Un débat révélateur sur « Pourquoi on n’a pas encore créé un Google ? » [en France]. C’est passionnant, irritant quand on n’est pas d’accord, enthousiasmant quand on se reconnait. Inutile de dire où je me situe… mais je devrais ajouter que ma lecture du livre Palo Alto dont je vais parler ici bientôt oblige à mettre beaucoup de nuances dans la relation amour-haine qui existe entre les deux continents.
Recherche et développement (R&D) dans les startups technologiques (Une suite)
Un petit complément à mon article d’hier sur la recherche et le développement (R&D) dans les startups technologiques (par rapport aux ventes et au marketing), car je n’en étais pas entièrement satisfait et je ne le suis toujours pas !
Je n’ai pu tirer aucune conclusion et, pire encore, les résultats étaient difficiles à interpréter. Je ne suis pas certain que cela soit plus clair, mais outre les valeurs moyennes et médianes de l’intensité R1D (par rapport au chiffre d’affaires ou aux ventes & marketing), j’ajoute ici quelques figures illustrant la fréquence de ces valeurs.
Tout d’abord, un rappel des valeurs moyennes et médianes par domaine
Deuxièmement, le ratio entre R&D (recherche et développement) et S&M (ventes et marketing) dans les 8 différents domaines
Troisièmement, le ratio entre les dépenses de R&D (recherche et développement) et les revenus dans les 8 différents domaines
On y voit clairement, je crois, à quel point logiciel et internet sont différents du point de vue des investissements en R&D mais même ainsi la nuance doit rester de rigueur. Je ne peux que vous laissez libre de votre interprétation ou conclusions.
Recherche et Dévelopement (R&D) dans les Startups Tech (vs. Sales & Marketing)
Cet article un peu étrange m’a été inspiré par mon collègue Antoine (merci à lui !) qui m’a demandé mon avis sur un article récent affirmant que dans les startups, la technologie n’est pas aussi importante qu’on le croit. Cet article, intitulé « Pourquoi, dans les startups, les moins techniques gagnent souvent », est signé Manu Papadacci-Stephanopoli.
Je n’y avais jamais vraiment réfléchi en profondeur, probablement parce que je partage pleinement cet avis et que je l’ai appris durant mes années dans le capital-risque. La technologie est importante, certes, mais loin d’être suffisante. Et vendre est difficile. Google en est le parfait exemple : « L’avantage du premier entrant était un mythe ». Je suis donc d’accord avec Manu Papadacci-Stephanopoli lorsqu’il ajoute plus loin : « À ses débuts, Google ne disposait pas du meilleur algorithme d’analyse linguistique. Ses concurrents étaient plus avancés. Mais Google a exploité autre chose : les métadonnées, les hyperliens, les fameux « backlinks », l’intelligence collective du web. Moins spectaculaire. Mais tout simplement plus efficace. »
I never really thought deeply about it, probably because I fully agree and learnt this during my VC years. Technology is important but it is far from sufficient. And selling is tough. Google was the best example that « First mover adavantage was a myth ». So I agree again with Manu Papadacci-Stephanopoli when he adds later « In its early days, Google didn’t have the best algorithm for linguistic analysis. Its competitors were more advanced. But Google exploited something else: metadata, hyperlinks, the famous « backlinks, » the collective intelligence of the web. Less spectacular. But simply more effective. » (À ses débuts, Google n’avait pas le meilleur algorithme sur le plan linguistique. Ses concurrents étaient plus avancés. Mais Google a exploité autre chose : les méta-données, les liens hypertexte, les fameux “back-link’, l’intelligence collective du web. Moins spectaculaire. Mais juste plus efficace).
J’ai donc dû aller plus loin, creuser davantage, et voici mon analyse.
20260228 Equity List LebretCertains d’entre vous savent peut-être que je suis un véritable « data cruncher ». J’adore les données ; elles sont une source d’inspiration. Depuis 2008, date de la publication de mon livre, je compile des données sur les startups, notamment leurs tableaux de capitalisation. J’en compte désormais 978, et mes dernières publications à ce sujet remontent à juillet 2025 et juin 2024. Je fêterai ce cap des 1 000 avec une mise à jour détaillée, mais mon rythme est plutôt lent ces derniers temps, avec environ 20 nouveaux tableaux par an. On verra donc si la célébration aura lieu en 2026 ou 2027.
J’ai étudié un nouveau sujet ici : l’intensité de la R&D dans les entreprises technologiques et les startups. Je m’explique. La plupart des entreprises technologiques que j’étudie sont entrées en bourse, ou du moins ont déposé un dossier d’introduction en bourse, à un moment donné de leur histoire. Certaines étaient encore des startups (leur modèle économique n’était peut-être pas encore validé), d’autres ne l’étaient plus. Mais en tant qu’entreprises technologiques, elles publient souvent le niveau de leurs investissements en R&D, mais aussi celui de leurs dépenses en ventes et marketing (S&M). Comme je dispose de données d’entreprises depuis les années 1960, il ne serait pas pertinent d’examiner des chiffres absolus en millions de dollars. J’ai donc cherché à analyser des chiffres relatifs, à savoir le ratio entre les dépenses de R&D et de marketing et le chiffre d’affaires total. Lorsque le chiffre d’affaires était nul ou très faible, ce ratio n’était pas significatif ; j’ai donc également étudié le ratio R&D/S&M.
À titre d’exemple, prenons « mes géants ».
Il n’est pas aisé de tirer des conclusions de cette première série. Si ce n’est que, pour ces « géants de la technologie », les dépenses en R&D ne sont pas aussi élevées que je l’aurais imaginé. Elles avoisinent en moyenne les 15% et atteignent rarement les 25% que je considérais comme une pratique courante. La R&D reste néanmoins globalement supérieure aux dépenses de ventes et marketing. Ces niveaux relativement bas sont probablement liés au fait que ces entreprises réalisent d’énormes ventes, bénéficient d’une très forte rentabilité et que leurs budgets en R&D et ventes et marketing sont limités.
Examinons maintenant les données des 978 startups.
Ainsi, que l’on considère la moyenne ou la médiane, les investissements en R&D sont très élevés dans les startups technologiques. Mais les dépenses en ventes et marketing le sont également. Concevoir des produits ne suffit pas ; un effort considérable est nécessaire pour les commercialiser.
Deuxièmement, l’intensité de la R&D (ainsi que celle des ventes et du marketing) est particulièrement élevée dans les secteurs des biotechnologies et des technologies médicales. Cependant, cela s’explique probablement par le fait que les revenus y sont plus faibles au moment de l’entrée en bourse.
Troisièmement, l’intensité de la R&D est la plus faible dans le secteur des logiciels et d’Internet, probablement en raison d’un moindre besoin en R&D. En revanche, les dépenses en ventes et marketing y sont relativement plus élevées, ce qui se reflète dans le ratio relatif de 0,5 pour la valeur médiane de ces deux secteurs.
Pas de conclusion mais un important Post-scriptum
Je ne tirerai aucune conclusion définitive, mais je tiens à souligner quelques réserves :
– Dans de nombreux cas, la R&D n’est pas explicitement mentionnée, mais parfois remplacée par « développement technologique » ou « développement produit ». Sans doute à juste titre : dans les startups, il n’est pas certain que les ressources nécessaires à la recherche fondamentale ou même appliquée soient disponibles.
– Dans de nombreux cas, les ventes et le marketing ne sont pas mentionnés et sont remplacés par « ventes, administration générale », voire uniquement par « administration générale ». Cela signifie probablement que l’importance accordée aux ventes et au marketing n’est pas suffisamment élevée pour justifier une analyse distincte. Dans ce cas, j’ai utilisé les informations disponibles.
Les femmes et les hommes dans la poésie d’Yvonne Le Meur-Rollet
Serais-je sur le point d’oublier la vocation initiale de ce blog ? Les startups, l’innovation et l’entrepreneuriat technologique ? Pas du tout et j’y reviendrai prochainement après avoir lu le fascinant Palo Alto – A History of California, Capitalism, and the World de Malcolm Harris
Mais pour le moment, je continue à décrire ma fascination pour la poésie d’Yvonne Le Meur-Rollet dont j’ai parlé dans mon précédent post en date du 12 février. Je concluais en la citant « Je crois qu’il n’est nulle part fait allusion au féminisme dans les préfaces de mes recueils. Mais, pour ce qui concerne la vie des femmes en général, j’en ai parlé au cours de l’entretien avec Stéphanie Noirard le jour du Festival La Houle des mots. » et je terminais par un « Cela reste à creuser ! » C’est l’objet de ce post.

Yvonne Le Meur-Rollet en avril 2025
(photographie par Marianne Frank)
En effet, j’ai été frappé depuis ma découverte de l’œuvre d’Yvonne Le Meur Rollet par la manière dont les femmes expriment leur liberté et aussi leurs regrets, leurs dépressions, leurs déceptions et leurs chagrins. Et j’ai été plus surpris encore par la manière dont elle fait s’exprimer des hommes sur ces sujets. Alors j’ai réécouté l’entretien avec Stéphanie Noirard, ce que je vous encourage à faire vivement. L’intégralité de l’échange se trouve sur ce post précédent que j’ai signalé plus haut, et je réintégre ici la seconde partie consacrée aux femmes et aux hommes dans la poésie de l’autrice. J’en ai extrait de longs passages que vous pouvez lire ici. C’est un peu édité, mais j’ai essayé de garder le ton des échanges. A partir d’ici tout est citation.
