent sans mousser,
J’ai fait couler le sang d’un homme,
Nature ne peut me bercer.
 
Les rayons pleuvent sans mousser.
Je suis un criminel en somme :
Nature ne peut me bercer.
Je viens de voir tomber la pomme…

Avec ce choix de poèmes, Yvonne Le Meur Rollet a tenu à préciser que le « je » de la narration ne fait pas entendre sa propre voix mais celles de poètes masculins, tous plus ou moins névrosés, angoissés, perturbés ou mélancoliques ou auxquels elle rend hommage. Dans le sonnet « La Mort » il s’agit de la voix de Maurice Rollinat, dans le pantoum « Déraison », de celle de Paul Verlaine.

Et quelle chance j’ai eu d’obtenir les droits de publication d’une lecture de ses textes. Et voici :

Lecture de textes écrits par Yvonne Le Meur-Rollet,
lus par Françoise Le Meur le 27 juillet 2025
lors du Festival de poésie La houle des mots à Saint-Jacut-de-la-Mer, 8e édition,
Terres de Femmes, Femmes de Mer.
Rencontre animée par Stéphanie Noirard, Maîtresse de Conférences à l’Université de Poitiers.

Partie I

Partie II

Plus sur https://www.agendaou.fr/la-houle-des-mots-2025-festival-de-poesie-a-saint-jacut-de-la-mer-177096.html

Critiques du style de l’auteur

Que dire de son style et de ses inspirations ? Ils sont décrits par les préfaciers de ses ouvrages :

Dans la préface à Après le déluge, Nathalie Lescop-Boeswillwald, docteur en Histoire de l’Art parle « d’un style limpide où le verbe dévoile sans jamais exhiber les retrouvailles amoureuses. […] Par le truchement d’une poésie arrimée aux sens, elle évoque cette part de nous qui fuit le miroir par peur de vieillir et de l’Après sans cet autre soi-même. »

Dans la préface à Sur les sentiers de la mélancolie, la même Nathalie Lescop-Boeswillwald écrit que « l’écriture d’Yvonne Le Meur-Rollet est lumineuse et sensible, resplendissante et simple à la fois. […] Ce sont les voix masculines de Poètes célèbres – tels Rollinat, Hugo [1], Rimbaud, Baudelaire, Verlaine (implicitement présents dans l’inspiration de l’auteur) et d’hommes anonymes rencontrés dans la « vraie vie » que l’auteur nous fait entendre tour à tour. […] Par une écriture classique (parfois néo-classique) où le pantoum croise le sonnet, Yvonne Le Meur-Rollet nous parle dans un langage tendre et universel […] traduisant leur mal de vivre et leur mélancolie. »

Dans l’introduction à Et maintenant que mes mains tremblent, Claude Prouvost, Président de Flammes Vives, décrit « une poésie [qui] s’appuie sur un rythme régulier, parfois volontairement bousculé, afin de traduire les moments d’émotion ou de désarroi d’un narrateur qui assume son « inculture » littéraire. On peut souligner que dans cet ouvrage, comme dans la majorité de ses ouvrages précédents, elle privilégie les images sobres, en employant des mots simples, choisis à la fois pour leur pouvoir évocateur et leur musicalité. »

Dans la préface à Saisons de pluie, le poète né en Tunisie Patrice Fath écrit « tout est dans une subtilité qui rappelle plutôt les luxe, calme et volupté baudelairiens. L’auteur laisse sa nostalgie errer le long des rivages, nostalgie de l’amour, de la jeunesse, du voyage, du temps qui passe. Yvonne Le Meur-Rollet écrit ses poèmes dans un style régulier, agréable et rafraichissant comme une caresse d’alizé, ou tonique et sans concessions, tel le murmure du vent du large en pays breton. »

Dans la préface à Un bûcher d’acanthes, Jean Liabœuf : « Au-delà des émotions d’une ville de Marseille cosmopolite, odorante et pittoresque, ses poèmes par leur rythme, leurs images, leur sonorité, leur forme, sont un moyen de nous libérer des conventions et du déjà-dit : ils nous permettent d’entrer librement dans un monde qu’en lecteurs actifs nous réinventons et habitons autrement. »