Lecture de textes écrits par Yvonne Le Meur-Rollet,
lus par Françoise Le Meur le 27 juillet 2025
lors du Festival de poésie La houle des mots à Saint-Jacut-de-la-Mer, 8e édition,
Terres de Femmes, Femmes de Mer.
Rencontre animée par Stéphanie Noirard, Maîtresse de Conférences à l’Université de Poitiers.
Stéphanie Noirard (SN) – Puisque la thématique du festival ce sont les femmes, vous parlez aussi beaucoup de femmes dans votre écriture. Pour elle aussi, vous inventez ?
Yvonne Le Meur Rollet (YLMR) – alors je n’invente pas les femmes, non, mais j’invente des histoires autour des femmes et dans mes recueils il y a de nombreux portraits de femmes. Au fil de mes recueils, on compte différentes femmes, certaines d’entre elles ont des traits communs. Il y a même, je dois l’avouer, un ou deux recueils qui sont inspirés par la même femme qui pourrait être en partie ma mère, quelques tantes, quelques vieilles amies que j’ai connues mais il y a aussi des femmes qui sont purement inventées, qui sont des personnages de fiction.
SN – alors on a beaucoup de modèles finalement de tous les passages de la vie des femmes, de l’adolescence à l’âge mûr. On va peut-être commencer par l’adolescence
Françoise Le Meur (FLM) – alors L’adolescente et puis après Au creux de ton sourire
Un jour lointain de mai
Si je n’avais pas cru m’abriter du soleil
Là-bas sur l’autre rive
Je n’aurais pas osé
Franchir la passerelle
Au-dessus de l’écluse
Et me mettre à courir au milieu des ombelles.
Je n’aurais pas perdu
L’une de mes sandales
Dans un bouquet de joncs.
Je n’aurais pas croisé
Un regard inconnu dans l’ombre d’une haie
Un regard de pêcheur
Patient entre les saules
Je n’aurais jamais su la douceur de l’attente
Quand la truite s’envole
Vers la cime des aulnes
Pour venir expirer sur un lit de fougère
Dans l’osier d’un panier
Je n’aurais pas senti qu’en restant je troublais
Un homme aux mains tranquilles
Qui hésita un peu
Avant de me sourire
Quand je lui demandai de sauver ma chaussure
Flottant dans le courant.
Je n’aurais pas connu la chaleur de ses bras
Sa bouche au goût de menthe
Et ma faim de caresses
Si je n’avais pas cru m’abriter du soleil
Un jour lointain de mai.
YLMR – cette adolescente là c’est la plus délurée de mes adolescentes parce qu’il y avait plusieurs textes [possibles] mais on n’a pas le temps [de tout lire] alors je présente des adolescentes qui sont en fait assez godiches et puis des adolescentes qui sont plus … celle-là, je pense que c’est le dernier stade de l’adolescence parce qu’elle est à la fois troublée par la présence d’un homme et en même temps elle sent qu’elle le trouble donc elle n’est plus du tout naïve.
SN – ce n’est plus une Emma Bovary
YLMR – mais j’avais plusieurs adolescentes et, si je peux vous confier une chose, je n’étais pas très délurée mais justement, l’écriture me permet d’inventer des situations des fantasmes comme cela.
SN – c’est tout le pouvoir de l’écriture
YLMR – effectivement c’est à dire que j’ai vécu 1000 vies grâce à la poésie.
FLM- est-ce que vous voulez bien Stéphanie que je rajoute un poème extrait du recueil Au creux de ton sourire ?
Au creux de ton sourire
Ta joie de vivre emplit ta chambre,
Tu viens d’être reçue au bac.
Ton père est fier de ta mention,
Dans la maison ta mère chante…
Tu bouges, ris et déambules,
Tu t’imagines à la fac,
En toi les rêves se bousculent…
Tu flânes sur les bords de Seine,
Tu chantes Brassens et Gréco,
Récites Rimbaud et Verlaine,
Découvres Sagan et Brando.
Sur le chemin de la Sorbonne,
Tu rencontres Sartre et Beauvoir,
Les notes bleues d’un saxophone
Courent sans fin sur les trottoirs.
A l’ombre fraîche des grands hêtres,
Tu lis « Paris et une fête » …
Le temps s’écoule lentement
Dans ton village somnolent.
Tu attends la fin des vacances.
Tu t’imagines dans la ville,
Marchant légère et impatiente,
Bien loin des internats pour filles…
Mais chaque fois que tes mots vibrent
En proclamant ta liberté,
La voix de ton père se lève,
Corde tendue qui te retient
Comme la chèvre de Seguin.
SN – on ressent finalement dans ces deux textes et vous avez bien fait de lire celui -ci. C’est celui que j’aurais choisi avant le premier. On ressent cette tension entre cette volonté de liberté et ce carcan qui est aussi un carcan familial et qu’on ressent également dans la vie des femmes adultes mariées, qui, elles aussi, acceptent un certain carcan, même malgré parfois les violences subies me semble-t-il oui
YLMR – et donc toutes les femmes que je présente, je ne l’ai vraiment analysé à fond, mais enfin je vais dire comme je le sens : elles se marient, elles ont des enfants sans même avoir le temps d’avoir un désir d’enfant, il faut replacer ça dans le contexte des femmes que j’évoque dans mes recueils. Ce sont des femmes des années 40, 50, 60 où les femmes n’étaient pas libres de choisir leur vie ni de choisir le moment où elles auraient eu envie d’avoir des enfants si bien que certaines femmes dans mes recueils se sont trouvées encombrées d’enfants, le mot n’est pas très joli, mais c’était un peu ça, sans avoir vraiment eu le temps de vivre la période entre la fin de l’adolescence et les soucis de l’âge adulte. Et il y a visiblement à cette époque-là, il y avait un carcan dans lequel les femmes étaient coincées. Il fallait tenir sa maison, s’occuper des enfants, s’occuper du mari, apprendre des recettes de cuisine
SN – et travailler parfois aussi
YLMR – et puis perdre un peu leur beauté aussi, les femmes, elles, n’avaient plus le temps de s’occuper d’elles alors petit à petit elles acceptaient d’être moins belles, d’être moins désirées, d’être moins aimées et beaucoup d’entre elles supportaient aussi les infidélités de leur mari sans rien laisser paraître parce qu’il fallait garder la face, il fallait faire semblant d’être bien dans ce rôle de femme.
SN – les infidélités, les violences aussi
YLMR – il y a un recueil dans lequel je parle de la violence faite aux femmes. Ça s’appelle L’aube des brûlures et ce recueil-là, il est un peu particulier parce qu’il m’a été inspiré par ce qu’on a appelé Le drame de Vilnius. Vous vous en souvenez. Ce tragique fait divers dans lequel une comédienne très connue a perdu la vie sous les coups de son compagnon. Je m’inspire de cette histoire mais comme j’écris de la poésie, c’est fictionnel, donc je me permets d’inventer l’histoire à partir de ce fait divers et la femme que je mets en scène, n’est pas victime d’un féminicide. Elle, elle trouve en elle la force de chasser l’homme violent à la fois pour retrouver son intégrité, sa dignité et aussi pour protéger ses enfants. Alors je sais que je la présente comme une héroïne un peu singulière, je sais que malheureusement toutes les femmes n’ont pas eu cette chance de s’en sortir mais j’ai choisi ce point de vue j’ai voulu sauver une femme voilà.
SN – et vous avez raison et on peut peut-être entendre à l’extrait du texte parce que je le trouve très beau entre autres textes je trouve très beau
L’aube des brûlures
Les menaces des poings cachent la paume tendre
Du temps des découvertes et des frémissements
Orage de choc sourd lorsqu’un nuage crève
Et que les éclairs giflent le marbre de vos corps
Encore une fois tu lui dis non
Il hurle, se roule dans ses mots
Et ses phrases trépignent,
D’horreur tu te recules,
Découvrant que la nuit est tombée pour toujours…
Pourquoi cacher cette souffrance sous une nappe damassée
Oh nymphe nue qu’on emprisonne renoue ta natte naufragée
Montre tes seins bleuis de coups et laisse enfin couler tes larmes
SN – donc on voit ces femmes qui essaient d’être des « super-women » comme on dit maintenant. On voit ses femmes qui aussi subissent la violence et qui pourtant cachent leur jeu, ne disent rien. Certaines sombrent dans la dépression et je trouve que, vous savez, la dépression, c’est sympathique alors que chez les femmes c’est laid, chez les hommes c’est le spleen, c’est beau, c’est plus « classe » et vous savez très bien décrire la dépression féminine que vous faites dans le recueil Absente. On en a déjà entendu un extrait dans le florilège et puis il y a certaines femmes qui arrivent à s’en sortir soit par des relations infidèles soit par des relations plus intellectuelles, plus platoniques. Est-ce que vous préférez qu’on parle de la façon dont vous traitez la dépression ou plutôt…
YLMR – très rapidement, je vais juste dire quelque chose. Dans ce recueil, Absente, j’ai choisi un thème qui n’est pas très poétique, mais je n’ai pas du tout cherché à en faire une description clinique. J’ai voulu juste montrer comment par l’écriture on peut faire sentir ce qui se passe dans la vie d’une femme dépressive et j’ai rassemblé toutes les perceptions qu’elle a du monde pour montrer comment, quand on est dans un état dépressif, tout ce qu’on perçoit est négatif, tout ce qu’elle voit est gris, noir, laid ; tout ce qu’elle entend, ce sont des plaintes, ce sont des sanglots, ce sont des musiques tristes ; tout ce qu’elle touche est rugueux ou froid ou coupant donc j’ai accumulé dans mon écriture tout un vocabulaire très négatif pour montrer comment cette femme se sent écrasée et comment elle se sent enfermée. Enfin je ne vais pas faire une analyse de texte ; c’est le vocabulaire des perceptions, qui me permet d’essayer de traduire la dépression.
SN – tous les sens sont affectés, tous les sens se délitent face à la vague dépressive. On pourrait laisser le public réfléchir au texte, en prendre connaissance. Et pour ces femmes qui essaient de sortir de cette dépression par l’art ou par des relations transgressives peut-être…
YLMR – il y a un recueil qui s’appelle Après le déluge qui … vous avez parlé de la femme comment ? Infidèle, oui, on pourrait même dire tant qu’on y est la femme adultère…
SN – allons-y, n’ayons pas peur
YLMR – c’est une histoire où il y a un personnage, cette femme. Elle vit une histoire transgressive, enfin extra-conjugale.
SN – elle franchit des limites
YLMR – elle franchit des limites et elle revient. Au bout de l’histoire, elle n’éprouve aucun remords. Elle n’a pas l’impression qu’elle a trahi son mari. C’est comme si elle prenait une petite revanche sur la vie. Pour elle, c’est juste un acte de liberté. C’est à dire que cette femme-là, se conduit comme ont l’habitude de se conduire des hommes, les hommes.
SN – elle sort du carcan et elle…
YLMR – oui, cette infidélité, appelons-là ainsi, c’est pour elle une source de bonheur, de satisfaction, de délices j’allais dire
SN – mais pourquoi pas
YLMR – en tout cas c’est une histoire qui se passe essentiellement dans la nature, leurs rencontres amoureuses ont lieu dans la nature et dans une nature qui est complice et protectrice de leur histoire d’amour. Ils ont la chance d’une histoire d’amour qui reste secrète. Ce n’est pas du tout du vaudeville, « ciel mon mari », « j’enferme l’amant dans le placard ». Non, c’est leur histoire, c’est une belle parenthèse, voilà sans aucun jugement moral.
[Je me permets ici une seule parenthèse car cette absence de jugement moral m’a beaucoup frappé dans cette œuvre et je l’ai mentionné auparavant. Je cite à nouveau : « Les dénouements s’écartent résolument des principes de la Morale, mais jamais un mot qui juge. » Et dans une dédicace pour Le chaos de la Divine, l’auteur confirme ce jugement : « Des nouvelles noires ou grises où les personnages condamnables sont souvent en quête d’amour. »]
SN – et dans quatre jours en novembre l’histoire est plus platonique, la rencontre entre la femme peintre et l’homme poète, est plus allégorique peut-être
YLMR – oui parce que dans Quatre jours en novembre je mets en scène une rencontre entre un homme et une femme, chabadabada, mais il ne se passe rien. Ce n’est pas Sur la route de Madison, parce qu’il ne se passe rien entre eux, il n’y a pas de relation physique entre eux, tout se passe dans l’imaginaire et ce que j’ai voulu montrer, à travers la métaphore de cette rencontre entre un homme et une femme, est la rencontre entre la poésie et la peinture, comment les deux arts se rencontrent, se complètent, s’entremêlent et sont source de bonheur en quelque sorte
SN – Ut pictura poesis
YLMR – même si tout reste platonique
SN – les mots sont une peinture des choses ?
YLMR – comment ?
SN – les mots sont une peinture des choses ? ce n’est pas de moi ! et donc l’Art est libérateur j’imagine. Il peut libérer les femmes
YLMR – oui, certainement, oui
SN – ne serait-ce que par la création
YLMR – ce personnage est peintre et dans la peinture, elle trouve la consolation parce que même si cela reste platonique, elle avait imaginé que son histoire aurait pu avoir une conclusion, dans ce sens, il faut conclure et dans sa tête, ça a toujours été fantasmé mais je ne raconte pas l’histoire
SN – ne divulgâchons pas ! On a parlé des femmes mais vous parlez aussi des hommes et vous prenez même une voix d’homme, ce qui est le cas dans deux de vos recueils. On va parler du dernier qui date de 2025 avec le titre Maintenant que mes mains tremblent. Là, c’est une voix masculine qu’on peut entendre un peu
FLM –
Et maintenant que mes mains tremblent
Je voudrais contempler les nuages de l’Aube
au-dessus d’un rio quelque part au Brésil.
Un hydravion se pose
dans une gerbe rose, éclaboussant de feu
les grands sacs de courrier venus d’outre-Atlantique.
Je rêve que c’est moi qui sors de la carlingue,
que ma femme applaudit au milieu de la foule,
qu’elle est fière de moi pour la première fois
et qu’elle rit de joie.
[…]
Quand le sommeil me fuit
je revois le passé qui se glisse irréel
dans la pénombre verte
d’une chapelle sombre où l’harmonium grelotte.
Sous les grêles accords des musiques anciennes,
des claviers font renaître
de cahotants désirs qui lentement m’entraînent
vers le temps du bonheur que j’ai laissé s’enfuir.
J’entends dans le bal chic où je l’ai rencontrée
s’envoler une valse.
Le parquet marqueté luit comme une eau tranquille
où glissent les anguilles.
Elle est assise là, seule sur un sofa.
Nénuphar indolent flottant à la surface
d’un velours délavé, elle semble m’attendre
YLMR – merci à Françoise Le Meur, comédienne, d’avoir prêté sa voix à un homme
SN – mais nous n’aurons pas la magnanimité tout de même de laisser le dernier mot à un homme alors Yvonne pourquoi, pourquoi une voix d’homme, quel intérêt ? comment fait-on ?
YLMR – et bien je ne sais pas trop. Je ne sais pas. J’avais commencé à écrire ce recueil à la troisième personne, c’est à dire que j’étais l’auteur-narrateur, c’est moi qui racontais l’histoire et je disais « lui », « il », et « elle ». J’avais de la peine. J’avais du mal à faire quelque chose d’abouti. Ce que j’avais écrit ne me plaisait pas. Et tout d’un coup je me suis dit « mais c’est bien sûr !» Il faut que je choisisse le point de vue de l’homme et c’est l’homme qui va dire « je ». Alors j’ai eu un long travail de préparation, de réflexion. Comment pense un homme ? Quels sont les désirs des hommes ? Plein de choses qu’on se pose sur les hommes et pour lesquels on n’obtient d’ailleurs jamais de réponse parce que….
SN – que les hommes n’ont pas l’air se poser quand ils prennent des voix féminines
YLMR – alors j’ai
SN – elle est méchante !
YLMR – j’ai donc fait (je suis en train de vous montrer comment je suis sérieuse et travailleuse !) mais j’ai fait un grand travail pour me fixer une place dans l’écriture fictionnelle. Je me suis dit : « je ne dois pas perdre de vue que je dois être un homme, celui qui dit « je » dois être un homme du début à la fin ». Je ne sais pas si j’ai réussi, enfin j’espère que j’ai réussi et je crois même que j’ai réussi. Là, je manque de modestie parce que ce recueil je l’ai envoyé à un concours, un concours organisé par une association qui s’appelle Flammes Vives. Quand on envoie des textes à un concours de ce genre, on envoie un tapuscrit anonyme. Ce tapuscrit a été lu par un jury. Comme je ne suis pas dans la modestie, vous devez vous dire qu’il y avait 70 recueils présentés et c’est le mien qui a été récompensé alors que j’avais 90 ans
SN – et que vous étiez une femme
YLMR – mais ce n’est pas tout ! Quand on a découvert qui avait signé ce tapuscrit, on a dit : « tiens mais c’est une femme qui a écrit ça. Mais comment a-t-elle pu écrire ? Ils avaient tous cru que c’était un homme qui avait écrit le texte alors là je suis contente de mon coup. J’avais réussi et c’était une façon de mystifier aussi les hommes parce que je crois que le jury était composé d’une majorité d’hommes. Eh bien, je les ai bien eus !
SN – et bien je crois que ça nous fait une très belle conclusion merci infiniment Yvonne merci beaucoup Françoise pour votre voix et merci pour votre écoute merci
YLMR – merci à Stéphanie Noirard. Merci Stéphanie qui s’est laissée faire, Stéphanie a eu du fil à retordre évidemment. Vous avez deviné qu’on se connaît, [Françoise] c’est ma nièce, c’est l’ainée de mes nièces donc deux femmes Le Meur en face de Stéphanie…
FLM – ce n’est pas vrai !
YLMR – en tout cas merci Stéphanie, merci, merci, merci de vous rencontrer, merci beaucoup et merci, merci à vous tous d’être là, merci à Jean-Pierre [Fillois, directeur du festival] et aux autres, à tout le monde je suis ravie de vous voir là, merci.