Dans la préface à Souvent pour s’amuser… Jean-Paul Lamy parle : « d’une prose aussi simple dans le choix des mots que dans la condition sociale des personnages. […] L’eau est présente tout au long des ces pages, mais point de vagues qui déferlent : l’eau stagnante d’un étang, profonde d’un puits plus propice à cacher des secrets plutôt glauques. Yvonne Le Meur-Rollet se moque des lois du genre : la nouvelle se caractérise par une chute qui assomme le lecteur. Eh bien ces trois nouvelles ont un dénouement mais point de chute. Les dénouements s’écartent résolument des principes de la Morale, mais jamais un mot qui juge. » Et dans une dédicace pour Le chaos de la Divine, l’auteur confirme ce jugement : « Des nouvelles noires ou grises où les personnages condamnables sont souvent en quête d’amour. »

Quelques commentaires de plus par Yvonne Le Meur-Rollet

Dans quelques échanges qui suivirent le premier, des questions essentielles ont surgi sur le sujet de l’inspiration, de cette capacité rare à écrire comme si le narrateur était un homme et sujet connexe, la description des femmes à la première personne qui fait sans aucun doute qu’Yvonne Le Meur Rollet est une autrice féministe.

Yvonne Le Meur-Rollet m’a écrit : « Et chaque auteur donne une réponse différente. En ce qui me concerne je pense que j’ai eu la chance d’avoir beaucoup lu, d’avoir étudié la langue, d’en avoir mesuré la richesse, les nuances et la rigueur, d’avoir été attentive au monde et aux gens qui m’entourent, d’avoir éprouvé de grandes admirations pour les auteurs qui ont nourri mon imaginaire, d’avoir éprouvé des joies qui ont enluminé ma vie et d’avoir surmonté des peines intimes tout au fil du temps. Ainsi, j’ai commencé par engranger des matériaux de toutes sortes et je suis parvenue à maîtriser des outils nécessaires à la réalisation d’une « œuvre », à la manière obstinée et passionnée d’un artisan qui a le goût de « la belle ouvrage ».

Puis sur le sujet masculin-féminin, elle ajoute : « Au sujet de ma « capacité » de femme à prendre le point de vue d’un homme, il apparaît en effet que cette posture est plus rare que l’inverse. Beaucoup d’hommes l’ont fait dans leurs romans (le plus célèbre est sans doute Flaubert dans Madame Bovary [2]). Mais nombre de femmes ont excellé dans l’exercice. Après un petit échange avec Chat GPT, je retiens quelques exemples : Geoge Sand dans Indiana, Mary Shelley dans Frankenstein, Agatha Christie dans Les enquêtes d’Hercule Poirot et, plus proches de nous, Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien ou Anna Gavalda dans ses recueils de nouvelles dont Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. Ce parti-pris d’écriture impose à l’auteure de s’effacer totalement derrière le narrateur-personnage masculin dont elle s’approprie le moi intime afin de s’identifier à son personnage. C’est un exercice que je trouve très enrichissant dans la connaissance ou la découverte de l’Autre et très exaltant sur le plan de la création littéraire. »

Enfin elle ajoute : « Je crois qu’il n’est nulle part fait allusion au féminisme dans les préfaces de mes recueils. Mais, pour ce qui concerne la vie des femmes en général, j’en ai parlé au cours de l’entretien avec Stéphanie Noirard le jour du Festival La Houle des mots. » Cela reste à creuser !

Bibliographie

Recueils de poésie

  • Saisons de pluies Brest : Éd. An Amzer, 1999, 40p. (ISBN 2-908083-50-7) (réédité en 2022)
  • Brûlants silences Presses Littéraires de Saint-Estève, 2001
  • Sous l’écorce, les mots… Cours-la-Ville : Editions la Licorne, 2003
  • Confidences croisées Châtel-Guyon : CRDP de Clermont-Ferrand, 2003
  • Absente Vaison-La-Romaine, 2003
  • Noyades Brest : Éd. An Amzer, 2003, 27p. (ISBN 2-908083-74-4)
  • Après le déluge Limoges, 2004 (réédité en 2015)
  • Canicule Bergerac, 2004
  • L’aube des brûlures Paris, 2004
  • Un bûcher d’acanthes Cuisiat (la Salamandre en Vallière, 01370) : SPEPA éd., 2005, 20p. (ISBN 2-914376-15-4)
  • Guirlandes à la dérive Le Creusot, 2009 (inédit)
  • Deux souffles sur la flamme Roissy-en-Brie : Flammes vives, 2009, 53p., (ISBN 978-2-915475-63-0) (BNF 42198629)
  • L’étang perdu Pau : A portée de mots, 2010
  • Quatre galets dans une paume Douai : Éditions du Douayeul, 2017, 32p. (ISBN 978-2-35133-127-9)
  • Silences Lyon : Salon des poètes de Lyon, Collection : Mignardises. Poésie ; n° 25, 2018, 29p. (ISBN 2-906569-45-3)
  • Au creux de ton sourire Lyon, 2018 (ISBN 2-90656-950-X)
  • Sur les sentiers de la mélancolie Argenton sur Creuse, 2019
  • Là où s’envolent les poussières dorées de l’enfance Limoges. Edit: Amis de Thalie (dépôt légal 1er décembre 2021)
  • Quatre jours en novembre 2024, 40p.
  • Et maintenant que mes mains tremblent Crouttes : Flammes vives, 2025, 53p., (ISBN 978-2-36550-198-9)