Ici s’arrête la retranscription du texte. En préparant cet article, j’ai lu Au creux de ton sourire mais aussi Brûlants silences, c’était avant hier. Le lendemain matin sur France Culture, Guillaume Erner invitait Daniel Mendelshon. Daniel Mendelsohn y a expliqué comment Athènes et Jérusalem, les grandes tragédies lui ont permis de comprendre sa propre vie. Comment la littérature dévoile l’universel à partir de l’individuel. Comment l’Odyssée lui a dévoilé la relation à son père. Je suis de la même manière ému et perturbé par le fait que les personnages d’Yvonne Le Meur-Rollet m’évoquent des personnes de mon enfance, ma mère en particulier. Dans Au creux de ton sourire, il est question d’une sœur, réelle ou imaginaire, dont on peut penser certains détails trop réalistes pour ne pas avoir été réels. Sœur ou description de la sororité, pour le lecteur peu importe, et Yvonne Le Meur-Rollet, elle aussi, décrit l’universel quand elle parle d’une sœur. C’est magnifique. Les larmes coulent doucement. Et il y a aussi des moments légers de l’enfance et de l’adolescence, des moments vécus et aussi des moments qui auraient pu être. Je l’ai déjà dit : l’écriture touche aux universaux et l’écriture est magnifique.
Yvonne Le Meur-Rollet, poétesse des XXe et XXIe siècle
J’ai déjà en juillet dernier mentionné ici cette poétesse assez méconnue et que j’aimerxais appeler grande poétesse du XXIe siècle mais qui suis-je pour user d’un pareil qualificatif ? C’est la beauté d’Internet d’apporter beaucoup de liberté et aussi de pouvoir contribuer à la connaissance avec moins de barrières qu’au XXe siècle. On pourra se référer à la page Wikipédia d’Yvonne Le Meur-Rollet pour les données les plus factuelles possibles puisque c’est l’ambition de cette encyclopédie en ligne universelle.

Yvonne Le Meur-Rollet en avril 2025
(photographie par Marianne Frank)
Une rencontre impromptue m’a permis d’aller plus loin encore dans la connaissance et l’œuvre de cette belle artiste. Voici par exemple deux poèmes qu’elle m’a autorisé à publier :
Deux poèmes de l’auteur
La Mort
Elle aime à chevaucher les cercueils et les dalles,
Cravache les tourments, fait courir les rumeurs
Au-dessus des gradins résonnant aux clameurs
Qui mènent les esprits dans les plus noirs dédales.
Je l’attends de pied ferme et ne cillerai pas
Quand elle gravira la colline en vendange
Et frappera du poing les vantaux de la grange :
J’entendrai sans trembler le bruit noir de ses pas.
Car je la connais bien l’aveugle loterie
Qui tourne à tous les vents, ivre de barbarie,
Et condamne le sage au destin du méchant.
Comme une vieille barque à la coque de chêne
Qui s’en va se briser sur un écueil tranchant,
Je m’élance vers elle en entraînant ma chaîne.
Déraison
Je viens de voir tomber la pomme,
Rouge, dans l’herbe du verger.
Je me sens ivre, soudain, comme
Un grand bateau prêt à sombrer.
Rouge, dans l’herbe du verger,
Tel un soldat qui fait un somme,
Un grand bateau prêt à sombrer,
C’est Arthur Rimbaud qu’il se nomme.
Tel un soldat qui fait un somme,
Dans un vallon, je l’ai blessé.
C’est Arthur Rimbaud qu’il se nomme…
J’ose enfin tout vous avouer.
Dans un vallon, je l’ai blessé…
Le cresson bleu est sans arôme.
J’ose enfin tout vous avouer :
J’ai fait couler le sang d’un homme.
Le cresson bleu est sans arôme,
Les rayons pleuvent sans mousser,
J’ai fait couler le sang d’un homme,
Nature ne peut me bercer.
Les rayons pleuvent sans mousser.
Je suis un criminel en somme :
Nature ne peut me bercer.
Je viens de voir tomber la pomme…
Avec ce choix de poèmes, Yvonne Le Meur Rollet a tenu à préciser que le « je » de la narration ne fait pas entendre sa propre voix mais celles de poètes masculins, tous plus ou moins névrosés, angoissés, perturbés ou mélancoliques ou auxquels elle rend hommage. Dans le sonnet « La Mort » il s’agit de la voix de Maurice Rollinat, dans le pantoum « Déraison », de celle de Paul Verlaine.
Et quelle chance j’ai eu d’obtenir les droits de publication d’une lecture de ses textes. Et voici :
Lecture de textes écrits par Yvonne Le Meur-Rollet,
lus par Françoise Le Meur le 27 juillet 2025
lors du Festival de poésie La houle des mots à Saint-Jacut-de-la-Mer, 8e édition,
Terres de Femmes, Femmes de Mer.
Rencontre animée par Stéphanie Noirard, Maîtresse de Conférences à l’Université de Poitiers.
Partie I
Partie II
Plus sur https://www.agendaou.fr/la-houle-des-mots-2025-festival-de-poesie-a-saint-jacut-de-la-mer-177096.html
Critiques du style de l’auteur
Que dire de son style et de ses inspirations ? Ils sont décrits par les préfaciers de ses ouvrages :
Dans la préface à Après le déluge, Nathalie Lescop-Boeswillwald, docteur en Histoire de l’Art parle « d’un style limpide où le verbe dévoile sans jamais exhiber les retrouvailles amoureuses. […] Par le truchement d’une poésie arrimée aux sens, elle évoque cette part de nous qui fuit le miroir par peur de vieillir et de l’Après sans cet autre soi-même. »
Dans la préface à Sur les sentiers de la mélancolie, la même Nathalie Lescop-Boeswillwald écrit que « l’écriture d’Yvonne Le Meur-Rollet est lumineuse et sensible, resplendissante et simple à la fois. […] Ce sont les voix masculines de Poètes célèbres – tels Rollinat, Hugo [1], Rimbaud, Baudelaire, Verlaine (implicitement présents dans l’inspiration de l’auteur) et d’hommes anonymes rencontrés dans la « vraie vie » que l’auteur nous fait entendre tour à tour. […] Par une écriture classique (parfois néo-classique) où le pantoum croise le sonnet, Yvonne Le Meur-Rollet nous parle dans un langage tendre et universel […] traduisant leur mal de vivre et leur mélancolie. »
Dans l’introduction à Et maintenant que mes mains tremblent, Claude Prouvost, Président de Flammes Vives, décrit « une poésie [qui] s’appuie sur un rythme régulier, parfois volontairement bousculé, afin de traduire les moments d’émotion ou de désarroi d’un narrateur qui assume son « inculture » littéraire. On peut souligner que dans cet ouvrage, comme dans la majorité de ses ouvrages précédents, elle privilégie les images sobres, en employant des mots simples, choisis à la fois pour leur pouvoir évocateur et leur musicalité. »
Dans la préface à Saisons de pluie, le poète né en Tunisie Patrice Fath écrit « tout est dans une subtilité qui rappelle plutôt les luxe, calme et volupté baudelairiens. L’auteur laisse sa nostalgie errer le long des rivages, nostalgie de l’amour, de la jeunesse, du voyage, du temps qui passe. Yvonne Le Meur-Rollet écrit ses poèmes dans un style régulier, agréable et rafraichissant comme une caresse d’alizé, ou tonique et sans concessions, tel le murmure du vent du large en pays breton. »
Dans la préface à Un bûcher d’acanthes, Jean Liabœuf : « Au-delà des émotions d’une ville de Marseille cosmopolite, odorante et pittoresque, ses poèmes par leur rythme, leurs images, leur sonorité, leur forme, sont un moyen de nous libérer des conventions et du déjà-dit : ils nous permettent d’entrer librement dans un monde qu’en lecteurs actifs nous réinventons et habitons autrement. »
Dans la préface à Souvent pour s’amuser… Jean-Paul Lamy parle : « d’une prose aussi simple dans le choix des mots que dans la condition sociale des personnages. […] L’eau est présente tout au long des ces pages, mais point de vagues qui déferlent : l’eau stagnante d’un étang, profonde d’un puits plus propice à cacher des secrets plutôt glauques. Yvonne Le Meur-Rollet se moque des lois du genre : la nouvelle se caractérise par une chute qui assomme le lecteur. Eh bien ces trois nouvelles ont un dénouement mais point de chute. Les dénouements s’écartent résolument des principes de la Morale, mais jamais un mot qui juge. » Et dans une dédicace pour Le chaos de la Divine, l’auteur confirme ce jugement : « Des nouvelles noires ou grises où les personnages condamnables sont souvent en quête d’amour. »
Quelques commentaires de plus par Yvonne Le Meur-Rollet
Dans quelques échanges qui suivirent le premier, des questions essentielles ont surgi sur le sujet de l’inspiration, de cette capacité rare à écrire comme si le narrateur était un homme et sujet connexe, la description des femmes à la première personne qui fait sans aucun doute qu’Yvonne Le Meur Rollet est une autrice féministe.
Yvonne Le Meur-Rollet m’a écrit : « Et chaque auteur donne une réponse différente. En ce qui me concerne je pense que j’ai eu la chance d’avoir beaucoup lu, d’avoir étudié la langue, d’en avoir mesuré la richesse, les nuances et la rigueur, d’avoir été attentive au monde et aux gens qui m’entourent, d’avoir éprouvé de grandes admirations pour les auteurs qui ont nourri mon imaginaire, d’avoir éprouvé des joies qui ont enluminé ma vie et d’avoir surmonté des peines intimes tout au fil du temps. Ainsi, j’ai commencé par engranger des matériaux de toutes sortes et je suis parvenue à maîtriser des outils nécessaires à la réalisation d’une « œuvre », à la manière obstinée et passionnée d’un artisan qui a le goût de « la belle ouvrage ».
Puis sur le sujet masculin-féminin, elle ajoute : « Au sujet de ma « capacité » de femme à prendre le point de vue d’un homme, il apparaît en effet que cette posture est plus rare que l’inverse. Beaucoup d’hommes l’ont fait dans leurs romans (le plus célèbre est sans doute Flaubert dans Madame Bovary [2]). Mais nombre de femmes ont excellé dans l’exercice. Après un petit échange avec Chat GPT, je retiens quelques exemples : Geoge Sand dans Indiana, Mary Shelley dans Frankenstein, Agatha Christie dans Les enquêtes d’Hercule Poirot et, plus proches de nous, Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien ou Anna Gavalda dans ses recueils de nouvelles dont Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. Ce parti-pris d’écriture impose à l’auteure de s’effacer totalement derrière le narrateur-personnage masculin dont elle s’approprie le moi intime afin de s’identifier à son personnage. C’est un exercice que je trouve très enrichissant dans la connaissance ou la découverte de l’Autre et très exaltant sur le plan de la création littéraire. »
Enfin elle ajoute : « Je crois qu’il n’est nulle part fait allusion au féminisme dans les préfaces de mes recueils. Mais, pour ce qui concerne la vie des femmes en général, j’en ai parlé au cours de l’entretien avec Stéphanie Noirard le jour du Festival La Houle des mots. » Cela reste à creuser !
Bibliographie
Recueils de poésie
- Saisons de pluies Brest : Éd. An Amzer, 1999, 40p. (ISBN 2-908083-50-7) (réédité en 2022)
- Brûlants silences Presses Littéraires de Saint-Estève, 2001
- Sous l’écorce, les mots… Cours-la-Ville : Editions la Licorne, 2003
- Confidences croisées Châtel-Guyon : CRDP de Clermont-Ferrand, 2003
- Absente Vaison-La-Romaine, 2003
- Noyades Brest : Éd. An Amzer, 2003, 27p. (ISBN 2-908083-74-4)
- Après le déluge Limoges, 2004 (réédité en 2015)
- Canicule Bergerac, 2004
- L’aube des brûlures Paris, 2004
- Un bûcher d’acanthes Cuisiat (la Salamandre en Vallière, 01370) : SPEPA éd., 2005, 20p. (ISBN 2-914376-15-4)
- Guirlandes à la dérive Le Creusot, 2009 (inédit)
- Deux souffles sur la flamme Roissy-en-Brie : Flammes vives, 2009, 53p., (ISBN 978-2-915475-63-0) (BNF 42198629)
- L’étang perdu Pau : A portée de mots, 2010
- Quatre galets dans une paume Douai : Éditions du Douayeul, 2017, 32p. (ISBN 978-2-35133-127-9)
- Silences Lyon : Salon des poètes de Lyon, Collection : Mignardises. Poésie ; n° 25, 2018, 29p. (ISBN 2-906569-45-3)
- Au creux de ton sourire Lyon, 2018 (ISBN 2-90656-950-X)
- Sur les sentiers de la mélancolie Argenton sur Creuse, 2019
- Là où s’envolent les poussières dorées de l’enfance Limoges. Edit: Amis de Thalie (dépôt légal 1er décembre 2021)
- Quatre jours en novembre 2024, 40p.
- Et maintenant que mes mains tremblent Crouttes : Flammes vives, 2025, 53p., (ISBN 978-2-36550-198-9)
Recueils de nouvelles
- Le chaos de la Divine Douai : Éd. du Douayeul, 2012, 72p. (ISBN 978-2-35133-094-4)
- Souvent pour s’amuser… Le Fontanil-Cornillon : Zonaires éditions, Collection Lapidaires 2015, 36p. (ISBN 979-10-94810-00-2)
- Points de suture 2016, 110p., (ISBN 978-1-519692-67-2)
Recueils de poésies et nouvelle
- Trophée « Or des Aulnes » Halsou (Bibliothèque Pierrette Cazaux, 64480) : Kliho, 2002, 21p., (BNF 39021777)
Prix et récompenses
- Prix de la ville de Plouzané 1999 pour Saisons de pluies
- Prix du Cercle des Poètes Caducéens, la Queue en Brie 2001 pour Brûlants Silences
- Prix d’Estieugues, Cours la Ville 2003 pour Sous l’écorce, les mots…
- Grand Prix Richelieu, Châtel-Guyon 2003 pour Confidences croisées
- Prix du recueil Poésie Vivante, Vaison-La-Romaine 2003 pour Absente
- Grand Prix de la ville de Plouzané 2003 pour Noyades
- Prix des Amis de Thalie, Limoges 2003 pour Après le déluge
- Prix de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Arts de Lyon 2003 pour « Pantoums » (recueil de poèmes inédits)
- Prix Louis Bouilhet 2004 décerné par la Société des Poètes Normands pour Après le déluge
- Prix du Manoir des Poètes, Paris 2004 pour L’aube des brûlures
- Prix des Ecrivains du Pays de l’Ain, Attignat 2005 pour Un bûcher d’acanthes
- Prix du recueil inédit 2006 décerné par la SPAF, Saint-Malo pour L’étang perdu
- Prix européen des Amourines 2006 pour Après le déluge
- Prix Léon Dierx Société des Poètes Français, Paris 2006 pour Guirlandes à la dérive
- Prix Georges Riguet, Le Creusot, 2009 pour Guirlandes à la dérive
- Prix Jean Aubert Flammes Vives, Paris 2009 pour Deux souffles sur la flamme
- Prix Marceline Desbordes-Valmore décerné par la Société des Poètes Français, Paris 2011 pour Amours Naufragées (inédit)
- Prix des Beffrois 2012 pour Le chaos de la Divine
- Prix des Beffrois 2016, catégorie poésie pour Quatre galets dans une paume
- Prix du Salon des Poètes, Lyon 2018 pour Au creux de ton sourire
- Prix Maurice Rollinat – recueil inédit de poésie classique 2019, Argenton sur Creuse pour Sur les sentiers de la mélancolie
- Prix des Amis de Thalie – Poésie classique, Limoges 2019 pour Sur les sentiers de la mélancolie 2019
- Prix des Amis de Thalie – Poésie libre, Limoges 2020 pour Là où s’envolent les poussières dorées de l’enfance
- Prix Maurice Rollinat – recueil inédit de poésie libre 2021, Argenton sur Creuse pour Quatre jours en novembre
- Prix Jean Giono 2022 décerné par la Société des Poètes Français, Paris pour Quatre jours en novembre
- Prix de poésie Jean Aubert 2024 pour Et maintenant que mes mains tremblent
- Prix de l’édition poétique de la ville de Dijon 2026 pour Quatre jours en novembre
Notes
[1] Il est fait allusion à Hugo dans les références de l’auteur cela m’avait également frappé. Yvonne Le Meur-Rollet m’a signalé Elle était déchaussée, elle était décoiffée,de mon côté, je me suis souvenu de Vieille chanson du jeune temps
[2] On peut penser aussi au magnifique Dalva de Jim Harrison.
Une hallucination des Intelligences Artificielles
Je reste partagé par l’impact qu’aura l’intelligence artificielle dans nos vies. L’internet ne m’avait pas laissé aussi circonspect. Je ne doute pas que l’impact sera considérable, mais en lisant deux articles scientifiques assez passionnants, j’en suis arrivé à faire une brève expérience que je décris plus bas et que je trouve amusante.