Recueils de nouvelles

  • Le chaos de la Divine Douai : Éd. du Douayeul, 2012, 72p. (ISBN 978-2-35133-094-4)
  • Souvent pour s’amuser… Le Fontanil-Cornillon : Zonaires éditions, Collection Lapidaires 2015, 36p. (ISBN 979-10-94810-00-2)
  • Points de suture 2016, 110p., (ISBN 978-1-519692-67-2)

Recueils de poésies et nouvelle

  • Trophée « Or des Aulnes » Halsou (Bibliothèque Pierrette Cazaux, 64480) : Kliho, 2002, 21p., (BNF 39021777)

Prix et récompenses

  • Prix de la ville de Plouzané 1999 pour Saisons de pluies
  • Prix du Cercle des Poètes Caducéens, la Queue en Brie 2001 pour Brûlants Silences
  • Prix d’Estieugues, Cours la Ville 2003 pour Sous l’écorce, les mots…
  • Grand Prix Richelieu, Châtel-Guyon 2003 pour Confidences croisées
  • Prix du recueil Poésie Vivante, Vaison-La-Romaine 2003 pour Absente
  • Grand Prix de la ville de Plouzané 2003 pour Noyades
  • Prix des Amis de Thalie, Limoges 2003 pour Après le déluge
  • Prix de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Arts de Lyon 2003 pour « Pantoums » (recueil de poèmes inédits)
  • Prix Louis Bouilhet 2004 décerné par la Société des Poètes Normands pour Après le déluge
  • Prix du Manoir des Poètes, Paris 2004 pour L’aube des brûlures
  • Prix des Ecrivains du Pays de l’Ain, Attignat 2005 pour Un bûcher d’acanthes
  • Prix du recueil inédit 2006 décerné par la SPAF, Saint-Malo pour L’étang perdu
  • Prix européen des Amourines 2006 pour Après le déluge
  • Prix Léon Dierx Société des Poètes Français, Paris 2006 pour Guirlandes à la dérive
  • Prix Georges Riguet, Le Creusot, 2009 pour Guirlandes à la dérive
  • Prix Jean Aubert Flammes Vives, Paris 2009 pour Deux souffles sur la flamme
  • Prix Marceline Desbordes-Valmore décerné par la Société des Poètes Français, Paris 2011 pour Amours Naufragées (inédit)
  • Prix des Beffrois 2012 pour Le chaos de la Divine
  • Prix des Beffrois 2016, catégorie poésie pour Quatre galets dans une paume
  • Prix du Salon des Poètes, Lyon 2018 pour Au creux de ton sourire
  • Prix Maurice Rollinat – recueil inédit de poésie classique 2019, Argenton sur Creuse pour Sur les sentiers de la mélancolie
  • Prix des Amis de Thalie – Poésie classique, Limoges 2019 pour Sur les sentiers de la mélancolie 2019
  • Prix des Amis de Thalie – Poésie libre, Limoges 2020 pour Là où s’envolent les poussières dorées de l’enfance
  • Prix Maurice Rollinat – recueil inédit de poésie libre 2021, Argenton sur Creuse pour Quatre jours en novembre
  • Prix Jean Giono 2022 décerné par la Société des Poètes Français, Paris pour Quatre jours en novembre
  • Prix de poésie Jean Aubert 2024 pour Et maintenant que mes mains tremblent
  • Prix de l’édition poétique de la ville de Dijon 2026 pour Quatre jours en novembre

Notes

[1] Il est fait allusion à Hugo dans les références de l’auteur cela m’avait également frappé. Yvonne Le Meur-Rollet m’a signalé Elle était déchaussée, elle était décoiffée,de mon côté, je me suis souvenu de Vieille chanson du jeune temps
[2] On peut penser aussi au magnifique Dalva de Jim Harrison.