Le premier papier est celui de Michael I. Jordan A Collectivist, Economic Perspective on AI. Ce bref extrait m’a beaucoup plu : « Alors qu’un LLM peut apparaître comme une « entité » unique à l’apparence humaine, il est tout aussi pertinent de le considérer comme un artefact « collectiviste ». En effet, interagir avec un LLM revient à interagir implicitement avec un grand nombre d’individus ayant contribué, via Internet et d’autres médias, à des données, opinions, constructions linguistiques et œuvres créatives à un niveau micro. Lorsque ces contributions humaines convergent de diverses manières, le LLM est capable de transformer cette convergence en abstractions utiles, renforçant ainsi l’illusion de personnalité. Si l’analogie entre un LLM et une personne semble irrésistible, l’analogie avec une culture est tout aussi valable. Les cultures sont des réservoirs de récits, d’opinions et d’abstractions. Les cultures ont une personnalité. » (traduit avec Google depuis « whereas an LLM may appear to be a single “entity” that is human-like, it is equally well understood as a “collectivist” artifact. Indeed, in interacting with an LLM, one is interacting implicitly with a vast number of humans who have contributed micro-level data, opinions, linguistic constructions, and creative works to the LLM via the Internet and other media. When these human contributions agree in various ways, the LLM is able to promote that agreement into abstractions that are useful and that strengthen the illusion of personhood. But, while the analogy of an LLM to a person seems irresistible, an analogy of an LLM to a culture is equally valid. Cultures are repositories of narratives, opinions, and abstractions. Cultures have personalities. »)
Le second papier est celui de Stéphan-Eloïse Gras et Gaël Varoquaux Connaître avec les modèles de langage : une rupture paradigmatique. L’article y aborde notre rapport à la connaissance et à la rationnalité et un simple exemple est fascinant : « Il est possible, selon la manière dont on pose la question, de pousser le robot conversationnel à dire de véritables stupidités, notamment en matière de géographie. L’exemple le plus connu, et très marquant car il a été repris par Google Search Generative Experience concerne la question “Savais-tu qu’il n’y a pas de pays en Afrique commençant par la lettre K?”. Le robot, programmé pour répondre “oui, et”, à une question sur l’étendue de ses connaissances, se trouve pris au piège ; le comble de l’absurde est atteint quand, du fait sans doute de la faible qualité des sources géographiques, sa réponse confirme à l’utilisateur qu’il n’existe en effet pas de pays commençant par la lettre K. »
Alors j’ai refait l’expérience avec cet exemple mais aussi bien chatGPT que Claude, Gemini et LeChat ont répondu correctement. J’ai refait l’expérience avec la question « Quel(s) département(s) français ont un nom qui commence par la lettre Y ? » et voici les réponses :
selon Le Chat de Mistral :
Dans un second temps j’ai repris la question et cela a donné :
Heureusement mon moteur de recherche préféré n’a pas perdu la mémoire !

PS: Dans un commentaire au post que j’ai fait sur LinkedIn sur cet article, Hugues Séverac m’indique que « le mode de fonctionnement des LLMs consistant à découper les textes en token c-a-d autre chose que des lettres, les rend particulièrement fragiles pour traiter des requêtes concernant des lettres ». J’aurais presque dû y penser et le mentionnant, il ajouter ensuite « C’est un piège connu depuis un moment par les gens du domaine, mais ça bouge pas vite 😏 ».
Je me souviens que le moteur de recherche de Google a lui aussi ses inexactitudes mais au fond on s’en moque un peu car donner un lien pu précis voire incorrect n’est pas de même nature d’une information incorrecte. Dans leur article sur les LLMs Gras et Varoquaux notent de manière un peu surprenante « [qu’]une connaissance est une croyance qui a été générée par un processus fiable« . Jordan, dans le second papier cité, décrit les IAs comme un marché « bottom-up self-organizazation will be the dominant paradigm for growth of learning-catalyzed markets. But such growth need not be uncontrolled or outside our comprenhension. » (L’auto-organisation ascendante deviendra le paradigme dominant de la croissance des marchés catalysés par l’apprentissage. Mais cette croissance ne doit pas nécessairement être incontrôlée ni hors de notre compréhension.)
Collectif et individuel à nouveau : David Graeber, Cynthia Fleury
Il y a dix ans environ je découvrais la pensée de Cynthia Fleury ici.
Il y a six ans environ j’ai traduit sans trop en avoir le droit un entretien que j’ai intitulé « To be Brave is sometimes to Endure, sometimes to Break up »
Il y a trois ans environ je découvris un podcast sur Radio France de Cynthia Fleury sur Vladimir Jankélévitch. Tout cela est quelque part sur mon blog.
Alors je suis tellement heureux d’avoir été un privilégié vendredi dernier au @letheatredelatelier pour écouter deux grandes actrices Isabelle Adjani et Laure Calamy dans l’adaptation de @lafinducourage de @fleuryperkinsc
Et voici ce que j’ai noté de plus : « Huit actrices, six duos pour le face à face d’une auteure et d’une journaliste dans un dialogue, engagé et stimulant, qui interroge avec acuité et auto dérision ce que signifie « tenir » dans un monde en tension. Une diversité de voix et de regards, reflétant l’idée chère de la philosophe Cynthia Fleury, selon laquelle « le courage ne se proclame pas : il se reconstruit, ensemble” »
Mais je ne peux pas m’arrêter là ce matin: Grâce à un post LinkedIn de l’excellent Olivier Alexandre, souvent mentionné ici, j’ai découvert un échange difficile à imaginger entre Peter Thiel qu’on ne présente plus et David Graeber que tout le monde devrait connaître. J’ai malheureusement cité plus souvent Thiel que Graeber. Comme je l’ai commenté sur le post, « on voit dans cet échange passionnant en effet une vision pessimiste de l’humanité qui ne ferait confiance qu’à quelques « happy few » ce qui conduit à l’autoritarisme et l’illibéralisme et une vision optimiste qui fait confiance et prône la décentralisation et la démocratie. Je veux croire que ce n’est pas qu’une question de convictions même si les sciences humaines ni les sciences en générales ne sont pas purement mécaniques si bien que l’imprévisibilité persiste malgré la science. »
Le Monde des Startup selon Marion Flécher – suite et fin : sociologie et non coolitude
Je viens de terminer la lecture du Monde des Startup par Marion Flécher et je confirme que c’est un excellent ouvrage même s’il est par moments un peu déprimant, j’y reviendrai. J’avais dans un précédent post décrit son travail de comparaison entre startup françaises et startup « siliconiennes ». Mais le coeur de son travail de recherche traite d’une part d’une sociologie des entrepreneurs qui semble pour avoir comme résultat de briser le mythe du self-made man et d’autre part du fonctionnement interne des startup qui serait bien loin de la « coolitude » douce et colorée de ses soi-disant entreprises libérées.
Une sociologie des entrepreneurs
Marion Flécher critique l’idée que l’entrepreneur ne devrait son succès qu’à son mérite [page 83]. Elle l’illustre par le niveau d’études de cette population. 92% ont un diplôme universitaire du 2ème ou 3ème cycle (contre 27% des créateurs d’entreprises classiques). Elle l’illustre également par le fait qu’une grande majorité occupait un emploi salarié avant de se lancer dans la création d’entreprise [page 87].
Ensuite, tous ces entrepreneurs ont profité d’un écosystème soutenu par l’État notamment à travers la multitude des initiatives de BPIFrance (pour se former, pour rencontrer des personnes et pour trouver des subventions sans lesquelles seuls des personnes très à l’aise financièrement pourraient se lancer). Il y a là une analyse bourdieusienne qui montre que les entrepreneurs disposent de capital économique, social et culturel.
Elle revient de manière convaincante sur une analogie avec le monde de l’art : de la même façon que l’artiste ne crée pas l’œuvre d’art seul dans on atelier, les fondateurs et fondatrices de start-up ne créent pas leur entreprise de manière isolée [page 97].
De ce fait, les discriminitions sociales des sociétés occidentales sont amplifiées ici. Discrimination de genre, bien sûr: Manon Flécher a cette expression Entrepreneuriat + Innovation technologique = sexisme au carré [page 109]. Mais aussi discriminations géographiques : le monde des startup est très urbain, bourgeois. Rares sont les entrepreneurs issus des banlieues qui n’ont ni les codes, ni les informations et réseaux.
Au fond rien de bien nouveau. J’ai vécu des choses similaires dans mes parcours scolaire et professionnel (à une époque où l’ascenseur social fonctionnait, à une époque plus optimiste et enthousiaste) et en effet l’entrepreneuriat technologique vient en bout de chaine des formations scientifiques et des carrières d’encadrement.
Modalités d’entrée dans l’entrepreneuriat
Son analyse en correspondances multiples des créateurs de startup a fortement résonné avec mon vécu de ce monde. Elle les classe notamment en trois groupes : les startpeur·ses indépendant·es ou entrepreneur·ses de carrière, les entrepreneur·ses salarié·es ou entrepreneur·ses par opportunité et les jeunes startpeur·ses ou entrepreneur·ses néophytes [pages 128-131].
Il faut lire l’ouvrage pour entrer dans une description fine de cette population. Certains individus « cherchent à retrouver du sens et de l’autonomie; une logique de recherche de prestige et de distinction sociale ; et une logique stratégique qui les invitent à saisir (ou non) les opportunités qui se présentent » [page 133]. D’autres créent à la suite d’une idée nouvelle avec laquelle ils et elles espèrent pouvoir « changer le monde », ce qui n’est pas sans rappeler la figure de l’entrepreneur schumpétérien [page 136].
Une longue note personnelle ou plutôt quelques notes à ce point de ma synthèse du livre. Depuis des années j’étudie à ma manière les entrepreneurs. J’y ai bâti une sociologie toute personnelle, la plus scientifique possible :
1- c’est un monde élitiste sans aucun doute, plus encore si on se focalise sur les startup technologiques. Difficile de se lancer sans une formation solide, souvent acquise lors d’un doctorat et où l’on trouve très rarement des entrepreneurs autodidactes. (Il ne faudrait pas pour autant oublier cette population-ci, des school dropouts qui ont décidé d’interrompre leurs études pour se lancer dans l’aventure, et Steve Jobs, Marc Zuckerberg ou Dylan Field en sont quelques exemples. Mais attention, ils auraient sans doute fait des études brillantes dans les meilleures universités sans cette interruption). De fait, mon étude principale sur le sujet concerne les entrepreneurs issus de l’Université de Stanford. Peut-on faire plus élitiste ?