Une hallucination des Intelligences Artificielles

Je reste partagé par l’impact qu’aura l’intelligence artificielle dans nos vies. L’internet ne m’avait pas laissé aussi circonspect. Je ne doute pas que l’impact sera considérable, mais en lisant deux articles scientifiques assez passionnants, j’en suis arrivé à faire une brève expérience que je décris plus bas et que je trouve amusante.

Le premier papier est celui de Michael I. Jordan A Collectivist, Economic Perspective on AI. Ce bref extrait m’a beaucoup plu : « Alors qu’un LLM peut apparaître comme une « entité » unique à l’apparence humaine, il est tout aussi pertinent de le considérer comme un artefact « collectiviste ». En effet, interagir avec un LLM revient à interagir implicitement avec un grand nombre d’individus ayant contribué, via Internet et d’autres médias, à des données, opinions, constructions linguistiques et œuvres créatives à un niveau micro. Lorsque ces contributions humaines convergent de diverses manières, le LLM est capable de transformer cette convergence en abstractions utiles, renforçant ainsi l’illusion de personnalité. Si l’analogie entre un LLM et une personne semble irrésistible, l’analogie avec une culture est tout aussi valable. Les cultures sont des réservoirs de récits, d’opinions et d’abstractions. Les cultures ont une personnalité. » (traduit avec Google depuis « whereas an LLM may appear to be a single “entity” that is human-like, it is equally well understood as a “collectivist” artifact. Indeed, in interacting with an LLM, one is interacting implicitly with a vast number of humans who have contributed micro-level data, opinions, linguistic constructions, and creative works to the LLM via the Internet and other media. When these human contributions agree in various ways, the LLM is able to promote that agreement into abstractions that are useful and that strengthen the illusion of personhood. But, while the analogy of an LLM to a person seems irresistible, an analogy of an LLM to a culture is equally valid. Cultures are repositories of narratives, opinions, and abstractions. Cultures have personalities. »)

Le second papier est celui de Stéphan-Eloïse Gras et Gaël Varoquaux Connaître avec les modèles de langage : une rupture paradigmatique. L’article y aborde notre rapport à la connaissance et à la rationnalité et un simple exemple est fascinant : « Il est possible, selon la manière dont on pose la question, de pousser le robot conversationnel à dire de véritables stupidités, notamment en matière de géographie. L’exemple le plus connu, et très marquant car il a été repris par Google Search Generative Experience concerne la question “Savais-tu qu’il n’y a pas de pays en Afrique commençant par la lettre K?”. Le robot, programmé pour répondre “oui, et”, à une question sur l’étendue de ses connaissances, se trouve pris au piège ; le comble de l’absurde est atteint quand, du fait sans doute de la faible qualité des sources géographiques, sa réponse confirme à l’utilisateur qu’il n’existe en effet pas de pays commençant par la lettre K. »

Alors j’ai refait l’expérience avec cet exemple mais aussi bien chatGPT que Claude, Gemini et LeChat ont répondu correctement. J’ai refait l’expérience avec la question « Quel(s) département(s) français ont un nom qui commence par la lettre Y ? » et voici les réponses :

selon ChatGPT de openAI :

selon Gemini de Google :

selon Claude de Anthropic :

selon Le Chat de Mistral :

Dans un second temps j’ai repris la question et cela a donné :

Heureusement mon moteur de recherche préféré n’a pas perdu la mémoire !

PS: Dans un commentaire au post que j’ai fait sur LinkedIn sur cet article, Hugues Séverac m’indique que « le mode de fonctionnement des LLMs consistant à découper les textes en token c-a-d autre chose que des lettres, les rend particulièrement fragiles pour traiter des requêtes concernant des lettres ». J’aurais presque dû y penser et le mentionnant, il ajouter ensuite « C’est un piège connu depuis un moment par les gens du domaine, mais ça bouge pas vite 😏 ».

Je me souviens que le moteur de recherche de Google a lui aussi ses inexactitudes mais au fond on s’en moque un peu car donner un lien pu précis voire incorrect n’est pas de même nature d’une information incorrecte. Dans leur article sur les LLMs Gras et Varoquaux notent de manière un peu surprenante « [qu’]une connaissance est une croyance qui a été générée par un processus fiable« . Jordan, dans le second papier cité, décrit les IAs comme un marché « bottom-up self-organizazation will be the dominant paradigm for growth of learning-catalyzed markets. But such growth need not be uncontrolled or outside our comprenhension. » (L’auto-organisation ascendante deviendra le paradigme dominant de la croissance des marchés catalysés par l’apprentissage. Mais cette croissance ne doit pas nécessairement être incontrôlée ni hors de notre compréhension.)

Collectif et individuel à nouveau : David Graeber, Cynthia Fleury

Il y a dix ans environ je découvrais la pensée de Cynthia Fleury ici.

MesLivres-Cynthia-Fleury

Il y a six ans environ j’ai traduit sans trop en avoir le droit un entretien que j’ai intitulé « To be Brave is sometimes to Endure, sometimes to Break up »

Il y a trois ans environ je découvris un podcast sur Radio France de Cynthia Fleury sur Vladimir Jankélévitch. Tout cela est quelque part sur mon blog.

Alors je suis tellement heureux d’avoir été un privilégié vendredi dernier au @letheatredelatelier pour écouter deux grandes actrices Isabelle Adjani et Laure Calamy dans l’adaptation de @lafinducourage de @fleuryperkinsc

Et voici ce que j’ai noté de plus : « Huit actrices, six duos pour le face à face d’une auteure et d’une journaliste dans un dialogue, engagé et stimulant, qui interroge avec acuité et auto dérision ce que signifie « tenir » dans un monde en tension. Une diversité de voix et de regards, reflétant l’idée chère de la philosophe Cynthia Fleury, selon laquelle « le courage ne se proclame pas : il se reconstruit, ensemble” »

Mais je ne peux pas m’arrêter là ce matin: Grâce à un post LinkedIn de l’excellent Olivier Alexandre, souvent mentionné ici, j’ai découvert un échange difficile à imaginger entre Peter Thiel qu’on ne présente plus et David Graeber que tout le monde devrait connaître. J’ai malheureusement cité plus souvent Thiel que Graeber. Comme je l’ai commenté sur le post, « on voit dans cet échange passionnant en effet une vision pessimiste de l’humanité qui ne ferait confiance qu’à quelques « happy few » ce qui conduit à l’autoritarisme et l’illibéralisme et une vision optimiste qui fait confiance et prône la décentralisation et la démocratie. Je veux croire que ce n’est pas qu’une question de convictions même si les sciences humaines ni les sciences en générales ne sont pas purement mécaniques si bien que l’imprévisibilité persiste malgré la science. »

Le Monde des Startup selon Marion Flécher – suite et fin : sociologie et non coolitude

Je viens de terminer la lecture du Monde des Startup par Marion Flécher et je confirme que c’est un excellent ouvrage même s’il est par moments un peu déprimant, j’y reviendrai. J’avais dans un précédent post décrit son travail de comparaison entre startup françaises et startup « siliconiennes ». Mais le coeur de son travail de recherche traite d’une part d’une sociologie des entrepreneurs qui semble pour avoir comme résultat de briser le mythe du self-made man et d’autre part du fonctionnement interne des startup qui serait bien loin de la « coolitude » douce et colorée de ses soi-disant entreprises libérées.

Une sociologie des entrepreneurs

Marion Flécher critique l’idée que l’entrepreneur ne devrait son succès qu’à son mérite [page 83]. Elle l’illustre par le niveau d’études de cette population. 92% ont un diplôme universitaire du 2ème ou 3ème cycle (contre 27% des créateurs d’entreprises classiques). Elle l’illustre également par le fait qu’une grande majorité occupait un emploi salarié avant de se lancer dans la création d’entreprise [page 87].

Ensuite, tous ces entrepreneurs ont profité d’un écosystème soutenu par l’État notamment à travers la multitude des initiatives de BPIFrance (pour se former, pour rencontrer des personnes et pour trouver des subventions sans lesquelles seuls des personnes très à l’aise financièrement pourraient se lancer). Il y a là une analyse bourdieusienne qui montre que les entrepreneurs disposent de capital économique, social et culturel.

Elle revient de manière convaincante sur une analogie avec le monde de l’art : de la même façon que l’artiste ne crée pas l’œuvre d’art seul dans on atelier, les fondateurs et fondatrices de start-up ne créent pas leur entreprise de manière isolée [page 97].