2- je découvre enfin une catégorisation d’entrepreneurs qui regroupe d’un côté des néophytes de moins de 30 ans et des entrepreneurs plus chevronnés âgés de 30 à 50 ans. Il est assez rare de trouver pareille analyse et j’ai trop souvent lu que les entrepreneurs sont en général expérimentés avec une moyenne d’âge de 39 ans. Cela me permet de me rappeler d’un côté mon analyse des « serial entrepreneurs » et de l’autre celle de l’âge des entrepreneurs. Là ou Marion Flécher semble montrer (et j’espère ne pas me tromper) qu’en France l’avantage irait à l’expérience, j’ai essayé de montrer que la création de valeur est corrélée à l’inexpérience des créateurs (qui bien sûr ne sont pas seuls au fur et à mesure de leur aventure).
3- Les discriminations de la société sont un sujet cardinal. J’adore mentionner les Lost Einstein, les Marie Curie perdues dans le Morbihan. Je n’ai pas beaucoup plus de solutions que les autres pour y remédier, je ne peux que constater.
Fortunes et infortunes dans le monde des startup
J’en arrive à la partie, selon moi, la plus déprimante de l’ouvrage. Peu d’entreprises innovantes parviennent à se pérenniser – selon certaines études 90% des start-up finiraient par fermer ou déposer le bilan avant leur dixième année – et encore moins atteignent le niveau de croissance espéré pour compter parmi les « licornes » : seules 1% des stargup créées aux Etats-Unis y parviendraient et seulement 25 des 15000 crées en France soit 0,1% [page 147].
La description par l’auteur des levées de fonds (page 155) ou des startup en croissance (page 182) et même des startup en démarrage (page 204) fait parfois froid dans le dos. Difficile de nier ces réalités, même si elles ne sont pas les seules. On y trouvera des expressions telles que la levée de fonds une épreuve de force (page 160), des logiques de cooptation défavorables aux femmes (page 165), faire d’infortune vertu, une stratégie de dominant·es (page 172) du bien-être au contrôle : quand les moments de convivialité conduisent au surinvetisssment des travailleur·ses (page 188), la phase de création : un « joyeux bazar » pas toujours si joyeux (page 205), des stagiaires abandonné·es face à un travail exigeant (page 207), un cadre de travail peu propice à l’émergence de mobilisations collectives (page 228) si bien que le choix se résume à « partir ou rester » (page 232).
Marion Flécher note aussi des conseils généraux de l’écosystème qui m’ont toujours semblé faux pour ne pas dire toxiques, au risque d’en diminuer la qualité et l’échelle des succès potentiels :
– « dans l’univers des startup, l’échec constitute un phénomène à la fois courant et symboliquement valorisé » [page 172] ; je vous encourage pourtant à lire un discours différent par le fondateur de Zendesk qui ne célèbre pas du tout l’échec
– la « capacité à pivoter serait une condition de la réussite des projets entrepreneuriaux » [page 173],
– il est « recommandé aux fondateurs·rices de start-up de constituer des équipes aux profils complémentaires 2il faut surtout pas doubler les compétences » [page 99] , là aussi une vision différentes de l’entrepreneuriat chez Charles Geschke, cofondateur d’Adobe.
La conclusion : les start-up, le nouveau visage du capitalisme
La conclusion est-elle aussi un peu déprimante alors je rajouterai encore quelques notes personnelles !
Les start-up sont un modèle d’entreprise singulier par au moins trois caractéristiques fondamentales (pages 237-243) :
– économique, qui n’est pas orienté vers la recherche de profitabilité mais une croissance forte et rapide par l’innovation, rendue possible par des financements extérieurs,
– organisationnel, qui utilise l’horizontalité, la coopération, l’autonomie et le bien-être
– idéologique, qui valorise l’entrepreneuriat comme le principal moteur de progrès économique et social et le mérite comme principe ultime de la réussite et de la justice sociale
Mais l’autrice a eu pour ambition de déconstruire les idéaux et les promesses en les confrontant à la réalité. Déconstruire
– le mythe du risque et du mérite, qui sert à justifier l’enrichissement de quelques uns en occultant le rôle décisif de l’État,
– le mythe méritocratique du self-made man, qui invisibilise les inégalités d’accès,
– le mythe de l’entreprise libérée, qui en réalité reconduit sous des formes renouvelées des logiques d’exploitation de contrôle et de segmentation du salariat.
A nouveau des commentaires personnels : la loi de puissance et l’exceptionnalité de ce monde ?
L’analyse est correcte mais le tableau n’est-il pas trop noirci. Chacun doit se faire une opinion et les faits doivent y aider. Je suis même surpris que Marion Flécher n’ait pas cité Mariana Mazzucato et son ouvrage The Entrepreneurial State.
Le débat sur ce monde sans aucun doute anormal comme le monde de l’art d’ailleurs n’est pas surprenant. Il est fait plus d’exceptions que de moyennes au point que certains pensent que les statistiques gaussiennes ne s’y appliquent pas. Il faudrait utiliser la loi de puissance.
On est plus proche de la monarchie plus ou moins absolue que de la démocratie. Les fondateurs y sont des quasi-rois. Note additionnelle : dans mes données sur presque 1000 startup (961 pour être précis à date), 60% des CEO sont des fondateurs et même 70% sur le logiciel et l’internet. Et puis 40 CEO femmes seulement… (et pire 88 femmes fondatrices pour 1733 fondateurs)
De fait ni les entrepreneurs ni les investisseurs n’ont des comportements tout à fait classiques. Un seul exemple sur les fondateurs d’Apple : Les deux ne faisaient pas bonne impression sur les gens. Ils étaient barbus. Ils ne sentaient pas bon. Ils s’habillaient bizarrement. Jeunes, naïfs. Mais Woz avait conçu un ordinateur vraiment merveilleux, merveilleux.[…] Et j’en suis venu à la conclusion que nous pourrions créer une entreprise du Fortune 500 en moins de cinq ans. J’ai dit que je mettrais l’argent nécessaire.
C’est un ouvrage important sur les startup. C’est assez rare en langue française, et oute personne intéressée par le sujet devrait lire Le Monde des Start-up.
Les géants de la tech : rien ne change sauf leur nom ! Une nouvelle analyse en 2025
Il y a un an, j’avais publié un article sur les géants de la tech, intitulé « rien ne change sauf leur nom ! ». Voici une brève mise à jour un an plus tard.
Le Monde des Startup par Marion Flécher (suite)
Dans mon post du 8 novembre, j’avais promis de « lire avec curiosité l’ouvrage de Marion Flécher et d’écrire un post pour y dire en particulier si j’ai trouvé matière à résignation ou à optimisme vis à vis du Monde des startup. » Je vais dire les deux ! L’ouvrage est en effet excellent et décrit à merveille les différences entre la France (qui a essayé de se revendiquer Startup Nation) et la Silicon Valley (qui n’a jamais ressenti le besoin d’une telle affirmation).
La difficulté de définir le mot « startup »
Le cœur du livre n’est pas la comparaison entre les deux régions, mais plutôt ce qu’est le monde français des startup, je vais y revenir. Dans son introduction, elle explique la difficulté à définir le mot au point d’écrire : « Faire des start-up mon sujet d’étude n’allait pas de soi. […] On m’invitait à utiliser des termes alternatifs comme ceux d’entreprises innovantes, d’entreprises technologiques ou d’entreprises à forte croissance » [page 16]. Par une analogie lumineuse, elle ajoute « comme pour le monde de l’art dans lequel les acteurs passent leur temps à essayer de déterminer ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas, c’est en observant la façon dont un monde opère ces distinctions et non en essayant de les opérer nous mêmes que nous commençons à comprendre ce qui se passe dans ce monde-là » [page 20]. Sans citer nommément Steve Blank, à travers un sondage effectué auprès d’entrepreneurs qui lui donneront une multitude de définitions, elle mentionne presque ma définition préférée : « une organisation temporaire à la recherche d’un modèle économique répétable et scalable ».
La Silicon Valley, cœur des startup
En décrivant dans son premier chapitre la Silicon Valley, région qui a vu émerger le semi-conducteur, le micro-processeur, le micro-ordinateur, le logiciel, l’internet, les réseaux sociaux, (et finalement l’intelligence artificielle qui n’a pas encore émergé quand elle fait son travail de recherche), Marion Flécher montre que la région a été le cœur d’une révolution qui va plus loin que l’innovation technologique. Celle-ci est « accompagnée d’innovations d’ordre organisationnel et managérial qui ont entrainé une profonde redéfinition idéologique de l’entreprise » [page 52].
Pourtant, elle montre qu’il est tout aussi difficile de donner le moment de leur apparition qu’une définition des startup. « Pour beaucoup d’historien·es et d’ethnologues spécialistes de la Silicon Valley, c’est l’invention du microprocesseur par Intel qui constitue le véritable point de départ de l’essor technologique de la région et de sa montée en puissance » [page 39]. Elle n’oublie pas pour autant de noter l’importance de Hewlett-Packard (fondée en 1939) ou de Fairchild (fondée en 1957) dans cette double révolution, y compris le développement du travail par projet, en petites équipes, le bouleversement des codes vestimentaires et la mise en place de nouvelles structures incitatives [pages 52-53]. La complexité des origines de la région vient aussi de l’existence d’autres influences non négligeables comme le logiciel libre et la culture du « Do It Yourself » [pages 55-56] et d’une diversité d’acteurs majeurs que sont les fonds de capital-risque, l’Etat fédéral et les entreprises elles-même. Un monde comme l’auteur le décrit, un écosystème.