De ce fait, les discriminitions sociales des sociétés occidentales sont amplifiées ici. Discrimination de genre, bien sûr: Manon Flécher a cette expression Entrepreneuriat + Innovation technologique = sexisme au carré [page 109]. Mais aussi discriminations géographiques : le monde des startup est très urbain, bourgeois. Rares sont les entrepreneurs issus des banlieues qui n’ont ni les codes, ni les informations et réseaux.

Au fond rien de bien nouveau. J’ai vécu des choses similaires dans mes parcours scolaire et professionnel (à une époque où l’ascenseur social fonctionnait, à une époque plus optimiste et enthousiaste) et en effet l’entrepreneuriat technologique vient en bout de chaine des formations scientifiques et des carrières d’encadrement.

Modalités d’entrée dans l’entrepreneuriat

Son analyse en correspondances multiples des créateurs de startup a fortement résonné avec mon vécu de ce monde. Elle les classe notamment en trois groupes : les startpeur·ses indépendant·es ou entrepreneur·ses de carrière, les entrepreneur·ses salarié·es ou entrepreneur·ses par opportunité et les jeunes startpeur·ses ou entrepreneur·ses néophytes [pages 128-131].

Il faut lire l’ouvrage pour entrer dans une description fine de cette population. Certains individus « cherchent à retrouver du sens et de l’autonomie; une logique de recherche de prestige et de distinction sociale ; et une logique stratégique qui les invitent à saisir (ou non) les opportunités qui se présentent » [page 133]. D’autres créent à la suite d’une idée nouvelle avec laquelle ils et elles espèrent pouvoir « changer le monde », ce qui n’est pas sans rappeler la figure de l’entrepreneur schumpétérien [page 136].

Une longue note personnelle ou plutôt quelques notes à ce point de ma synthèse du livre. Depuis des années j’étudie à ma manière les entrepreneurs. J’y ai bâti une sociologie toute personnelle, la plus scientifique possible :
1- c’est un monde élitiste sans aucun doute, plus encore si on se focalise sur les startup technologiques. Difficile de se lancer sans une formation solide, souvent acquise lors d’un doctorat et où l’on trouve très rarement des entrepreneurs autodidactes. (Il ne faudrait pas pour autant oublier cette population-ci, des school dropouts qui ont décidé d’interrompre leurs études pour se lancer dans l’aventure, et Steve Jobs, Marc Zuckerberg ou Dylan Field en sont quelques exemples. Mais attention, ils auraient sans doute fait des études brillantes dans les meilleures universités sans cette interruption). De fait, mon étude principale sur le sujet concerne les entrepreneurs issus de l’Université de Stanford. Peut-on faire plus élitiste ?
2- je découvre enfin une catégorisation d’entrepreneurs qui regroupe d’un côté des néophytes de moins de 30 ans et des entrepreneurs plus chevronnés âgés de 30 à 50 ans. Il est assez rare de trouver pareille analyse et j’ai trop souvent lu que les entrepreneurs sont en général expérimentés avec une moyenne d’âge de 39 ans. Cela me permet de me rappeler d’un côté mon analyse des « serial entrepreneurs » et de l’autre celle de l’âge des entrepreneurs. Là ou Marion Flécher semble montrer (et j’espère ne pas me tromper) qu’en France l’avantage irait à l’expérience, j’ai essayé de montrer que la création de valeur est corrélée à l’inexpérience des créateurs (qui bien sûr ne sont pas seuls au fur et à mesure de leur aventure).
3- Les discriminations de la société sont un sujet cardinal. J’adore mentionner les Lost Einstein, les Marie Curie perdues dans le Morbihan. Je n’ai pas beaucoup plus de solutions que les autres pour y remédier, je ne peux que constater.

Fortunes et infortunes dans le monde des startup

J’en arrive à la partie, selon moi, la plus déprimante de l’ouvrage. Peu d’entreprises innovantes parviennent à se pérenniser – selon certaines études 90% des start-up finiraient par fermer ou déposer le bilan avant leur dixième année – et encore moins atteignent le niveau de croissance espéré pour compter parmi les « licornes » : seules 1% des stargup créées aux Etats-Unis y parviendraient et seulement 25 des 15000 crées en France soit 0,1% [page 147].

La description par l’auteur des levées de fonds (page 155) ou des startup en croissance (page 182) et même des startup en démarrage (page 204) fait parfois froid dans le dos. Difficile de nier ces réalités, même si elles ne sont pas les seules. On y trouvera des expressions telles que la levée de fonds une épreuve de force (page 160), des logiques de cooptation défavorables aux femmes (page 165), faire d’infortune vertu, une stratégie de dominant·es (page 172) du bien-être au contrôle : quand les moments de convivialité conduisent au surinvetisssment des travailleur·ses (page 188), la phase de création : un « joyeux bazar » pas toujours si joyeux (page 205), des stagiaires abandonné·es face à un travail exigeant (page 207), un cadre de travail peu propice à l’émergence de mobilisations collectives (page 228) si bien que le choix se résume à « partir ou rester » (page 232).

Marion Flécher note aussi des conseils généraux de l’écosystème qui m’ont toujours semblé faux pour ne pas dire toxiques, au risque d’en diminuer la qualité et l’échelle des succès potentiels :
« dans l’univers des startup, l’échec constitute un phénomène à la fois courant et symboliquement valorisé » [page 172] ; je vous encourage pourtant à lire un discours différent par le fondateur de Zendesk qui ne célèbre pas du tout l’échec
– la « capacité à pivoter serait une condition de la réussite des projets entrepreneuriaux » [page 173],
– il est « recommandé aux fondateurs·rices de start-up de constituer des équipes aux profils complémentaires 2il faut surtout pas doubler les compétences » [page 99] , là aussi une vision différentes de l’entrepreneuriat chez Charles Geschke, cofondateur d’Adobe.

La conclusion : les start-up, le nouveau visage du capitalisme

La conclusion est-elle aussi un peu déprimante alors je rajouterai encore quelques notes personnelles !

Les start-up sont un modèle d’entreprise singulier par au moins trois caractéristiques fondamentales (pages 237-243) :
– économique, qui n’est pas orienté vers la recherche de profitabilité mais une croissance forte et rapide par l’innovation, rendue possible par des financements extérieurs,
– organisationnel, qui utilise l’horizontalité, la coopération, l’autonomie et le bien-être
– idéologique, qui valorise l’entrepreneuriat comme le principal moteur de progrès économique et social et le mérite comme principe ultime de la réussite et de la justice sociale

Mais l’autrice a eu pour ambition de déconstruire les idéaux et les promesses en les confrontant à la réalité. Déconstruire
– le mythe du risque et du mérite, qui sert à justifier l’enrichissement de quelques uns en occultant le rôle décisif de l’État,
– le mythe méritocratique du self-made man, qui invisibilise les inégalités d’accès,
– le mythe de l’entreprise libérée, qui en réalité reconduit sous des formes renouvelées des logiques d’exploitation de contrôle et de segmentation du salariat.

A nouveau des commentaires personnels : la loi de puissance et l’exceptionnalité de ce monde ?

L’analyse est correcte mais le tableau n’est-il pas trop noirci. Chacun doit se faire une opinion et les faits doivent y aider. Je suis même surpris que Marion Flécher n’ait pas cité Mariana Mazzucato et son ouvrage The Entrepreneurial State.

Le débat sur ce monde sans aucun doute anormal comme le monde de l’art d’ailleurs n’est pas surprenant. Il est fait plus d’exceptions que de moyennes au point que certains pensent que les statistiques gaussiennes ne s’y appliquent pas. Il faudrait utiliser la loi de puissance.

On est plus proche de la monarchie plus ou moins absolue que de la démocratie. Les fondateurs y sont des quasi-rois. Note additionnelle : dans mes données sur presque 1000 startup (961 pour être précis à date), 60% des CEO sont des fondateurs et même 70% sur le logiciel et l’internet. Et puis 40 CEO femmes seulement… (et pire 88 femmes fondatrices pour 1733 fondateurs)

De fait ni les entrepreneurs ni les investisseurs n’ont des comportements tout à fait classiques. Un seul exemple sur les fondateurs d’Apple : Les deux ne faisaient pas bonne impression sur les gens. Ils étaient barbus. Ils ne sentaient pas bon. Ils s’habillaient bizarrement. Jeunes, naïfs. Mais Woz avait conçu un ordinateur vraiment merveilleux, merveilleux.[…] Et j’en suis venu à la conclusion que nous pourrions créer une entreprise du Fortune 500 en moins de cinq ans. J’ai dit que je mettrais l’argent nécessaire.

C’est un ouvrage important sur les startup. C’est assez rare en langue française, et oute personne intéressée par le sujet devrait lire Le Monde des Start-up.