Autre difficulté abordée par Marion Flécher, du moins pour le passionné de la Silicon Valley que je suis : quand le mot startup est-il apparu ? « Le terme start-up semble avoir été employé pour la première fois en 1976, dans un article du magazine Forbes, pour désigner les jeunes entreprises technologique de la Silicon Valley » [Note de l’auteur : The Unfashionable Business of Investing in Startups in the Electronic Data Processing Field]. « Le terme start-up company qui associe la start-up à un type d’entreprise singulier apparaît un an plus tard dans un article intitulé « An Incubator for Startup Companies, Especially in the Fast-growth, High Technology Fields » publié dans Business Week en 1977. » Et l’auteur d’ajouter que le terme prendra sa signification actuelle et se diffusera dans le monde entier lors des années 90, même si ce modèle d’entreprises peut remonter aux années 1940. NB : je confirme à travers un article blog Quand le mot « start-up » a-t-il été utilisé pour la première fois ?
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Scan de la figure 2 [page 43] : Chronologie des principales entreprises technologiques de la Silicon Valley. J’ai encerclé à la main deux éléments lors de ma lecture. Ma surprise de ne voir qu’un fondateur pour eBay, je pensais que Jeff Skoll était un cofondateur, mais apparemment il fut peut-être seulement le premier employé. Et mon autre surprise de voir trois cofondateurs pour Apple ce qui est rarement mentionné. Ronald Wayne est souvent oublié. Et puis une note sans grand intérêt pour Marion Flécher : Wo[lk]zniak est mal orthographié à la page 41 !
Risque et incertitude
Dans une brève et tout aussi excellente section sur le capital-risque, Marion Flécher explique « qu’à la différence du risque qui renvoie à une situation probabilisable dans laquelle les acteurs peuvent raisonner de manière rationnelle […] , l’incertitude renvoie à une situation dans laquelle le degré de singularité est tel qu’elle ne peut-être comparée à aucune autre. En portant des innovations de rupture, les entrepreneurs de la Silicon Valley créent des situations d’incertitude radicale dans lesquels les acteurs ne peuvent émettre que des jugements spéculatifs » [page 46]. On comprend pourquoi le terme [ad]venture capital et très différent du terme capital-risque en France (ce qui est dans doute révélateur de mondes dissemblables). « Néanmoins ces acteurs disposent de ressources qui leur permettent de transformer l’incertitude d’une situation en un risque probabilisable. Leur activité requiert tout d’abord une bonne connaissance du milieu technique qui leur permet d’évaluer les perspectives de croissance des projets. La plupart des investisseurs […] sont ainsi bien souvent d’anciens ingénieurs ou entrepreneurs » [page 47]. C’est sans aucun doute une autre différence majeure entre la Silicon Valley et la France.
Puisque je parle de surprises personnelles dans le commentaire de la figure ci-dessus, j’en profite pour quelques commentaires personnels de plus (autant pour moi que pour l’auteur ou le possible lecteur !)
– aucun doute le monde des startup est une nouvelle illustration du capitalisme et cela a sans doute été mal compris. Les startup n’ont jamais été des entreprises libérées, le syndicalisme y est très rare pour ne pas dire mal accueilli. J’avais déjà mentionné ce point dans mon premier post.
– Marion Flécher donne de l’importance à la propriété intellectuelle (logiciels propriétaires de Microsoft, brevet d’Intel sur le microprocesseur) donnant des quasi-monopoles favorisés par un état qui « semble avoir implicitement soutenu la concentration du marché » [page 49]. Pourtant c’est bien l’État qui avait obligé Bell Labs à accorder des licences sur le transistor dont la société détenait le brevet. Intel a certes eu le quasi-monopole du micro-processeur même si IBM et AMD furent de vrais concurrents. Mais la compétition dans de nouveaux secteurs a fait d’Intel un acteur déclinant ces dernières années (télécommunications, intelligence artificielle). Je dirais plutôt que l’État américain se protège de manière macro-économique en défendant son avance technologique plus qu’il ne protège telle ou telle entreprise individuellement. OpenAi pourrait remplacer Google qui aurait pu remplacer Microsoft comme nVidia ou même AMD pourraient remplacer Intel. Idem pour les téléphones portables. Les USA restent le leader.
– Un autre petit doute : « Entre 1998 et 1999, le venture capital a quasiment doublé en passant de 3,2 milliards à 6,1 milliards de dollars » [page 48]. J’ai l’impression et je peux me tromper que les montants étaient plus important d’un facteur 10 environ et que ces montants correspondent plutôt aux années 80.
– Enfin je vois confirmée une impression personnelle sur la diminution du nombre d’entrées en bourse : la Silicon Valley comptabilisait 417 Ipo en 2000 contre seulement 14 en 2021 [Page 51]. En effet depuis des années je compile des tables de capitalisation et je rêvais d’arriver au nombre de 1000 rapidement mais l’asséchement des IPOs ralentit mon ambition… Par contre les acquisitions M&As semblent toujours aussi prospères puisque Marion Flécher mentionne plus de 90 acquisitions par Facebook depuis sa création (voir mes posts sur Cisco, Google. Une startup n’a peut-être vocation à devenir une entreprise pérenne mais il est possible aussi que la concentration monopolistique mentionnée plus haut soit à un sommet…
La France, une nation de start-up ?
C’est le titre du chapitre 2. Et la deuxième page de ce chapitre inclut la figure qui suit. On voit aisément que la presse française a commencé à s’intéresser au sujet lors de la bulle internet puis à nouveau depuis 2012. Manon Flécher nous explique que cette seconde période n’est pas anodine, date de l’arrivée de Uber et de Airbnb en France mais aussi de la création de BPIFrance et de la French Tech. De manière tout aussi intéressante, l’auteur rappelle que le Général de Gaulle s’était rendu à San Francisco en 1960, Georges Pompidou 10 ans plus tard, François Mitterrand en 1984. L’auteur ne mentionne pas la création de Sophia Antipolis en 1969 dont Paul Graham se moque plus ou moins gentiment (voir mon post en date de 2011). Les présidents Hollande puis Macron sont apparemment des présidents autrement plus impliqués par le sujet.
La France est-elle une startup nation ? La réponse est claire si vous avez lu ce qui précède. Mais le débat est plus profond comme je l’avais indiqué dans Politics vs. Economics: A country is not a Start-up en reprenant Non, la France ne doit pas devenir une start-up. Je ne savais pas ou j’avais oublié qu’Emmanuel Macron avait alors employé le terme d’hyper-innovation. Mais les Cassandre sont inaudibles et l’hyper-communication l’emporte trop souvent sur la réalité et les faits.
Marion Flécher y répond aussi en indiquant que « malgré cet essor, c’est l’État, qui en France reste le principal financeur des start-up » [page 71]. Sa note au bas de la page 69 est révélatrice. « En 2015, les business angels auraient investi un total de 41 millions d’Euros et cela resterait deux fois moins important qu’au Royaume Uni et 2,5 fois moins qu’en Allemagne. […] En 2023, le Royaume Unis continue de devancer les autres pays européens avec 307,4 millions d’Euros investis par les business angels contre 198,5 millions pour l’Allemagne et 142,5 millions pour la France. » BPIFRance c’est deux milliards d’investissements directs au capital des entreprises [page 72].
Mon post est déjà trop long et cela tombe bien j’en suis là de ma lecture du Monde des startup. Pourtant je n’ai pas commencé le sujet de fond qu’est la sociologie des startupeur·euses. Une suite bientôt !
Post-scriptum : sur un autre sujet connexe, je viens d’acheter Palo Alto: A History of California, Capitalism, and the World dont une des critiques dit « L’histoire la plus complète – et la plus incendiaire – de ce lieu qu’il nous sera sans doute jamais donné de connaître. Une critique acerbe et sans concession, aussi bien écrite que surprenante et, parce que l’histoire a tendance à se répéter, de plus en plus urgente. Vous ne regarderez plus jamais Stanford, les entreprises technologiques emblématiques comme Hewlett Packard, ni même la Silicon Valley de la même façon. Moi non plus. » (“The most comprehensive — and incendiary — history of the place that we’re ever likely to get. A sweeping and unsparing critique, it’s also well written, frequently surprising and, because history tends to rhyme, increasingly urgent. You may never think about Stanford, iconic tech companies like Hewlett Packard or, indeed, the Valley itself the same way again. I won’t.” LOS ANGELES TIMES)
L’introduction me hante déjà : l’auteur y promet d’expliquer que les habitants de Californie, de la Silicon Valley et de Palo Alto n’ont pas tous oublié les fantômes qui les entourent et sans lesquels la région n’aurait pas pu être ce qu’elle est devenue… A suivre aussi !



































